Peinture et sociŽtŽ



É il nÕest plus possible de considŽrer la peinture de la Renaissance comme matŽrialisant la vision naturelle de lÕhomme. JÕen fournirai bient™t, jÕespre, dÕautres preuves. JÕajouterai encore, sans vouloir y insister, mais parce que jÕai eu la surprise dÕentendre lÕobjection dans des cercles trs avancŽs, que la dŽcouverte de la photographie au XIXe sicle nÕest pas, bien au contraire, un argument en faveur du rŽalisme absolu de la vision spatiale de la Renaissance. La photographie Ņ la possibilitŽ dÕenregistrer mŽcaniquement une image dans des conditions plus ou moins analogues ˆ celles de la vision Ņ a fait appara”tre non pas le caractre rŽel de la vision traditionnelle, mais son caractre systŽmatique, au contraire. Les photographies sont prises, encore aujourdÕhui, en fonction de la vision artistique classique, dans la mesure du moins o les conditions de fabrication des lentilles et le fait quÕon utilise un objectif unique le permettent. CÕest la vision du Cyclope, non celle de lÕhomme que donne la camŽra. On sait aussi que nous Žliminons systŽmatiquement tous les enregistrements qui ne co•ncident pas avec une vision, non pas rŽelle mais artistique moyenne. Nous renonons, par exemple, ˆ prendre un Ždifice vu de prs parce que lÕenregistrement ne correspond pas aux lois dÕorthomŽtrie traditionnelles. Essayez de placer un objectif grand angle au centre dÕune croisŽe de cathŽdrale gothique et regardez lÕextraordinaire document que vous obtiendrez. Vous verrez bien que ce que lÕon appelle la vision Į normale Č est simplement une vision sŽlectionnŽe et que le monde est infiniment plus riche en apparences quÕon ne lÕa cru. On peut parfaitement admirer le systme fŽroce de sŽlection que constitue la Renaissance et en constater en mme temps le caractre arbitraire, refuser dÕy voir la norme intangible de toute reprŽsentation plastique belle et suggestive. Ë la mŽthode qui consiste ˆ mesurer lÕĪuvre ˆ lÕaune dÕune beautŽ absolue qui nÕexiste pas, il est temps de substituer une enqute sur les procŽdŽs et les fondements historiques et intellectuels dÕun systme indissolublement liŽ ˆ tout lÕensemble des valeurs passŽes. LÕespace de la Renaissance nÕest pas un systme adroit de reprŽsentation de certaines valeurs immuables ou plut™t des seules valeurs immuables de la vision. Il est un systme parfaitement adaptŽ ˆ une certaine somme de connaissances. On ne peut le comprendre quÕen fonction des habitudes sociales, Žconomiques, scientifiques, politiques, en fonction des mĪurs du temps.

Pierre Francastel, Peinture et sociŽtŽ, p. 43-44.