Hegel
    Leçons sur la philosophie de l'histoire
Introduction

Le fondement géographique de l'histoire universelle




 

Si nous comparons en outre l'Amérique du Nord avec l'Europe, nous y trouvons l'exemple durable d'une constitution républicaine. L'unité subjec­tive existe, car il y a un président à la tête de l'État, élu seulement pour quatre ans, garantie le cas échéant contre l'ambition monarchique. La pro­tection générale de la propriété et une absence d'impôts presque totale, sont des choses constamment vantées. Par là est indiqué aussi le caractère fon­damental qui est orienté dans le sens de l'homme privé pour acquérir et gagner et où domine l'intérêt particulier qui ne s'occupe du général qu'en vue de sa propre jouissance. Assurément il y a un droit, une loi juridique formelle, mais c'est un droit sans honnêteté, et les marchands américains ont cette mauvaise réputation de tromper, sous la protection de la loi. Si d'une part, l'Église protestante éveille au fond la confiance, d'autre part, pour cela même, elle garde un facteur sentimental qui peut passer aux ca­prices les plus divers. On dit à ce point de vue que chacun peut avoir sa conception philosophique particulière, par suite aussi sa religion particulière. D'où la division en tant de sectes qui en arrivent à l'extrême de la folie et dont beaucoup ont un culte qui se manifeste par des extases et parfois par les débordements les plus sensuels. Cette disposition capricieuse va si loin que les diverses communautés acceptent et renvoient leurs prêtres comme il leur plaît ; car l'Église n'est pas une chose existant en soi, possédant une spiritualité substantielle et une organisation extérieure, mais la religion est accommodée suivant la fantaisie de chacun. Dans l'Amérique du Nord règne le plus violent dérèglement en tout, genre d'imagination et il manque cette unité religieuse qui s'est maintenue dans les États d'Europe où les divergences se limitent à quelques confessions. En ce qui concerne !e facteur politique dans l'Amérique du Nord, la fin générale n'est pas encore assise solidement et le besoin d'une ferme concentration ne se fait pas encore sentir ; car un véritable État et un véritable gouvernement d'État ne se pro­duisent que quand il y a une différence de classe, quand la richesse et la pauvreté deviennent très grandes et qu'apparaît une condition telle qu'un grand nombre de personnes ne peuvent plus satisfaire leurs besoins comme ils en avaient coutume. Mais cette tension ne menace pas encore l'Amérique, car d'une manière continue lui demeure largement ouverte l'issue de la colonisation et une foule de gens se déverse constamment dans les plaines du Mississipi. Grâce à ce moyen la source principale du mécontentement a disparu et la continuation de l'état politique actuel est garantie. Une com­paraison des États libres de l'Amérique du Nord avec des pays européens, est par suite impossible, car en Europe un pareil écoulement naturel de la population n'existe pas, malgré toutes les émigrations ; assurément si les forêts de la Germanie avaient encore existé, la Révolution française ne se serait pas produite. L'Amérique ne saurait être comparée avec l'Europe que si l'espace immense que présente cet État était rempli et la société civile refoulée sur elle-même. L'Amérique du Nord en est encore au point du défri­chement. Seulement quand, comme en Europe, le simple accroissement des agriculteurs aura été arrêté, les habitants, au lieu de se presser au dehors vers les champs, se replieront en masse sur eux-mêmes vers les industries et le commerce urbains, constitueront un système compact de société poli­tique et ressentiront le besoin d'un État organique. Les États libres de l'Amérique du Nord n'ont pas d'État voisin, avec lequel ils seraient en rap­ports d'hostilité, comme les États européens entre eux, qu'ils considére­raient avec méfiance et contre lequel ils auraient à entretenir une armée permanente. Le Canada et le Mexique ne les effrayent pas et depuis cin­quante ans, l'Angleterre a fait l'expérience que l'Amérique libre lui était plus utile que l'Amérique sujette. Les milices de l'État libre de l'Amérique du Nord se sont montrées assurément dans la guerre de l'Indépendance aussi courageuses que les Hollandais sous Philippe II, mais partout où l'autonomie à conquérir n'est pas en jeu, il se manifeste une moindre énergie ; ainsi en 1814 les milices ont mal soutenu la lutte contre les Anglais.

L'Amérique est donc le pays de l'avenir où se révélera plus tard, dans l'an­tagonisme de l'Amérique du Nord, peut-on supposer, avec l'Amérique du Sud, l'élément important de l'histoire universelle ; c'est un pays de rêve pour tous ceux que lasse le magasin d'armes historique de la vieille Europe. On rapporte ce mot attribué à Napoléon : « Cette vieille Europe m'ennuie. » L'Amérique doit se séparer du sol sur lequel s'est passée jusqu'ici l'histoire universelle. Ce qui y est arrivé jusqu'ici n'est que l'écho du vieux monde et l’expression d'une vie étrangère ; or, comme pays de l'avenir, elle ne nous intéresse pas ici, d'une façon générale ; car sous le rapport de l'histoire nous avons affaire à ce qui a été et à ce qui est — mais en philosophie ni à ce qui a été seulement, ni devra être seulement, mais qui est et qui éternellement sera—, avec la raison, et avec elle nous avons assez d'ouvrage.