On pense gŽnŽralement que la peinture peut, sous ce rapport, procŽder dĠaprs des rgles prŽcises et dŽfinies. Ceci nĠest dĠailleurs vrai que de la perspective linŽaire qui est une science gŽomŽtrique, mais mme ici la rgle ne doit pas tre suivie strictement en tant que rgle abstraite, ce qui ne pourrait que dŽtruire lĠeffet purement pictural. DŽjˆ le dessin se laisse moins rŽduire ˆ des lois gŽnŽrales que la perspective linŽaire, mais le coloris y Žchappe tout ˆ fait. Le sens des couleurs doit tre une qualitŽ propre de lĠartiste, un mode particulier de vision et de conception de tons et de nuances existants, ainsi quĠun c™tŽ essentiel de lĠimagination et de la force dĠinvention de lĠartiste. En raison de cette subjectivitŽ des couleurs, ˆ travers laquelle le peintre voit son monde et qui nĠen reste pas moins productive, le coloris quĠil rŽalise, loin dĠtre une production purement arbitraire ou une simple manire adoptŽe pour des raisons contingentes, sans tenir compte de la rerum natura, tient ˆ la nature mme de la chose. CĠest ainsi quĠˆ ce propos Goethe cite dans PoŽsie et vŽritŽ lĠexemple suivant : Ç Lorsque (aprs une visite ˆ la galerie de Dresde) je rentrai chez mon cordonnier (cĠest lˆ que par caprice il Žtait allŽ se loger) pour le repas de midi, jĠen crus ˆ peine mes yeux : je crus en effet avoir devant moi un tableau de Van Ostade, tellement parfait quĠil aurait pu figurer sur les murs dĠune galerie. La place des objets, la lumire, lĠombre, la teinte brun‰tre de lĠensemble, bref tout ce quĠon admire dans ces tableaux, je le vis ici ˆ lĠŽtat rŽel. Ce fut pour la premire fois que jĠeus conscience ˆ ce degrŽ du don que jĠai dŽveloppŽ par la suite avec une conscience plus persŽvŽrante, don qui consiste ˆ voir avec les yeux de tel ou tel artiste aux Ïuvres duquel je venais de prter une attention particulire. Ce don mĠa procurŽ beaucoup de jouissances, mais il a aussi stimulŽ mon dŽsir de me consacrer de temps ˆ autre au dŽveloppement dĠun talent que la nature semblait mĠavoir refusŽ. È Ces diffŽrences de coloris sont particulirement apparentes dans les reprŽsentations de la chair humaine, et cela abstraction faite de toutes les autres modifications en rapport avec des facteurs extŽrieurs, tels que lĠŽclairage, lĠ‰ge, le sexe, la situation sociale, la nationalitŽ, etc. Elles se manifestent Žgalement dans les reprŽsentations de la vie ordinaire, selon quĠelles portent sur des scnes se dŽroulant ˆ ciel ouvert ou dans lĠintŽrieur dĠune maison, dĠune auberge, dĠune Žglise, etc. ; quant aux paysages naturels, leur richesse en objets et en couleurs incite chaque peintre ˆ faire appel ˆ son intuition, ˆ son imagination et ˆ son expŽrience pour se faire une idŽe dĠensemble du jeu bariolŽ des apparences et le traduire sur sa toile.

Hegel, EsthŽtique, T. VII, La peinture, p. 96-98.