Michel Foucault
Le souci de soi
Laetitia, gaudium, voluptas




    Ce rapport à soi qui constitue le terme de la conversion et l’objectif final de toutes les pratiques de soi relève encore d’une éthique de la maîtrise. Cependant pour le caractériser, on ne se contente pas d’invoquer la forme agonistique d’une victoire sur des forces difficiles à dompter et d’une domination capable de s’exercer sur elles sans contestation possible. Ce rapport est pensé souvent sur le modèle juridique de la possession : on est « à soi », on est « sien » ( fieri, suum esse sont des expressions qui reviennent souvent chez Sénèque) ; on ne relève que de soi-même, on est sui juris ; on exerce sur soi un pouvoir que rien ne limite ni ne menace ; on détient la potestas sui. Mais à travers cette forme plutôt politique et juridique, le rapport à soi est aussi défini comme une relation concrète, qui permet de jouir de soi, comme d’une chose qu’on a à la fois en sa possession et sous les yeux. Si se convertir à soi, c’est se détourner des préoccupations de l’extérieur, des soucis de l’ambition, de la crainte devant l’avenir, on peut alors se retourner vers son propre passé, en faire la recollection, le dérouler à son gré sous ses propres yeux et avoir sur lui un rapport que rien ne viendra troubler : « C’est la seule partie de notre vie qui soit sacrée et inviolable, qui ait échappé à tous les hasards humains, qui soit soustraite à l’empire de la fortune, que ne bouleverse pas la pauvreté, ni la crainte, ni l’incursion des maladies ; celle-ci ne peut être troublée ni ravie ; perpétuelle et sereine en est la possession. » Et l’expérience de soi qui se forme dans cette possession n’est pas simplement celle d’une force maîtrisée, ou d’une souveraineté exercée sur une puissance prête à se révolter ; c’est celle d’un plaisir qu’on prend à soi-même. Celui qui est parvenu à avoir finalement accès à lui-même est, pour soi, un objet de plaisir. Non seulement on se contente de ce qu’on est et on accepte de s’y borner, mais on « se plaît » à soi-même. Ce plaisir pour lequel Sénèque emploie en général les termes de gaudium ou de laetitia est un état qui n’est ni accompagné ni suivi par aucune forme de trouble dans le corps et dans l’âme ; il est défini par le fait de n’être provoqué par rien qui soit indépendant de nous et qui échappe par conséquent à notre pouvoir ; il naît de nous-même et en nous-même. Il est caractérisé également par le fait qu’il ne connaît ni degré ni changement, mais qu’il est donné « tout d’une pièce », et qu’une fois donné aucun événement extérieur ne saurait l’entamer. En cela, cette sorte de plaisir peut être opposée trait pour trait à ce qui est désigné par le terme de voluptas ; celui-ci désigne un plaisir dont l’origine est à placer hors de nous et dans des objets dont la présence ne nous est pas assurée : plaisir par conséquent précaire en lui-même, miné par la crainte de la privation et auquel nous tendons par la force du désir qui peut ou non trouver à se satisfaire. À ce genre de plaisirs violents, incertains et provisoires, l’accès à soi est susceptible de substituer une forme de plaisir que, dans la sérénité et pour toujours, on prend à soi- même. « Disce gaudere, apprends la joie », dit Sénèque à Lucilius ; « Je veux que tu n’aies jamais manqué d’allégresse. Je veux qu’elle foisonne en ton logis. Elle foisonnera à condition d’être au-dedans de toi-même... Elle ne cessera jamais quand tu auras trouvé une fois d’où on la prend... Tourne ton regard vers le bien véritable ; sois heureux de ton propre fonds (de tuo). Mais ce fonds, quel est-il ? Toi- même et la meilleure partie de toi. »

Michel Foucault, Le souci de soi, Gallimard, 1984, p. 82-84