Michel Foucault
Le souci de soi
 
Régime raisonnable et plaisir des aphrodisia


Reste le plaisir dont on sait qu’il a été inscrit par la nature dans le processus des aphrodisia. Peut-on l’éliminer, ou faire en sorte qu’on ne le ressente pas ? Il n’en est pas question, puisqu’il est lié directement aux mouvements du corps et aux mécanismes de rétention-érection. Pourtant Galien estime qu’on peut empêcher que ce plaisir ne devienne un principe d’excès dans l’économie des aphrodisia. Le procédé qu’il propose est clairement stoïcien : il s’agit de considérer que le plaisir n’est rien de plus que l’accompagnement de Pacte et qu’il ne faut jamais le prendre pour une raison de l’accomplir. « Que le plaisir soit quelque chose de bon», c’est, on l’a vu, pour Galien, une doxa que les animaux n’ont pas (ce qui assure à leur comportement une mesure naturelle) ; en revanche, ceux des humains qui ont une pareille opinion s’exposent à rechercher les aphrodisia pour le plaisir qu’ils procurent, de s’y attacher par conséquent et de désirer toujours les renouveler.

Pour un régime raisonnable, la tâche est donc d’élider le plaisir comme fin recherchée: se porter aux aphrodisia indépendamment de l’attraction du plaisir et comme s’il n’existait pas. La seule fin que la raison doit se donner c’est celle qu’indique l’état du corps, en fonction de ses nécessités propres de purgation. « Il est évident que les hommes chastes (tous sophronas) n’usent pas des plaisirs vénériens pour la jouissance qui y est attachée, mais pour guérir une incommodité comme si en réalité il n’y avait aucune jouissance. » Telle est bien la leçon que Galien tire du geste célèbre de Diogène : sans même attendre la prostituée à qui il avait demandé de venir, le philosophe s’était libéré lui- même de l’humeur qui l’encombrait ; ce faisant, il voulait, selon Galien, évacuer son sperme, « sans rechercher le plaisir qui accompagne cette émission. »

On peut noter en passant la place très discrète qu’occupent la masturbation et les plaisirs solitaires dans ces régimes médicaux — comme d’une façon générale dans toute la réflexion morale des Grecs et des Latins sur l’activité sexuelle. Quand elle apparaît, ce qui est assez rare, c’est sous une forme positive : un geste de dépouillement naturel qui a valeur à la fois de leçon philosophique et de remède nécessaire. Songeons à Dion de Pruse rapportant la manière dont Diogène, en riant, chantait la louange du geste qu’il faisait en public : geste qui, fait à temps, aurait rendu inutile la guerre de Troie ; geste que la nature elle-même nous indique dans l’exemple des poissons ; geste raisonnable, car il ne dépend que de nous et que nous n’avons besoin de personne pour nous gratter la jambe ; geste enfin dont nous devons l’enseignement aux dieux — à Hermès précisément qui en a donné la recette à Pan, amoureux sans espoir de l’inaccessible Écho ; de Pan, les bergers, par la suite, l’auraient appris. C’est le geste de la nature même, qui répond, hors des passions ou des artifices et en toute indépendance, au strict besoin. Dans la littérature occidentale — à partir du monachisme chrétien — la masturbation reste associée aux chimères de l’imagination et à ses dangers ; elle est la forme même du plaisir hors nature que les humains ont inventée pour franchir les limites qui leur ont été assignées. Dans une éthique médicale soucieuse, comme celle des premiers siècles de notre ère, d’indexer l’activité sexuelle sur les besoins élémentaires du corps, le geste de la purgation solitaire constitue la forme la plus strictement dépouillée de l’inutilité du désir, des images et du plaisir.


                                                                                                                                    Michel Foucault, Le souci de soi, Gallimard 1984, p. 163-165