Le contenu peut tre tout ˆ fait indiffŽrent et ne prŽsenter pour nous, dans la vie ordinaire, en dehors de sa reprŽsentation artistique, qu'un intŽrt momentanŽ. C'est ainsi, par exemple, que la peinture hollandaise a su recrŽer les apparences fugitives de la nature et en tirer mille et mille effets. Velours, Žclats de mŽtaux, lumire, chevaux, soldats, vieilles femmes, paysans rŽpandant autour d'eux la fumŽe de leurs pipes, le vin brillant dans des verres transparents, gars en vestes sales jouant aux cartes, tous ces sujets et des centaines d'autres qui, dans la vie courante, nous intŽressent ˆ peine, - car nous-mmes, lorsque nous jouons aux cartes ou lorsque nous buvons et bavardons de choses et d'autres, y trouvons des intŽrts tout ˆ fait diffŽrents, - dŽfilent devant nos yeux lorsque nous regardons ces tableaux. Mais ce qui nous attire dans ces contenus, quand ils sont reprŽsentŽs par l'art, c'est justement cette apparence et cette manifestation des objets, en tant qu'Ïuvres de l'esprit qui fait subir au monde matŽriel, extŽrieur et sensible, une transformation en profondeur. Au lieu d'une laine, d'une soie rŽelles, de cheveux, de verres, de viandes et de mŽtaux rŽels, nous ne voyons en effet que des couleurs, ˆ la place de dimensions totales dont la nature a besoin pour se manifester nous ne voyons qu'une simple surface, et, cependant, l'impression que nous laissent ces objets peints est la mme que celle que nous recevrions si nous nous trouvions en prŽsence de leurs rŽpliques rŽelles.

L'apparence crŽŽe par l'esprit est donc, ˆ c™tŽ de la prosa•que rŽalitŽ existante, un miracle d'idŽalitŽ, une sorte de raillerie et d'ironie, si l'on veut, aux dŽpens du monde naturel extŽrieur. Qu'on songe aux procŽdŽs auxquels l'homme et la nature sont obligŽs de recourir, dans la vie ordinaire, aux moyens qu'ils sont obligŽs de mettre en Ïuvre pour produire ces objets rŽels ; qu'on songe, par exemple, ˆ la rŽsistance qu'opposent les mŽtaux qu'on veut travailler. La reprŽsentation, au contraire, dans laquelle l'art puise des objets ˆ lui, est un ŽlŽment simple et souple; elle retire facilement de son intŽrieur tout ce que la nature et l'homme, dans son existence naturelle, n'obtiennent qu'au prix d'efforts souvent considŽrables. De mme, les objets reprŽsentŽs et l'homme de la vie quotidienne ne sont pas d'une richesse inŽpuisable : pierres prŽcieuses, or, plantes, animaux, etc., n'ont par eux-mmes qu'une existence bornŽe. Mais l'homme, en tant qu'artiste-crŽateur, est tout un monde par son contenu qu'il a dŽtournŽ de la nature et accumulŽ dans le vaste royaume de la reprŽsentation et de l'intuition, pour en faire un trŽsor qu'il extŽriorise librement, sans avoir besoin des nombreuses conditions et des prŽparatifs auxquels est soumis le rŽel. L'art, dans cette idŽalitŽ, occupe le milieu entre l'existence ŽtriquŽe, purement objective, et la reprŽsentation purement intŽrieure. Il nous prŽsente les objets eux-mmes, mais tirŽs de l'intŽrieur; il ne les met pas ˆ notre disposition en vue de tel ou tel usage, mais se borne ˆ susciter notre intŽrt pour l'abstraction que l'apparence idŽale prŽsente ˆ la contemplation purement thŽorique.

Gr‰ce ˆ cette idŽalitŽ, l'art imprime une valeur ˆ des objets insignifiants en soi et que, malgrŽ leur insignifiance, il fixe pour lui en en faisant son but et en attirant notre attention sur des choses qui sans lui, nous Žchapperaient compltement.

L'art remplit le mme r™le par rapport. au. temps, et, ici encore, il agit en idŽalisant. Il rend durable ce qui, ˆ l'Žtat naturel, n'est que fugitif et passager; qu'il s'agisse d'un sourire instantanŽ, d'une rapide contraction sarcastique de la bouche, ou de manifestations ˆ peine perceptibles de la vie spirituelle de l'homme, ainsi que d'accidents et d'ŽvŽnements qui vont et viennent, qui sont lˆ pendant un moment pour tre oubliŽs aussit™t, tout cela l'art l'arrache ˆ l'existence pŽrissable et Žvanescente, se montrant en cela encore supŽrieur ˆ la nature.

Mais ce qui, dans cette idŽalitŽ formelle, nous intŽresse surtout, ce n'est pas le contenu mme, mais la satisfaction que procure son extŽriorisation. La reprŽsentation doit ici appara”tre naturelle, mais ce n'est pas le naturel comme tel, c'est l'acte par lequel se trouvent rŽduites ˆ nŽant et la matŽrialitŽ sensible et les conditions extŽrieures, qui constitue le poŽtique et l'idŽal au point de vue formel. Nous Žprouvons de la joie ˆ la vue d'une manifestation qui doit avoir toutes les apparences d'une manifestation naturelle, alors qu'elle est redevable de son existence ˆ l'esprit qui l'a produite sans l'aide d'aucun des moyens offerts par la nature. Les objets nous charment, non parce qu'ils sont si naturels, mais parce qu'ils sont faits aussi naturellement.

Un intŽrt bien plus profond se trouve attachŽ au fait que le contenu  n'est pas seulement reprŽsentŽ dans les formes dans lesquelles se prŽsente son existence immŽdiate, mais, saisi par l'esprit, il s'amplifie ˆ l'intŽrieur de ces formes et subit une nouvelle orientation. Tout ce qui existe selon la nature n'existe qu'ˆ l'Žtat individuel, et cela ˆ tous les points de vue. La reprŽsentation, au contraire, implique la dŽtermination du gŽnŽral, et tout ce qui en sort possde, de ce fait mme, le caractre de la gŽnŽralitŽ opposŽe ˆ l'individualitŽ naturelle. A cet Žgard, la reprŽsentation possde l'avantage d'avoir une capacitŽ plus grande et d'tre capable d'apprŽhender l'intŽrieur, de le faire ressortir et de l'expliciter d'une faon plus visible. Or, l'Ïuvre d'art n'est pas seulement une manifestation gŽnŽrale : elle est aussi une concrŽtisation dŽfinie. Mais, issue de l'esprit et de son pouvoir de reprŽsentation, elle se montre, malgrŽ son caractre d'individualitŽ vivante et sensible, toute pŽnŽtrŽe d'universalitŽ. C'est en cela que s'exprime l'idŽalitŽ supŽrieure du poŽtique, ˆ la diffŽrence de l'idŽalitŽ purement formelle du travail de fabrication. EnvisagŽ ˆ ce point de vue, le r™le de l'Ïuvre d'art consiste ˆ apprŽhender l'objet dans toute sa gŽnŽralitŽ et ˆ omettre, dans sa reproduction extŽrieure, tout ce qui est Žtranger ou indiffŽrent ˆ l'expression du contenu. Aussi bien le peintre, loin d'exprimer tout ce qu'il trouve dans le monde extŽrieur, ne choisit-il que les traits appropriŽs et conformes au concept de la chose ; et mme en prenant pour modles la nature et ses productions, ce qui existe autour de lui, il le fait, non parce que la nature a fait les choses telles qu'elles sont, mais parce que les choses sont vraies telles qu'elles sont et parce que la manire dont les choses sont faites est supŽrieure aux choses elles-mmes.

En peignant la figure humaine, l'artiste ne procde pas comme un restaurateur de vieux tableaux qui, dans les endroits qu'il repeint, reproduit toutes les cassures dues ˆ l'Žclatement du vernis et des couleurs, en recouvrant, comme d'un rŽseau toutes les autres vieilles parties du tableau ;  mme le peintre de portraits omet des dŽtails tels que taches de rousseur, petits boutons, cicatrices consŽcutives ˆ la vaccination, taches produites par une maladie de foie, etc. Et la peinture soi-disant naturaliste d'un Denner n'est considŽrŽe par personne comme un modle. De mme, les muscles et les veines doivent tre ˆ peine ŽbauchŽs, et non reproduits avec la prŽcision et les dŽtails naturels. Car, dans tout cela, il y a peu ou point de spiritualitŽ, et c'est principalement le visage humain qui sert ˆ l'expression du spirituel. C'est pour la mme raison qu'il n'y a pas lieu de considŽrer comme un signe de notre infŽrioritŽ le fait que nous possŽdons moins de statues nues que les Anciens. Par contre, la coupe de nos vtements actuels est inartistique et prosa•que, si on la compare aux vtements, d'un caractre plus idŽal, des Anciens. Nos vtements aussi bien que ceux des Anciens ont pour but commun de couvrir le corps. Mais le vtement, tel qu'il est reprŽsentŽ dans les Ïuvres d'art de l'antiquitŽ, est une surface plus ou moins informe et a besoin d'un appui fourni par le corps : les Žpaules par exemple. Pour le reste, le tissu demeure faonnable ; il retombe librement et simplement ˆ la faveur de son poids et prend telle ou. telle forme en rapport avec l'attitude du corps, la position et les mouvements des membres. Ce qui constitue le c™tŽ idŽal du vtement, c'est la dŽtermination qui montre que l'extŽrieur est uniquement au service de l'expression changeante de l'esprit, - cette expression se manifestant dans le corps : il en rŽsulte que la forme particulire de la draperie, la disposition des plis, la manire dont on la fait retomber ou remonter sont dŽterminŽes uniquement par l'intŽrieur [É]



[É]on peut se demander, ˆ ce propos Žgalement, ce que signifie au juste l'opposition entre l'idŽal et le naturel. En tant qu'un des termes de cette opposition, le mot naturel ne peut pas tre employŽ dans son sens courant, car, considŽrŽ comme une extŽriorisation de l'esprit, le naturel ne s'offre pas ˆ nous d'une faon directe, comme les manifestations vitales d'un animal ou les paysages de la nature; mais, pour autant que le naturel n'est que l'esprit incarnŽ, il nous appara”t, d'aprs sa dŽfinition mme, comme l'expression du spirituel et, par consŽquent, comme dŽjˆ idŽalisŽ. On dit des morts que leur visage prend une expression infantile; l'expression corporellement fixŽe des passions, des habitudes, des tendances, ce qu'il y a de caractŽristique dans tout vouloir et clans tout acte, a disparu pour faire place ˆ l'indŽtermination des traits infantiles. Or, durant la vie, les traits et le visage entier reoivent les particularitŽs caractŽristiques de leur mode d'expression du dedans, ce qui explique les diffŽrences qui existent, au point de vue de leur aspect extŽrieur, entre les divers peuples, les diverses classes sociales, etc., ces diffŽrences tenant elles-mmes ˆ celles qui les sŽparent quant ˆ leurs tendances et activitŽs. Sous tous ces rapports, l'extŽrieur appara”t pŽnŽtrŽ par l'esprit et, de ce fait, dŽjˆ idŽalisŽ par rapport ˆ la nature. C'est ici que se trouve le point d'insertion significatif de la question des rapports entre l'idŽal et le naturel. D'un c™tŽ, en effet, on prŽtend que les formes naturelles du spirituel existent dŽjˆ dans le monde phŽnomŽnal, non recrŽŽ par l'art, dans un Žtat de perfection, de beautŽ et d'excellence tel qu'il ne peut pas y avoir de beautŽ supŽrieure ˆ celle qui existe dŽjˆ et qui soit susceptible, pour cette raison, d'tre qualifiŽe d'idŽal; et l'on ajoute mme que l'art est incapable d'Žgaler seulement dans ses productions celles de la nature. D'un autre c™tŽ, on exige de l'art qu'il trouve lui-mme, par ses propres efforts, d'autres formes et reprŽsentations idŽales n'ayant vraiment rien de commun avec ce qui existe dans la nature. Signalons l'importance que prŽsente sous ce rapport la polŽmique de M. von Rumohr, car si d'autres, ayant d'idŽal plein la bouche, parlent de la vulgaire nature de haut et avec mŽpris, lui du moins parle sur le mme ton de supŽrioritŽ et avec le mme esprit, de l'idŽe et de l'idŽal.

Il existe, en rŽalitŽ, dans le monde du spirituel, une nature extŽrieurement et intŽrieurement vulgaire : une nature extŽrieurement vulgaire, parce qu'elle correspond ˆ un intŽrieur vulgaire, parce qu'elle est une manifestation de mauvais penchants tels que l'envie, la jalousie, la cupiditŽ, le mesquin et le sensible. Certes, mme cette nature vulgaire peut offrir des sujets ˆ l'art, et le cas arrive souvent; mais alors, comme nous l'avons dŽjˆ dit, tout l'intŽrt, l'intŽrt essentiel s'attache, non au sujet comme tel, mais ˆ la manire, ˆ l'art avec lequel il est exploitŽ, et c'est en vain que l'artiste s'efforcerait d'intŽresser un homme cultivŽ ˆ la totalitŽ de son Ïuvre, c'est-ˆ-dire au contenu autant qu'ˆ la forme. C'est surtout la peinture dite de genre qui a rŽalisŽ ces sujets, et elle a ŽtŽ portŽe par les Hollandais au plus haut degrŽ de perfection. Qu'est-ce qui a attirŽ les Hollandais vers ce genre, quel contenu s'exprime dans ces tableautins qui exercent un attrait irrŽsistible, alors qu'ils mŽriteraient, semble-t-il, d'tre laissŽs de c™tŽ ou rejetŽs comme reproduisant la nature vulgaire? CÕest que, si l'on examine de plus prs les vrais sujets de ces tableaux, on les trouve moins vulgaires qu'on ne le croyait.

Les Hollandais ont trouvŽ le contenu de leurs tableaux en eux-mmes, dans l'actualitŽ de leur propre vie, et il n'y a pas lieu de leur reprocher d'avoir donnŽ a cette actualitŽ une nouvelle rŽalitŽ en la recrŽant par l'art. Ce qu'on prŽsente aux yeux et ˆ l'esprit des contemporains doit dŽjˆ leur avoir appartenu ˆ l'avance, faute de quoi il serait impossible d'Žveiller leur intŽrt. Or, si l'on veut savoir ce qui intŽressait les Hollandais d'alors, il faut interroger leur histoire. Les Hollandais ont crŽŽ eux-mmes la plus grande partie du sol sur lequel ils vivent et ont ŽtŽ obligŽs de le dŽfendre sans cesse contre les assauts de la mer; les bourgeois des villes et les paysans ont, par leur courage, leur endurance, leur audace secouŽ la domination espagnole sous Philippe II, fils de Charles-Quint, ce puissant roi du monde, et ont conquis, avec la libertŽ politique, la libertŽ religieuse. Ce civisme et cet esprit d'entreprise, dans les petites choses comme dans les grandes, dans leur propre pays comme sur la vaste mer, cette prospŽritŽ vigilante et honnte, cette conscience de soi dŽbordante et joyeuse, tout cela, ils ne le doivent qu'ˆ eux-mmes, ˆ leur propre activitŽ, et c'est ce qui constitue le contenu gŽnŽral de lents tableaux. Contenu qui est loin d'tre vulgaire et en prŽsence duquel on doit prendre les grands airs d'un courtisan revenant d'une bonne sociŽtŽ. C'est ce cachet de robuste nationalitŽ qu'on trouve dans la Ronde de nuit de Rembrandt, ˆ Amsterdam, dans tant de portraits de van Dyck, dans les scnes de cavaliers de Wouwerman et mme dans les orgies, les rŽjouissances et les plaisanteries paysannes.

 

Hegel.