Naissance dĠun espace : mythes et gŽomŽtrie au Quattrocento

 

 

 

Bien que des divergences fondamentales existent sur ce qui constitue le fond dĠinspiration de la Renaissance, on est unanimement dĠaccord pour considŽrer quĠune nouvelle forme de civilisation est nŽe en Italie — et en particulier ˆ Florence — dans les premires annŽes du Quattrocento.

Il est admis que la Renaissance se dŽveloppe ˆ partir dĠun germe dĠinvention pure qui conduit le monde vers des modalitŽs de vie en Ç progrs È sur les civilisations antŽrieures. Il est admis que, dans le domaine des arts plastiques, la dŽcouverte de la perspective linŽaire a fourni une mŽthode de reprŽsentation du monde si conforme aux vraisemblances, si Žtroitement adaptŽe ˆ la structure intellectuelle permanente de lĠesprit humain, que les rŽcentes tentatives faites pour sĠen affranchir nĠont abouti quĠˆ engendrer des monstres et ˆ ruiner le gožt.

Une spŽculation critique sur lĠidŽe que lĠon sĠest faite de la Renaissance aboutirait, sans doute, ˆ ruiner ces vues traditionnelles. On nĠa vu en rŽalitŽ jusquĠici que des tentatives pour modifier lĠapprŽciation des forces quasi mystiques qui auraient inspirŽ, ˆ cette Žpoque unique de lĠhistoire, lĠhumanitŽ : suivant certains, ce nĠest pas lĠAntiquitŽ, cĠest lĠinspiration franciscaine qui aurait fourni lĠŽlan ; suivant dĠautres, cĠest le dialogue nouveau de lĠhomme avec sa conscience. La notion dĠinstant dŽcisif a pu ainsi cŽder quelque peu le pas ˆ celle dĠampleur du mouvement des idŽes ou des sentiments, on a ŽtŽ amenŽ ˆ faire remonter jusquĠau XIIIe sicle, ou au contraire, descendre jusquĠˆ Luther lĠŽpoque des spŽculations dŽcisives, mais toujours, le miracle demeure.

LĠidŽe que les gŽnŽrations se sont faite jusquĠici de la Renaissance nĠa pas cessŽ de varier en fonction de lĠidŽal, chaque fois diffŽrent, quĠelles ont ŽlaborŽ pour elles-mmes. La Renaissance nĠest pas un fait naturel susceptible dĠtre rŽpŽtŽ ˆ volontŽ comme une expŽrience physico-chimique ; elle est autant un phŽnomne dĠinterprŽtation quĠun phŽnomne rŽel. Chacun est dans le vrai qui dŽcouvre ou insiste sur un de ses aspects ou une de ses consŽquences. Les Florentins du XVIe sicle avec Vasari lĠont conue comme une pure dŽcouverte. Vivant dans le mme monde spirituel, ils ont ŽtŽ surtout frappŽs par lĠapparition de formules qui leur semblaient propres ˆ exprimer, comme en vertu dĠun dŽcret de la providence, lĠordre Žternel des choses ; et ils ont cŽdŽ au patriotisme local. Plus tard les uns, avec Michelet, ont voulu voir dans la Renaissance le premier pas vers lĠŽmancipation de la conscience dŽmocratique dont ils Žtaient eux-mmes les hŽros, tandis que les autres y dŽcouvraient, au contraire, lĠŽpanouissement dĠune nouvelle sensibilitŽ religieuse conforme aux modes de celui quĠon sĠest plu parfois ˆ appeler le second fondateur du christianisme : saint Franois. Puis, les disciples du troisime fondateur de cette secte, les ignaciens, sont venus rapidement lancer, au dŽbut de notre sicle, la doctrine non moins sŽduisante de lĠhumanisme chrŽtien, ˆ ce point quĠon peut trouver actuellement des livres dĠŽrudition qui se satisfont de dŽcouvrir que la Renaissance Ç dans sa fleur È est le produit mystique dĠun accord entre les deux Romes.

Je laisse ˆ dĠautres, mieux qualifiŽs, de faire un jour, sur le plan idŽologique, lĠhistoire de cette idŽe de Renaissance. Mais il me semble que la critique peut prendre immŽdiatement une autre voie, pour ainsi dire technique, en sĠattaquant ˆ lĠopinion, si fortement ancrŽe dans lĠesprit de beaucoup de personnes cultivŽes — et cependant si fausse — suivant laquelle les hommes du dŽbut du Quattrocento auraient rŽellement dŽcouvert une manire — conforme ˆ la vraisemblance humaine en gŽnŽral — de reprŽsenter le monde sur une surface ˆ deux dimensions.

Mon ambition est de montrer comment cĠest une erreur de croire au caractre Žternellement privilŽgiŽ du systme de reprŽsentation plastique de la Renaissance. Ce caractre nĠa ŽtŽ privilŽgiŽ — et je ne le nie certes point — que par rapport ˆ une certaine forme de civilisation, ˆ une certaine science et ˆ un certain idŽal social du passŽ. La reprŽsentation plastique de la Renaissance a cessŽ, en revanche, de rŽpondre aux besoin de la sociŽtŽ contemporaine lorsque celle-ci a fait, vers la fin du XIXe sicle, un pas dŽcisif vers de nouvelles aspirations ˆ la fois Žconomiques, sociales et techniques. Depuis quatre-vingts ans la mesure du monde a changŽ non dans lĠabstrait mais pour chaque homme en particulier et dans chaque instant de son activitŽ. On comprendra mieux pourquoi et comment notre Žpoque est en conflit avec la reprŽsentation plastique du monde telle que lĠa Žtablie le Quattrocento si lĠon sĠavise quĠalors comme aujourdĠhui, il sĠagissait, pour une sociŽtŽ en voie de transformation totale — et progressive — dĠimaginer un espace ˆ la mesure de ses actes et de ses rves. LĠespace plastique en soi est un mirage. Ce sont les hommes qui crŽent lĠespace o ils se meuvent et o ils sĠexpriment. Les espaces naissent et meurent comme les sociŽtŽs ; ils vivent, ils ont une histoire. Au XVe sicle, les sociŽtŽs humaines de lĠEurope occidentale se sont mises ˆ organiser, au sens matŽriel et intellectuel du terme, un espace entirement diffŽrent de celui des gŽnŽrations prŽcŽdentes ; compte tenu de leur supŽrioritŽ technique elles lĠont progressivement imposŽ ˆ la plante. Vient le jour o, ayant fait de nouvelles dŽcouvertes, elles se font une idŽe entirement nouvelle de la place tenue par lĠhomme dans lĠunivers aussi bien que des rapports des hommes entre eux. LittŽralement parlant, la sociŽtŽ contemporaine est Ç sortie È de lĠespace crŽŽ par la Renaissance et ˆ lĠintŽrieur duquel les gŽnŽrations se sont, pendant cinq sicles, mues ˆ leur aise. La mesure du monde a changŽ et, nŽcessairement, sa reprŽsentation plastique doit suivre. Avec un monde, un espace plastique achve de mourir sous nos yeux. Je voudrais montrer quelques aspects de la manire dont il est nŽ.

 

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Pendant cette pŽriode le Quattrocento accumule une Žnorme sŽrie dĠimages adhŽrentes aux idŽes et aux mÏurs nouvelles, dĠune manire Žclectique qui va de la reprŽsentation des silhouettes de bourgeois florentins ˆ la nuditŽ de la VŽnus de Botticelli. Il suffit me semble-t-il dĠy songer pour se convaincre que lĠapport positif du Quattrocento ne consiste pas uniquement dans un systme abstrait de figuration euclidienne, mais quĠil se prŽsente surtout comme un jet dĠimages hŽtŽroclites prŽcipitŽes, un peu confusŽment, dans lĠespace matŽriel des panneaux et des fresques o se dessine la nouvelle image du monde. Le nouvel espace sĠouvre ˆ une sorte de dŽbordement dĠimagination. LĠidŽe qui domine est celle du personnage par quoi lĠŽpoque sera amenŽe ˆ se rapprocher de toutes les faons du thŽ‰tre. La Ç scne du monde È deviendra une rŽalitŽ ; elle se substituera ˆ la conception familire du Moyen Age pour qui les actions humaines ne faisaient que manifester dans un espace homogne les impulsions de la nature divine. Par quoi la distance psychique qui sŽpare lĠhomme de son personnage se trouvera changŽe et vivifiera, avec le temps, la nouvelle matire de lĠimagerie.

Il suit de lˆ que la crŽation imaginaire du Quattrocento se dŽtache peu ˆ peu des conceptions mythiques du temps primordial, du temps des rites qui, par leur rŽpŽtition, font durer Žternellement lĠŽvŽnement. Quand un Botticelli crŽe ses mythes du Printemps ou de la Naissance de VŽnus, il se meut encore, lui qui, par ailleurs, est si en avance pour le maniement raisonnŽ de lĠespace euclidien, dans lĠespace des temps primordiaux. Par lĠimage rituelle il nous offre encore une image positive de la vraie rŽalitŽ unique, inchangŽe, vivante, agissante comme au premier jour. Par lui, et par les Ficin ou Pic, il est Žvident quĠun univers mythique vit et se dŽveloppe dans un espace qui nĠignore rien des spŽculations modernes.

Mais, en regard, que dĠautres crŽations essentiellement diffŽrentes dont la puissance figurative est cependant Žgale. Je songe au mythe de Venise qui repose, lui, sur la reprŽsentation, non certes exacte, mais vraisemblable de la citŽ. Ici aussi, il sĠagit dĠaffirmer, en la matŽrialisant, lĠexistence dĠune chose ; dĠune chose neuve, dĠun ŽvŽnement qui nĠest pas pris dans le temps immŽmorial, mais dans le prŽsent. Est-ce parce que Venise sent quĠelle a atteint un apogŽe difficile ˆ maintenir quĠelle exalte sa personnalitŽ collective, comme si, en passant de lĠidŽe ˆ lĠacte, les forces de la vie devaient sĠaffermir, se placer sur le plan de lĠŽternitŽ ? En tout Žtat de cause, voici un exemple du besoin fondamental qui dicte aux artistes la projection sur lĠŽcran plastique dĠŽlŽments descriptifs concrets — et pas uniquement de schmes gŽomŽtriques — pour construire et imposer un nouvel espace. NĠoublions jamais quĠun espace, cĠest ˆ la fois ce quĠun groupe humain voit et ce quĠil reprŽsente.

 

La notion de rŽalisme spatial a donc ŽtŽ dŽplacŽe. On a cru que ce qui Žtait le rŽel dans le nouvel espace plastique de la Renaissance, cĠŽtait le schme abstrait dont il se servait — gauchement et timidement — pour fixer sur la toile une vision courante de lĠunivers. En rŽalitŽ, le nouvel espace plastique est rŽel dans la mesure o les hommes du Quattrocento ont associŽ ˆ une nouvelle vision opŽratoire des fragments de lĠunivers imaginaire o ils ont vŽcu. Un renouvellement de la matire lŽgendaire au moins autant que des techniques figuratives est ˆ la base de la reprŽsentation plastique de lĠespace au Quattrocento. LĠessentiel est de bien comprendre quĠil sĠagit de la conqute dĠun espace fictif et non dĠun espace rŽel, que cet espace a servi de cadre familier ˆ lĠimagination de quinze gŽnŽrations parce quĠil leur offrait autre chose quĠune transposition exacte, voire simplement inŽdite, de lĠespace opŽratoire. Ë la base de la notion dĠespace de la Renaissance, il y a la conception de lĠhomme, acteur efficace sur la scne du monde. Pendant cinq sicles, lĠhomme ayant pris conscience de son autonomie, fier de sa capacitŽ de distinction et se sentant un personnage nŽcessaire au dŽveloppement harmonieux de la vie sur la plante, va se mouvoir avec aisance dans le nouvel espace, y ajoutant ou en retranchant seulement, suivant les Žpoques et les milieux, tel ou tel fragment de son univers philosophique ou littŽraire, tel ou tel aspect pittoresque des reprŽsentations euclidiennes de ce quĠil ne cessera jamais dĠappeler le Ç thŽ‰tre du monde È.

Viendra le jour o il cessera de croire ˆ cette place privilŽgiŽe de lĠhomme sur la terre ; o les nouvelles couches sociales appelŽes ˆ une demi-culture cesseront de conna”tre les anciennes lŽgendes ; o le jeu des valeurs humaines sera changŽ, o les hommes auront simultanŽment de nouveaux moyens pour modifier la nature ou la plier ˆ de nouveaux desseins ; o le rythme de la vie courante, lĠestimation pratique des grandeurs et des distances, de lĠŽternel et du contingent seront bouleversŽs ; o lĠon pourra traduire mŽcaniquement, sans savoir thŽorique ni habiletŽ de main, les apparences fugitives et les dŽtails de la matire au lieu dĠembrasser des ensembles plus ou moins stables. Ce jour-lˆ les hommes se sentiront ˆ lĠŽtroit dans lĠespace o les sociŽtŽs modernes sĠŽtaient dŽplacŽes et o, encouragŽes par la constatation de quelques relations prŽcises, elles avaient cru trouver la loi et lĠimage exacte de lĠunivers. Ë ce moment Žclatera un conflit — non pas ˆ deux mais ˆ trois — entre les artistes — devenus les techniciens dĠune civilisation morte — le public et les novateurs. Le XIXe sicle finissant sortira positivement du cadre euclidien et mythique que lui avait lŽguŽ la Renaissance. Ë un monde nouveau, attachŽ ˆ de nouvelles Žchelles dĠapprŽciations et de valeurs, il faudra un nouvel espace. Mais il est apparent quĠune fois de plus lĠhumanitŽ balbutie lorsquĠelle sĠefforce de briser avec ses habitudes invŽtŽrŽes de vie et de pensŽe. NĠoublions pas, pour juger de notre temps, quĠil fallut plus dĠun sicle aux hommes de la Renaissance avant de passer de la conscience fulgurante, mais imprŽcise, dĠun ordre de groupement nouveau des phŽnomnes aux premires sŽries dĠimages codifiŽes de ce nouvel espace o lĠhomme-personnage Žvoquera, pendant cinq sicles, ˆ lĠŽchelle de ses actions et de ses connaissances, le ballet de ses rves incarnŽs de puissance.

Pierre Francastel, ƒtudes de sociologie de lĠart, p. 133-137 ; 186-189.