BRECHT
La vie de Galilée


                                                    

 

p. 40 : Sagredo, un ami de Galilée, le met en garde contre le danger de quitter la République de Venise pour partir à Florence.

Sagredo: Galilée, je te vois engagé sur un chemin terrible. C'est la nuit du malheur, celle où l'homme voit la vérité. Et l'heure de l'aveuglement, celle où il croit en la raison humaine. De qui dit‑on qu'il va les yeux ouverts ? De qui va à sa perte. Comment les puissants pourraient‑ils laisser courir en liberté quelqu'un qui sait la vérité, ne serait‑ce qu'une vérité touchant les astres les plus éloignés ! Penses‑tu que le pape entendra ta vérité quand tu dis qu'il se trompe, sans pour autant entendre qu'il se trompe ? Crois‑tu qu'il inscrira tout simplement dans son journal : 10 janvier 1610, ciel aboli ? Comment peux‑tu vouloir quitter cette République, la vérité dans la poche, pour te jeter dans les pièges des princes et des moines, ta lunette à la main ? Toi si méfiant dans ta science, tu es crédule comme un enfant pour tout ce qui te semble faciliter sa pratique.

 

p. 110-111 : L’Inquisiteur explique au Pape les dangers que présente pour l’Église la physique de Galilée.

L'inquisiteur : Qu'il s'agit des tables de l'arithmétique et non de l'esprit de révolte et de doute, c'est ce que disent ces gens. Cependant il ne s'agit pas des tables de l'arithmétique. Mais d'une épouvantable inquiétude qui est venue au monde. L'inquiétude de leur propre cerveau qu'ils transmettent à la terre immobile. Ils s'écrient: les chiffres nous y forcent ! Mais d'où viennent‑ils ces chiffres ? Tout le monde sait qu'ils viennent du doute. Ces gens doutent de tout. Devons‑nous fonder la société humaine sur le doute et non plus sur la foi ? (...) Et maintenant que la peste, la guerre et la Réforme réduisent la chrétienté à des îlots épars, le bruit court en Europe que vous êtes en alliance secrète avec la Suède luthérienne pour affaiblir l'Empereur catholique. Et voilà que ces vermisseaux de mathématiciens braquent leurs lunettes vers le ciel et informent le monde que Votre Sainteté, même là, dans le seul domaine qu'on ne vous disputait pas encore, est bien ignorante. On pourrait se demander : quel intérêt soudain pour une science aussi lointaine que l'astronomie ! N'est‑il pas indifférent de savoir comment tournent ces boules ? Toute l'Italie, jusqu'au dernier des palefreniers, par le méchant exemple de ce Florentin, discute des phases de Vénus, et tous de songer du même coup à toutes ces choses qu'on déclare inébranlables dans les écoles et en d'autres endroits, et qui sont tellement contraignantes. Qu'adviendrait‑il si tous ceux‑là, faibles dans leur chair et prompts à tous les excès, ne croyaient plus qu'en leur propre raison que cet insensé déclare être la seule instance ! (...) Depuis qu’ils traversent la mer — je n’ai rien contre — ils placent leur confiance non plus en Dieu mais en une boule de cuivre qu’ils appellent le compas. Ils veulent faire des miracles avec les machines. Lesquels ? De Dieu, en tout cas, ils n'ont plus besoin, alors de quels miracles s'agit‑il ? (...) Ce mauvais sujet sait ce qu'il fait quand il rédige ses travaux astronomiques non pas en latin, mais dans l'idiome des poissonnières et des marchands de laine.