HALBWACHS
La Topographie légendaire des évangiles en Terre sainte
V. La voie douloureuse



«Je retournai au couvent à onze heures, et j’en sortis de nouveau à midi, pour suivre la Voie Douloureuse : on appelle ainsi le chemin que parcourut le Sauveur du monde en se rendant de la maison de Pilate au Calvaire... La maison de Pilate est une ruine... Jésus-Christ ayant été battu de verges, couronné d’épines, et revêtu d’une casaque de pourpre, fut présenté aux Juifs par Pilate : Ecce homo, s’écria le juge ; et l’on voit encore la fenêtre d’où il prononça ces paroles mémorables. »

«À cent vingt pas de l’arc de l’Ecce Homo, on me montra, à gauche, les ruines d’une église consacrée autrefois à Notre-Dame des Douleurs. Ce fut dans cet endroit que Marie, chassée d’abord par les gardes, rencontra son fils chargé de la croix. Ce fait n’est point rapporté dans les évangiles ; mais il est cru généralement sur l’autorité de saint Boniface et de saint Anselme. Saint Boniface dit que la Vierge tomba comme demi-morte, et qu’elle ne put prononcer un seul mot : nec verbum dicere potuit. Saint Anselme assure que le Christ la salua par ces mots : Salve, Mater ! Comme on retrouve Marie au pied de la croix, ce récit des Pères n’a rien que de très probable ; la foi ne s’oppose point à ces traditions : elles montrent à quel point la merveilleuse et sublime histoire de la Passion s’est gravée dans la mémoire des hommes. Dix-huit siècles écoulés, des persécutions sans fin, des révolutions éternelles, des ruines toujours croissantes, n’ont pu effacer ou cacher la trace d’une mère qui vint pleurer sur son fils. »

«Cinquante pas plus loin nous trouvâmes l’endroit où Simon le Cyrénéen aida Jésus-Christ à porter sa croix : “Comme ils le menaient à la mort, ils prirent un homme de Cyrène, appelé Simon, qui revenait des champs, et le chargèrent de la croix, la lui faisant porter après Jésus.” (Jean) »

« Ici le chemin, qui se dirigeait est et ouest, fait un coude et tourne au nord ; je vis à main droite le lieu où se tenait Lazare le pauvre, et en face, de l’autre côté de la rue, la maison du mauvais riche. “Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de lin, et qui se traitait magnifiquement tous les jours. Il y avait aussi un pauvre appelé Lazare, tout couvert d’ulcères, couché à sa porte, qui eût bien voulu se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ; mais personne ne lui en donnait, et les chiens venaient lui lécher ses plaies. Or il arriva que le pauvre mourut et fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi et eut l’enfer pour sépulcre.” Saint Chrysostome, saint Ambroise et saint Cyrille ont cru que l’histoire de Lazare et du mauvais riche n’était point une simple parabole, mais un fait réel et connu. Les Juifs mêmes nous ont conservé le nom du mauvais riche, qu’ils appellent Nabal. »

« Après avoir passé la maison du mauvais riche, on tourne à droite, et l’on reprend la direction du couchant. À l’entrée de cette rue qui monte au Calvaire, le Christ rencontra les Saintes Femmes qui pleuraient. “Or il était suivi d’une grande multitude de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et qui le pleuraient Mais Jésus se tournant vers elles leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants.” Saint Luc. »

« À cent dix pas de là, on montre l’emplacement de la maison de Véronique, et le lieu où cette pieuse femme essuya le visage du Sauveur. »

«Après avoir fait une centaine de pas, on trouve la porte judiciaire : c’était la porte par où sortaient les criminels qu’on exécutait sur le Golgotha. Le Golgotha, aujourd’hui renfermé dans la nouvelle Cité, était hors de l’enceinte de l’ancienne Jérusalem. »

«De la porte judiciaire au haut du Calvaire on compte à peu près deux cents pas : là se termine la Voie Douloureuse, qui peut avoir en tout un mille de longueur. »

C’est ainsi que, dans l’itinéraire de Paris à Jérusalem, Chateaubriand décrit les principales stations de la Voie Douloureuse. Que nous apprennent à cet égard les plus anciennes traditions ? Bien peu de chose. Voici quel était le trajet suivi par la procession de la passion au IVe siècle (d’après Ethérie). De Gethsémani on gravissait les degrés qui amenaient à la porte orientale de la ville. On suivait « la voie orientale d’Ælia jalonnée par le grand arc dit actuellement de l’Ecce Homo, et par le Tétrapyle dont les débris porteront plus tard le nom de Porte Judiciaire ». C’est bien le tracé de la Voie Douloureuse actuelle. Mais « aucun souvenir n’est signalé sur le passage. L’emplacement du palais de Caïphe et les ruines supposées de la résidence de Pilate, que l’on montrait pourtant à cette époque, devaient se trouver par conséquent hors de la route suivie ». C’est le chemin direct de Gethsémani au Calvaire. « On ne prétendait pas reproduire la marche même du Christ prisonnier. »

Du jour où les maisons de Caïphe et de Pilate furent dotées d’une église, la procession de la Passion modifia son parcours {rituel du VIIIe siècle, fin de l’époque byzantine). On part de Gethsémani, on suit la vallée du Cédron jusqu’au chemin qui longe actuellement le mur méridional de la ville, ou jusqu’à la rue en escalier (mise à jour par les fouilles récentes) qui monte de Siloé à Saint-Pierre (maison de Caïphe), sur la Sainte-Sion. La station suivante a lieu à Sainte-Sophie (maison de Pilate), quelque paît au fond du Tyropœon, d’où l’on monte directement au Calvaire. C’est à peu près l’itinéraire qu’on fît suivre (en 333) au pèlerin de Bordeaux. Après la disparition de Sainte-Sophie, dans la période sarrasine, il est probable que la station du Prétoire fut fixée au Lithostrotos de la maison de Caïphe (auprès du Cénacle).

Au XIe siècle, lorsqu’on interdit les manifestations publiques du culte, on créa au pied du Calvaire quelques oratoires commémoratifs de la Passion destinés à remplacer les stations devenues inaccessibles.

Le chemin que Jésus suivit pour aller subir la crucifixion ne retenait pas, comme tel, une attention particulière. On ne se mit à rechercher ce chemin à Jérusalem et à le fixer avec précision qu’après qu’en Europe les disciples de saint François eurent fait de la reproduction des souffrances de Jésus un exercice spirituel. Le premier pèlerin chez qui s’exprima cette aspiration qui avait été étrangère au christianisme grec, est le moine et prédicateur Ricoldus a Monte Crucis (1294). Il visite Jérusalem « pour s’imprimer plus profondément dans l’esprit la mémoire de la passion du Christ ». D’où l’importance qu’il y a pour lui à suivre « le chemin par lequel le Christ est passé avec la croix ». Il en décrit les stations. (Dalman, p. 449).

Au XIIe siècle, les Latins se trouvaient en présence de la double tradition qui plaçait le Prétoire soit dans la ville haute (près de la Sainte-Sion), soit à l’Antonia (nord du Harâm). C’est pourquoi on imagine un double trajet du Christ. Les uns, à partir de la Sainte-Sion, lui font suivre l’ancien mur de la cité aboutissant au Calvaire qui jadis se trouvait parmi les jardins en dehors de la porte. « On rappelle l’épisode du Cyrénéen par une fresque dans la chapelle même du Prétoire. Près du bâtiment de l’hôpital, en face du parvis du Saint-Sépulcre, les moniales de Sainte-Marie-la-Grande conservaient le souvenir de la rencontre de Jésus et de sa mère à laquelle la liturgie grecque faisait allusion depuis longtemps. [Ce fait traditionnel se greffait sur l’épisode évangélique des femmes de Jérusalem, Luc, 23 : 28-31]. Elles montraient un réduit où Marie aurait été enfermée sur l’ordre de son divin fils, pendant que celui-ci était conduit au supplice. De leur côté les moines de Sainte-Marie- Latine vénéraient chez eux le spasme de Marie pendant le crucifiement. » C’est le système de la Voie Douloureuse occidentale.

Mais « le quartier oriental, où résidaient les Templiers et les Augustins affectés au service du Temple, eut bientôt une Voie Douloureuse à opposer à celle de la Sainte-Sion », soit qu’on fixât le prétoire à l’endroit où le représentant des Califes avait sa demeure, au nord du Harâm, soit parce que « la rue de Josaphat, se trouvant sur le trajet naturel et direct de Gethsémani au Calvaire, paraissait reproduire la voie de la captivité et le début de la Voie Douloureuse ». Peut-être, dit le P. Vincent, les chrétiens indigènes entassés sur le Bézétha « firent-ils preuve de plus de flair que les montreurs du IVe siècle » en retenant chez eux les souvenirs de deuil qui flottaient dans leurs parages. «Les religieux qui desservaient le Temple groupèrent dans la partie nord-ouest du Harâm les épisodes « essentiels ». Il parut naturel de loger Anne et Caïphe à proximité du Temple dont ils étaient les grands pontifes. Le moustier du Repos fut créé en mémoire de la nuit lugubre passée dans leur palais. Non loin des vestiges tenus par les voyageurs pour la maison de Pilate s’éleva un Oratoire dit de la Flagellation. »

Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, les chrétiens sont écartés du Harâm et de ses abords immédiats.

«Comme on ne peut leur interdire la rue de Josaphat, seul accès pratique de la région orientale, c’est le long de cette voie que vont se développer les épisodes de la condamnation de Jésus et de sa marche vers le Calvaire, tandis que l’attention des pèlerins se détache de plus en plus du Prétoire de la Sainte-Sion. On profite de la trêve de 1229-1244 pour élever un oratoire que les Grecs regarderont longtemps comme la maison de Caïphe, et un autre dédié au souvenir de la rencontre du Sauveur et de sa mère. On se préoccupe aussi de la localisation des deux épisodes évangéliques du Cyrénéen et des femmes de Jérusalem, auxquels viennent s’ajouter quelques éléments apocryphes. »

« Le point de départ du portement de la Croix se rattache à la légende de l’invention dans la Piscine Probatique du bois dont on confectionna l’instrument du supplice, légende assez répandue au XIIe siècle. Suivant la version enregistrée par Pierre Comestor. la reine de Saba apercevant ce bois dans la maison de la forêt du Liban aurait annoncé à Salomon qu’on l’emploierait à supplicier quelqu'un dont la mort amènerait la ruine d’Israël. Le roi, rempli de terreur, le fit enfouir au lieu, précisément, où l’on devait plus tard creuser la Piscine Probatique, et c’est de là que l’eau tirait sa vertu salutaire. Comme il flottait, au temps de la Passion, à la surface du bassin, on le recueillit pour en faire la croix. » (Vincent, p. 613).

Association d’idées entre la Piscine, déjà comprise dans l’histoire de Jésus avant la Passion, et la Passion elle-même. On a voulu, par ce petit roman, rattacher la Piscine à ce qu’on considérait comme le chemin de la Croix, et dont elle était toute proche.

Après les multiples allées et venues de cette journée (les mystiques en comptaient neuf, le Christ, chargé de l’instrument de son supplice en un lieu voisin de Sainte-Anne, remontait la rue Bab-sitty-Mariam pour atteindre de nouveau l’emplacement de l’Antonia, où l’acuité de ses souffrances et l’épuisement de ses forces l’obligent à faire halte pour reprendre haleine (le moustier du Repos). De là le cortège descend dans le parvis (du Temple) par quelque scala sancta aujourd’hui disparue, traverse le « bas pavement » qui rappelle le Lithostrotos de Josèphe, et gagne une issue dans l’orientation du Calvaire, appelée Porte Douloureuse. Suivant le système topographique préconisé par la Citez de Jerusalem, XIX, il y avait deux portes principales dans le mur ouest de l’enceinte du Temple, l’une

rue qui mène à la tour de David), Porte Précieuse, parce que Jésus avait l’habitude d’y passer pour entrer dans la ville de Jérusalem (Bab-es-Silsileh) ; l’autre : Porte Dolereuse ; c’est par là qu’il sortit pour aller au Calvaire. Il semble que le patriarcat de Jérusalem n’ait pas voulu se prononcer en faveur de l’une ou l’autre de ces localisations (Vincent, suiv.).

La chapelle médiévale du Repos étant devenue inabordable, et ne se trouvant d’ailleurs plus sur le trajet nouveau auquel on s’était résigné par le fait des circonstances, la halte de Jésus écrasé sous le poids de la croix fut rattachée à l’arc de L’Ecce Homo1. On montrait, insérées au-dessus de l’architrave de la grande arcade, les deux pierres sur lesquelles le Sauveur aurait repris haleine. Les imaginations pieuses se plaisaient à placer des repos aux portes antiques.

Mais si le point de départ est voisin (comme on crut vite qu’il le fut) de Tare romain? Il fallait conserver une certaine distance entre le point de départ et cet arrêt. On mit alors l’arrêt en relation avec la rencontre du Cyrénéen, à la jonction de l’ancienne rue de Josaphat et du chemin de la vallée où l’on fait aujourd’hui la troisième station. Le repos fut commué en chute (Ricoldo et Jacques de Vérone) (Vincent, p. 616).

«Plus qu’aucune autre époque, le XIIIe siècle s’est préoccupé d’établir le trajet parcouru par le Sauveur entre le Prétoire et le Calvaire que, depuis lors, on pense connaître exactement. Les itinéraires deviennent beaucoup plus explicites. » Voici les points principaux « que la dévotion choisira parmi une quantité de souvenirs égrenés sur la même voie pour former ce qu’on appelle le chemin de la croix ». Au reste « nous sommes en présence d’une matière informe et chaotique, et à peu près aucun des épisodes passés en revue en coïncide, en 1350, avec sa localisation respective actuelle. »

Bornons-nous à mentionner, parmi les observations du P. Vincent en cet endroit, celles qui offrent pour nous un intérêt général.

« Depuis le VIIIe siècle, on s’était imaginé d’enfermer le Christ dans une prison au pied du Calvaire pendant les apprêts du dernier supplice. La logique populaire, qui trouvait une prison au tenue de la Voie Douloureuse, en voulut une au point de départ. Un repos, une pause entre le portement de la Croix et la crucifixion réclamant, pour la symétrie, une pause entre les toitures du Prétoire et le portement de la Croix. »

Si le repos est commué en chute, c’est que, pour qu’il se produise à une certaine distance du point de départ, on le met en relation avec la rencontre du Cyrénéen. Or « l’aide du Cyrénéen supposait nécessairement un état d’extrême faiblesse dans le condamné ».

Une petite église, appelée au XIIIe siècle Sainte-Marie-de-Pamoyson, était dédiée au spasme (tramorticio) éprouvé par la Vierge à la vue de son fils chargé de la croix, et aussi, pour quelques-uns, à l’épisode des filles de Jérusalem. « Cette Pamoyson avait été créée à l’imitation de celle qu’au siècle précédent on vénérait à Sainte-Marie-la-Grande sur l’itinéraire de la ville haute. »

L’épisode de Véronique ne se localise que très tardivement sur la Voie Douloureuse. Au XVe siècle, « stimulée par la légende qu’ils ont vue représentée maintes fois, l’imagination des pèlerins agrémente l’épisode des filles de Jérusalem de l’incident de l’image (la sainte face), entre le spasme et Simon le Cyrénéen, tandis que, plus proche du Calvaire, elle fixe la maison de Véronique ». Il s’agit, dit le P. Vincent, d’une création étrangère plutôt que d’une tradition locale.

« La porte Judiciaire est issue du souci de démontrer qu’aux temps anciens le Calvaire se trouvait hors de la ville... Des topographes médiévaux forgèrent cette dénomination... Il leur paraissait logique de colloquer une porte Judiciaire à proximité du lieu des exécutions qu’elle séparait du lieu de la sentence ou Lithostrotos... Plus tard, on en justifiera le nom autrement qu’au début. L’arc de l’Ecce Homo reconnu d’une certaine façon comme le lieu où fut rendue la sentence, la porte Judiciaire ne représentera désormais que l’endroit où elle aurait été affichée et criée par le héraut au moment où l'on allait atteindre le Calvaire. »

C'est vers le milieu du XVe siècle que les localisations échelonnées sur ce parcours prirent le nom spécial de stations. Le nom de Saint-Circuit désignait, d'autre part, un itinéraire organisé vers le milieu du XIVe siècle par les Pères franciscains (sanctus circulus, santissmencerche, saincte serche) : on supposait que, dans les dernières années de sa vie, Marie avait chaque jour visité les lieux sanctifiés par quelque action de son fils. Quant au Chemin de la Croix, il s’es constitué en dehors de Jérusalem, du XVe siècle jusqu’à nos jours. Le premier, Alvarez, dominicain de Cordoue, mort en 1420, et qui avait été en Terre sainte, puis une Clarisse de Messine, Eustochium, décédée en 1491, eurent l’idée de reconstituer par le monument les scènes de la Passion. « Ayant perdu les chiffres notés dans un précédent pèlerinage, Martin Ketzel ne craint pas d'affronter un second voyage pour reprendre les précieuses mesures. De retour à Nuremberg en 1472, il organise une réplique de la Voie Douloureuse commençant par une maison de Pilate, à l’une des portes de la ville, et se terminant au cimetière de Saint-Jean. Il confie l'exécution des sept stations intermédiaires au maître sculpteur Adam Krafft... L’intention évidente était d’arriver au chiffre sacramentel de sept si fréquent dans la dévotion du temps. » Mais Jean Pascha, de Louvain, qui n’avait jamais été en Terre sainte. « coordonna les éléments épars qui existaient à peu près tous à Jérusalem au XVIe siècle » pour une construction mystique, dont s'inspira le Hollandais Adrichomius dans sa : Description de Jérusalem au temps du Christ , 1584. Cet ouvrage eut un immense succès. Il fut traduit dans toutes les langues. Ce fut le manuel classique de la topographie sacrée jusqu'au XIXe siècle. »

Les Pères de Terre sainte ne tinrent d’abord aucun compte de cette construction artificielle. Il leur fallut cependant donner satisfaction en quelque mesure aux «pèlerins, imbus de cette pratique sous sa forme occidentale, qui avaient un secret désir de la retrouver telle quelle dans les rues de Jérusalem... L'institution complexe de Louvain tenta de supplanter le thème plus simple et toujours un peu flottant de Jérusalem. La substitution ne s’opérera que progressivement ». Mais elle s’opérera.

« Le lecteur, conclut le P. Vincent, peut constater à la suite de quels tâtonnements, avec quelle immixtion d'éléments légendaires, sous quelle impulsion en partie étrangère à la tradition locale, la Voie Douloureuse est arrivée à son organisation actuelle et peut-être définitive. » Il y a en effet peu d’exemples plus frappants d’un système de localisations constitué peu à peu après coup dans des conditions telles qu’un cadre apparemment logique (déterminé par un point de départ et un point d’arrivée posés ou supposés), et d’abord entièrement vide, se remplit peu à peu de souvenirs ou d’imaginations dispersés à distance et qui y sont portés comme s’ils descendaient irrésistiblement sur une pente. Souvenirs évangéliques (Simon le Cyrénéen, les saintes femmes, etc.), souvenirs apocryphes et formations légendaires (Véronique et la Sainte Face), et tout ce que la mémoire chrétienne universelle et surtout européenne y apportera peu à peu.

D’autre part, cette mémoire collective se complète aussi, s’organise et se redresse, suivant des besoins de logique et de symétrie : prisons symétriques, portes symétriques, repos symétriques ; suivant la nécessité d’espacer suffisamment les stations, et de ne pas trop les multiplier (d’où localisation en un même lieu et rencontre de plusieurs épisodes, et, par suite, fusion de l’un dans l’autre et transformation de l’un par l’autre ; par exemple, un repos du Christ devient une chute, parce qu’il rencontre en même temps le Cyrénéen); jusqu’à ce qu’enfin ces souvenirs doivent entrer dans le cadre mystique, artificiel, et apporté d’ailleurs, du Chemin de la Croix.