HALBWACHS
La Mémoire collective
Chap. 2 Mémoire individuelle et mémoire collective


Nous faisons appel aux témoignages, pour fortifier ou infirmer, mais aussi pour compléter ce que nous savons d'un événement dont nous sommes déjà informés de quelque manière, alors que, cependant, bien des circonstances nous en demeurent obscures. Or, le premier témoin auquel nous pouvons toujours faire appel, c'est nous-même. Lorsqu'une personne dit : « je n'en crois pas mes yeux », elle sent qu'il y a en elle deux êtres : l'un, l'être sensible, est comme un témoin qui vient déposer sur ce qu'il a vu, devant le moi qui n'a pas vu actuelle­ment, mais qui a vu peut-être autrefois, et, peut-être aussi, s'est fait une opinion en s'appuyant sur les témoignages des autres. Ainsi, quand nous revenons en une ville où nous avons été précédemment, ce que nous percevons nous aide à reconstituer un tableau dont bien des parties étaient oubliées. Si ce que nous voyons aujourd'hui vient prendre place dans le cadre de nos souvenirs anciens, inversement ces souvenirs s'adaptent à l'ensemble de nos percep­tions actuelles. Tout se passe comme si nous confrontions plusieurs témoignages. C'est parce qu'ils s'accordent pour l'essentiel, malgré certaines divergences, que nous pouvons reconstruire un ensemble de souvenirs de façon à le reconnaître.

Certes, si notre impression peut s'appuyer, non seulement sur notre souvenir, mais aussi sur ceux des autres, notre confiance en l'exactitude de notre rappel sera plus grande, comme si une même expérience était recommencée non seulement par la même personne, mais par plusieurs. Lorsque nous rencontrons un ami dont la vie nous a séparé, nous avons quelque peine, d'abord, à reprendre contact avec lui. Mais bientôt, lorsque nous avons évoqué ensem­ble diverses circonstances dont chacun de nous se souvient, et qui ne sont pas les mêmes bien qu'elles se rapportent aux mêmes événements, ne parvenons-nous point à penser et à nous souvenir en commun, et les faits passés ne prennent-ils pas plus de relief, ne croyons-nous pas les revivre avec plus de force, parce que nous ne sommes plus seuls à nous les repré­senter, et que nous les voyons maintenant, comme nous les avons vus autrefois, quand nous les regardions, en même temps qu'avec nos yeux, avec ceux d'un autre ?

Mais nos souvenirs demeurent collectifs, et ils nous sont rappelés par les autres, alors même qu'il s'agit d'événements auxquels nous seuls avons été mêlés, et d'objets que nous seuls avons vus. C'est qu'en réalité nous ne sommes jamais seuls. Il n'est pas nécessaire que d'autres hommes soient là, qui se distinguent matériellement de nous : car nous portons toujours avec nous et en nous une quantité de personnes qui ne se confondent pas. J'arrive pour la première fois à Londres, et je m'y promène à plusieurs reprises, tantôt avec un compagnon, tantôt avec un autre. Tantôt c'est un architecte, qui attire mon attention sur les édifices, leurs proportions, leur disposition. Tantôt c'est un historien : j'apprends que cette rue a été tracée à telle époque, que cette maison a vu naître un homme connu, qu'il s'est passé, ici ou là, des incidents notables. Avec un peintre, je suis sensible à la tonalité des parcs, à la ligne des palais, des églises, aux jeux de la lumière et de l'ombre sur les murs et les façades de Westminster, du Temple, sur la Tamise. Un commerçant, un homme d'affaires m'entraîne dans les voies populeuses de la Cité, m'arrête devant les boutiques, les librairies, les grands magasins. Mais, quand même je n'aurais pas marché à côté de quelqu'un, il suffit que j'aie lu des descriptions de la ville, faites de tous ces divers points de vue, qu'on m'ait conseillé d'en voir tels aspects, plus simplement encore, que j'en aie étudié le plan. Supposons que je me promène tout seul. Dira-t-on que, de cette promenade, je ne peux garder que des souvenirs individuels, qui ne sont qu'à moi ? Cependant, je ne m'y suis promené seul qu'en apparence. En passant devant Westminster, j'ai pensé à ce que m'en avait dit mon ami historien (ou, ce qui revient au même, à ce que j'en avais lu dans une histoire). En traversant un pont, j'ai considéré l'effet de perspective que mon ami peintre m'avait signalé (ou qui m'avait frappé dans un tableau, dans une gravure). Je me suis dirigé, en me reportant par la pensée à mon plan. La première fois que j'ai été à Londres, devant Saint-Paul ou Mansion-House, sur le Strand, aux alentours des Courts of Law, bien des impressions me rappelaient les romans de Dickens lus dans mon enfance : je m'y promenais donc avec Dickens. À tous ces moments, dans toutes ces circonstances, je ne puis dire que j'étais seul, que je réfléchissais seul, puisqu'en pensée je me replaçais dans tel ou tel groupe, celui que je composais avec cet architecte, et, au-delà de lui, avec ceux dont il n'était que l'interprète auprès de moi, ou avec ce peintre (et son groupe), avec le géomètre qui avait dessiné ce plan, ou avec un romancier. D'autres hommes ont eu ces souvenirs en commun avec moi. Bien plus, ils m'aident à me les rappeler : pour mieux me souvenir, je me tourne vers eux, j'adopte momentanément leur point de vue, je rentre dans leur groupe, dont je continue à faire partie, puisque j'en subis encore l'impulsion et que je retrouve en moi bien des idées et façons de penser où je ne me serais pas élevé tout seul, et par lesquelles je demeure en contact avec eux.


Ainsi, pour confirmer ou rappeler un souvenir, des témoins au sens ordinaire du terme, c'est-à-dire des individus présents sous une forme matérielle et sensible ne sont pas nécessaires.

Ils ne seraient, d'ailleurs, point suffisants. Il arrive, en effet, qu'une ou plusieurs person­nes, en réunissant leurs souvenirs, puissent décrire très exactement des faits ou des objets que nous avons vus en même temps qu'elles, et même reconstituer toute la suite de nos actes et de nos paroles dans des circonstances définies, sans que nous nous rappelions rien de tout cela. C'est, par exemple, un fait dont la réalité n'est pas discutable. On nous apporte les preuves certaines que tel événement s'est produit, que nous y avons été présent, que nous y avons participé activement. Pourtant cette scène nous demeure étrangère, au même titre que si toute autre personne que nous y avait joué notre rôle. Pour reprendre un exemple qui nous a été opposé, il y a eu dans notre vie un certain nombre d'événements qui n'ont pas pu ne pas se produire. Il est certain qu'il y a eu un jour où j'ai été pour la première fois au lycée, un jour où je suis entré pour la première fois dans une classe, en quatrième, en troisième, etc. Pourtant, bien que ce fait puisse être localisé dans le temps et dans l'espace, quand bien même des parents ou des amis m'en feraient un récit exact, je me trouve en présence d'une donnée abstraite à laquelle il m'est impossible de faire correspondre aucun souvenir vivant : je ne me rappelle rien. Et je ne reconnais pas non plus tel endroit par lequel j'ai certainement passé une ou plusieurs fois, telle personne que j'ai certainement rencontrée. Pourtant, les témoins sont là. Est-ce donc que leur rôle est tout à fait accessoire et complémentaire, qu'ils me servent sans doute à préciser et compléter mes souvenirs, mais à la condition que ceux-ci reparaissent d'abord, c'est-à-dire qu'ils se soient conservés dans mon esprit ? Mais il n'y a là rien qui doive nous étonner. Il ne suffit pas que j'aie assisté ou participé à une scène dont d'autres hommes étaient spectateurs ou acteurs, pour que, plus tard, quand ils l'évoqueront devant moi, quand ils en reconstitueront pièce à pièce l'image dans mon esprit, soudain cette construction artificielle s'anime et prenne figure de chose vivante, et que l'image se transfor­me en souvenir. Bien souvent, il est vrai, de telles images, qui nous sont imposées par notre milieu, modifient l'impression que nous avons pu garder d'un fait ancien, d'une personne autrefois connue. Il se peut que ces images reproduisent inexactement le passé, et que l'élément ou la parcelle de souvenir, qui se trouvait auparavant dans notre esprit, en soit une expression plus exacte : à quelques souvenirs réels s'ajoute ainsi une masse compacte de souvenirs fictifs. Inversement, il se peut que les témoignages des autres soient seuls exacts, et qu'ils corrigent et redressent notre souvenir, en même temps qu'ils s'incorporent à lui. Dans l'un et l'autre cas, si les images se fondent si étroitement avec les souvenirs, et si elles paraissent emprunter à ceux-ci leur substance, c'est que notre mémoire n'était pas comme une table rase, et que nous nous sentions capable, par nos propres forces, d'y apercevoir, comme dans un miroir troublé, quelques traits et quelques contours (peut-être illusoires) qui nous rendraient l'image du passé. De même qu'il faut introduire un germe dans un milieu saturé pour qu'il cristallise, de même, dans cet ensemble de témoignages extérieurs à nous, il faut apporter comme une semence de remémoration, pour qu'il se prenne en une masse consis­tante de souvenirs. Si au contraire cette scène paraît n'avoir laissé, comme on dit, aucune trace dans notre mémoire, c'est-à-dire si, en l'absence de ces témoins, nous nous sentons entièrement incapable d'en reconstruire une partie quelconque, ceux qui nous la décriront pourront nous en faire un tableau vivant, mais ce ne sera jamais un souvenir.

Quand nous disons qu'un témoignage ne nous rappellera rien s'il n'est pas demeuré dans notre esprit quelque trace de l'événement passé qu'il s'agit d'évoquer, nous n'entendons pas d'ailleurs que le souvenir ou qu'une de ses parties a dû subsister tel quel en nous, mais seulement que, depuis le moment où nous et les témoins faisions partie d'un même groupe et pensions en commun sous certains rapports, nous sommes demeurés en contact avec ce groupe, et restés capables de nous identifier avec lui et de confondre notre passé avec le sien. On pourrait dire, tout aussi bien : il faut que depuis ce moment, nous n'ayons point perdu l'habitude ni le pouvoir de penser et de nous souvenir en tant que membre du groupe dont ce témoin et nous-même faisions partie, c'est-à-dire en nous plaçant à son point de vue, et en usant de toutes les notions qui sont communes à ses membres. Voici un professeur qui a enseigné pendant dix ou quinze ans dans un lycée. Il rencontre un de ses anciens élèves, et c'est à peine s'il le reconnaît. Celui-ci parle de ses camarades d'autrefois. Il se rappelle les places qu'ils occupaient sur les divers bancs de la classe. Il évoque bien des événements d'ordre scolaire qui se produisirent dans cette classe, durant cette année, les succès de tels ou tels, les bizarreries et les étourderies de tels autres, telles parties du cours, telles explications qui ont particulièrement frappé ou intéressé les élèves. Or, il se peut très bien que, de tout cela, le professeur n'ait gardé aucun souvenir. Pourtant, son élève ne se trompe pas. Il est bien certain, d'ailleurs, que cette année-là, durant tous les jours de cette année, le professeur a eu très présent à l'esprit le tableau que lui présentait l'ensemble des élèves aussi bien que la physionomie de chacun d'eux, et tous ces événements ou incidents qui modifient, accélèrent, brisent ou ralentissent le rythme de la vie de la classe, et font que celle-ci a une histoire. Comment a-t-il oublié tout cela ? Et comment se fait-il qu'à part un petit nombre de réminiscences assez vagues, les paroles de son ancien élève ne réveillent dans sa mémoire aucun écho d'autrefois ? C'est que le groupe que constitue une classe est essentiellement éphémère, du moins si l'on considère que la classe comprend le maître en même temps que les élèves, et n'est plus le même lorsque les élèves, les mêmes peut-être, passent d'une classe à l'autre, et se retrouvent sur d'autres bancs. L'année terminée, les élèves se dispersent, et cette classe définie et particulière ne se reformera plus jamais. Il faut toutefois distinguer. Pour les élèves, elle vivra quelque temps encore ; du moins, l'occasion s'offrira fréquemment à ceux-ci d'y penser, et de s'en souvenir. Comme ils ont à peu près le même âge, qu'ils appartiennent peut-être aux mêmes milieux sociaux, ils n'oublieront pas qu'ils ont été rapprochés sous le même maître. Les notions que celui-ci leur a communiquées portent son empreinte ; souvent, quand ils y repenseront, à travers et au-delà de cette notion, ils apercevront le maître qui la leur a révélée, et leurs compagnons de classe qui l'ont reçue en même temps qu'eux. Pour le maître, il en sera tout autrement. Quand il était dans sa classe, il exerçait sa fonction : or, l'aspect technique de son activité est sans rapport avec telle de ses classes plutôt que telle autre. En effet, tandis qu'un professeur refait, d'une année à l'autre, la même classe, chacune de ses années d'enseignement ne s'oppose pas aussi nettement à toutes les autres que, pour les élèves, chacune de leurs années de lycée. Nouveaux pour les élèves, son enseignement, ses exhortations, ses réprimandes, jusqu'à ses témoignages de sympathie pour tel d'entre eux, ses gestes, son accent, ses plaisanteries mêmes, ne représentent peut-être pour lui qu'une série d'actes et de manières d'être habituels, et qui résultent de sa profession. Rien de tout cela ne peut fonder un ensemble de souvenirs qui se rapporterait à telle classe plutôt qu'à toute autre. Il n'existe aucun groupe durable, dont le professeur continue à faire partie, auquel il ait l'occasion de repenser, et au point de vue duquel il puisse se replacer, pour se souvenir avec lui du passé.

Mais il en est ainsi dans tous les cas où d'autres reconstruisent pour nous des événements que nous avons vécus avec eux, sans que nous puissions recréer en nous le sentiment du déjà vu. Entre ces événements, ceux qui y ont été mêlés, et nous-même, il y a en effet discon­tinuité, non pas seulement parce que le groupe au sein duquel nous les percevions alors n'existe plus matériellement, mais parce que nous n'y avons plus pensé, et que nous n'avons aucun moyen d'en reconstruire l'image. Chacun des membres de cette société était défini à nos yeux par sa place dans l'ensemble des autres, et non par ses rapports, que nous ignorions, avec d'autres milieux. Tous les souvenirs qui pouvaient prendre naissance à l'intérieur de la classe s'appuyaient l'un sur l'autre et non sur des souvenirs extérieurs. La durée d'une telle mémoire était donc limitée, par la force des choses, à la durée du groupe. S'il subsiste cependant des témoins, si, par exemple, d'anciens élèves se rappellent et peuvent essayer de rappeler à leur professeur ce dont celui-ci ne se souvient pas, c'est qu'à l'intérieur de la classe, avec quelques camarades, ou bien, hors de la classe, avec leurs parents, ils formaient de petites communautés plus étroites, en tout cas plus durables, et que les événe­ments de la classe intéressaient aussi ces sociétés plus petites, y avaient leur répercussion, y laissaient des traces. Mais le professeur en était exclu, ou du moins, si les membres de ces sociétés l'y comprenaient, lui-même n'en savait rien.

 

 


éd. Albin Michel, p. 50-58