Michel Foucault
L'usage des plaisirs
Le caractère inférieur du plaisir des aphrodisia






C’est justement cette vivacité naturelle du plaisir avec l’attirance qu’il exerce sur le désir qui porte l’activité sexuelle à déborder les limites qui ont été fixées par la nature lorsqu’elle a fait du plaisir des aphrodisia un plaisir inférieur, subordonné et conditionné. À cause de cette vivacité on est porté à renverser la hiérarchie, à placer ces appétits et leur satisfaction au premier rang, à leur donner pouvoir absolu sur l’âme. À cause d’elle aussi, on est porté à aller au-delà de la satisfaction des besoins et à continuer à chercher le plaisir après même la restauration du corps. Tendance à la révolte et au soulèvement, c’est la virtualité « stasiastique » de l’appétit sexuel ; tendance au dépassement, à l’excès, c’est sa virtualité « hyperbolique». La nature a placé dans l’être humain cette force nécessaire et redoutable, toujours prête à déborder l’objectif qui lui a été fixé. On voit pourquoi, dans ces conditions, l’activité sexuelle exige une discrimination morale dont on a vu qu’elle était beaucoup plus dynamique que morphologique. S’il faut, comme le dit Platon, lui imposer les trois freins les plus fortsla crainte, la loi et le discours vrai —, s’il faut, selon Aristote, que la faculté de désirer obéisse à la raison comme l’enfant aux commandements de son maître, si Aristippe lui-même voulait, sans cesser de se « servir » des plaisirs, qu’on veille à ne pas se laisser emporter par eux, la raison n’en est pas que l’activité sexuelle soit un mal ; ce n’est pas non plus parce qu’elle risquerait de dévier par rapport à un modèle canonique ; c’est parce qu’elle relève d’une force, d’une energeia qui est par elle-même portée à l’excès. Dans la doctrine chrétienne de la chair, la force excessive du plaisir trouve son principe dans la chute et le défaut qui marque depuis lors la nature humaine. Pour la pensée grecque classique, cette force est par nature virtuellement excessive, et la question morale sera de savoir comment affronter cette force, comment la maîtriser et en assurer l’économie convenable.

Que l’activité sexuelle apparaisse sous les espèces d’un jeu de forces établies par la nature, mais susceptibles d’abus, la rapproche de la nourriture et des problèmes moraux que celle-ci peut poser. Cette association entre la morale du sexe et celle de la table est un fait constant dans la culture ancienne. On en trouverait mille exemples. Lorsque, dans le premier livre des Mémorables, il veut montrer combien Socrate, par son exemple et ses propos, était utile à ses disciples, Xénophon expose les préceptes et la conduite de son J maître « sur le boire, le manger et les plaisirs de l’amour ».

Les interlocuteurs de la République, quand ils traitent de l’éducation des gardiens, tombent d’accord que la tempérance, la sôphrosuné, exige la triple maîtrise des plaisirs du vin, de l’amour et de la table (potoi, aphrodisia edôdai).

De même Aristote : dans l’Éthique à Nicomaque, les trois exemples qu’il donne de « plaisirs communs » sont ceux de la nourriture, de la boisson, et pour les jeunes gens et les hommes dans la force de l’âge, les « voluptés du lit » ; à ces trois formes de plaisir, il reconnaît le même type de danger, celui de l’excès qui va au-delà du besoin ; il leur trouve même un principe physiologique commun puisqu’il voit dans les uns et les autres des plaisirs de contact et de toucher (nourriture et boisson ne suscitent selon lui le plaisir qui leur est propre qu’à entrer en contact avec la langue et surtout le gosier). Le médecin Éryximaque, quand il prend la parole dans le Banquet, revendique pour son art la capacité à donner des conseils sur la manière dont il faut faire usage des plaisirs de la table et du lit ; ce sont les médecins, selon lui, qui ont à dire, à propos de la bonne chère, comment y prendre plaisir sans se rendre malade ; ils ont aussi à prescrire, à ceux qui pratiquent l’amour physique — « le Pandémien » — comment ils peuvent trouver leur jouissance sans qu’il en résulte aucun dérèglement.

Il serait sans doute intéressant de suivre la longue histoire des rapports entre morale alimentaire et morale sexuelle à travers les doctrines, mais aussi à travers les rites religieux, ou les règles diététiques ; il faudrait essayer de voir comment, sur la longue durée, a pu s’opérer le décrochage entre le jeu des prescriptions alimentaires et celui de la morale sexuelle : l’évolution de leur importance respective (avec le moment sans doute assez tardif où le problème de la conduite sexuelle est devenu plus préoccupant que celui des comportements alimentaires) et la différenciation progressive de leur structure propre (le moment où le désir sexuel a été interrogé en des termes autres que l’appétit alimentaire). En tout cas, dans la réflexion des Grecs à l’époque classique, il semble bien que la problématisation morale de la nourriture, de la boisson, et de l’activité sexuelle ait été faite de façon assez semblable. Les mets, les vins, les rapports avec les femmes et les garçons constituent une matière éthique analogue ;  ils mettent en jeu des forces naturelles mais qui tendent toujours à être excessives : et ils posent les uns et les autres la même question : comment peut-on et comment faut-il « se servir » (chrësthai) de cette dynamique des plaisirs, des désirs et des actes ? Question du bon usage. Comme le dit Aristote : « Tout le monde, dans quelque mesure, tire du plaisir de la table, du vin et de l’amour, mais tous ne le font pas comme il convient. »


Michel Foucault, L'usage des plaisirs, Gallimard, 1984,  p. 59-62