HALBWACHS
Les cadres sociaux de la mémoire




Arrêtons-nous un peu, maintenant, pour expliquer en quel sens la disparition ou la transformation des cadres de la mémoire entraîne la disparition ou la transformation de nos souvenirs. On peut faire en effet deux hypothèses. Ou bien, entre le cadre et les événements qui s'y déroulent il n'y aurait qu'un rapport de contact, mais l'un et l'autre ne seraient pas faits de la même substance, de même que le cadre d'un tableau, et la toile qui y prend place. On pensera au lit d'un fleuve, dont les rives voient passer le flot sans y projeter rien d'autre qu'un reflet superficiel. Ou bien, entre le cadre et les événements  il y aurait identité de nature : les événements sont des souvenirs, mais le cadre aussi est fait de souvenirs. Entre les uns et les autres il y aurait cette différence que ceux-ci sont plus stables, qu'il dépend de nous à chaque instant de les apercevoir, et que nous nous en servons pour retrouver et reconstruire ceux-là. C'est à cette seconde hypothèse que nous nous rallions.

M. Bergson, qui a formulé la première, s'appuie sur la distinction de deux mémoires, l'une qui conserverait le souvenir des faits qui n'ont eu lieu qu'une fois, l'autre qui porterait sur les actes, les mouvements souvent répétés, et sur toutes les représentations habituelles . Si ces deux mémoires sont à ce point différentes, il faudrait qu'on pût, sinon évoquer (car ils ne reparaissent peut-être jamais tels quels, d'après lui) du moins qu'on pût concevoir des souvenirs purs, c'est-à-dire qui, dans toutes leurs parties, seraient distincts de tous les autres, et où ne se mêlerait absolument rien de ce que M. Bergson appelle la mémoire habitude. Or, dans le passage où il oppose le souvenir d'un des moments (chacun unique en son genre) où on a lu, ou relu, une leçon qu'on apprenait, et le souvenir de cette leçon sue par cœur après toutes les lectures, M. Bergson dit : « Chacune des lectures successives me revient alors à l'esprit avec son individualité propre : je la revois avec les circonstances qui l'accompagnaient et qui l'encadrent encore; elle se distingue de celles qui précèdent et de celles qui suivent par la place même qu'elle a occupée dans le temps; bref chacune de ces lectures repasse devant moi comme un événement déterminé de mon histoire... Le souvenir de telle lecture particulière, la seconde ou la troisième, par exemple, n'a aucun des caractères d'une habitude. L'image s'en est, nécessairement, imprimée du premier coup dans la mémoire, puisque les autres lectures constituent, par définition même, des souvenirs différents. C'est comme un événement de ma vie ; il a pour essence de porter une date, et de ne pouvoir par conséquent se répéter. » Nous avons souligné nous-même : « avec les circonstances qui l'accompagnaient et qui l'encadrent encore », parce que, suivant le sens où l'on entend ces termes, on sera conduit sans doute à des conséquences assez différentes. Pour M. Bergson, il s'agit certainement des circonstances qui distinguent une lecture de toutes les autres : elle intéressait davantage par sa nouveauté, par exemple, elle n'a pas été faite au même endroit, on a été interrompu, on s'est senti fatigué, etc. Mais, si nous laissons de côté les mouvements musculaires qui correspondent à la répétition et toutes les modifications qui se sont produites dans notre système nerveux, mouvements et modifications sinon identiques, du moins qui tendaient vers un résultat identique à travers toutes les lectures, il reste qu'à côté des différences il y a eu bien des ressemblances entre toutes ces lectures : on les a faites au même endroit, dans la même journée, parmi les mêmes camarades, ou dans la même chambre, près de ses parents, de ses frères et sœurs. Sans doute, à chaque lecture, l'attention ne s'est point portée également sur toutes ces circonstances. Mais qu'on adopte la vue théorique de M. Bergson ; qu'on suppose qu'à chaque lecture correspond bien un souvenir défini, et nettement distinct de tous les autres, qu'on mette bout à bout les souvenirs de toutes ces lectures : qui ne voit qu'en les rapprochant on aura du même coup reconstitué le cadre où elles se sont déroulées, et qu'en réalité c'est ce cadre qui permet sinon de faire revivre les états anciens, du moins d'imaginer, ce qu'ils ont dû être, en raison des circonstances (auxquels correspondent des souvenirs stables) où ils se sont produits, et, par conséquent, de les reproduire dans la mesure où nous le pouvons, au moyen de ces représentations dominantes?


éd. Albin Michel, p. 98-100