HK 2015-2016
TRAVAIL



R.W. Buss, Le Rêve de Dickens, 1875

                                                

BIBLIOGRAPHIE D'ÉTÉ

Il faut profiter de l'été pour faire quelques grandes lectures qui prennent du temps. Cette bibliographie se veut réaliste et donc elle est courte. Mais il faudrait avoir lu tout ce qu'elle comporte pour la rentrée. Quand une édition est indispensable, je le précise toujours. Certains textes courts sont sur le site et il y a donc un lien.

Marc-Aurèle, Pensées (2 petits folios)
Hobbes, Le Citoyen (GF)

Des textes littéraires à propos du rêve :
Cortazar, La nuit face au ciel
Tsutsui, Le censeur des rêves
James, The turn of the screw
Woolf, The mark on the wall
Orwell, 1984
Maupassant, La peur


Un texte d'utopie : au choix :
Thomas More, L'utopie
Bacon, La Nouvelle Atlantide




PRÉPARATIONS ET DISSERTATIONS, 1ER SEMESTRE

 

Programme de travail jusqu’au 29 septembre :

Pour le 8 septembre, Construction, Émile livre II

Exercer les sens n’est pas seulement en faire usage, c’est apprendre à bien juger par eux, c’est apprendre, pour ainsi dire, à sentir; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.

  Il y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au jugement: nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres; tout cela est fort bien; mais n’avons-nous que des bras et des jambes? n’avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles? et ces organes sont-ils superflus à l’usage des premiers? N’exercez donc pas seulement les forces, exercez tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d’eux tout le parti possible, puis vérifiez l’impression de l’un par l’autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. N’employez la force qu’après avoir estimé la résistance; faites toujours en sorte que l’estimation de l’effet précède l’usage des moyens. Intéressez l’enfant à ne jamais faire d’efforts insuffisants ou superflus. Si vous l’accoutumez à prévoir ainsi l’effet de tous ses mouvements, et à redresser ses erreurs par l’expérience, n’est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux?

 S’agit-il d’ébranler une masse; s’il prend un levier trop long, il dépensera trop de mouvement; s’il le prend trop court, il n’aura pas assez de force; l’expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu’il lui faut. Cette sagesse n’est donc pas au-dessus de son âge. S’agit-il de porter un fardeau; s’il veut le prendre aussi pesant qu’il peut le porter et n’en point essayer qu’il ne soulève, ne sera-t-il pas forcé d’en estimer le poids à la vue? Sait-il comparer des masses de même matière et de différentes grosseurs, qu’il choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières; il faudra bien qu’il s’applique à comparer leurs poids spécifiques. J’ai vu un jeune homme, très bien élevé, qui ne voulut croire qu’après l’épreuve qu’un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli d’eau.

 

 

Pour le 15 septembre, Construction : Marc-Aurèle, Pensées, VIII, 47-50

Si tu es en peine à cause d’une chose extérieure, ce n’est pas cette chose qui te trouble, c’est le jugement que tu portes sur elle. Il dépend de toi de le faire disparaître. Si la cause de ton chagrin est dans une de tes dispositions intérieures, qui t’empêche de corriger ta pensée ? Si tu es chagrin de ne pas exécuter une action qui te paraît sensée, pourquoi ne pas l’exécuter, plutôt que de te chagriner ? — Mais il y a un obstacle puissant. — N’aie donc pas de chagrin ; car la cause qui t’arrête ne dépend pas de toi. — Mais il ne vaut pas la peine de vivre si je ne l’accomplis pas. — Quitte donc la vie, puisque, même si tu l’accomplissais, tu mourrais, et sois bienveillant et en même temps de bonne humeur devant les obstacles.

Souviens-toi que ta volonté raisonnable devient invincible, lorsque, ramassée sur elle-même, elle se contente d’elle-même, ne faisant rien qu’elle ne veuille, même si sa résistance n’est pas raisonnée. Que sera-ce donc lorsqu’elle emploie la raison et l’examen dans ses jugements ? Aussi la pensée libérée des passions est une forteresse ; il n’y a rien de plus solide en l’homme ; elle est un refuge où il est imprenable. Celui qui ne l’a pas vu est un ignorant ; mais celui qui l’a vu et ne s’y réfugie pas est un malheureux.

N’ajoute rien à ce que les représentations principales te font connaître. Elles te font connaître qu’un tel dit du mal de toi ; voilà ce qu’elles te font connaître ; mais elles ne te font pas connaître que cela t’est nuisible. Je vois que mon fils est malade : cela, je le vois ; mais je ne perçois pas par la vue qu’il est en danger. Ainsi donc restes-en aux premières représentations ; n’y ajoute rien qui vienne de toi, et rien ne t’arrive. Ou plutôt ajoute, mais en homme qui connaît chacun des événements qui surviennent dans le monde.

Ce concombre est amer : laisse-le. Il y a des ronces dans le chemin : passe à côté. Cela suffit. N’ajoute pas : « Pourquoi choses pareilles dans le monde ? » Un homme compétent en physique rirait de toi, comme le feraient un cordonnier ou un charpentier si tu les blâmais en voyant dans leur atelier des raclures et des copeaux. Pourtant ceux-là ont des endroits où les jeter ; et la nature universelle n’a rien qui soit en dehors d’elle ; mais ce qu’il y a d’admirable dans son art, c’est qu’elle change en elle-même tout ce qui, en elle, semble se corrompre, vieillir ou ne servir à rien ; et de tout cela elle fait encore des choses nouvelles, de sorte qu’elle n’a pas besoin de prendre ailleurs sa matière, ni d’avoir un endroit où jeter les détritus. Elle se contente de la place et de la matière qu’elle a, et de l’art qui lui est propre.

 

Pour le 22 septembre, Construction, Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, p. 593-594.

Il faut garder à l'esprit le titre même de « méditations ». Tout discours, quel qu'il soit, est constitué d'un ensemble d'énoncés qui sont produits chacun en leur lieu et temps, comme autant d'événements discursifs. S'il s'agit d'une pure démonstration, ces énoncés peuvent se lire comme une série d'événements liés les uns aux autres par une série de règles formelles ; quant au sujet du discours, il n'est point impliqué par la démonstration : il reste par rapport à elle, fixe, invariant et comme neutralisé. Une « méditation » au contraire produit, comme autant d'événements discursifs, des énoncés nouveaux qui emportent avec eux une série de modifications du sujet énonçant : à travers ce qui se dit dans la méditation, le sujet passe de l'obscurité à la lumière, de l'impureté à la pureté, de la contrainte des passions au détachement, de l'incertitude et des mouvements désordonnés à la sérénité de la sagesse, etc. Dans la méditation, le sujet est sans cesse altéré par son propre mouvement ; son discours suscite des effets à l'intérieur desquels il est pris ; il l'expose à des risques, le fait passer par des épreuves ou des tentations, produit en lui des états, et lui confère un statut ou une qualification dont il n'était point détenteur au moment initial. Bref, la méditation implique un sujet mobile et modifiable par l'effet même des événements discursifs qui constituent à la fois des groupes d'énoncés liés les uns aux autres par des règles formelles de déduction, et des séries de modifications du sujet énonçant, modifications qui s'enchaînent continûment les unes aux autres ; plus précisément, dans une méditation démonstrative, des énoncés, formellement liés, modifient le sujet à mesure qu'ils se développent, le libèrent de ses convictions ou induisent au contraire des doutes systématiques, provoquent des illuminations ou des résolutions, l'affranchissent de ses attachements ou de ses certitudes immédiates, induisent des états nouveaux ; mais inversement les décisions, les fluctuations, les déplacements, les qualifications premières ou acquises du sujet rendent possibles des ensembles d'énoncés nouveaux, qui à leur tour se déduisent régulièrement les uns des autres.

C'est cette double lecture que requièrent les Méditations : un ensemble de propositions formant système, que chaque lecteur doit parcourir s'il veut en éprouver la vérité ; et un ensemble de modifications formant exercice, que chaque lecteur doit effectuer, par lesquelles chaque lecteur doit être affecté, s'il veut être à son tour le sujet énonçant, pour son propre compte, cette vérité. Et s'il y a bien certains passages des Méditations qui peuvent se déchiffrer, de manière exhaustive, comme enchaînement systématique de propositions — moments de pure déduction —, il existe en revanche des sortes de « chiasme », où les deux formes du discours se croisent, et où l'exercice modifiant le sujet ordonne la suite des propositions, ou commande la jonction de groupes démonstratifs distincts.

 

Pour le 29 septembre, Construction, Philippe Descola, Par delà nature et culture

Certains de ces schèmes pratiques sont plus longs à s’établir que d’autres en raison de la quantité d’informations disparates qu’ils doivent organiser. La chasse en offre une bonne illustration. Les Achuar disent que l’on ne devient un bon chasseur qu’une fois parvenu à l’âge mûr, c’est-à-dire la trentaine déjà bien engagée, une affirmation confirmée par des comptages systématiques : ce sont bien toujours des hommes de plus de quarante ans qui ramènent le plus de gibier. Pourtant, n’importe quel adolescent possède déjà un savoir naturaliste et une dextérité technique dignes d’admiration. Il est capable, par exemple, d’identifier visuellement plusieurs centaines d’oiseaux, d’imiter leur chant et de décrire leurs mœurs et leur habitat ; il sait reconnaître une piste à des indices infimes, tel un papillon voletant au pied d’un arbre, attiré par l’urine encore fraîche d’un singe passé par là auparavant ; il peut, comme j’en ai fait l’expérience répétée, ficher un dard de sarbacane dans une papaye disposée à cent pas. Or, il lui faudra encore une vingtaine d’années avant d’être assuré de ramener du gibier à chaque sortie. Qu’apprend-il au juste pendant ce laps de temps qui puisse faire la différence ? Il complète sans doute son savoir éthologique et sa connaissance des interdépendances écosystémiques, mais l’essentiel de son acquis consiste probablement en une aptitude de mieux en mieux maîtrisée à interconnecter une foule d’informations hétérogènes qui se structurent de telle façon qu’elles permettent une réponse  efficace et immédiate à n’importe quel type de situation rencontrée. De tels automatismes incorporés sont indispensables à la chasse où la rapidité de réaction est la clé du succès ; ils sont aussi transposables dans la guerre qui exige d’un Achuar la même sûreté dans le déchiffrement des traces et la même rapidité de jugement. Sur la nature de cette expertise dont seul l’effet est mesurable, un non-chasseur en reste réduit aux conjectures, car presque rien de tout cela en peut être exprimé de façon adéquate par le langage.

 

Vendredi 2 octobre : Dissertation :
    S'exercer 


 

 


    Programme de travail jusqu'au 27 novembre

 

Pour le 13 octobre : Construction, Spinoza, Appendice de la 1ère partie de l’Éthique (lien du texte complet)

Il suffira pour le moment de poser en principe ce que tous doivent reconnaître : que tous les hommes naissent sans aucune connaissance des causes des choses, et que tous ont un appétit de rechercher ce qui leur est utile, et qu'ils en ont conscience. De là suit : 1° que les hommes se figurent être libres, parce qu'ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit et ne pensent pas, même en rêve, aux causes par lesquelles ils sont disposés à appéter et à vouloir, n'en ayant aucune connaissance. Il suit : 2° que les hommes agissent toujours en vue d'une fin, savoir l'utile qu'ils appètent. D'où résulte qu'ils s'efforcent toujours uniquement à connaître les causes finales des choses accomplies et se tiennent en repos quand ils en sont informés, n'ayant plus aucune raison d'inquiétude. S'ils ne peuvent les apprendre d'un autre, leur seule ressource est de se rabattre sur eux-mêmes et de réfléchir aux fins par lesquelles ils ont coutume d'être déterminés à des actions semblables, et ainsi jugent-ils nécessairement de la complexion d'autrui par la leur. Comme, en outre, ils trouvent en eux-mêmes et hors d'eux un grand nombre de moyens contribuant grandement à l'atteinte de l'utile, ainsi, par exemple, des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des herbes et des animaux pour l'alimentation, le soleil pour s'éclairer, la mer pour nourrir des poissons, ils en viennent à considérer toutes les choses existant dans la Nature comme des moyens à leur usage. Sachant d'ailleurs qu'ils ont trouvé ces moyens, mais ne les ont pas procurés, ils ont tiré de là un motif de croire qu'il y a quelqu'un d'autre qui les a procurés pour qu'ils en fissent usage. Ils n'ont pu, en effet, après avoir considéré les choses comme des moyens, croire qu'elles se sont faites elles-mêmes, mais, tirant leur conclusion des moyens qu'ils ont accoutumé de se procurer, ils ont dû se persuader qu'il existait un ou plusieurs directeurs de la nature, doués de la liberté humaine, ayant pourvu à tous leurs besoins et tout fait pour leur usage. N'ayant jamais reçu au sujet de la complexion de ces êtres aucune information, ils ont dû aussi en juger d'après la leur propre, et ainsi ont-ils admis que les Dieux dirigent toutes choses pour l'usage des hommes afin de se les attacher et d'être tenus par eux dans le plus grand honneur ; par où il advint que tous, se référant à leur propre complexion, inventèrent divers moyens de rendre un culte à Dieu afin d'être aimés par lui par-dessus les autres, et d'obtenir qu'il dirigeât la Nature entière au profit de leur désir aveugle et de leur insatiable avidité. De la sorte, ce préjugé se tourna en superstition et poussa de profondes racines dans les âmes ; ce qui fut pour tous un motif de s'appliquer de tout leur effort à la connaissance et à l'explication des causes finales de toutes choses. Mais, tandis qu'ils cherchaient à montrer que la Nature ne fait rien en vain (c'est-à-dire rien qui ne soit pour l'usage des hommes), ils semblent n'avoir montré rien d'autre sinon que la Nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes. Considérez, je vous le demande, où les choses en sont enfin venues! Parmi tant de choses utiles offertes par la Nature, ils n'ont pu manquer de trouver bon nombre de choses nuisibles, telles les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont admis que de telles rencontres avaient pour origine la colère de Dieu excitée par les offenses des hommes envers lui ou par les péchés commis dans son culte ; et, en dépit des protestations de l'expérience quotidienne, montrant par des exemples sans nombre que les rencontres utiles et les nuisibles échoient sans distinction aux pieux et aux impies, ils n'ont pas pour cela renoncé à ce préjugé invétéré. Ils ont trouvé plus expédient de mettre ce fait au nombre des choses inconnues dont ils ignoraient l'usage, et de demeurer dans leur état actuel et natif d'ignorance, que de renverser tout cet échafaudage et d'en inventer un autre. Ils ont donc admis comme certain que les jugements de Dieu passent de bien loin la compréhension des hommes

 

Pour le 3 novembre : Construction : V. S. Ramachandran, Le Fantôme intérieur (le texte n’est pas difficile, mais il est très long : il faut construire ses grands arguments) :

 

Chapitre 2. Savoir où se gratter

Tom Sorenson garde un souvenir très vif des circons­tances affreuses qui lui ont valu de perdre son bras. Il rentrait d'un entraînement de football, fatigué et affamé par l'exercice, quand une voiture arrivant en sens inverse lui coupa la route. Dans un hurlement de freins, Tom perdit le contrôle de son véhicule, en fut éjecté et atterrit dans les ficoïdes glaciales sur le bas-côté. En fendant l'air, Tom jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et découvrit que sa main était restée dans la voiture, « agrippée » au siège - dissociée de son corps comme l'accessoire d’un film d'horreur.

Tom a eu le bras gauche coupé juste au-dessus du coude. Âgé de dix-sept ans, il était à trois mois de son diplôme de fin d’études secondaires.

Dans les semaines suivantes, bien qu'il fût conscient d’avoir perdu son bras, Tom sentait encore sa présence fantomatique sous son coude. Il pouvait remuer les doigts, tendre la main et saisir des objets. En fait, son bras fantôme semblait être capable de tous les gestes que le vrai aurait faits automatiquement, comme parer des coups, amortir une chute ou tapoter le dos de son petit frère. Et puisque Tom était gaucher, son bras fantôme se tendait vers l'appareil chaque fois que le téléphone sonnait.

Tom n'était pas fou. Son impression d'avoir toujours son bras est un exemple classique de membre fantôme - un bras ou une jambe qui survit dans l'esprit de patients longtemps après qu'ils les ont perdus à la suite d'un accident ou d'une amputation. Certains, au réveil d'une anesthésie, refusent de croire celui qui leur annonce qu'il a fallu sacrifier leur bras, parce qu'ils sentent encore très nettement sa présence. C'est seulement lorsqu'ils soulèvent le drap qu'ils comprennent, choqués, que le membre a réellement disparu. En outre, cer­tains de ces patients souffrent affreusement à cause de ces fan­tômes, au point d'envisager le suicide. Non seulement la douleur est tenace, mais elle est incurable ; personne n'a la moindre idée de la façon dont elle survient, ni comment la traiter.

En tant que médecin, je savais que la douleur du membre fantôme posait un grave problème clinique. Une douleur chro­nique touchant une partie réelle du corps comme l'arthrite ou les lombalgies est déjà difficile à soigner, mais comment espérer la traiter dans un membre inexistant ? En tant que scientifique, je me demandais aussi la raison de ce phéno­mène : pourquoi un bras persisterait-il dans l'esprit du patient longtemps après qu'on en a pratiqué l'amputation? Pourquoi l'esprit n'accepte-t-il tout simplement pas la perte avant de « refaçonner » l'image du corps ? Bien sûr, cela se produit chez une poignée de patients, mais cela prend généralement des années, voire des décennies. Pourquoi des décennies - et non une semaine ou une journée ? J'ai pris conscience que l'étude de ce phénomène devrait non seulement nous aider à comprendre comment le cerveau affronte une perte soudaine et massive, mais nous permettrait également d'aborder le débat plus fondamental de l'inné et de l'acquis - la mesure dans laquelle notre image corporelle, de même que d'autres aspects de notre esprit, sont dus à la génétique et, au contraire, modifiés par l'expérience.

Dès le XVIe siècle, c'est le chirurgien Ambroise Paré qui a remarqué la persistance de la sensation dans les membres long­temps après l'amputation et ce phénomène e donné lieu à tout un folklore. Après avoir perdu son bras droit pendant l’attaque ratée de Santa Cruz de Tenerife, Lord Nelson a été victime de douleurs lancinantes dans son membre fantôme tout en ayant la sensation très nette que ses ongles s'enfonçaient dans sa paume disparue. L'amiral en a conclu que son membre fantôme était « une preuve tangible de l'existence de l'âme ». En effet, si un bras continue à exister après son amputation, pourquoi la personne entière ne survivrait-elle pas à l'anéantissement physique du corps? Cela démontrait, affirmait Nelson, l'existence de l'esprit longtemps après qu'il s'est débarrassé de sa parure.

 

Silas Weir Mitchell, l'éminent médecin de Philadelphie, a inventé l'expression de « membre fantôme » après la guerre de Sécession. En cette époque antérieure aux antibiotiques, il n'était pas rare que la gangrène se déclare à la suite d'une blessure et les chirurgiens sciaient les membres infectés de mil­liers de soldats. Ces derniers rentrèrent chez eux avec leurs fantômes, ce qui a déclenché une nouvelle vague de spécula­tions quant à leurs causes. Weir Mitchell lui-même fut si surpris par le phénomène qu'il publia sous un pseudonyme le premier article sur ce sujet dans un magazine populaire baptisé Uppincott's Journal plutôt que dans une revue médicale afin d’échapper aux railleries de ses confrères. En effet, quand on y pense, les membres fantômes constituent un phénomène à donner la chair de poule.

Depuis Weir Mitchell, on a beaucoup glosé sur ce sujet, proposé des explications allant du sublime au ridicule. Il n'y a pas  si longtemps, le Canadian Journal of Psychiatry affirmait encore que les membres fantômes n'étaient que la manifestation d'une tendance à prendre ses désirs pour des réalités. Les auteurs de l'article prétendaient que, comme le patient désire désespérément retrouver son bras, il sent un fantôme – de même qu'on peut avoir des rêves récurrents au sujet d'un parent récemment décédé ou voir son «fantôme». Cet argument est un pur non-sens comme nous allons le voir.

Une   seconde   explication   plus   populaire   des   fantômes consiste à dire que les terminaisons nerveuses effilochées et recroquevillées dans le moignon (les névromes) qui desservaient la main avant ont tendance à s'enflammer et à s'irriter, incitant ainsi les centres cérébraux supérieurs à croire à tort que le membre manquant est toujours là. Bien que cette théorie laisse de nombreuses questions en suspens, comme c'est  une explication simple et pratique, la plupart des médecins s’y accrochent encore.

Les cas fascinants se comptent littéralement par centaines dans les anciennes revues médicales. Certains des phénomènes décrits ont été confirmés de façon répétée et réclament encore une explication, tandis que d’autres semblent sortir tout droit de l'imagination fertile de l’auteur. Certaines histoires prêtent à rire, comme celle du patient qui s est retrouvé avec un bras fantôme juste après son amputation. Rien d’étrange jusque là C'est alors qu'il a eu une sensation étrange de tiraillement dans son membre fantôme. Il consulta son médecin qui ne sut lui expliquer le pourquoi du phénomène. Il se demanda alors le sort qu'avait connu son bras. Le médecin l'envoya chez le chirurgien qui lui répondit que les membres coupés échouaient généralement à la morgue. Le malade se renseigna à la morgue où on lui expliqua qu'on expédiait les membres à l'incinérateur ou bien dans un service de pathologie. C'était le cas du sien. Comme le service croulait sous les bras, on l'avait enterré dans le jardin de l'hôpital. Déterré, il fut découvert grouillant de­vers. « Ah ! se dit le malade, peut-être est-ce l'explication de mes drôles de sensations. » Il incinéra son bras, et la douleur fantôme cessa aussitôt.

Ces histoires font sourire, mais elles ne dissipent guère le mystère des membres fantômes. Si on a largement étudié des patients présentant ce syndrome depuis le début du siècle, on note dans le corps médical une tendance à les considérer comme des curiosités cliniques énigmatiques, et on n'a quasiment pas pratiqué d'expériences sur eux. L'une des raisons en est qu'historiquement, la neurologie clinique est une science descriptive   plutôt   qu'expérimentale. Les neurologues du XIXe siècle et du début du XXe étaient d'astucieux observateurs et on apprend beaucoup de la lecture de leurs études de cas. Mais étrangement, ils ne sont pas passés à la phase suivante pourtant évidente, qui aurait consisté à pratiquer des expériences afin de découvrir ce qui se passait dans le cerveau de ces patients; leur science était aristotélicienne plutôt que galiléenne. Vu l'énorme succès rencontré par la méthode expérimentale dans presque toutes les autres sciences, ne serait-il pas grand temps de l'importer en neurologie ?

Comme la plupart des médecins, j'ai toujours été intrigué par les membres fantômes. Outre les jambes et les bras fantômes - courants chez les amputés, j'ai aussi rencontré  des femmes qui avaient des seins fantômes après une mastectomie et même un patient à l’appendice fantôme : la douleur spasmodique caractéristique de l’appendicite ne s’atténuant pas  après l’ablation chirurgicale, il refusait de croire que le chirurgien l’avait enlevé ! Pendant mes études de médecine, j'étais aussi dérouté que les patients eux-mêmes et les manuels que j'ai consultés  n'ont réussi qu'à épaissir le mystère. J'ai lu l'histoire d’un patient qui avait des érections fantômes après l'amputation de son pénis, d'une femme qui souffrait de crampes menstruelles fantômes après une hystérectomie, et d'un homme qui avait un nez et un visage fantômes après que son nerf trijumeau eut été sectionné dans un accident.

Toutes ces expériences cliniques attendaient, dans un coin de ma tête quand, il y a six ans environ, un article a réveillé mon intérêt.  Signé par le Dr Tim Pons du NIH, il m'a pro­pulsé dans une  direction de recherche entièrement nouvelle et a attiré Tom dans mon laboratoire. Mais avant de poursuivre, penchons nous sur l'anatomie du cerveau - voyons notamment comment diverses parties du corps sont représentées dans le cortex.  Cela nous aidera à comprendre ce que le Dr Pons a découvert et   ensuite   comment   surgissent   les   membres fantômes.

Des nombreuses images étranges qui m'ont marqué pendant mes études de médecine, aucune n'est peut-être aussi vivace que celle du petit homme difforme que l'on voit drapé sur la surface du cortex cérébral dans la figure 2.1 - l'homoncule de Penfield. L’homoncule est la représentation saugrenue par l’artiste de la manière dont différents points de la surface du corps sont inscrits sur la surface du cerveau - l'aspect volontairement grotesque du dessin veut souligner le fait que certaines parties du corps comme les lèvres et la langue sont nettement surreprésentées.

 

Description : Macintosh
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Figure 2.1

(a) La représentation de la surface du corps sur la surface du cerveau humain (la découverte de Wilder Penfield) derrière le sillon central. Il existe de nombreuses cartes de ce genre, mais, pour plus de clarté, une seule est présentée ici. L'homoncule (« petit homme ») est à l'envers, et ses pieds sont coincés contre la face interne du lobe pariétal, près de son sommet, alors que le visage se place en bas près du fond de la surface externe. Le visage et la main occupent une partie disproportionnée de la carte. Remarquez aussi que la zone du visage est sous celle de la main au lieu d'être là où elle le devrait - près du cou - et que les parties génitales sont représentées sous le pied. Cela pourrait-il être une explica­tion du fétichisme du pied?

(b) Un modèle fantaisiste de l'homoncule de Penfield en trois dimensions - le petit homme dans le cerveau - montrant la représentation des parties du corps. Notez la surreprésentation grossière de la bouche et des mains. (Avec l'autori­sation du British Museum, Londres.)



Cette carte a été établie à partir d'informations glanées dans de vrais cerveaux humains. Dans les années 1940 et 1950, le brillant neurochirurgien  canadien Wilder Penfield a pratiqué des opérations du cerveau sur des patients sous anesthésie locale. (il n’y a pas de récepteurs de la douleur dans le cerveau, bien qu’il s’agisse d'une masse de tissu nerveux.) Souvent, comme une  grande partie du cerveau était mise à nu pendant l’opération, Penfield en   profitait pour   pratiquer des expériences encore inédites. Il a stimulé des régions précises des cerveaux des patients avec une électrode et leur a simplement demandé ce qu’ils sentaient. L’électrode suscita toutes sortes de sensations, d’images, voire de souvenirs, ce qui a permis de dresser une carte des zones du cerveau qui en étaient responsables.

Entre autres, Penfield a découvert une bande étroite s'éten­dant de bas en haut des deux côtés du cerveau où son élec­trode produisait des sensations localisées dans diverses parties du corps. Au sommet du cerveau, dans le sillon qui sépare les deux hémisphères, la stimulation électrique suscitait des sensations dans les parties génitales. Non loin, les stimuli déclen­chaient des sensations dans les pieds. En descendant cette bande, Penfield a découvert des zones qui reçoivent des sensa­tions des jambes et du tronc, de la main (une grande région avec une représentation très proéminente du pouce), le visage, les lèvres et enfin le thorax et le larynx. Cet « homuncule sensitif », comme on l’appelle à présent, forme une représentation très déformée du corps sur la surface du cerveau, les parties particulièrement importantes occupant des espaces d'une taille  disproportionnée.   Par  exemple,  la  zone  correspondant  aux lèvres et aux doigts occupe autant d'espace que celle qui est liée  au tronc entier. C'est sans doute parce que nos lèvres et nos doigts sont extrêmement sensibles au toucher, tandis que notre tronc, qui l'est beaucoup moins, requiert moins d'espace cor­tical. En gros, cette carte est inversée mais méthodique : le pied est représenté en haut et les bras tendus en bas. Toutefois, si on y regarde de plus près, on voit que la carte n'est pas entiè­rement continue. Le visage ne se trouve pas près du cou, où on l'attendrait, mais sous la main. Les parties génitales, au lieu d'être entre les cuisses, sont localisées sous le pied.

On peut représenter ces zones avec une précision encore plus grande chez d'autres animaux, notamment les singes. Le chercheur insère une longue aiguille fine en acier ou en tung­stène dans le cortex somatosensible du singe - la bande de cer­veau décrite plus haut. Si l'extrémité de l'aiguille se trouve juste à côté du corps cellulaire d'un neurone et si ce dernier est actif, il générera de minuscules courants électriques qui seront captés et amplifiés par l'électrode de l'aiguille. Comme il est possible d'afficher le signal sur un oscilloscope, cela permet de surveiller l'activité de ce neurone.

Par exemple, si vous placez une électrode dans le cortex somatosensible du singe et que vous touchez une partie pré­cise du corps du singe, la cellule va décharger. Chaque cellule a son territoire sur la surface du corps - son bout de peau, si on veut - auquel elle réagit. On appelle cela le champ récepteur de la cellule. Une carte de la surface totale du corps existe dans le cerveau, chaque moitié du corps étant représentée sur le côté opposé du cerveau.

Si les animaux font logiquement des sujets d'expérience chez qui  veut examiner en détail la structure et la fonction des sensations sensorielles du cerveau, ils posent un problème évi­dent : ils ne sont pas doués de la parole. Ils ne peuvent donc pas, contrairement aux patients de Penfield, raconter ce qu'ils ressentent à l'expérimentateur. On perd donc une dimension Importante quand on recourt à des animaux dans ce genre d’expériences.

Malgré cette limitation évidente, on peut beaucoup apprendre en pratiquant les bons types d’expériences. Revenons, par exemple, au problème de l’inné et de l’acquis : ces cartes du corps sur la surface du cerveau sont-elles fixes, ou peuvent-elles évoluer avec l'expérience quand nous passons de l'état de nourrisson à l'enfance, puis à l'adolescence et à la vieillesse ? Et même si ces cartes sont déjà là à la naissance, dans quelle mesure peuvent-elles être modifiées chez l'adulte ?

Voilà le type d'interrogations qui a incité Tim Pons et ses collègues à se lancer dans leurs recherches. Ils ont pris comme cobayes des singes ayant subi une radicotomie dorsale - une opération consistant à sectionner toutes les racines nerveuses vectrices de l'information sensorielle entre un bras et la moelle spinale. Onze ans après l'opération, ils ont anesthésié les ani­maux, leur ont ouvert le crâne et ont enregistré les signaux émis par la carte somatosensorielle. Comme le bras paralysé du singe n'envoyait pas de messages au cerveau, on ne s'attendait à obtenir de signaux ni en touchant la main inerte du singe, ni en enregistrant à partir de la « zone main » du cerveau. Il devait y avoir une grande plaque de cortex silencieux correspondant à la main affectée.

En effet, quand les chercheurs ont caressé la main inerte, ils n'ont enregistré aucune activité dans cette région. Mais à leur grande surprise, ils ont découvert que lorsqu'ils tou­chaient la gueule du singe, les cellules du cerveau correspon­dant à la main « morte » se déchaînaient. (Comme les cellules correspondant au visage, mais là c'était normal.) Il est apparu que l'information sensorielle venant du visage du singe allait non seulement vers la zone faciale du cortex, comme chez un animal normal, mais qu'elle avait aussi envahi le territoire de la main paralysée !

Les implications de cette découverte sont étonnantes : cela signifie qu'on peut modifier la carte, le circuit cérébral d'un animal adulte et les connexions sur des distances d'un centi­mètre ou plus.

L'article de Pons fournissait-il une explication des membres fantômes ? Que « ressentait » exactement le singe quand on lui caressait le visage ? Comme son cortex « main » était également excité, percevait-il des sensations venant de sa main inerte comme de son visage ? Ou bien utilisait-il des centres céré­braux supérieurs pour réinterpréter correctement les sensations comme venant du visage seul ? Bien sûr, le singe n'a pas pu nous éclairer là-dessus.

Quand on sait qu'il faut des années pour dresser un singe à exécuter des tâches même très simples, autant abandonner l'idée de le voir un jour signaler quelle partie de son corps est touchée. Mais était-il vraiment nécessaire de recourir à un singe? Pourquoi ne pas répondre à la même question en touchant le visage d'un patient humain qui a perdu un bras ? J'ai téléphoné à mes confrères en chirurgie orthopédique, les Dr Mark Johnson et Rita Finkelstein, pour leur demander s'ils n'avaient pas quelqu'un à me recommander.

C'est ainsi que j'ai rencontré Tom. Bien qu'un peu timide et réticent au départ, ce dernier n'a pas tardé à être impatient de participer à notre expérience. J'ai pris soin de ne pas lui parler de nos attentes afin de ne pas l'influencer. Bien qu'un peu déprimé par des « démangeaisons » et des douleurs dans ses doigts fantômes, il était enjoué et apparemment heureux d'avoir survécu à son accident.

Une fois Tom confortablement assis dans mon laboratoire au sous-sol, je lui ai bandé les yeux pour l'empêcher de voir où je le touchais. Puis, avec un banal coton-tige, j'ai entrepris de caresser différentes parties de la surface de son corps en lui demandant s'il sentait quelque chose. (Mon stagiaire qui assis­tait à la scène m'a pris pour un dingue.) Je lui ai tapoté la joue :

-    Qu'est-ce que vous sentez ?

-    Vous me touchez la joue.

-    Rien d'autre ?

-    Vous savez, c'est drôle, dit Tom. Vous touchez mon pouce fantôme.

J'ai placé le bâtonnet sur sa lèvre supérieure.

-    Et là ?

-    Vous touchez mon index. Et ma lèvre supérieure.

-    Vraiment ? Vous en êtes sûr ?

-Ou i. J'ai des sensations aux deux endroits.

Et là ? dis-je en effleurant sa mâchoire inférieure.

- C'est mon petit doigt manquant.

J'ai bientôt découvert une carte complète de la main fantôme de Tom - sur son visage ! J'ai compris que ce que je voyais était peut-être un corrélat perceptif direct de l'actualisation de la carte que Tim Pons avait observée chez ses singes. Il n'y a effectivement pas d'autre moyen d'expliquer pourquoi toucher une zone aussi éloignée du moignon - en l'occurrence, le visage engendrerait des sensations dans la main fantôme ; le secret tient à la représentation des parties du corps dans le cerveau, où le visage est juste à côté de la main.

J'ai poursuivi l'expérience. Quand je touchais le torse de Tom, son épaule droite, sa jambe droite ou ses reins, il avait des sensations seulement dans ces endroits et non dans son bras fantôme. Mais j'ai également découvert une seconde « carte » superbement dessinée de sa main manquante - dans son bras gauche à quelques centimètres au-dessus de la ligne d'amputation (figure 2.2). Frotter la surface de la peau sur cette seconde carte suscitait également des sensations très localisées sur les doigts : le pouce, etc.

 

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Figure 2.2

Les points sur la surface du corps qui produisaient des sensations dans la main fantôme (le bras gauche de ce patient avait été amputé dix ans avant nos expé­riences). Notez qu'il existe une carte complète des doigts (de 1 à 5) sur le visage et une seconde sur le bras. L'influx sensoriel de ces deux bouts de peau active apparemment à présent l'aire main du cerveau (soit dans le thalamus, soit dans le cortex). Si bien que lorsqu'on touche ces points, on a l'impression que les sensations viennent aussi de la main manquante



Pourquoi deux cartes et non une seule ? Si vous regardez de nouveau l'homoncule de Penfield, vous verrez que la zone de la main dans le cerveau est flanquée de la zone du visage en dessous et du bras et de l'épaule au-dessus. L'amputation avait mis un terme à tout influx venant de la zone de la main de loin et, par conséquent, les fibres sensorielles partant de son visage - qui normalement n'activent que l'aire du visage dans son cortex - envahissaient à présent le territoire vacant de la main et commençaient à conduire les cellules à cet endroit. Ainsi, quand je touchais le visage de Tom, il avait aussi des sen­sations dans sa main fantôme. Mais si l'invasion du cortex de la main vient aussi de fibres sensorielles qui innervent norma­lement la région du cerveau au-dessus du cortex de la main (c'est-à-dire des fibres qui viennent du bras et de l'épaule), alors toucher des points sur le bras devait aussi susciter des sensa­tions dans la main fantôme. Et effectivement j'ai pu dresser la carie de ces points dans le bras de Tom au-dessus de son moignon. Ce genre d'agencement est précisément celui auquel on s'attendrait : un groupe de points sur le visage qui suscitent des sensations dans le membre fantôme et un second dans le bras, correspondant aux deux parties du corps représentées de chaque côté (au-dessus et en dessous) de la représentation de la main dans le cerveau.

Il est rare en science (notamment en neurologie) que l'on puisse émettre une prédiction simple comme celle-ci et la confirmer grâce à quelques minutes d'exploration à l'aide d'un bâtonnet. L'existence de deux groupes de points suggère forte­ment que l'actualisation de la carte observée chez les singes de Pons se produit aussi dans le cerveau humain. Mais il reste un doute tenace : comment être sûr que ces changements se produisent vraiment - que la carte évolue vraiment chez des gens comme Tom ? Pour obtenir une preuve plus tangible, nous avons exploité une technique d'imagerie neurale moderne, la magnétoencéphalographie, MEG, dont le principe est le sui­vant : si vous touchez différentes parties du corps, l'activité électrique localisée évoquée dans la carte de Penfield peut être mesurée comme des changements des champs magnétiques sur le cuir chevelu. Le principal avantage de cette technique, c'est qu'elle est non effractive ; il n'est pas nécessaire d'ouvrir le cuir chevelu du patient pour jeter un coup d'œil dans son cerveau. Avec la MEG, il est relativement facile en une seule séance de deux heures de représenter toute la surface du corps sur celle du cerveau de toute personne disposée à s'asseoir sous l'aimant. Bien entendu, la carte qui en résulte est très semblable à celle de l'homoncule de Penfield d'origine, et on note très peu de variantes d'une personne à l’autre dans la configuration générale de la carte. Mais quand nous avons fait subir des MEG à quatre amputés du bras, nous avons découvert que les cartes avaient beaucoup changé, comme nous l'avions prédit. Par exemple, un coup d'œil à la figure 2.3 révèle que la zone de la main (hachurée) manque dans l'hémisphère droit et qu'elle a été envahie par les afférences sensorielles du visage (en blanc) et du bras (en gris). Ces observations, que j'ai faites en collabo­ration avec un étudiant en médecine, Tony Yang, et les neuro­logues Chris Gallen et Floyd Bloom, étaient en fait la première démonstration directe que ce genre de changements de grande échelle dans l'organisation du cerveau pouvait se produire chez des humains adultes.

 

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FIGURE 2.3

Image de magnétoencéphalographie superposée sur une image de résonance magnétique du cerveau d'un patient dont le bras droit a été amputé au-dessus du coude. Le cerveau est vu du dessus. L'hémisphère droit montre une activa-lion normale des zones de la main (hachurée), du visage (en noir) et du bras (en blanc) du cortex correspondant à la carte de Penfield. Dans l'hémisphère gauche, il n'y a pas d'activation correspondant à la main droite manquante, mais l'acti­vité du visage et du bras s'est « étendue » à cette zone.

 

Les implications donnent le vertige. Avant tout, elles sug­gèrent que des cartes cérébrales peuvent changer, parfois avec une rapidité étonnante. Cette découverte contredit carrément l'un des dogmes les plus largement acceptés en neurologie - la nature fixe des connexions dans le cerveau humain adulte. On a toujours supposé qu'une fois ce circuit, dont la carte de Penfield, mis en place pendant la vie fœtale ou dans la petite enfance, on ne peut pas grand-chose pour le modifier à l'âge adulte, On évoque souvent cette absence présumée de plasticité du cerveau adulte pour expliquer le faible taux de récupération des loin lions après une blessure cérébrale et la difficulté bien connue de soigner les troubles neurologiques. Mais les données fournies par Tom montrent que, contrairement à ce qu'on enseigne dans les manuels, de nouvelles voies, hautement précises et efficaces sur le plan fonctionnel peuvent apparaître dans le cerveau humain dès la quatrième semaine après la bles­sure. Il ne faut pas nécessairement en conclure que cette décou­verte donnera lieu à de nouveaux traitements révolutionnaires pour des syndromes neurologiques, mais cela permet un certain optimisme.

Ces découvertes peuvent également contribuer à expliquer l'existence même de membres fantômes. L'explication médicale la plus populaire, comme on l'a vu, est que des nerfs qui inner­vaient jadis la main se mettent à innerver le moignon. En outre, ces terminaisons nerveuses effilochées forment de petits amas de tissu cicatriciel, des névromes, qui peuvent être très doulou­reux. Quand les névromes sont irrités, dit la théorie, ils ren­voient des influx à la zone de la main initiale dans le cerveau, de sorte que le cerveau est induit en erreur, amené à tort à penser que la main est toujours là : d'où le membre fantôme et la notion que la douleur qui l'accompagne survient parce que les névromes sont douloureux.

En se fondant sur ce raisonnement fragile, des chirur­giens ont mis au point différents traitements pour la douleur du membre fantôme qui consistent à sectionner et à enlever des névromes. Certains patients connaissent un soulagement tem­poraire, mais le plus étonnant, c'est que les douleurs reviennent généralement pour de bon. Pour les soulager, les chirurgiens procèdent parfois à une deuxième voire à une troisième ampu­tation (ce qui raccourcit de plus en plus le moignon), mais quand on y pense, c'est absurde. Pourquoi une seconde ampu­tation  aiderait-elle ?  On  s'attend  plutôt  à l'apparition  d'un second fantôme, et c'est justement ce qui se produit générale­ment. C'est sans fin.

Certains chirurgiens pratiquent même des radicotomies postérieures pour traiter la douleur du membre fantôme, en coupant les nerfs sensitifs allant dans la moelle épinière. Parfois cela marche, parfois, non. D'autres tentent l'opération encore plus radicale qui consiste à couper les faisceaux spinothalamiques dans le cordon antérolatéral de la moelle épinière elle-même - ce qu'on appelle une chordotomie - pour empêcher les influx d'atteindre le cerveau, mais cela reste souvent ineffi­cace. Ou ils iront jusqu'au thalamus, relais du cerveau qui traite les signaux avant qu'ils ne soient envoyés dans le cortex pour se rendre compte qu'ils n'ont pas soulagé le malade. Ils peuvent toujours chasser le fantôme de plus en plus loin dans le cer­veau, ce n'est pas comme ça qu'ils le trouveront.

Pourquoi ? Une des raisons en est à coup sûr que le fan­tôme n'existe dans aucune de ces régions, mais dans des zones plus centrales du cerveau, où s'est produite l'actualisation de la carte. En gros, le fantôme émerge non du moignon, mais du visage et de la mâchoire, parce que chaque fois que Tom sourit ou remue son visage et ses lèvres, les influx nerveux activent la zone « main » de son cortex, créant l'illusion que sa main est encore là. Stimulé par tous ces signaux trompeurs, le cerveau de Tom a littéralement une hallucination de son bras et peut-être est-ce là justement l'essence d'un membre fantôme. Si tel est le cas, le seul moyen de s'en débarrasser serait de pratiquer l'ablation de sa mâchoire. (Si on y réfléchit, cela n'avancerait pas non plus à grand-chose. Il se retrouverait probablement avec une mâchoire fantôme. Ce serait également sans fin.)

[…]

La question de la douleur du membre fantôme : comment la traiter ? Comment soigner une douleur dans un membre qui n’existe pas ?

Dernières lignes du chapitre : Tom parle :

Parfois ma main fantôme me démange affreusement et je ne sais jamais quoi faire. Mais maintenant, ajouta-t-il en se tapotant la joue et en m’adressant un clin d’œil, je sais exactement où gratter.

 

 

Pour le 10 novembre : Pascal, Prière pour le bon usage de maladies

1. Relever tous les mots et expressions du texte qui rattachent santé et concupiscence :

2. En quoi la maladie peut-elle être salutaire ?

3. Pourquoi ce texte est-il une prière ?

4. Relever deux phrases mettant en évidence le paradoxe du rapport entre la grâce et le libre-arbitre

 

I. Seigneur, dont l’esprit est si bon et si doux en toutes choses, et qui êtes tellement miséricordieux, que non seulement les prospérités, mais les disgrâces mêmes qui arrivent à vos élus sont les effets de votre miséricorde, faites-moi la grâce de n’agir pas en païen dans l’état où votre justice m’a réduit ; que, comme un vrai chrétien, je vous reconnaisse pour mon Père et pour mon Dieu, en quelque état que je me trouve, puisque le changement de ma condition n’en apporte pas à la vôtre, que vous êtes le même, quoique je sois sujet au changement, et que vous n’êtes pas moins Dieu quand vous affligez et quand vous punissez, que quand vous consolez, et que vous usez d’indulgence.

II. Vous m’avez donné la santé pour vous servir, et j’en ai fait un usage tout profane. Vous m’envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j’en use pour vous irriter par mon impatience. J’ai mal usé de ma santé, et vous m’en avez justement puni. Ne souffrez pas que j’use mal de votre punition. Et puisque la corruption de ma nature est telle, qu’elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu, que votre grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires. Si j’ai eu le cœur plein de l’affection du monde, pendant qu’il a eu quelque vigueur, anéantissez cette vigueur pour mon salut, et rendez-moi incapable de jouir du monde, soit par faiblesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouir que de vous seul.

III. Ô Dieu, devant qui je dois rendre un compte exact de ma vie à la fin de ma vie, et à la fin du monde! Ô Dieu, qui ne laissez subsister le monde et toutes les choses du monde, que pour exercer vos élus, ou pour punir les pécheurs! Ô Dieu, qui laissez les pécheurs endurcis dans l’usage délicieux et criminel du monde ! Ô Dieu, qui faites mourir nos corps, et qui à l’heure de la mort détachez notre âme de tout ce qu’elle aimait au monde ! Ô Dieu, qui m’arrachez à ce dernier moment de ma vie, de toutes les choses auxquelles je me suis attaché, et où j’ai mis mon cœur ! Ô Dieu, qui devez consumer au dernier jour le ciel et la terre, et toutes les créatures qu’ils contiennent, pour montrer à tous les hommes que rien ne subsiste que vous, et qu’ainsi rien n’est digne d’amour que vous, puisque rien n’est durable que vous ! Ô Dieu, qui devez détruire toutes ces vaines idoles, et tous ces funestes objets de nos passions ! Je vous loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu’il vous a plu prévenir en ma faveur ce jour épouvantable, en détruisant à mon égard toutes choses, dans l’affaiblissement où vous m’avez réduit. Je vous loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu’il vous a plu me réduire dans l’incapacité de jouir des douceurs de la santé, et des plaisirs du monde ; et de ce que vous avez anéanti en quelque sorte, pour mon avantage, les idoles trompeuses que vous anéantirez effectivement pour la confusion des méchants, au jour de votre colère. Faites, Seigneur, que je me juge moi-même ensuite de cette destruction que vous avez faite à mon égard, afin que vous ne me jugiez pas vous-même ensuite de l’entière destruction que vous ferez de ma vie et du monde. Car, Seigneur, comme à l’instant de ma mort je me trouverai séparé du monde, dénué de toutes choses, seul en votre présence, pour répondre à votre justice de tous les mouvements de mon cœur, faites que je me considère en cette maladie comme en une espèce de mort, séparé du monde, dénué de tous les objets de mes attachements, seul en votre présence pour implorer de votre miséricorde la conversion de mon cœur ; et qu’ainsi j’aie une extrême consolation de ce que vous m’envoyez maintenant une espèce de mort pour exercer votre miséricorde, avant que vous m’envoyiez effectivement la mort pour exercer votre jugement. Faites donc, ô mon Dieu, que comme vous avez prévenu ma mort, je prévienne la rigueur de votre sentence ; et que je m’examine moi-même avant votre jugement, pour trouver miséricorde en votre présence.

IV. Faites, ô mon Dieu, que j’adore en silence l’ordre de votre Providence sur la conduite de ma vie ; que votre fléau me console ; et qu’ayant vécu dans l’amertume de mes péchés pendant la paix, je goûte les douceurs célestes de votre grâce durant les maux salutaires dont vous m’affligez. Mais je reconnais, mon Dieu, que mon cœur est tellement endurci et plein des idées, des soins, des inquiétudes et des attachements du monde, que la maladie non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Écritures sacrées, ni votre Évangile, ni vos Mystères les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni les mortifications, ni les miracles, ni l’usage des Sacrements, ni le sacrifice de votre Corps, ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble, ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion, si vous n’accompagnez toutes ces choses d’une assistance tout extraordinaire de votre grâce. C’est pourquoi, mon Dieu, je m’adresse à vous, Dieu Tout-Puissant, pour vous demander un don que toutes les créatures ensemble ne peuvent m’accorder. Je n’aurais pas la hardiesse de vous adresser mes cris, si quelque autre les pouvait exaucer. Mais, mon Dieu, comme la conversion de mon  que je vous demande, est un ouvrage qui passe tous les efforts de la nature, je ne puis m’adresser qu’à l’auteur et au maître tout-puissant de la nature et de mon cœur. À qui crierai-je, Seigneur, à qui aurai-je recours, si ce n’est à vous ? Tout ce qui n’est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente. C’est Dieu même que je demande et que je cherche ; c’est à vous seul que je m’adresse pour vous obtenir. Ouvrez mon cœur, Seigneur ; entrez dans cette place rebelle que les vices ont occupée. Ils la tiennent sujette ; entrez-y comme dans la maison du fort ; mais liez auparavant le fort et puissant ennemi qui la maîtrise, et prenez ensuite les trésors qui y sont. Seigneur, prenez mes affections que le monde avait volées ; volez vous-même ce trésor, ou plutôt reprenez-le, puisque c’est à vous qu’il appartient, comme un tribut que je vous dois, puisque votre image y est empreinte. Vous l’y aviez formée, Seigneur, au moment de mon baptême qui est ma seconde naissance ; mais elle est tout effacée. L’idée du monde y est tellement gravée, que la vôtre n’est plus connaissable. Vous seul avez pu créer mon âme : vous seul pouvez la créer de nouveau. Vous seul y avez pu former votre image : vous seul pouvez la reformer, et y réimprimer votre portrait effacé, c’est-à-dire Jésus-Christ mon Sauveur, qui est votre image et le caractère de votre substance.

V. Ô mon Dieu, qu’un cœur est heureux, qui peut aimer un objet si charmant, qui ne le déshonore point et dont l’attachement lui est si salutaire ! Je sens que je ne puis aimer le monde sans vous déplaire, sans me nuire et sans me déshonorer ; et néanmoins le monde est encore l’objet de mes délices. Ô mon Dieu, qu’une âme est heureuse dont vous êtes les délices, puisqu’elle peut s’abandonner à vous aimer, non seulement sans scrupule, mais encore avec mérite ! Que son bonheur est ferme et durable, puisque son attente ne sera point frustrée, parce que vous ne serez jamais détruit, et que ni la vie ni la mort ne la sépareront jamais de l’objet de ses désirs ; et le même moment, qui entraînera les méchants avec leurs idoles dans une ruine commune, unira les justes avec vous dans une gloire commune ; et que, comme les uns périront avec les objets périssables auxquelles ils sont attachés, les autres subsisteront éternellement dans l’objet éternel et subsistant par soi-même auquel ils se sont étroitement unis. Oh ! qu’heureux sont ceux qui avec une liberté entière et une pente invincible de leur volonté aiment parfaitement et librement ce qu’ils sont obligés d’aimer nécessairement !

VI. Achevez, ô mon Dieu, les bons mouvements que vous me donnez. Soyez-en la fin comme vous en êtes le principe. Couronnez vos propres dons ; car je reconnais que ce sont vos dons. Oui, mon Dieu ; et bien loin de prétendre que mes prières aient du mérite qui vous oblige de les accorder de nécessité, je reconnais très humblement qu’ayant donné aux créatures mon cœur, que vous n’aviez formé que pour vous, et non pas pour le monde, ni pour moi-même, je ne puis attendre aucune grâce que de votre miséricorde, puisque je n’ai rien en moi qui vous y puisse engager, et que tous les mouvements naturels de mon cœur, se portant tous vers les créatures ou vers moi-même, ne peuvent que vous irriter. Je vous rends donc grâces, mon Dieu, des bons mouvements que vous me donnez, et de celui même que vous me donnez de vous en rendre grâces.

VII. Touchez mon cœur du repentir de mes fautes, puisque, sans cette douleur intérieure, les maux extérieurs dont vous touchez mon corps me seraient une nouvelle occasion de péché. Faites-moi bien connaître que les maux du corps ne sont autre chose que la punition et la figure tout ensemble des maux de l’âme. Mais, Seigneur, faites aussi qu’ils en soient le remède, en me faisant considérer, dans les douleurs que je sens, celle que je ne sentais pas dans mon âme, quoique toute malade et couverte d’ulcères. Car, Seigneur, la plus grande de ses maladies est cette insensibilité, et cette extrême faiblesse qui lui avait ôté tout sentiment de ses propres misères. Faites-les moi sentir vivement, et que ce qui me reste de vie soit une pénitence continuelle pour laver les offenses que j’ai commises.

VIII. Seigneur, bien que ma vie passée ait été exempte de grands crimes, dont vous avez éloigné de moi les occasions, elle vous a été néanmoins très odieuse par sa négligence continuelle, par le mauvais usage de vos plus augustes sacrements, par le mépris de votre parole et de vos inspirations, par l’oisiveté et l’inutilité totale de mes actions et de mes pensées, par la perte entière du temps que vous ne m’aviez donné que pour vous adorer, pour rechercher en toutes mes occupations les moyens de vous plaire, et pour faire pénitence des fautes qui se commettent tous les jours, et qui même sont ordinaires aux plus justes, de sorte que leur vie doit être une pénitence continuelle sans laquelle ils sont en danger de déchoir de leur justice. Ainsi, mon Dieu, je vous ai toujours été contraire.

IX. Oui, Seigneur, jusqu’ici j’ai toujours été sourd à vos inspirations : j’ai méprisé tous vos oracles ; j’ai jugé au contraire de ce que vous jugez ; j’ai contredit aux saintes maximes que vous avez apportées au monde du sein de votre Père Éternel, et suivant lesquelles vous jugerez le monde. Vous dites : « Bienheureux sont ceux qui pleurent, et malheur à ceux qui sont consolés. »Et moi j’ai dit : « Malheureux ceux qui gémissent, et très heureux ceux qui sont consolés. » J’ai dit : « Heureux ceux qui jouissent d’une fortune avantageuse, d’une réputation glorieuse et d’une santé robuste. » Et pourquoi les ai-je réputés heureux, sinon parce que tous ces avantages leur fournissaient une facilité très ample de jouir des créatures, c’est-à-dire de vous offenser ? Oui, Seigneur, je confesse que j’ai estimé la santé un bien ; non pas parce qu’elle est un moyen facile pour vous servir avec utilité, pour consommer plus de soins et de veilles à votre service, et pour l’assistance du prochain ; mais parce qu’à sa faveur je pouvais m’abandonner avec moins de retenue dans l’abondance des délices de la vie, et en mieux goûter les funestes plaisirs. Faites-moi la grâce, Seigneur, de réformer ma raison corrompue, et de conformer mes sentiments aux vôtres. Que je m’estime heureux dans l’affliction, et que, dans l’impuissance d’agir au dehors, vous purifiiez tellement mes sentiments qu’ils ne répugnent plus aux vôtres ; et qu’ainsi je vous trouve au-dedans de moi-même, puisque je ne puis vous chercher au-dehors à cause de ma faiblesse. Car, Seigneur, votre Royaume est dans vos fidèles ; et je le trouverai dans moi-même si j’y trouve votre Esprit et vos sentiments.

X. Mais, Seigneur, que ferai-je pour vous obliger à répandre votre Esprit sur cette misérable terre ? Tout ce que je suis vous est odieux, et je ne trouve rien en moi qui vous puisse agréer. Je n’y vois rien, Seigneur, que mes seules douleurs qui ont quelque ressemblance avec les vôtres. Considérez donc les maux que je souffre et ceux qui me menacent. Voyez d’un œil de miséricorde les plaies que votre main m’a faites, ô mon Sauveur, qui avez aimé vos souffrances en la mort ! Ô Dieu, qui ne vous êtes fait homme que pour souffrir plus qu’aucun homme pour le salut des hommes ! Ô Dieu, qui ne vous êtes incarné après le péché des hommes et qui n’avez pris un corps que pour y souffrir tous les maux que nos péchés ont mérité ! Ô Dieu, qui aimez tant les corps qui souffrent, que vous avez choisi pour vous le corps le plus accablé de souffrances qui ait jamais été au monde ! Ayez agréable mon corps, non pas pour lui-même, ni pour tout ce qu’il contient, car tout y est digne de votre colère, mais pour les maux qu’il endure, qui seuls peuvent être dignes de votre amour. Aimez mes souffrances, Seigneur, et que mes maux vous invitent à me visiter. Mais pour achever la préparation de votre demeure, faites, ô mon Sauveur, que si mon corps a cela de commun avec le vôtre, qu’il souffre pour mes offenses, mon âme ait aussi cela de commun avec la vôtre, qu’elle soit dans la tristesse pour les mêmes offenses ; et qu’ainsi je souffre avec vous, et comme vous, et dans mon corps, et dans mon âme, pour les péchés que j’ai commis.

XI. Faites-moi la grâce, Seigneur, de joindre vos consolations à mes souffrances, afin que je souffre en Chrétien. Je ne demande pas d’être exempt des douleurs ; car c’est la récompense des saints : mais je demande de n’être pas abandonné aux douleurs de la nature sans les consolations de votre Esprit ; car c’est la malédiction des Juifs et des Païens. Je ne demande pas d’avoir une plénitude de consolation sans aucune souffrance ; car c’est la vie de la gloire. Je ne demande pas aussi d’être dans une plénitude de maux sans consolation ; car c’est un état de Judaïsme ; mais je demande, Seigneur, de ressentir tout ensemble et les douleurs de la nature pour mes péchés, et les consolations de votre Esprit par votre grâce ; car c’est le véritable état du Christianisme. Que je ne sente pas des douleurs sans consolation ; mais que je sente des douleurs et de la consolation tout ensemble, pour arriver enfin à ne sentir plus que vos consolations sans aucune douleur. Car, Seigneur, vous avez laissé languir le monde dans les souffrances naturelles sans consolation, avant la venue de votre Fils unique : vous consolez maintenant et vous adoucissez les souffrances de vos fidèles par la grâce de votre Fils unique ; et vous comblez d’une béatitude toute pure vos Saints dans la gloire de votre Fils unique. Ce sont les admirables degrés par lesquels vous conduisez vos ouvrages. Vous m’avez tiré du premier : faites-moi passer par le second, pour arriver au troisième. Seigneur, c’est la grâce que je vous demande.

XII. Ne permettez pas que je sois dans un tel éloignement de vous, que je puisse considérer votre âme triste jusqu’à la mort, et votre corps abattu par la mort pour mes propres péchés, sans me réjouir de souffrir et dans mon corps et dans mon âme. Car, qu’y a-t-il de plus honteux et néanmoins de plus ordinaire dans les chrétiens et dans moi-même, que tandis que vous suez le sang pour l’expiation de nos offenses, nous vivons dans les délices ; et que des Chrétiens qui font profession d’être à vous, que ceux qui par le baptême ont renoncé au monde pour vous suivre, que ceux qui ont juré solennellement à la face de l’Église de vivre et de mourir avec vous, que ceux qui font profession de croire que le monde vous a persécuté et crucifié, que ceux qui croient que vous êtes exposé à la colère de Dieu et à la cruauté des hommes pour les racheter de leurs crimes ; que ceux, dis-je, qui croient toutes ces vérités, qui considèrent votre corps comme l’hostie qui s’est livrée pour leur salut, qui considèrent leurs plaisirs et les péchés du monde, comme l’unique objet de vos souffrances, et le monde même comme votre bourreau, recherchent à flatter leurs corps par ces mêmes plaisirs, parmi ce même monde ; et que ceux qui ne pourraient, sans frémir d’horreur, voir un homme caresser et chérir le meurtrier de son père qui se serait livré pour lui donner la vie, puissent vivre comme j’ai fait, avec une pleine joie, parmi le monde que je sais véritablement avoir été le meurtrier de celui que je reconnais pour mon Dieu et mon Père, qui s’est livré pour mon propre salut, et qui a porté en sa personne la peine de nos iniquités ? Il est juste, Seigneur, que vous ayez interrompu une joie aussi criminelle que celle dans laquelle je me reposais à l’ombre de la mort.

XIII. Ôtez donc de moi, Seigneur, la tristesse que l’amour de moi-même me pourrait donner de mes propres souffrances, et des choses du monde qui ne réussissent pas au gré des inclinations de mon cœur, qui ne regardent pas votre gloire. Mais mettez en moi une tristesse conforme à la vôtre ; que mes douleurs servent à apaiser votre colère. Faites-en une occasion de mon salut et de ma conversion. Que je ne souhaite désormais de santé et de vie qu’afin de l’employer et la finir pour vous, avec vous et en vous. Je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort ; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort, pour votre gloire, pour mon salut, et pour l’utilité de l’Église et de vos Saints, dont j’espère par votre grâce faire une portion. Vous seul savez ce qui m’est expédient : vous êtes le souverain maître, faites ce que vous voudrez. Donnez-moi, ôtez-moi ; mais conformez ma volonté à la vôtre ; et que, dans une soumission humble et parfaite et dans une sainte confiance, je me dispose à recevoir les ordres de votre providence éternelle, et que j’adore également tout ce qui me vient de vous.

XIV. Faites, mon Dieu, que dans une uniformité d’esprit toujours égale je reçoive toute sorte d’événements, puisque nous ne savons ce que nous devons demander, et que je n’en puis souhaiter l’un plutôt que l’autre sans présomption, et sans me rendre juge et responsable des suites que votre sagesse a voulu justement me cacher. Seigneur, je sais que je ne sais qu’une chose : c’est qu’il est bon de vous suivre, et qu’il est mauvais de vous offenser. Après cela je ne sais lequel est ou le meilleur ou le pire en toutes choses. Je ne sais lequel m’est profitable de la santé ou de la maladie, des biens ou de la pauvreté, ni de toutes les choses du monde. C’est un discernement qui passe la force des hommes et des anges, et qui est caché dans les secrets de votre providence que j’adore et que je ne veux pas approfondir.

XV. Faites donc, Seigneur, que tel que je sois je me conforme à votre volonté ; et qu’étant malade comme je suis, je vous glorifie dans mes souffrances. Sans elles je ne puis arriver à la gloire ; et vous-même, mon Sauveur, n’y avez voulu parvenir que par elles. C’est par les marques de vos souffrances que vous avez été reconnu de vos disciples ; et c’est par les souffrances que vous reconnaissez aussi ceux qui sont vos disciples. Reconnaissez-moi donc pour votre disciple dans les maux que j’endure et dans mon corps et dans mon esprit pour les offenses que j’ai commises. Et, parce que rien n’est agréable à Dieu s’il ne lui est offert par vous, unissez ma volonté à la vôtre, et mes douleurs à celles que vous avez souffertes. Faites que les miennes deviennent les vôtres. Unissez-moi à vous ; remplissez-moi de vous et de votre Esprit-Saint. Entrez dans mon cœur et dans mon âme, pour y souffrir mes souffrances, et pour continuer d’endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de votre Passion, que vous achevez dans vos membres jusqu’à la consommation parfaite de votre Corps ; afin qu’étant plein de vous ce ne soit plus moi qui vive et qui souffre, mais que ce soit vous qui viviez et souffriez en moi, ô mon Sauveur ; et qu’ainsi, ayant quelque petite part à vos souffrances, vous me remplissiez entièrement de la gloire qu’elles vous ont acquise, dans laquelle vous vivez avec le Père et le Saint-Esprit, par tous les siècles de siècles. Ainsi soit-il.

 

 

Pour le 17 novembre : Construction : Nietzsche, Fragments posthumes, § 406

On ne devrait jamais pardonner au christianisme d'avoir détruit des hommes comme Pascal. Il ne faudra jamais cesser de combattre dans le christianisme cette volonté de briser les âmes les plus fortes et les plus nobles. Il ne faudra pas avoir de trêve que l'on n'ait abattu cette idole encore : l'idéal de l'homme tel que le christianisme l'a inventé, ses exigences à l'égard de l'homme, son non  et son oui relativement à l'homme. Tout cet absurde résidu de fable chrétienne, ces toiles d'araignée des concepts, cette théologie, ne nous importent guère ; ce serait mille fois plus absurde que nous ne lèverions pas le petit doigt pour l'abattre. Mais nous combattons cet idéal dont la beauté morbide et la séduction féminine, l'éloquence calomnieuse et insinuante, flattent toutes les lâchetés et les vanité des âmes lasses — et les plus fortes ont des heures de lassitude — comme si tout ce qui peut paraître le plus utile et le plus désirable dans de pareils états, la confiance, la candeur, la simplicité, la patience, l'amour du prochain, la résignation, la soumission à Dieu, une sorte de désarmement, de répudiation du moi propre, était en soi ce qu'il y a de plus utile et de plus souhaitable; comme si ce modeste avorton d'âme, ce vertueux animal moyen, ce mouton docile qu'est l'homme, non seulement avait la prééminence sur la race d'hommes plus forte, plus méchante, plus avide, plus téméraire, plus prodigue, et de ce fait cent fois plus exposée, mais encore comme s'il était l'idéal, le but, la norme, pour l'homme en général, le bien suprême.

L'institution d'un pareil idéal a été jusqu'à présent pour l'homme la plus sinistre de ses tentations ; car elle menaçait de mort les exceptions plus vigoureuses et les réussites humaines, grâce auxquelles progressait la volonté de puissance et de croissance du type humain tout entier ; ces valeurs devaient miner à la racine la croissance de ces hommes supérieurs qui acceptaient librement, à cause de leurs ambitions et de leurs tâches supérieures, une vie plus dangereuses (en termes d'économie sociale : élévation des frais d'entreprise en même temps que des probabilités d'échec.) Ce que nous attaquons dans le christianisme ? C'est qu'il veuille briser les forts, décourager leur courage, utiliser leurs heures mauvaises et leurs lassitudes, transformer en inquiétude et en tourment de conscience leur fière assurance ; c'est qu'il sache empoisonner et infecter les instincts nobles, jusqu'à ce que leur force et leur volonté de puissance se retournent contre elles-mêmes, jusqu'à ce que les forts périssent des excès de leur mépris d'eux-mêmes et des mauvais traitements qu'ils s'infligent : horrible désastre dont Pascal est le plus illustre exemple.

 

 

Pour le 24 novembre, Primo Levi, Si c’est un homme

1. Construction

2. La sélection est-elle explicable ?

3. La sélection est-elle justifiable ?

 

Mais soudain la cloche a sonné, et nous avons compris que cette fois ça  y était.

Car, d’habitude, cette cloche sonne à l’aube pour annoncer le réveil ; mais quand elle sonne au milieu de la journée, c’est qu’il y a Blocksperre : ordre de rester enfermés dans les baraques ; et cela se produit quand il y a sélection pour que personne ne puisse y échapper, et quand les sélectionnés partent à la chambre à gaz pour que personne ne les voie partir.

 

Notre Blockälstester connaît son métier. Il s’est assuré que nous étions tous rentrés, a fait fermer la porte à clef, a distribué à chacun la fiche où sont inscrits numéro matricule, nom, profession, âge et nationalité, puis il a donné l’ordre de se déshabiller complètement, et de ne garder que ses chaussures. C’est ainsi, nus et fiche en main, que nous attendrons l’arrivée de la commission dans notre baraque. Nous, nous sommes la baraque 48, mais on ne peut pas savoir s’ils commenceront par la baraque n° 1 ou par la baraque n° 60. De toute façon, nous sommes tranquilles pour une bonne heure au moins, et il n’y a pas de raison pour ne pas se glisser sous les couvertures pour se réchauffer un peu.

 

Beaucoup d’entre nous somnolent déjà, lorsqu’une bordée de jurons accompagnés d’ordres et de coups nous avertit que la commission arrive. Le Blockälstester et ses aides, tapant et hurlant, refoulent devant eux, en partant du fond du dortoir, une meute affolée d’hommes nus qu’ils entassent depuis le Tagesraum. Le Tagesraum est une petite pièce de sept mètres sur quatre :quand la chasse à l’homme est terminée, la totalité de l’espace disponible est occupée par un conglomérat humain chaud et compact qui envahit les moindres interstices et exerce sur les parois en bois une pression à les faire craquer.

Le Blockälstester a fermé la porte de communication entre le Tagesraum et le dortoir et a ouvert les deux qui donnent sur l’extérieur, celle du Tagesraum et celle du dortoir. C’est là, entre les deux portes, que se tient l’arbitre de notre destin, en la personne d’un sous-officier des SS. À sa droite, il a le Blockälsteter, à sa gauche le fourrier de la baraque. Chacun de nous sort nu du Tagesraum et dans l’air froid d’octobre, franchit au pas de course sous les yeux des trois hommes les quelques pas qui séparent les deux portes, remet sa fiche au SS et rentre par la porte du dortoir. Le SS, pendant la fraction de seconde qui s’écoule entre un passage et l’autre, décide du sort de chacun en nous jetant un coup d’œil de face et de dos, et passe la fiche à l’homme de droite ou à celui de gauche : ce qui signifie pour chacun de nous la vie ou la mort. Une baraque de deux cents hommes est « faite » en trois ou quatre minutes, et un camp entier de douze mille hommes en un après-midi.

Moi, comprimé dans l’amas de chair vivante, j’ai senti peu à peu la pression se relâcher autour de moi, et rapidement mon tour est venu. Comme les autres, je suis passé d’un pas souple et énergique, en cherchant à tenir la tête haute, la poitrine bombée et les muscles tendus et saillants. Du coin de l’œil, j’ai essayé de regarder par-dessus mon épaule et il m’a semblé voir ma fiche passer à droite.

Au fur et à mesure que nous rentrons dans le dortoir, nous pouvons nous rhabiller. Personne ne connaît encore avec certitude son propre destin, avant tout il faut savoir si les fiches condamnées sont celles de droite ou de gauche. Désormais ce n’est plus la peine de se ménager les uns les autres ou d’avoir des scrupules superstitieux. Tout le monde se précipite autour des plus vieux, des plus décrépits, des plus « musulmans » : si leurs fiches sont allées à gauche, on peut être sûr que la gauche est le côté des condamnés.

Avant même que la sélection soit terminée, tout le monde sait déjà que c’est la gauche la « schlechte Seite », le mauvais côté. Bien entendu, il y a eu des irrégularités ; René par exemple, si jeune et si robuste, on l’a fait passer à gauche : peut-être parce qu’il a des lunettes, peut-être parce qu’il marche un peu courbé comme les myopes, mais plus probablement par erreur ; René est passé devant la commission juste avant moi, il pourrait bien s’être produit un échange de fiches. J’y repense, j’en parle à Alberto, et nous convenons que l’hypothèse est vraisemblable : je ne sais pas ce que j’en penserai demain et plus tard ; aujourd’hui, cela n’éveille en moi aucune émotion particulière.

De même pour Sattler, un robuste paysan transylvanien qui était encore chez lui trois semaines plus tôt ; Sattler ne connaît pas l’allemand, il n’a rien compris à ce qui s’est passé, et il est là dans un coin en train de raccommoder sa chemise. Dois-je aller lui dire qu’il n’en aura plus besoin, de sa chemise ?

Ces erreurs n’ont rien d’étonnant : l’examen est très rapide et sommaire, et d’ailleurs, ce qui compte pour l’administration du Lager, ce n’est pas tant d’éliminer vraiment les plus inutiles que de faire rapidement place nette en respectant le pourcentage établi.

Dans notre baraque, la sélection est maintenant finie, mais elle continue dans les autres, ce qui fait que nous restons enfermés. Toutefois, comme entre temps les bidons de soupe sont arrivés, le Blockälstester décide de procéder à la distribution sans plus attendre. Les sélectionnés ont droit à une double ration. Je n’ai jamais su si c’était là une manifestation absurde de la bonté d’âme des Blockälsteste  ou une disposition formelle des SS ; toujours est-il qu’à Monovitz-Auschwitz, durant l’intervalle de deux ou trois jours (et beaucoup plus parfois) qui s’écoulait entre la sélection et la partance, les victimes jouissaient de ce privilège.

Ziegler tend sa gamelle, reçoit la ration normale, puis reste là à attendre. « Qu’est-ce que tu veux encore ? » lui demande le Blockälstester. Autant qu’il puisse en juger, Ziegler n’a pas droit au supplément ; il le pousse de côté, mais Ziegler insiste humblement : c’est vrai qu’on l’a mis à gauche, tout le monde l’a vu, le Blockälstester n’a qu’à consulter se fiches ; il a droit à la double ration. Et quand il l’a obtenue, il s’en va tranquillement la manger sur sa couchette.

Maintenant chacun est occupé à gratter attentivement le fond de sa gamelle avec sa cuillère pour en tirer les dernières gouttes de soupe : un tintamarre métallique envahit la pièce, signe que la journée est finie. Peu à peu, le silence s’installe, et alors, du haut de ma couchette au troisième étage, je vois et j’entends le vieux Kuhn en train de prier à haute voix, le calot sur la tête, balançant violemment le buste. Kuhn remercie Dieu de n'avoir pas été choisi.

Kuhn est fou. Est-ce qu'il ne voit pas, dans la couchette voisine, Beppo le Grec, qui a vingt ans, et qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait, et qui reste allongé à regarder fixement l'ampoule, sans rien dire et sans plus penser à rien ? Est-ce qu'il ne sait pas, Kuhn, que la prochaine fois ce sera son tour ? Est-ce qu'il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd'hui est une abomination qu'aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l'homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais plus réparer ?

Si j'étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre.

 

        Vendredi 27 novembre : Dissertation :
        La souffrance a-t-elle un sens ?


            Vendredi 11 décembre : Concours blanc : Peut-on penser rationnellement l'irrationnel ?


PRÉPARATIONS ET DISSERTATIONS, 2ND SEMESTRE


Programme de travail : préparation de la dissertation du vendredi 5 février

 

 

Pour le mardi 5 janvier : Construction, Bossuet, Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte

LIVRE II. DE L’AUTORITÉ ; QUE LA ROYALE ET L’HÉRÉDITAIRE EST LA PLUS PROPRE AU GOUVERNEMENT.

Article 1er . Par qui l’autorité a été exercée dès l’origine du monde.

1ère proposition. Dieu est le vrai roi.

[…]

L’empire de Dieu est éternel ; et de là vient qu’il est appelé : le roi des siècles. […]

Cet empire absolu de Dieu a pour premier titre, et pour fondement la création. Il a tout tiré du néant, et c’est pourquoi tout est en sa main. Le Seigneur dit à Jérémie : « Va en la maison d’un potier : là tu entendras mes paroles. Et j’allai en la maison d’un potier, et il travaillait avec sa roue, et il rompit un pot qu’il venait de faire de boue, et de la même terre il en fit un autre ; et le Seigneur me dit : Ne puis-je pas faire comme ce potier ? comme cette terre molle est en la main du potier, ainsi vous êtes en ma main dit le Seigneur. »

 

2ème proposition. Dieu a exercé visiblement par lui-même l’empire, et l’autorité sur les hommes.

Ainsi en a-t-il usé au commencement du monde. Il était en ce temps le seul roi des hommes, et les gouvernait visiblement.

Il donna à Adam le précepte qu’il lui plût, et lui déclara sur quelle peine il l’obligeait à le pratiquer. Il le bannit ; il lui dénonça qu’il avait encouru la peine de mort. […]

Il exerce publiquement l’empire souverain sur son peuple dans le désert. Il est leur roi, leur législateur, leur conducteur. Il donne visiblement le signal pour camper et décamper, et les ordres tant de la guerre que de la paix.

 

3ème proposition. Le premier empire parmi les hommes est l’empire paternel.

[…]

Dieu ayant mis dans nos parents comme étant en quelque façon les auteurs de notre vie, une image de la puissance par laquelle il a tout fait ; il leur a aussi transmis une image de la puissance qu’il a sur ses œuvres. C’est pourquoi nous voyons dans le Décalogue, qu’apèrs avoir dit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et ne serviras que lui. Il ajoute aussitôt : Honore ton père et ta mère, afin que tu vives longtemps sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera. Ce précepte est comme une suite de l’obéissance qu’il faut rendre à Dieu, qui est le vrai père.

De là nous pouvons juger que la première idée de commandement et d’autorité humaine est venue aux hommes de l’autorité paternelle.

 

7ème proposition. La monarchie est la forme de gouvernement la plus commune, la plus ancienne, et aussi la plus naturelle.

[…]

Tout le monde donc commence par des monarchies ; et presque tout le monde s’y est conservé comme dans l’état le plus naturel.

Aussi avons-nous vu qu’il a son fondement et son modèle dans l’empire paternel, c’est-à-dire, dans la nature même.

Les hommes naissent tous sujets : et l’empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n’avoir qu’un chef.

 

 

Pour le mardi 12 janvier, Construction, Du Contrat social, I, 2

 

CHAPITRE II. DES PREMIÈRES SOCIÉTÉS

 

La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance. S'ils continuent de rester unis ce n'est plus naturellement c'est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention.

Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu'il se doit à lui-même, et, sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître.

La famille est donc si l'on veut le premier modèle des sociétés politiques ; le chef est l'image du père, le peuple est l'image des enfants, et tous étant nés égaux et libres n'aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que dans la famille l'amour du père pour ses enfants le paye des soins qu'il leur rend, et que dans l'État le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n'a pas pour ses peuples.

Grotius nie que tout pouvoir humain soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés : il cite l'esclavage en exemple. Sa plus constante manière de raisonner est d'établir toujours le droit par le fait. On pourrait employer une méthode plus conséquente, mais non pas plus favorable aux Tyrans.

Il est donc douteux, selon Grotius, si le genre humain appartient à une centaine d'hommes, ou si cette centaine d'hommes appartient au genre humain, et il paraît dans tout son livre pencher pour le premier avis : c'est aussi le sentiment de Hobbes. Ainsi voilà l'espèce humaine divisée en troupeaux de bétail, dont chacun a son chef, qui le garde pour le dévorer.

Comme un pâtre est d'une nature supérieure à celle de son troupeau, les pasteurs d'hommes, qui sont leurs chefs, sont aussi d'une nature supérieure à celle de leurs peuples. Ainsi raisonnait, au rapport de Philon, l'empereur Caligula, concluant assez bien de cette analogie que les rois étaient des dieux, ou que les peuples étaient des bêtes.

Le raisonnement de ce Caligula revient à celui d’Hobbes et de Grotius. Aristote avant eux tous avait dit aussi que les hommes ne sont point naturellement égaux, mais que les uns naissent pour l'esclavage et les autres pour la domination.

Aristote avait raison, mais il prenait l'effet pour la cause. Tout homme né dans l'esclavage naît pour l'esclavage, rien n'est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu'au désir d'en sortir ; ils aiment leur servitude comme les compagnons d'Ulysse aimaient leur abrutissement. S'il y a donc des esclaves par nature, c'est parce qu'il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués.

Je n'ai rien dit du roi Adam, ni de l'empereur Noé père de trois grands monarques qui se partagèrent l'univers, comme firent les enfants de Saturne, qu'on a cru reconnaître en eux. J'espère qu'on me saura gré de cette modération ; car, descendant directement de l'un de ces Princes, et peut-être de la branche aînée, que sais-je si par la vérification des titres je ne me trouverais point le légitime roi du genre humain? Quoi qu'il en soit, on ne peut disconvenir qu'Adam n'ait été souverain du monde comme Robinson de son île, tant qu'il en fut le seul habitant ; et ce qu'il y avait de commode dans cet empire était que le monarque assuré sur son trône n'avait à craindre ni rébellions ni guerres ni conspirateurs.

 

 

Pour le mardi 19 janvier, Construction, Du Contrat social, I, 3

 

CHAPITRE III. DU DROIT DU PLUS FORT

Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe : Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?

Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première, succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.

Obéissez aux puissances. Si cela veut dire, cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu, je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois : non seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrais la soustraire suis-je en conscience obligé de la donner? car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.

Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.

 

 

Pour le mardi 26 janvier, Construction, Spinoza, Traité théologico-politique, chap. 16

Voici maintenant la condition suivant laquelle une société peut se former sans que le droit naturel y contredise le moins du monde, et tout pacte être observé avec la plus grande fidélité; il faut que l'individu transfère à la société toute la puissance qui lui appartient, de façon qu'elle soit seule à avoir sur toutes choses un droit souverain de nature, c'est-à-dire une souveraineté de commandement à laquelle chacun sera tenu d'obéir, soit librement, soit par crainte du dernier supplice. Le droit d'une société de cette sorte est appelé démocratie et la démocratie se définit ainsi : l'union des hommes en un tout qui a un droit souverain collectif sur tout ce qui est en sa puissance. De là cette conséquence que le Souverain n'est tenu par aucune loi et que tous lui doivent obéissance pour tout ; car tous ont dû, par un pacte tacite ou exprès, lui transférer toute la puissance qu'ils avaient de se maintenir, c'est-à-­dire tout leur droit naturel. Si, en effet, ils avaient voulu conserver pour eux‑mêmes quelque chose de ce droit, ils devaient en même temps se mettre en mesure de le défendre avec sûreté; comme ils ne l'ont pas fait, et n'auraient pu le faire sans diviser l'État, par là même ils se sont soumis sans réserver à la décision du Souve­rain. Puisqu'ils l'ont fait sans réserve et cela, nous l'avons déjà montré, sous la contrainte de la nécessité et sur le conseil de la raison elle-même, il s'ensuit que, à moins de vouloir être ennemis de l'État et d'agir contre la raison qui nous conseille de défendre l'État de toutes nos forces, nous sommes tenus d'exécuter absolument tous les commandements du Souverain, quand bien même il donnerait les ordres les plus absurdes. La Raison nous ordonne de le faire, parce que c'est choisir de deux maux le moindre.

    Ajou­tons que l'individu pouvait affronter aisément le danger de se soumettre absolument au commandement et à la décision d'un autre; nous l'avons montré en effet, ce droit qu'a le Souverain de commander tout ce qu'ils veut ne vaut que tant qu'il détient effectivement un pouvoir souverain; ce pouvoir perdu, il perd en même temps le droit de tout commander et ce droit revient à celui ou à ceux qui peuvent l'acquérir et le conserver. Pour cette raison, il est extrêmement rare que le Souverain commande des choses très absurdes ; il lui importe au plus haut point, en effet, par prévoyance et pour garder le pouvoir, de veiller au bien commun et de tout diriger selon l'injonction de la raison. Personne, comme le dit Sénèque, n'a longtemps conservé un pouvoir violent. Outre que, dans un État démocratique, l'absurde est moins à craindre, car il est presque impossible que la majorité des hommes unis en un tout, si ce tout est consi­dérable, s'accordent en une absurdité; cela est peu à craindre en second lieu en raison du fondement et de la fin de la démocratie qui n'est autre, comme nous l'avons montré, que de soustraire les hommes à la domination absurde de l'appétit et de les maintenir, autant qu'il est possible, dans les limites de la raison, pour qu'ils vivent dans la concorde et dans la paix; ôté ce fondement, tout l'édifice croule. Au seul Souverain donc il appartient d'y pourvoir; aux sujets, comme nous l'avons dit, d'exécuter ses commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le Souverain déclare être le droit.

    Peut-être, pensera-t-on, que, par ce principe, nous faisons des sujets des esclaves; on pense en effet que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire esclavage, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la raison. Quant à l'action faite par commandement, c'est-à-dire à l'obéissance, elle ôte bien en quelque manière la liberté, elle ne fait cependant pas sur le champ un esclave, c'est la raison déterminante de l'action qui le fait. Si la fin de l'action n'est pas l'utilité de l'agent lui-même, mais de celui qui la commande, alors l'agent est un esclave, inutile à lui-­même; au contraire, dans une république et un État où la loi suprême est le salut de tout le peuple, non celui du chef, celui qui obéit en tout au pouvoir souverain ne doit pas être dit un esclave inutile à lui-même, mais un sujet. La république la plus libre, c'est donc celle dont les lois sont fondées sur la droite raison, car  chacun, dès qu'il le veut, peut être libre, c'est-à-dire vivre de son entier consentement sous la conduite de la raison. De même encore les enfants, bien que tenus d'obéir aux commandements de leurs parents, ne sont cependant pas des esclaves; car les commandements des parents ont très grandement égard à l'utilité des enfants. Nous reconnaissons donc une grande différence entre un esclave, un fils et un sujet, qui se définissent ainsi: est esclave qui est tenu d'obéir à des commandements n'ayant égard qu'à l'utilité du maître commandant ; fils, qui fait ce qui lui est utile par le commandement de ses parents; sujet enfin, qui fait par le commandement du Souverain ce qui est utile au bien commun et par conséquent aussi à lui-même.

    Par ce qui précède je pense avoir assez montré les fondements de l'État démocratique, duquel j'ai parlé en premier parce qu'il semblait le plus naturel et celui qui est le moins éloigné de la liberté que la nature reconnaît à chacun. Dans cet État en effet nul ne transfère son droit naturel à un autre de telle sorte qu'il n'ait plus ensuite à être consulté, il le transfère à la majorité de la société dont lui-même fait partie; et dans ces conditions tous demeurent égaux, comme ils l'étaient auparavant dans l'état de nature. En second lieu j'ai voulu parler expressément de ce seul État, parce qu'il est celui qui se prête le mieux à mon objet: montrer l'utilité de la liberté dans la république. Je ne dirai donc rien ici des fondements des autres types de souveraineté, et nous n'avons pas besoin en ce moment pour connaître leur droit de savoir d'où ils ont tiré et tirent souvent leur origine car ce que je viens de montrer l'établit suffisamment. Quiconque détient le pouvoir souverain, qu'il s'agisse d'un homme, d'un petit nombre ou de tous, possède, c'est certain, le droit suprême  de commander tout ce qu'il veut. De plus quiconque, par contrainte ou de plein gré, a transféré à un autre son pouvoir de se défendre a entièrement renoncé à son droit naturel et décidé conséquemment d'obéir absolument pour tout à cet autre; il est tenu à cette obéissance aussi longtemps que le roi, les nobles ou le peuple conservent le souverain pouvoir qui a été le fondement de ce transfert de droit.

 

 

Pour le mardi 2 février, Construction, Pascal, Pensées, édition Sellier, fragment 94

Sur quoi la fondera-t-il, l’économie du monde qu’il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier, quelle confusion ! Sera-ce sur la justice, il l’ignore. Certainement, s’il la connaissait, il n’aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes : que chacun suive les mœurs de son pays. L’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples. Et les législateurs n’auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. En peu d’années de possession les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

    Ils confessent que la justice n’est pas dans ces coutumes mais qu’elle réside dans les lois naturelles communes en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement si la témérité du hasard, qui a semé les lois humaines, en avait rencontré au moins une qui fût universelle. Mais la plaisanterie est telle que le caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point (de générale).

Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au-delà de l’eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ?

Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est ; quod nostrum dicimus artis est. (Il ne reste rien qui soit nôtre : ce que nous appelons nôtre n’est qu’une production artificielle, Cicéron). Ex senatus consultis et plebiscitis crimina exercentur. (Il est des crimes commis en vertu de sénatus-consultes et de plébiscites, Sénèque). Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus. (Autrefois c’était des crimes que l’on souffrait, aujourd’hui c’est des lois, Tacite).

    De cette confusion arrive que l’un dit que l’essence de la justice est l’autorité du législateur, l’autre la commodité du souverain, l’autre la coutume présente. Et c’est le plus sûr. Rien, suivant la seule raison, n’est juste de soi, tout branle avec le temps. La coutume fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue. C’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramènera à son principe l’anéantit. Rien n’est si fautif que ces lois qui redressent les fautes. Qui leur obéit parce qu’elles sont justes, obéit à la justice qu’il imagine, mais non pas à l’essence de la loi. Elle est toute ramassée en soi, elle est loi et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger que s’il n’est accoutumé à contempler les prodiges de l’imagination humaine, il admirera qu’un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L’art de fronder, bouleverser les États, est d’ébranler les coutumes établies en sondant jusque dans leur source pour marquer leur défaut d’autorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’État, qu’une coutume injuste a abolies. C’est un jeu sûr pour tout perdre, rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l’oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu’ils le reconnaissent, et les Grands en profitent à sa ruine et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. C’est pourquoi le plus sage des législateurs disait que pour le bien des hommes il faut souvent les piper. Et un autre bon politique : Cum veritatem qua liberetur ignoret, expedit quod fallatur. (Alors qu’il ignore la vérité libératrice il lui est utile d’être trompé ). Il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation. Elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable. Il faut la faire regarder comme authentique, éternelle et en cacher le commencement si on ne veut qu’elle ne prenne bientôt fin.




Vendredi 5 février
Dissertation : Sur quoi fonder l'autorité ?

                                Programme de travail pour préparer la dissertation du vendredi 1er avril



Pour le 16 février au choix :

1. Lewis Carroll, Alice’s adventures in Wonderland, CHAPTER VII  . A MAD TEA-PARTY

There was a table set out under a tree in front of the house, and the March Hare and the Hatter were having tea at it:  a Dormouse was sitting between them, fast asleep, and the other two were using it as a cushion, resting their elbows on it, and the talking over its head.  `Very uncomfortable for the Dormouse,' thought Alice; `only, as it's asleep, I suppose it doesn't mind.'

The table was a large one, but the three were all crowded together at one corner of it:  `No room!  No room!' they cried out when they saw Alice coming.  `There's plenty of room!' said Alice indignantly, and she sat down in a large arm-chair at one end of the table.

`Have some wine,' the March Hare said in an encouraging tone.

Alice looked all round the table, but there was nothing on it but tea.  `I don't see any wine,' she remarked.

`There isn't any,' said the March Hare.

`Then it wasn't very civil of you to offer it,' said Alice angrily.

`It wasn't very civil of you to sit down without being invited,' said the March Hare.

`I didn't know it was your table,' said Alice; `it's laid for a great many more than three.'

`Your hair wants cutting,' said the Hatter.  He had been looking at Alice for some time with great curiosity, and this was his first speech.

`You should learn not to make personal remarks,' Alice said with some severity; `it's very rude.'

The Hatter opened his eyes very wide on hearing this; but all he said was, `Why is a raven like a writing-desk?'

`Come, we shall have some fun now!' thought Alice.  `I'm glad they've begun asking riddles.--I believe I can guess that,' she added aloud.

`Do you mean that you think you can find out the answer to it?' said the March Hare.

`Exactly so,' said Alice.

`Then you should say what you mean,' the March Hare went on.

`I do,' Alice hastily replied; `at least--at least I mean what I say--that's the same thing, you know.'

`Not the same thing a bit!' said the Hatter.  `You might just as well say that "I see what I eat" is the same thing as "I eat what I see"!'

`You might just as well say,' added the March Hare, `that "I like what I get" is the same thing as "I get what I like"!'

`You might just as well say,' added the Dormouse, who seemed to be talking in his sleep, `that "I breathe when I sleep" is the same thing as "I sleep when I breathe"!'

`It is the same thing with you,' said the Hatter, and here the conversation dropped, and the party sat silent for a minute, while Alice thought over all she could remember about ravens and writing-desks, which wasn't much.

The Hatter was the first to break the silence.  `What day of the month is it?' he said, turning to Alice:  he had taken his watch out of his pocket, and was looking at it uneasily, shaking it every now and then, and holding it to his ear.

Alice considered a little, and then said `The fourth.'

`Two days wrong!' sighed the Hatter.  `I told you butter wouldn't suit the works!' he added looking angrily at the March Hare.

`It was the best butter,' the March Hare meekly replied.

`Yes, but some crumbs must have got in as well,' the Hatter grumbled:  `you shouldn't have put it in with the bread-knife.'

The March Hare took the watch and looked at it gloomily:  then he dipped it into his cup of tea, and looked at it again:  but he could think of nothing better to say than his first remark, `It was the best butter, you know.'

Alice had been looking over his shoulder with some curiosity. `What a funny watch!' she remarked.  `It tells the day of the month, and doesn't tell what o'clock it is!'

`Why should it?' muttered the Hatter.  `Does your watch tell you what year it is?'

`Of course not,' Alice replied very readily:  `but that's because it stays the same year for such a long time together.'

`Which is just the case with mine ,' said the Hatter.

Alice felt dreadfully puzzled.  The Hatter's remark seemed to have no sort of meaning in it, and yet it was certainly English. `I don't quite understand you,' she said, as politely as she could.

`The Dormouse is asleep again,' said the Hatter, and he poured a little hot tea upon its nose.

The Dormouse shook its head impatiently, and said, without opening its eyes, `Of course, of course; just what I was going to remark myself.'

`Have you guessed the riddle yet?' the Hatter said, turning to Alice again.

`No, I give it up,' Alice replied:  `that's the answer?'

`I haven't the slightest idea,' said the Hatter.

`Nor I,' said the March Hare.

Alice sighed wearily.  `I think you might do something better with the time,' she said, `than waste it in asking riddles that have no answers.'

`If you knew Time as well as I do,' said the Hatter, `you wouldn't talk about wasting it .  It's him .'

`I don't know what you mean,' said Alice.

`Of course you don't!' the Hatter said, tossing his head contemptuously.  `I dare say you never even spoke to Time!'

`Perhaps not,' Alice cautiously replied:  `but I know I have to beat time when I learn music.'

`Ah! that accounts for it,' said the Hatter.  `He won't stand beating.  Now, if you only kept on good terms with him, he'd do almost anything you liked with the clock.  For instance, suppose it were nine o'clock in the morning, just time to begin lessons: you'd only have to whisper a hint to Time, and round goes the clock in a twinkling!  Half-past one, time for dinner!'

[…]

`Take some more tea,' the March Hare said to Alice, very earnestly.

`I've had nothing yet,' Alice replied in an offended tone, `so I can't take more.'

`You mean you can't take less ,' said the Hatter:  `it's very easy to take more than nothing.'

`Nobody asked your opinion,' said Alice.

`Who's making personal remarks now?' the Hatter asked triumphantly.

Alice did not quite know what to say to this:  so she helped herself to some tea and bread-and-butter, and then turned to the Dormouse, and repeated her question. 

 

Pourquoi les personnages principaux s’appellent-ils  the March Hare et the Hatter ?

Expliquer  : The Hatter's remark seemed to have no sort of meaning in it, and yet it was certainly English.

Commenter le passage sur to beat time

Commenter le passage sur « Take some more tea »

Comment dans l’ensemble de ce texte Lewis Carroll joue-t-il sur le langage ?

 

 

2. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne

Chap.2 :

L'été dernier, j'ai renouvelé, toujours au cours d'un voyage de vacances, la connaissance d'un jeune homme de formation universitaire et qui (je ne tardai pas à m'en apercevoir) était au courant de quelques-unes de mes publications psychologi­ques. Notre conversation, je ne sais trop comment, tomba sur la situation sociale à laquelle nous appartenions tous deux et lui, l'ambitieux, se répandit en plaintes sur l'état d'infériorité auquel était condamnée sa génération, privée de la possibilité de développer ses talents et de satisfaire ses besoins. Il termina sa diatribe passionnée par le célèbre vers de Virgile, dans lequel la malheureuse Didon s'en remet à la postérité du soin de la venger de l'outrage que lui a infligé Énée : Exoriare..., voulait-il dire, mais ne pouvant pas reconstituer la citation, il chercha à dissimuler une lacune évidente de sa mémoire, en intervertissant l'ordre des mots : Exoriar(e) ex nostris ossibus ultor! Il me dit enfin, contrarié :

- Je vous en prie, ne prenez pas cette expression moqueuse, comme si vous trou­viez plaisir à mon embarras. Venez-moi plutôt en aide. Il manque quelque chose à ce vers. Voulez-vous m'aider à le reconstituer?

- Très volontiers, répondis-je, et je citai le vers complet :

Exoriar(e) aliquis nostris ex ossibus ultor!

- Que c'est stupide d'avoir oublié un mot pareil! D'ailleurs, à vous entendre, on n'oublie rien sans raison. Aussi serais-je très curieux de savoir comment j'en suis venu à oublier ce pronom indéfini aliquis.

J'acceptai avec empressement ce défi, dans l'espoir d'enrichir ma collection d'un nouvel exemple. Je dis donc :

- Nous allons le voir. Je vous prie seulement de me faire part loyalement et sans critique de tout ce qui vous passera par la tête, lorsque vous dirigerez votre attention, sans aucune intention définie, sur le mot oublié .

- Fort bien! Voilà que me vient l'idée ridicule de décomposer le mot en a et liquis. - Qu'est-ce que cela signifie? - Je n'en sais rien. - Quelles sont les autres idées qui vous viennent à ce propos? - Reliques. Liquidation. Liquide. fluide. Cela vous dit-il quelque chose? - Non, rien du tout. Mais continuez.

- Je pense, dit-il avec un sourire sarcastique, à Simon de Trente, dont j'ai, il y a deux ans, vu les reliques dans une église de Trente. Je pense aux accusations de meurtres rituels qui, en ce moment précisément, s'élèvent de nouveau contre les Juifs, et je pense aussi à l'ouvrage de Kleinpaul qui voit dans ces prétendues victimes des Juifs des incarnations, autant dire de nouvelles éditions, du Sauveur. -Cette dernière idée n'est pas tout à fait sans rapport avec le sujet dont nous nous entretenions, avant que vous ait échappé le mot latin. - C'est exact. Je pense ensuite à un article que j'ai lu récemment dans un journal italien. Je crois qu'il avait pour titre : « L'opinion de saint Augustin sur les femmes. » Quelles conclusions tirez-vous de tout cela? - J'attends. - Et maintenant me vient une idée qui, elle, est certainement sans rapport avec notre sujet. - Je vous en prie, abstenez-vous de toute critique. - Vous me l'avez déjà dit. Je me souviens d'un superbe vieillard que j'ai rencontré la semaine dernière au cours de mon voyage. Un vrai original. Il ressemble à un grand oiseau de proie. Et, si vous voulez le savoir, il s'appelle Benoît. - Voilà du moins toute une série de saints et de pères de l'Église : saint Simon, saint Augustin, saint Benoît. Un autre père de l'Église s'appelait, je crois, Origène (Origines). Trois de ces noms sont d'ailleurs des prénoms comme Paul dans Kleinpaul. - Et maintenant je pense à saint Janvier et au miracle de son sang. Mais tout cela se suit mécaniquement. - Laissez ces observations. Saint Janvier et saint Augustin font penser tous deux au calendrier. Voulez-vous bien me rappeler le miracle du sang? - Très volontiers, Dans une église de Naples, on conserve dans une fiole le sang de saint Janvier qui, grâce à un miracle, se liquéfie de nouveau tous les ans, un certain jour de fête. Le peuple tient beaucoup à ce miracle et se montre très mécontent lorsqu'il est retardé, comme ce fut une fois le cas, lors de l'occupation française. Le général commandant - n'était-ce pas Garibaldi ? - prit alors le curé à part et, lui montrant d'un geste significatif les soldats rangés dehors, lui dit qu'il espérait que le miracle ne tarderait pas à s'accomplir. Et il s'accomplit en effet. - Et ensuite? Continuez donc. Pourquoi hésitez-vous? - Je pense maintenant à quelque chose... Mais c'est une chose trop intime pour que je vous en fasse part... Je ne vois d'ailleurs aucun rapport entre cette chose et ce qui nous intéresse et, par conséquent, aucune nécessité de vous la raconter... – Pour ce qui est du rapport, ne vous en préoccupez pas. Je ne puis certes pas vous forcer à me raconter ce qui vous est désagréable; mais alors ne me demandez pas de vous expliquer comment vous en êtes venu à oublier ce mot aliquis. - Réellement? Croyez-vous? Et bien, j'ai pensé tout à coup à une dame dont je pourrais facilement recevoir une nouvelle aussi désagréable pour elle que pour moi. - La nouvelle que ses règles sont arrêtées? -Comment avez-vous pu le deviner? - Sans aucune difficulté. Vous m'y avez suffisamment préparé. Rappelez-vous tous les saints du calendrier dont vous m'avez parlé, le récit sur la liquéfaction du sang s'opérant un jour déterminé, sur l'émotion qui s'empare des assistants lorsque cette liquéfaction n'a pas lieu, sur la menace à peine déguisée que si le miracle ne s'accomplit pas, il arrivera ceci et cela... Vous vous êtes servi du miracle de saint Janvier d'une façon remarquablement allégorique, comme d'une représentation imagée de ce qui vous intéresse concernant les règles de la dame en question. - Et je l'ai fait sans le savoir. Croyez-vous vraiment que si j'ai été incapable de reproduire le mot aliquis, ce fut à cause de cette attente anxieuse? - Cela me paraît hors de doute. Rappelez-vous seulement votre décomposition du mot en a et liquis et les associations : reliques, liquidation, liquide. Dois-je encore faire rentrer dans le même ensemble le saint Simon, sacrifié alors qu'il était encore enfant et auquel vous avez pensé, après avoir parlé de reliques? - Abstenez-vous en plutôt. J'espère que si j'ai réellement eu ces idées, vous ne les prenez pas au sérieux. Je vous avouerai en revanche que la dame dont il s'agit est une Italienne, en compagnie de laquelle j'ai d'ailleurs visité Naples. Mais ne s'agirait-il pas dans tout cela de coïncidences fortuites ? - A vous de juger si toutes ces coïncidences se laissent expliquer par le seul hasard. Mais je tiens à vous dire que toutes les fois où vous voudrez analyser des cas de ce genre, vous serez infailliblement conduits à des « hasards » aussi singuliers et remarquables.

 

 

Chapitre 5.

Dans le procédé psychothérapeutique dont j'use pour défaire et supprimer les symptômes névrotiques, je me trouve très souvent amené à rechercher dans les dis­cours et les idées, en apparence accidentels, exprimés par le malade, un contenu qui, tout en cherchant à se dissimuler, ne s'en trahit pas moins, à l'insu du patient, sous les formes les plus diverses. Le lapsus rend souvent, à ce point de vue, les services les plus précieux, ainsi que j'ai pu m'en convaincre par des exemples très instructifs et, à beaucoup d'égards, très bizarres. Tel malade parle, par exemple, de sa tante qu'il appelle sans difficulté et sans s'apercevoir de son lapsus, « ma mère »; telle femme parle de son mari, en l'appelant «frère ». Dans l'esprit de ces malades, la tante et la mère, le mari et le frère se trouvent ainsi « identifiés », liés par une association, grâce à laquelle ils s'évoquent réciproquement, ce qui signifie que le malade les considère comme représentant le même type. Ou bien : un jeune homme de 20 ans se présente à ma consultation en me déclarant : « Je suis le père de N. N. que vous avez soigné... Pardon, je veux dire que je suis son frère; il a quatre ans de plus que moi. » Je comprends que par ce lapsus il veut dire que, comme son frère, il est malade par la faute du père, que, tout comme son frère, il vient chercher la guérison, mais que c'est le père dont le cas est le plus urgent. D'autres fois, une combinaison de mots inaccou­tumée, une expression en apparence forcée suffisent à révéler l'action d'une idée refoulée sur le discours du malade, dicté par des mobiles tout différents.

C'est ainsi que dans les troubles de la parole, qu'ils soient sérieux ou non, mais qui peuvent être rangés dans la catégorie des « lapsus », je retrouve l'influence, non pas du contact exercé par les sons les uns sur les autres, mais d'idées extérieures à l'intention qui dicte le discours, la découverte de ces idées suffisant à expliquer l'erreur commise. Je ne conteste certes pas l'action modificatrice que les sons peuvent exercer les uns sur les autres; mais les lois qui régissent cette action ne me paraissent pas assez efficaces pour troubler, à elles seules, l'énoncé correct du discours.

 

1. Sur le chapitre 2 : expliquer en quoi consiste la méthode pratiquée par Freud.

2. Sur le chapitre 5 : comment est-ce que Freud interprète les lapsus ? à quelel interprétation s’oppose-t-il ?

3. Présupposés de ces deux textes, en particulier par rapport au langage.

Pour le 8 mars : Lévi-Strauss, La pensée sauvage début du chap. 1. (éd. Plon, p. 3-5)

On s'est longtemps plu à citer ces langues où les termes manquent, pour exprimer des concepts tels que ceux d'arbre ou d'animal, bien qu'on y trouve tous les mots nécessaires à un inventaire détaillé des espèces et des variétés. Mais, en invoquant ces cas à l'appui d'une prétendue inaptitude des « primitifs » à la pensée abstraite, on omettait d’abord d'autres exemples, qui attestent que la richesse en mots abstraits n'est pas l'apanage des seules langues civilisées. C'est ainsi que le chinook, langue du nord‑ouest de l'Amé­rique du Nord, fait usage de mots abstraits pour désigner beaucoup de propriétés ou de qualités des êtres et des choses: « Ce procédé, dit Boas, y est plus fréquent que dans tout autre langage connu de moi. » La proposition : le méchant homme a tué le pauvre enfant, se rend en chinook par : la méchanceté de l'homme a tué la pauvreté de l'enfant; et, pour dire qu'une femme utilise un panier trop petit : elle met des racines de potentille dans la petitesse d'un panier à coquillages. (Boas 2, pp. 657‑658).

Dans toute langue, d’ailleurs, le discours et la syntaxe fournissent les ressources indispensables pour suppléer aux lacunes du vocabulaire. Et le caractère tendancieux de l'ar­gument évoqué au paragraphe précédent est bien mis en évidence, quand on note que la situation inverse, c'est‑à‑dire celle où les termes très généraux l'emportent sur les appel­lations spécifiques, a été aussi exploitée pour affirmer l'indigence intellectuelle des sauvages : « Parmi les plantes et les animaux, I'Indien ne nomme que les espèces utiles ou nuisibles; les autres sont classées indistinctement comme oiseau, mauvaise herbe, etc. » (Krause, p. 104.)

Un observateur plus récent semble pareillement croire que l'indigène nomme et conçoit, seulement en fonction de ses besoins : « Je me souviens encore de l'hilarité provoquée chez mes amis des îles Marquises par  l’intérêt (à leurs yeux pure sottise) témoigné par le botaniste de notre expédi­tion de 1921, envers les « mauvaises herbes » sans nom (« sans utilité ») qu'il recueillait, et dont il voulait savoir comment elles s’appelaient. » (Handy et Pukui, p. 119).

Pourtant, Handy compare cette indifférence à celle que dans notre civilisation, le spécialiste témoigne aux phénomènes qui ne relèvent pas immédiatement de son domaine. Et quand sa collaboratrice indigène souligne qu'à Hawaii, « chaque forme botanique, zoologique ou inorganique qu'on sait avoir été nommée (et personnalisée) était une chose utilisée », elle prend soin d'ajouter: « d'une façon ou de l'autre », et elle précise que si « une variété illimitée d'êtres vivants de la mer et de la forêt, de phénomènes météorolo­giques ou marins, ne portaient pas de nom », la raison en était qu'on ne les jugeait pas « utiles ou dignes d’intérêt », termes non équivalents, puisque l'un se situe sur le plan pratique, et l'autre sur le plan théorique. La suite du texte le confirme, en renforçant le second aspect aux dépens du premier: « La vie, c'était l'expérience, chargée d'exacte et précise signification » (id, p. 19).      

En vérité le découpage conceptuel varie avec chaque langue, et, comme le remarquait fort bien, au XVIIIe siècle, le rédacteur de l'article « nom » dans l'Encyclopédie, l'usage de termes plus ou moins abstraits n'est pas fonction de capacités intellectuelles, mais des intérêts inégalement marqués et détaillés de chaque société particulière au sein de la société nationale: « Montez à l'observatoire; chaque étoile n'y est plus une étoile tout simplement, c'est l'étoile  du capri­corne, c'est le  du centaure, c'est le  de la grande ourse. etc., entrez dans un manège, chaque cheval y a son nom propre, le brillant, le lutin, le fougueux, etc. » D'ailleurs, même si la remarque sur les langues dites primitives, rap­pelée au début de ce chapitre, devait être prise au pied de la lettre, on n'en saurait conclure au défaut d'idées générales : les mots chêne, hêtre, bouleau, etc. ne sont pas moins des mots abstraits que le mot arbre, et, de deux langues dont I'une posséderait seulement ce dernier terme, et dont l'autre l'ignorerait tandis qu'elle en aurait plusieurs dizaines ou centaines affectés aux espèces et aux variétés, c'est la seconde, non la première, qui serait, de ce point de vue, la plus riche en concepts.

Comme dans les langues de métier, la prolifération concep­tuelle correspond à une attention plus soutenue envers les propriétés du réel, à un intérêt mieux en éveil pour les dis­tinctions qu'on peut y introduire. Cet appétit de connais­sance objective constitue un des aspects les plus négligés de la pensée de ceux que nous nommons « primitifs ». S'il est rarement dirigé vers des réalités du même niveau que celles auxquelles s'attache la science moderne, il implique des démarches intellectuelles et des méthodes d'observation com­parables. Dans les deux cas, l'univers est objet de pensée, au moins autant que moyen de satisfaire des besoins.

 

1. Faire un tableau en 2 colonnes : les mots se rapportant à la thèse critiquée par Lévi-Strauss / à la thèse de Lévi-Strauss

2. Énoncer la thèse contre laquelle Lévi-Strauss polémique.

3. Énoncer la thèse de Lévi-Strauss

4. Qu’est-ce qu’un découpage conceptuel ? Expliquer en prenant des exemples dans le texte

 

 

Pour le 15 mars : Au choix : Construction d’un des deux textes suivants (Spinoza/Bayle)

1. Spinoza, Traité théologico-politique, chap. XX :

Nous voyons donc suivant quelle règle chacun, sans danger pour le droit et l’autorité du souverain c’est-à-dire pour la paix de l’État, peut dire et enseigner ce qu’il pense ; c’est à la condition qu’il laisse au souverain le soin de décréter sur toutes actions, et s’abstienne d’en accomplir aucune contre ce décret, même s’il lui faut souvent agir en opposition avec ce qu’il juge et professe qui est bon. Et il peut le faire sans péril pour la justice et la piété ; je dis plus, il doit le faire, s’il veut se montrer juste et pieux ; car, nous l’avons montré, la justice dépend du seul décret du souverain et, par suite, nul ne peut être juste s’il ne vit pas selon les décrets rendus par le souverain. Quant à la piété, la plus haute sorte en est (d’après ce que nous avons montré dans le précédent chapitre) celle qui s’exerce en vue de la paix et de la tranquillité de l’État ; or elle ne peut se maintenir si chacun doit vivre selon le jugement particulier de sa pensée. Il est donc impie de faire quelque chose selon son jugement propre contre le décret du souverain de qui l’on est sujet, puisque, si tout le monde se le permettait, la ruine de l’État s’ensuivrait. On n’agit même jamais contrairement au décret et à l’injonction de sa propre Raison, aussi longtemps qu’on agit suivant les décrets du souverain, car c’est par le conseil même de la Raison qu’on a décidé de transférer au souverain son droit d’agir d’après son propre jugement. Nous pouvons donner de cette vérité une confirmation tirée de la pratique : dans les conseils, en effet, que leur pouvoir soit ou ne soit pas souverain, il est rare qu’une décision soit prise à l’unanimité des suffrages, et cependant tout décret est rendu par la totalité des membres aussi bien par ceux qui ont voté contre que par ceux qui ont voté pour. Mais je reviens à mon propos. Nous venons de voir, en nous reportant aux fondements de l’État, suivant quelle règle l’individu peut user de la liberté de son Jugement sans danger pour le droit du souverain. Il n’est pas moins aisé de déterminer de même quelles opinions sont séditieuses dans l’État : ce sont celles qu’on ne peut poser sans lever le pacte par lequel l’individu a renoncé à son droit d’agir selon son propre jugement : cette opinion, par exemple, que le souverain n’est pas indépendant en droit ; ou que personne ne doit tenir ses promesses ; ou qu’il faut que chacun vive d’après son propre jugement ; et d’autres semblables qui contredisent directement à ce pacte. Celui qui pense ainsi est séditieux, non pas à raison du jugement qu’il porte et de son opinion considérée en elle-même, mais à cause de l’action qui s’y trouve impliquée : par cela même qu’il pense ainsi, en effet, on rompt tacitement ou expressément la foi due au souverain. Par suite les autres opinions qui n’impliquent point une action telle que rupture du pacte, vengeance, colère, etc., ne sont pas séditieuses, si ce n’est dans un État en quelque mesure corrompu ; c’est-à-dire où des fanatiques et des ambitieux qui ne peuvent supporter les hommes de caractère indépendant ont réussi à se faire une renommée telle que leur autorité l’emporte dans la foule sur celle du souverain.

 

2. Bayle, Commentaire philosophique sur ses paroles de Jésus-Christ : « Contrains les d’entrer »

Nous disons qu'il est bien vrai que les souverains ont une puissance autorisée de Dieu, pour faire pendre, fouetter, emprisonner, et punir de telles autres peines  tous ceux qui maltraitent plus ou moins leur prochain en son corps, ou en ses biens, ou en son honneur ; et cela est d'autant plus juste, que ceux qui font ces violences avouent non seulement qu'ils les commettent contre les lois de l'État , mais aussi, contre leur conscience, et contre les préceptes de leur religion : et qu'ainsi, c'est une malice très volontaire. Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple qu'un voleur de grands chemins, qu’un domestique, qu'un empoisonneur, qu'un duelliste , qu'un faux témoin, qu'un assassin, puni de mort par les juges, ait dit qu'il avait suivi les instincts de sa conscience, et les commandements de Dieu, en faisant les crimes pour lesquels on le fait pendre. Ainsi, il pèche sciemment, et par malice, et violente son prochain , en dépit de son Dieu et de son roi. Voilà deux choses qui ne se rencontrent pas dans les hérétiques, que je suppose devoir être tolérés. Car, premièrement, ils ne violentent personne. Ils disent bien à leur prochain qu'il est dans l'erreur. Ils lui en allèguent les meilleures raisons qu'ils peuvent. Ils lui font voir une autre créance, qu'ils appuient le plus fortement qu'il leur est possible. Ils l'exhortent à changer. Ils lui représentent qu'il se damnera , s'il ne suit la vérité qu'ils lui présentent. Voilà tout ce qu'ils font. Après cela, ils laissent cet homme dans sa pleine liberté. S'il veut se convertir, ils en font bien aises. S'il ne le veut pas, à lui permis ; ils le recommandent à Dieu. Est-ce maltraiter son prochain ? Est- ce pécher contre la sûreté publique, à l’ombre de laquelle chacun doit manger paisiblement son pain, sous la majesté des lois, et élever sa famille ? En second lieu, ces hérétiques, (j'appelle ainsi en cet endroit tous ceux que les souverains qualifient de ce nom, les voyant différer de la religion de l'État,) en instruisant leur prochain , en disputant contre lui , en l'exhortant au changement de créance, par la crainte de l'enfer ne croient pas faire une méchante action. Ils croient au contraire rendre un grand service à Dieu ; et c'est le zèle vrai ou faux, mais enfin, le zèle de sa gloire, et l'instinct de la conscience, qui les pousse. Ainsi, ils ne pèchent point par malice ; ou, s'il y en a, ce n'est qu'à l’égard de Dieu ; puisque les juges ne la sauraient connaitre, et que la présomption est qu'ils n'agissent pas contre leur conscience. Il est donc vrai que les deux fondements qui autorisent le supplice des voleurs, des homicides, etc., ne se trouvent point dans le supplice des hérétiques. Mais, dit -on, le poison donné à l'âme fait plus de tort à l'homme que celui qu'on lui fait boire. Blasphémer Dieu et ses vérités, lui vouloir débaucher ses sectateurs, est un plus grand crime que d'injurier un roi, d'exciter une révolte contre lui. Donc, un hérétique est plus punissable que la Voisin, ou que le chevalier de Rohan, qui avait parlé de la personne de son monarque avec le dernier mépris, et qui avait tenté un soulèvement. Je réponds les deux choses ci-dessus marquées. La Voisin, et le chevalier de Rohan savaient qu'ils faisaient mal; le faisaient à dessein de faire du mal ; et ne laissaient pas au choix et à la liberté de celui qu'ils empoisonnaient, et injuriaient, d'être empoisonné et injurié, ou de ne l'être pas : au lieu qu'un hérétique croit sauver son prochain, et lui parle à dessein de le sauver, et laisse à sa liberté de prendre ce qu'il lui offre, ou de le laisser. Mais, outre ces deux grandes disparités, je dis encore deux choses. L'une, qu'un prince fait assez bien son devoir, lorsqu'il oppose au poison, que l'on présente à ses sujets, un bon et salutaire contrepoison, en envoyant partout des docteurs, et des prédicateurs , qui confondent les hérétiques, et qui empêchent ceux qu'on veut débaucher de la vraie religion , de se laisser tromper par de faux raisonnements. Si les prédicateurs envoyés par le prince ne peuvent pas empêcher que plusieurs sujets ne se laissent persuader aux raisons des autres, le prince n'aura rien à se reprocher : il aura fait tout ce qu'il a dû. Ce n'est pas une fonction de sa royauté que de plier l'âme de ses sujets à telle ou à telle opinion. A cet égard , les hommes ne dépendent pas les uns des autres, et n'ont ni roi, ni reine, ni maître, ni seigneur, sur la terre. Il ne faut donc pas blâmer un prince qui n'étend point sa juridiction sur les choses que Dieu ne lui a point soumises.

L'autre chose, que je veux dire, est que nous nous faisons de grands mots pour donner de l'horreur de certaines choses , qui passent bien souvent la portée de nos décisions. Un tel, disons -nous , prononce des blasphèmes insupportables , et déshonore la majesté de Dieu de la manière du monde la plus sacrilège. Qu'est-ce que c'est, après l'avoir examiné mûrement et sans passion ? C'est qu'il a, sur les manières de parler de Dieu honorablement, d'autres idées que nous. Nous sommes donc presque dans les termes où serait un de nos courtisans ignorants , qui lirait une lettre écrite au roi par quelque roitelet des Indes, au pays duquel ce serait la mode, pour bien honorer quelqu'un, en lui écrivant , de se servir d'un style burlesque ; qui lirait, dis-je , une lettre en style burlesque écrite, au roi par ce roitelet ; et qui, ensuite, transporté de zèle pour le roi s'écrierait qu'il faudrait aller détrôner ce roitelet, qui aurait eu l'effronterie de se moquer du roi dans sa lettre.

 

 

Pour le 22 mars : Merleau-Ponty, Signes :

On brise le langage quand on en fait un moyen ou un code pour la pensée, et l'on s'interdit de comprendre à quelle profondeur les mots vont en nous, qu'il y ait un besoin, une passion de parler, une nécessité de se parler dès qu'on pense, que les mots aient pouvoir de susciter des pensées — d'implanter des dimensions de pensée désormais inaliénables —, qu'ils mettent sur nos lèvres des réponses dont nous ne nous savions pas capables, qu'ils nous apprennent, dit Sartre, notre propre pensée. Le langage ne serait pas, selon le mot de Freud, un « réinvestissement » total de notre vie, notre élément, comme l'eau est l'élément des poissons, s'il doublait du dehors une pensée qui légifère dans sa solitude pour toute autre pensée possible. Une pensée et une expression parallèles devraient être chacune dans son ordre complètes, on ne pourrait concevoir d'irruption de l'une dans l'autre, d'interception de l'une par l'autre. Or l'idée même d'un énoncé complet est inconsistante: ce n'est pas parce qu'il est en soi complet que nous le comprenons, c'est parce que nous avons compris que nous le disons complet ou suffisant. Il n'est pas davantage de pensée qui soit complètement pensée et qui ne demande à des mots le moyen d'être présente à elle-même. Pensée et parole s'escomptent l'une l'autre. Elles se substituent continuellement l'une à l'autre. Elles sont relais, stimulus l'une pour l'autre. Toute pensée vient des paroles et y retourne, toute parole est née dans les pensées et finit en elles. Il y a entre les  hommes et en chacun une incroyable végétation de paroles dont les « pensées » sont la nervure.

— On dira : mais enfin, si la parole est autre chose que bruit ou son, c'est que la pensée y dépose une charge de sens — et le sens lexical ou grammatical d'abord — de sorte qu'il n'y a jamais contact que de la pensée avec la pensée —. Bien sûr, des sons ne sont parlants que pour une pensée, cela ne veut pas dire que la parole soit dérivée ou seconde. Bien sûr, le système même du langage a sa structure pensable. Mais, quand nous parlons, nous ne la pensons pas comme la pense le linguiste, nous n'y pensons pas même, nous pensons à ce que nous disons. Ce n'est pas seulement que nous ne puissions penser à deux choses à la fois : on dirait que, pour  avoir devant nous un signifié, que ce soit à l'émission ou à la réception, il faut que nous cessions de nous représenter le code et même le message, que nous nous fassions purs opérateurs de la parole. La parole opérante fait penser et la pensée vive trouve magiquement ses mots. Il n'y a pas la pensée et le langage, chacun des deux ordres à l'examen se dédouble et envoie un rameau dans l'autre. Il y a la parole sensée, qu'on appelle pensée — et la parole manquée qu'on appelle langage. C'est quand nous ne comprenons pas que nous disons : ce sont là des mots, et par contre, nos propres discours sont pour nous pure pensée. Il y a une pensée inarticulée (le « aha-Erlebnis » des psychologues) et il y a la pensée accomplie — qui soudain se trouve à son insu entourée de mots. Les opérations expressives se passent entre parole pensante et pensée parlante, et non pas, comme on le dit légèrement, entre pensée et langage.

 

1. Construction

2. Expliquer la 1ère phrase (attention : elle est difficile : vous devez articuler les mots moyen ou code, briser, profondeur, besoin passion nécessité, et susciter implanter mettre sur nos lèvres)

 

 

 

Pour le 29 mars, Orwell, 1984, APPENDIX: The Principles of Newspeak

Newspeak was the official language of Oceania and had been devised to meet the ideological needs of Ingsoc, or English Socialism. In the year 1984 there was not as yet anyone who used Newspeak as his sole means of communication, either in speech or writing. The leading articles in The Times were written in it, but this was a tour de force which could only be carried out by a specialist. It was expected that Newspeak would have finally superseded Oldspeak (or Standard English, as we should call it) by about the year 2050. Meanwhile it gained ground steadily, all Party members tending to use Newspeak words and grammatical constructions more and more in their everyday speech. The version in use in 1984, and embodied in the Ninth and Tenth Editions of the Newspeak Dictionary, was a provisional one, and contained many superfluous words and archaic formations which were due to be suppressed later. It is with the final, perfected version, as embodied in the Eleventh Edition of the Dictionary, that we are concerned here.

The purpose of Newspeak was not only to provide a medium of expression for the world-view and mental habits proper to the devotees of Ingsoc, but to make all other modes of thought impossible. It was intended that when Newspeak had been adopted once and for all and Oldspeak forgotten, a heretical thought -- that is, a thought diverging from the principles of Ingsoc -- should be literally unthinkable, at least so far as thought is dependent on words. Its vocabulary was so constructed as to give exact and often very subtle expression to every meaning that a Party member could properly wish to express, while excluding all other meanings and also the possibility of arriving at them by indirect methods. This was done partly by the invention of new words, but chiefly by eliminating undesirable words and by stripping such words as remained of unorthodox meanings, and so far as possible of all secondary meanings whatever. To give a single example. The word free still existed in Newspeak, but it could only be used in such statements as 'This dog is free from lice' or 'This field is free from weeds'. It could not be used in its old sense of ' politically free' or 'intellectually free' since political and intellectual freedom no longer existed even as concepts, and were therefore of necessity nameless. Quite apart from the suppression of definitely heretical words, reduction of vocabulary was regarded as an end in itself, and no word that could be dispensed with was allowed to survive. Newspeak was designed not to extend but to diminish the range of thought, and this purpose was indirectly assisted by cutting the choice of words down to a minimum.

Newspeak was founded on the English language as we now know it, though many Newspeak sentences, even when not containing newly-created words, would be barely intelligible to an English-speaker of our own day. Newspeak words were divided into three distinct classes, known as the A vocabulary, the B vocabulary (also called compound words), and the C vocabulary. It will be simpler to discuss each class separately, but the grammatical peculiarities of the language can be dealt with in the section devoted to the A vocabulary, since the same rules held good for all three categories.

The A vocabulary. The A vocabulary consisted of the words needed for the business of everyday life -- for such things as eating, drinking, working, putting on one's clothes, going up and down stairs, riding in vehicles, gardening, cooking, and the like. It was composed almost entirely of words that we already possess words like hit, run, dog, tree, sugar, house, field -- but in comparison with the present-day English vocabulary their number was extremely small, while their meanings were far more rigidly defined. All ambiguities and shades of meaning had been purged out of them. So far as it could be achieved, a Newspeak word of this class was simply a staccato sound expressing one clearly understood concept. It would have been quite impossible to use the A vocabulary for literary purposes or for political or philosophical discussion. It was intended only to express simple, purposive thoughts, usually involving concrete objects or physical actions.

The grammar of Newspeak had two outstanding peculiarities. The first of these was an almost complete interchangeability between different parts of speech. Any word in the language (in principle this applied even to very abstract words such as if or when) could be used either as verb, noun, adjective, or adverb. Between the verb and the noun form, when they were of the same root, there was never any variation, this rule of itself involving the destruction of many archaic forms. The word thought, for example, did not exist in Newspeak. Its place was taken by think, which did duty for both noun and verb. No etymological principle was followed here: in some cases it was the original noun that was chosen for retention, in other cases the verb. Even where a noun and verb of kindred meaning were not etymologically connected, one or other of them was frequently suppressed. There was, for example, no such word as cut, its meaning being sufficiently covered by the noun-verb knife. Adjectives were formed by adding the suffix-ful to the noun-verb, and adverbs by adding -wise. Thus for example, speedful meant 'rapid' and speedwise meant 'quickly'. Certain of our present-day adjectives, such as good, strong, big, black, soft, were retained, but their total number was very small. There was little need for them, since almost any adjectival meaning could be arrived at by adding-ful to a noun-verb. None of the now-existing adverbs was retained, except for a very few already ending in-wise: the -wise termination was invariable. The word well, for example, was replaced by goodwise.

In addition, any word -- this again applied in principle to every word in the language -- could be negatived by adding the affix un- or could be strengthened by the affix plus-, or, for still greater emphasis, doubleplus-. Thus, for example, uncold meant 'warm', while pluscold and doublepluscold meant, respectively, 'very cold' and 'superlatively cold'. It was also possible, as in present-day English, to modify the meaning of almost any word by prepositional affixes such as ante-, post-, up-, down-, etc. By such methods it was found possible to bring about an enormous diminution of vocabulary. Given, for instance, the word good, there was no need for such a word as bad, since the required meaning was equally well -- indeed, better -- expressed by ungood. All that was necessary, in any case where two words formed a natural pair of opposites, was to decide which of them to suppress. Dark, for example, could be replaced by unlight, or light by undark, according to preference.

The second distinguishing mark of Newspeak grammar was its regularity. Subject to a few exceptions which are mentioned below all inflexions followed the same rules. Thus, in all verbs the preterite and the past participle were the same and ended in-ed. The preterite of steal was stealed, the preterite of think was thinked, and so on throughout the language, all such forms as swam, gave, brought, spoke, taken, etc., being abolished. All plurals were made by adding-s or-es as the case might be. The plurals of man, ox, life, were mans, oxes, lifes. Comparison of adjectives was invariably made by adding-er,-est (good, gooder, goodest), irregular forms and the more, most formation being suppressed.

The only classes of words that were still allowed to inflect irregularly were the pronouns, the relatives, the demonstrative adjectives, and the auxiliary verbs. All of these followed their ancient usage, except that whom had been scrapped as unnecessary, and the shall, should tenses had been dropped, all their uses being covered by will and would. There were also certain irregularities in word-formation arising out of the need for rapid and easy speech. A word which was difficult to utter, or was liable to be incorrectly heard, was held to be ipso facto a bad word: occasionally therefore, for the sake of euphony, extra letters were inserted into a word or an archaic formation was retained. But this need made itself felt chiefly in connexion with the B vocabulary. Why so great an importance was attached to ease of pronunciation will be made clear later in this essay.

The B vocabulary. The B vocabulary consisted of words which had been deliberately constructed for political purposes: words, that is to say, which not only had in every case a political implication, but were intended to impose a desirable mental attitude upon the person using them. Without a full understanding of the principles of Ingsoc it was difficult to use these words correctly. In some cases they couId be translated into Oldspeak, or even into words taken from the A vocabulary, but this usually demanded a long paraphrase and always involved the loss of certain overtones. The B words were a sort of verbal shorthand, often packing whole ranges of ideas into a few syllables, and at the same time more accurate and forcible than ordinary language.

The B words were in all cases compound words.

They consisted of two or more words, or portions of words, welded together in an easily pronounceable form. The resulting amalgam was always a noun-verb, and inflected according to the ordinary rules. To take a single example: the word goodthink, meaning, very roughly, 'orthodoxy', or, if one chose to regard it as a verb, 'to think in an orthodox manner'. This inflected as follows: noun-verb, goodthink; past tense and past participle, goodthinked; present participle, good- thinking; adjective, goodthinkful; adverb, goodthinkwise; verbal noun, goodthinker.

The B words were not constructed on any etymological plan. The words of which they were made up could be any parts of speech, and could be placed in any order and mutilated in any way which made them easy to pronounce while indicating their derivation. In the word crimethink (thoughtcrime), for instance, the think came second, whereas in thinkpol Thought Police) it came first, and in the latter word police had lost its second syllable. Because of the great difficuIty in securing euphony, irregular formations were commoner in the B vocabulary than in the A vocabulary. For example, the adjective forms of Minitrue, Minipax, and Miniluv were, respectively, Minitruthful, Minipeaceful, and Minilovely, simply because- trueful,-paxful, and-loveful were slightly awkward to pronounce. In principle, however, all B words could inflect, and all inflected in exactly the same way.

Some of the B words had highly subtilized meanings, barely intelligible to anyone who had not mastered the language as a whole. Consider, for example, such a typical sentence from a Times leading article as Oldthinkers unbellyfeel Ingsoc. The shortest rendering that one could make of this in Oldspeak would be: 'Those whose ideas were formed before the Revolution cannot have a full emotional understanding of the principles of English Socialism.' But this is not an adequate translation. To begin with, in order to

Compound words such as speakwrite, were of course to be found in the A vocabulary, but these were merely convenient abbreviations and had no special ideologcal colour.

grasp the full meaning of the Newspeak sentence quoted above, one would have to have a clear idea of what is meant by Ingsoc. And in addition, only a person thoroughly grounded in Ingsoc could appreciate the full force of the word bellyfeel, which implied a blind, enthusiastic acceptance difficult to imagine today; or of the word oldthink, which was inextricably mixed up with the idea of wickedness and decadence. But the special function of certain Newspeak words, of which oldthink was one, was not so much to express meanings as to destroy them. These words, necessarily few in number, had had their meanings extended until they contained within themselves whole batteries of words which, as they were sufficiently covered by a single comprehensive term, could now be scrapped and forgotten. The greatest difficulty facing the compilers of the Newspeak Dictionary was not to invent new words, but, having invented them, to make sure what they meant: to make sure, that is to say, what ranges of words they cancelled by their existence.

As we have already seen in the case of the word free, words which had once borne a heretical meaning were sometimes retained for the sake of convenience, but only with the undesirable meanings purged out of them. Countless other words such as honour, justice, morality, internationalism, democracy, science, and religion had simply ceased to exist. A few blanket words covered them, and, in covering them, abolished them. All words grouping themselves round the concepts of liberty and equality, for instance, were contained in the single word crimethink, while all words grouping themselves round the concepts of objectivity and rationalism were contained in the single word oldthink. Greater precision would have been dangerous. What was required in a Party member was an outlook similar to that of the ancient Hebrew who knew, without knowing much else, that all nations other than his own worshipped 'false gods'. He did not need to know that these gods were called Baal, Osiris, Moloch, Ashtaroth, and the like: probably the less he knew about them the better for his orthodoxy. He knew Jehovah and the commandments of Jehovah: he knew, therefore, that all gods with other names or other attributes were false gods. In somewhat the same way, the party member knew what constituted right conduct, and in exceedingly vague, generalized terms he knew what kinds of departure from it were possible. His sexual life, for example, was entirely regulated by the two Newspeak words sexcrime (sexual immorality) and goodsex (chastity). Sexcrime covered all sexual misdeeds whatever. It covered fornication, adultery, homosexuality, and other perversions, and, in addition, normal intercourse practised for its own sake. There was no need to enumerate them separately, since they were all equally culpable, and, in principle, all punishable by death. In the C vocabulary, which consisted of scientific and technical words, it might be necessary to give specialized names to certain sexual aberrations, but the ordinary citizen had no need of them. He knew what was meant by goodsex -- that is to say, normal intercourse between man and wife, for the sole purpose of begetting children, and without physical pleasure on the part of the woman: all else was sexcrime. In Newspeak it was seldom possible to follow a heretical thought further than the perception that it was heretical: beyond that point the necessary words were nonexistent.

No word in the B vocabulary was ideologically neutral. A great many were euphemisms. Such words, for instance, as joycamp (forced-labour camp) or Minipax Ministry of Peace, i. e. Ministry of War) meant almost the exact opposite of what they appeared to mean. Some words, on the other hand, displayed a frank and contemptuous understanding of the real nature of Oceanic society. An example was prolefeed, meaning the rubbishy entertainment and spurious news which the Party handed out to the masses. Other words, again, were ambivalent, having the connotation 'good' when applied to the Party and 'bad' when applied to its enemies. But in addition there were great numbers of words which at first sight appeared to be mere abbreviations and which derived their ideological colour not from their meaning, but from their structure.

So far as it could be contrived, everything that had or might have political significance of any kind was fitted into the B vocabulary. The name of every organization, or body of people, or doctrine, or country, or institution, or public building, was invariably cut down into the familiar shape; that is, a single easily pronounced word with the smallest number of syllables that would preserve the original derivation. In the Ministry of Truth, for example, the Records Department, in which Winston Smith worked, was called Recdep, the Fiction Department was called Ficdep, the Teleprogrammes Department was called Teledep, and so on. This was not done solely with the object of saving time. Even in the early decades of the twentieth century, telescoped words and phrases had been one of the characteristic features of political language; and it had been noticed that the tendency to use abbreviations of this kind was most marked in totalitarian countries and totalitarian organizations. Examples were such words as Nazi, Gestapo, Comin- tern, Inprecorr, Agitprop. In the beginning the practice had been adopted as it were instinctively, but in Newspeak it was used with a conscious purpose. It was perceived that in thus abbreviating a name one narrowed and subtly altered its meaning, by cutting out most of the associations that would otherwise cling to it. The words Communist International, for instance, call up a composite picture of universal human brotherhood, red flags, barricades, Karl Marx, and the Paris Commune. The word Comintern, on the other hand, suggests merely a tightly-knit organization and a well-defined body of doctrine. It refers to something almost as easily recognized, and as limited in purpose, as a chair or a table. Comintern is a word that can be uttered almost without taking thought, whereas Communist International is a phrase over which one is obliged to linger at least momentarily. In the same way, the associations called up by a word like Minitrue are fewer and more controllable than those called up by Ministry of Truth. This accounted not only for the habit of abbreviating whenever possible, but also for the almost exaggerated care that was taken to make every word easily pronounceable.

In Newspeak, euphony outweighed every consideration other than exactitude of meaning. Regularity of grammar was always sacrificed to it when it seemed necessary. And rightly so, since what was required, above all for political purposes, was short clipped words of unmistakable meaning which could be uttered rapidly and which roused the minimum of echoes in the speaker's mind. The words of the B vocabulary even gained in force from the fact that nearly all of them were very much alike. Almost invariably these words -- goodthink, Minipax, prolefeed, sexcrime, joycamp, Ingsoc, bellyfeel, thinkpol, and countless others -- were words of two or three syllables, with the stress distributed equally between the first syllable and the last. The use of them encouraged a gabbling style of speech, at once staccato and monotonous. And this was exactly what was aimed at. The intention was to make speech, and especially speech on any subject not ideologically neutral, as nearly as possible independent of consciousness. For the purposes of everyday life it was no doubt necessary, or sometimes necessary, to reflect before speaking, but a Party member called upon to make a political or ethical judgement should be able to spray forth the correct opinions as automatically as a machine gun spraying forth bullets. His training fitted him to do this, the language gave him an almost foolproof instrument, and the texture of the words, with their harsh sound and a certain wilful ugliness which was in accord with the spirit of Ingsoc, assisted the process still further.

So did the fact of having very few words to choose from. Relative to our own, the Newspeak vocabulary was tiny, and new ways of reducing it were constantly being devised. Newspeak, indeed, differed from most all other languages in that its vocabulary grew smaller instead of larger every year. Each reduction was a gain, since the smaller the area of choice, the smaller the temptation to take thought. Ultimately it was hoped to make articulate speech issue from the larynx without involving the higher brain centres at all. This aim was frankly admitted in the Newspeak word duckspeak, meaning ' to quack like a duck'. Like various other words in the B vocabulary, duckspeak was ambivalent in meaning. Provided that the opinions which were quacked out were orthodox ones, it implied nothing but praise, and when The Times referred to one of the orators of the Party as a doubleplusgood duckspeaker it was paying a warm and valued compliment.

The C vocabulary. The C vocabulary was supplementary to the others and consisted entirely of scientific and technical terms. These resembled the scientific terms in use today, and were constructed from the same roots, but the usual care was taken to define them rigidly and strip them of undesirable meanings. They followed the same grammatical rules as the words in the other two vocabularies. Very few of the C words had any currency either in everyday speech or in political speech. Any scientific worker or technician could find all the words he needed in the list devoted to his own speciality, but he seldom had more than a smattering of the words occurring in the other lists. Only a very few words were common to all lists, and there was no vocabulary expressing the function of Science as a habit of mind, or a method of thought, irrespective of its particular branches. There was, indeed, no word for 'Science', any meaning that it could possibly bear being already sufficiently covered by the word Ingsoc.

From the foregoing account it will be seen that in Newspeak the expression of unorthodox opinions, above a very low level, was well-nigh impossible. It was of course possible to utter heresies of a very crude kind, a species of blasphemy. It would have been possible, for example, to say Big Brother is ungood. But this statement, which to an orthodox ear merely conveyed a self-evident absurdity, could not have been sustained by reasoned argument, because the necessary words were not available. Ideas inimical to Ingsoc could only be entertained in a vague wordless form, and could only be named in very broad terms which lumped together and condemned whole groups of heresies without defining them in doing so. One could, in fact, only use Newspeak for unorthodox purposes by illegitimately translating some of the words back into Oldspeak. For example, All mans are equal was a possible Newspeak sentence, but only in the same sense in which All men are redhaired is a possible Oldspeak sentence. It did not contain a grammatical error, but it expressed a palpable untruth-i.e. that all men are of equal size, weight, or strength. The concept of political equality no longer existed, and this secondary meaning had accordingly been purged out of the word equal. In 1984, when Oldspeak was still the normal means of communication, the danger theoretically existed that in using Newspeak words one might remember their original meanings. In practice it was not difficult for any person well grounded in doublethink to avoid doing this, but within a couple of generations even the possibility of such a lapse would have vaished. A person growing up with Newspeak as his sole language would no more know that equal had once had the secondary meaning of 'politically equal', or that free had once meant 'intellectually free', than for instance, a person who had never heard of chess would be aware of the secondary meanings attaching to queen and rook. There would be many crimes and errors which it would be beyond his power to commit, simply because they were nameless and therefore unimaginable. And it was to be foreseen that with the passage of time the distinguishing characteristics of Newspeak would become more and more pronounced -- its words growing fewer and fewer, their meanings more and more rigid, and the chance of putting them to improper uses always diminishing.

When Oldspeak had been once and for all superseded, the last link with the past would have been severed. History had already been rewritten, but fragments of the literature of the past survived here and there, imperfectly censored, and so long as one retained one's knowledge of Oldspeak it was possible to read them. In the future such fragments, even if they chanced to survive, would be unintelligible and untranslatable. It was impossible to translate any passage of Oldspeak into Newspeak unless it either referred to some technical process or some very simple everyday action, or was already orthodox (goodthinkful would be the NewsPeak expression) in tendency. In practice this meant that no book written before approximately 1960 could be translated as a whole. Pre-revolutionary literature could only be subjected to ideological translation -- that is, alteration in sense as well as language. Take for example the well-known passage from the Declaration of Independence:

We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their creator with certain inalienable rights, that among these are life, liberty, and the pursuit of happiness. That to secure these rights, Governments are instituted among men, deriving their powers from the consent of the governed. That whenever any form of Government becomes destructive of those ends, it is the right of the People to alter or abolish it, and to institute new Government...

It would have been quite impossible to render this into Newspeak while keeping to the sense of the original. The nearest one could come to doing so would be to swallow the whole passage up in the single word crimethink. A full translation could only be an ideological translation, whereby Jefferson's words would be changed into a panegyric on absolute government.

A good deal of the literature of the past was, indeed, already being transformed in this way. Considerations of prestige made it desirable to preserve the memory of certain historical figures, while at the same time bringing their achievements into line with the philosophy of Ingsoc. Various writers, such as Shakespeare, Milton, Swift, Byron, Dickens, and some others were therefore in process of translation: when the task had been completed, their original writings, with all else that survived of the literature of the past, would be destroyed. These translations were a slow and difficult business, and it was not expected that they would be finished before the first or second decade of the twenty-first century. There were also large quantities of merely utilitarian literature -- indispensable technical manuals, and the like -- that had to be treated in the same way. It was chiefly in order to allow time for the preliminary work of translation that the final adoption of Newspeak had been fixed for so late a date as 2050.

 

1. Quels sont les principes du Newspeak ?

2. Quels sont les enjeux politiques de l’institution de cette nouvelle langue ?


Concours du Second Degré – Rapport de jury