LE RELIEF LUNAIRE



Galilée, Le Messager des étoiles, Seuil, p. 119-127


C’est de la face de la Lune qui est tournée vers notre regard que nous parlerons en premier. Pour faciliter la compréhension, j’y distinguerai deux parties, l’une plus claire et l’autre plus obscure. La plus claire semble entourer et infiltrer tout l’hémisphère, tandis que la plus obscure, comme quelque nuage, teinte la face même et l’imprègne de taches. Ces taches, un peu obscures et assez vastes, sont visibles à tout le monde, et toute époque les a aperçues ; c’est pourquoi nous les appellerons les grandes ou anciennes taches, à la différence d’autres, de moindre grandeur, mais tellement nombreuses qu’elles parsèment toute la surface lunaire, et surtout la partie plus brillante. Celles-ci, en vérité, n'ont été observées par personne avant nous. De leur examen maintes fois réitéré, nous avons déduit que nous pouvons discerner avec certitude que la surface de la Lune n'est pas parfaitement polie, uniforme et très exactement sphérique, comme une armée de philosophes l'ont cru, d'elle et des autres corps célestes, mais au contraire inégale, accidentée, constituée de cavités et de protubérances, pas autrement que la face de la Terre elle-même, qui est marquée, de part et d'autre, par les crêtes des montagnes et les profondeurs des vallées.

Le quatrième ou le cinquième jour après la conjonction [1], lorsque la Lune s'offre à nous avec des cornes éclatantes, la limite qui sépare sa partie obscure de sa partie lumineuse ne s'étend déjà plus uniformément selon une ligne ovale comme il arriverait dans un solide parfaitement sphérique mais elle correspond à une ligne inégale, accidentée et tout à fait sinueuse, comme la figure ci-contre le représente.

En effet, plusieurs excroissances brillantes, pour ainsi dire, s'étendent dans la partie obscure, au-delà de la frontière entre la lumière et les ténèbres, et, à l'opposé, des particules ténébreuses s'avancent parmi la lumière. Bien plus, une grande abondance de petites taches noirâtres, entièrement séparées de la partie obscure, parsèment presque toute l'étendue déjà inondée de tous côtés par la lumière du Soleil, sauf, du moins, cette partie qui comporte les grandes et anciennes taches. Nous avons remarqué, d'autre part, que lesdites petites taches ont toutes et toujours seulement ceci en commun qu'elles ont leur partie noirâtre tournée vers le Soleil, mais sont couronnées, du côté opposé au Soleil, d'extrémités plus claires, comme des crêtes d'une éclatante blancheur. Or, nous avons une vue entièrement semblable sur la Terre, au moment du lever du Soleil, lorsque que nous portons notre regard sur les vallées, qui ne sont pas encore baignées de lumière, et sur les montagnes qui les entourent du côté opposé au Soleil et qui, dans un instant, resplendiront d'un fulgurant éclat; et, tout comme les ombres des cavités terrestres diminuent à mesure que le Soleil monte, de même ces taches lunaires perdent aussi de leurs ténèbres à mesure que la partie lumineuse s'accroît.

 



[1]. Conjonction : se produit lorsque la Lune se trouve sur une même droite entre le Soleil et la Terre et correspond donc à la nouvelle Lune.










En réalité, non seulement les frontières entre les ténèbres et la lumière sont, sur la Lune, visiblement inégales et sinueuses, mais — ce qui suscite un plus grand émerveillement — un très grand nombre de points brillants apparaissent au sein de la partie ténébreuse de la Lune, entièrement séparés et détachés de l'étendue illuminée et éloignés d'elle par un intervalle qui n'est pas peu considérable. Ces points augmentent peu à peu, après quelque temps, en grandeur et en luminosité; après deux ou trois heures, ils se joignent au reste de la partie brillante, qui s’est agrandie désormais. Entre-temps, toutefois, de plus en plus de points, qui pullulent, pour ainsi dire de-ci de-là, dans la partie ténébreuse s'allument, augmentent et finalement s'unissent à la surface lumineuse, qui  est encore plus étendue maintenant. La figure de la page précédente nous en montre un exemple. Or, n'est-il pas vrai que sur la Terre, avant le lever du Soleil, quand l’ombre occupe encore la plaine, les sommets des monts les plus élevés sont illuminés par les rayons solaires? qu'après un court laps de temps la lumière se répand, tandis que les parties médianes, plus larges, de ces mêmes monts s'illuminent? Enfin, lorsque le Soleil est déjà levé, les illuminations des plaines et des collines ne se rejoignent-elles pas ? Mais, sur la Lune, ce type de différence entre les élévations et les cavités semble dépasser de très loin l'inégalité du relief terrestre, comme nous le montrerons plus loin.

 En attendant, je ne passerai pas sous silence un fait digne d'attention, que j'ai observé quand la Lune se hâte vers la première quadrature[1][1] et dont le même dessin page précédente offre également l'image. Un énorme golfe ténébreux, en effet, situé vers la corne inférieure, s'insinue dans la partie lumineuse. Ce golfe ombreux, je l'avais assez longtemps observé et je l'avais vu tout entier plongé dans l'obscurité. Finalement, après deux heures environ, un peu en dessous du milieu de la cavité, une sorte de sommet lumineux commença à surgir. Croissant petit à petit, il arborait une figure triangulaire et était encore tout à fait détaché et séparé de la zone lumineuse. Bientôt, autour de lui, trois autres pointes très fines commencèrent à briller, jusqu’à ce que, la Lune tendant déjà vers l'Occident, cette figure triangulaire s'étende et s'amplifie pour finalement se rattacher au reste de la partie lumineuse et, pareille à un énorme promontoire, toujours entourée des trois sommets brillants déjà mentionnés, elle fasse irruption dans le golfe ténébreux. Aux extrémités des cornes aussi — la corne supérieure comme la corne inférieure —, certains points resplendissants et entièrement isolés du reste de la lumière émergeaient, comme il est montré sur la même figure. II y avait aussi une grande abondance de taches obscures sur chaque corne, mais principalement sur celle d'en bas : parmi ces taches, celles qui sont les plus proches de la frontière entre lumière et ténèbres apparaissent plus grandes et plus obscures ; mais les plus éloignées apparaissent moins obscures et plus pâles. Toujours pourtant, comme nous l'avons également mentionné plus haut, la partie noirâtre de la tache est orientée vers le lieu de l'irradiation solaire, mais une frange plus resplendissante borde la tache noirâtre, dans la partie opposée au Soleil et tournée vers la zone ténébreuse de la Lune.

Cette surface de la Lune, là où elle est diversifiée par les taches, tout comme la queue d'un paon l'est par des veux céruléens, ressemble à ces petits vases de verre qui, plongés encore brûlants dans l'eau froide, prennent une surface craquelée et ondulée, d'où ils tirent leur appellation populaire de «coupes de glace». Les grandes taches de cette même Lune, elles, ne sont visiblement pas du tout morcelées de la même façon, ni constituées de creux et d'éminences, mais plus égales et uniformes ; elles ne fourmillent que çà et là de quelques aréoles plus claires. Ainsi, au cas où quelqu'un voudrait ressusciter la vieille opinion pythagoricienne selon laquelle la Lune serait, de toute évidence, comme une seconde Terre, sa partie plus brillante serait plus apte à représenter la surface terreuse, mais sa partie plus obscure, la surface aqueuse. Quant à moi, je n'ai jamais douté que du globe terrestre aperçu de loin et baigné des rayons solaires, la surface terreuse s'offre plus claire au regard, et la partie aqueuse plus obscure. En outre, les grandes taches sur la Lune sont visiblement plus basses que les zones plus claires ; dans celles-là en effet, aussi bien dans la phase croissante que dans la phase décroissante, on voit toujours se dresser aux confins de la lumière et des ténèbres, çà et là, autour des grandes taches mêmes, des proéminences voisines de la partie plus claire, comme nous avons pris soin de le montrer dans les figures ; et les limites desdites taches ne sont pas seulement plus basses, mais aussi plus uniformes et non morcelées par des rides ou des aspérités. La partie plus claire, par contre, s'élève tout près des taches — à tel point qu'avant la pre­mière quadrature comme aux environs de la deuxième, autour d'une certaine tache occupant la région supérieure, c'est-à-dire boréale, de la Lune, se dressent haut, tant au-dessus qu'en dessous d'elle, quelques éminences énormes, comme les dessins ci-contre le montrent.

Avant la deuxième quadrature, on aperçoit cette même tache cernée de certains contours plus noirs qui, comme les très hautes crêtes des montagnes, apparaissent plus obs­curs du côté opposé au Soleil, mais se montrent plus bril­lants là où ils font face au Soleil. Il se produit l'inverse dans les cavités, dont la partie opposée au Soleil apparaît resplendissante, mais obscure et sombre, celle qui est située du côté du Soleil. Lorsque, ensuite, la superficie lumineuse a diminué, et dès que ladite tache est presque entièrement recouverte de ténèbres, les dos plus clairs des montagnes émergent de manière impressionnante de l'obscurité. Les figures page suivante illustrent cette double apparence.

Il est un fait aussi que je ne laisserai pas dans l'oubli et que j'ai noté non sans quelque émerveillement : presque au milieu de la Lune, une place est occupée par une cavité plus grande que toutes les autres et d'une forme parfaite­ment ronde. Je l'ai aperçue à peu près vers les deux quadratures et je l'ai représentée aussi fidèlement que pos­sible dans la seconde des figures de la page suivante. Elle offre, quant à l'obscurcissement et l'illumination, le même aspect que le ferait sur la Terre une région semblable à la Bohême, si elle était fermée de tous côtés par de très hautes montagnes, disposées sur la circonférence d'un cercle parfait. Sur la Lune, en effet, la cavité est fortifiée de crêtes si éle­vées que le bord extrême de la partie ténébreuse de la Lune apparaît baigné de la lumière du Soleil, avant que la frontière entre lumière et ombre ne parvienne jusqu'au milieu du diamètre de la figure elle-même. A la manière des autres taches, sa partie obscure fait face au Soleil, tandis que la partie lumineuse est tournée vers le côté ténébreux de la Lune.

 




[1]. Quadrature : correspond à une distance angulaire de 90° entre la Lune et le Soleil, par rapport à la Terre ; la « première quadrature » équivaut au « premier quartier », la deuxième quadrature au « dernier quartier ».














Une histoire du regard

Crivelli, Madone, vers 1470, tableau entier et détails :