Michel Foucault
La volonté de savoir
Pouvoir et plaisir


Plus que les vieux interdits, cette forme de pouvoir demande pour s’exercer des présences constantes, attentives, curieuses aussi; elle suppose des proximités; elle procède par examens et observations insistantes; elle requiert un échange de discours, à travers des questions qui extorquent des aveux, et des confidences qui débordent les interrogations. Elle implique une approche physique et un jeu de sensations intenses. De cela, la médicalisation de l’insolite sexuel est à la fois l’effet et l’instrument. Engagées dans le corps, devenues caractère profond des individus, les bizarreries du sexe relèvent d’une technologie de la santé et du pathologique. Et inversement dès lors qu’elle est chose médicale ou médicalisable, c’est comme lésion, dysfonctionnement ou symptôme qu’il faut aller la surprendre dans le fond de l’organisme ou sur la surface de la peau ou parmi tous les signes du comportement. Le pouvoir qui, ainsi, prend en charge la sexualité, se met en devoir de frôler les corps; il les caresse des yeux; il en intensifie des régions; il électrise des surfaces; il dramatise des moments troubles. Il prend à bras-le-corps le corps sexuel. Accroissement des efficacités sans doute et extension du domaine contrôlé. Mais aussi sensualisation du pouvoir et bénéfice de plaisir. Ce qui produit un double effet ; une impulsion est donnée au pouvoir par son exercice même; un émoi récompense le contrôle qui surveille et le porte plus loin; l’intensité de l’aveu relance la curiosité du questionnaire; le plaisir découvert reflue vers le pouvoir qui le cerne. Mais tant de questions pressantes singularisent chez celui qui doit répondre, les plaisirs qu’il éprouve; le regard les fixe, l’attention les isole et les anime. Le pouvoir fonctionne comme un mécanisme d’appel, il attire, il extrait ces étrangetés sur lesquelles il veille. Le plaisir diffuse sur le pouvoir qui le traque; le pouvoir ancre le plaisir qu’il vient de débusquer. L’examen médical, l’investigation psychiatrique, le rapport pédagogique, les contrôles familiaux peuvent bien avoir pour objectif global et apparent de dire non à toutes les sexualités errantes ou improductives; de fait ils fonctionnent comme des mécanismes à double impulsion : plaisir et pouvoir. Plaisir d’exercer un pouvoir qui questionne, surveille, guette, épie, fouille, palpe, met au jour; et de l’autre côté, plaisir qui s’allume d’avoir à échapper à ce pouvoir, à le fuir, à le tromper ou à le travestir. Pouvoir qui se laisse envahir par le plaisir qu’il pourchasse; et en face de lui, pouvoir s’affirmant dans le plaisir de se montrer, de scandaliser, ou de résister. Captation et séduction; affrontement et renforcement réciproque : les parents et les enfants, l’adulte et l’adolescent, l’éducateur et les élèves, les médecins et les malades, le psychiatre avec son hystérique et ses pervers n’ont pas cessé de jouer ce jeu depuis le XIXe siècle. Ces appels, ces esquives, ces incitations circulaires ont aménagé autour des sexes et des corps, non pas des frontières à ne pas franchir, mais les spirales perpétuelles du pouvoir et du plaisir.
                                                                                                                                                                La volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 60-62.