Hegel
    Qui pense abstrait ?
(1807)




6.    Qui pense abstrait ? L'homme inculte, non pas le cultivé. La bonne société ne pense pas abstraitement, car cela est trop facile, trop bas, bas non pas au sens des conditions sociales, non pas en raison d'un maniérisme vide qui se pose, sans toutefois en avoir les moyens, au-dessus  de ce qu'il met de côté, mais en raison de la petitesse intrinsèque de la chose.

7.    Le préjugé et la déférence pour la pensée abstraite sont si forts que des nez fins flaireront ici d'avance satire et ironie ; seulement, s'ils sont lecteurs du Journal du matin, ils savent que pour une satire un prix est donné et qu'alors je concourrais pour le gagner plutôt que de brader mes affaires sans plus.

8.    Pour appuyer ma proposition, je n'ai besoin que d'exem­ples à propos  desquels  chacun conviendra  qu'ils la contiennent. Voici donc un assassin conduit à l'échafaud. Pour le bas peuple, il n'est rien d'autre qu'un assassin. Des dames hasarderont peut-être la remarque qu'il est bien bâti, beau, intéressant. Le même peuple trouvera cette remarque atroce : « Quoi ? beau, un assassin ? Comment peut-on être mal pensant au point de trouver beau un assassin ? C'est que vous ne valez guère mieux vous- mêmes !» ; « Voilà la corruption des mœurs qui règne chez les gens distingués », ajoutera le prêtre qui connaît le fond des choses et des cœurs.

9.    Un connaisseur des hommes recherchera quel fut le chemin suivi dans la formation du criminel, trouvera dans son histoire une mauvaise éducation, des relations fami­liales difficiles entre le père et la mère, quelque excessive dureté à la suite d'un délit mineur de cet homme et qui l'irrita contre l'ordre social, un premier geste en retour contre cet ordre, qui l'en expulsa et ne lui laissa désormais d'autre possibilité que le crime pour se maintenir en vie. Il peut bien se trouver des gens pour dire, en entendant de pareilles choses : « celui-là veut excuser l'assassin ! ». Je me souviens  bien   avoir   entendu   dans   ma  jeunesse un bourgmestre se lamenter que les faiseurs de livres pous­saient trop loin, qu'ils cherchaient à éradiquer complètement le christianisme et l'honnêteté ; un d'eux aurait écrit une apologie du suicide : « affreux, vraiment trop affreux ! » Questionné plus avant, il résulta qu'il entendait Les souffrances de Werther.

10. C'est avoir pensé abstraitement de n'avoir vu dans l'as­sassin rien d'autre que cet abstrait qu'il est un assassin et anéantir en lui, avec cette qualité simple, tout le reste de son essence humaine. Ô combien est différent le monde fin et sensible de Leipzig ! Il répandait des couronnes de fleurs sur la roue et sur le criminel qui lui était lié. Ceci n'est toutefois encore que l'abstraction opposée. Les chrétiens peuvent bien s'adonner à la croiserie de roses ou bien plutôt à la roserie de croix en entrelaçant des roses à la croix. La croix, depuis longtemps, est la potence et la roue en tant que sanctifiées. Elle a perdu sa signification unila­térale d'être l'instrument d'une peine infamante et comp­rend au contraire à la fois la représentation de la plus haute souffrance, de la plus profonde déréliction et celle de l'ivresse la plus joyeuse et de la gloire divine. En revanche, la croix de Leipzig à laquelle s'entrelacent violettes et coquelicots est une réconciliation superficielle, à la Kotzebue, une sorte d'accommodation licencieuse entre la sensibilité et le mauvais.

11. Dans un esprit tout différent, j'entendis un jour une vieille femme du peuple, une femme de l'hospice, tuer l'ab­straction de l'assassin puis le rendre vivant dans l'honneur. La tête coupée était posée sur l'échafaud et le soleil brillait : « Que c'est beau, disait-elle, le soleil de la grâce de Dieu qui illumine la tête de Binder !» - « Tu ne vaux pas que le soleil t'éclaire ! », dit-on à un petit diable contre qui on se met en colère. Cette femme voyait que la tête du meurtrier était illu­minée par le soleil et ainsi qu'elle avait encore sa dignité. Elle élevait le meurtrier de la punition de l'échafaud jusqu'à la grâce du soleil de Dieu, en n'opérant la réconciliation ni avec des violettes ni avec une vanité sensible, mais en le voyant   recueilli   en   grâce   par   un  plus   haut   soleil.