ÉPICURE
Lettre à Ménécée
traduction Daniel Delattre, Joëlle Delattre-Biencourt et José Kany-Turpin

    Les lettres d'Épicure donnent un abrégé de sa doctrine ; elles insistent sur les points principaux, tout en ajoutant des détails qui sont mis entre parenthèses, parfois avec plusieurs séries de parenthèses emboitées les unes dans les autres. Dans les rouleaux-livres de l'Antiquité, on ne pouvait faire figurer de notes de bas de page et  ces parenthèses en avaient la fonction. Les copistes du Moyen-Âge ont progressivement modifié la mise en page, la structure logique du texte a alors cessé d'apparaitre, et cela a conduit des éditeurs à multiplier les corrections. Toutes les parenthèses du texte sont, dans cette nouvelle traduction, mises entre accolades. (On peut comparer à une autre traduction, plus ancienne, pour voir l'intérêt de cette nouvelle disposition)



ÉPICURE À MÉNÉCÉE, SALUT

Qu'on ne remette pas à plus tard, parce qu'on est jeune, la pratique de la philosophie et qu'on ne se lasse pas de philosopher, quand on est vieux. En effet, il n'est, pour per­sonne, ni trop tôt ni trop tard, lorsqu'il s'agit de veiller à la santé de son âme. D'ailleurs, celui qui dit que le moment de philosopher n'est pas encore venu, ou que ce moment est passé, ressemble à celui qui dit, s'agissant du bonheur, que son moment n'est pas encore venu ou qu'il n'est plus. Aussi le jeune homme doit-il, comme le vieillard, philosopher : de la sorte, le second, tout en vieillissant, rajeunira grâce aux biens du passé, parce qu'il leur vouera de la gratitude, et le premier sera dans le même temps jeune et fort avancé en âge, parce qu'il ne craindra pas l'avenir. Il faut donc faire de ce qui produit le bonheur l'objet de ses soins, tant il est vrai que, lorsqu'il est présent, nous avons tout et que, quand il est absent, nous faisons tout pour l'avoir.

 

À propos des recommandations que je te fais conti­nuellement, mets-les en pratique et fais-en l'objet de tes soins, en saisissant distinctement que ce sont les éléments fondamentaux du bien-vivre.

En premier lieu, quand tu considères le dieu comme un vivant incorruptible et bienheureux, conformément à l'es­quisse qu'en donne la notion commune du dieu, ne lui ajoute rien qui soit étranger à son incorruptibilité ni rien qui ne serait pas approprié à sa béatitude. Mais figure-toi à son propos tout ce qui peut lui conserver la béatitude qui accompagne l'incorruptibilité. Car les dieux existent — évi­dente en effet est la connaissance que l'on a d'eux —, mais ils ne sont pas tels que /la multitude/ les considère. {Celle- ci, en effet, ne les respecte pas tels qu'elle les considère : est donc impie non pas celui qui abolit les dieux de la multitude, mais celui qui rattache aux dieux les opinions de la multi­tude. Car les déclarations de la multitude à propos des dieux, ce ne sont pas des préconceptions, mais des sup­positions fausses, desquelles il ressort que les plus grands malheurs échoient aux méchants du fait de dieux, en même temps que les plus grands avantages. En effet, comme elle s'en tient en toutes circonstances à ses propres vertus, la multitude accueille les êtres qui lui ressemblent, et considère tout ce qui n'est pas tel comme étranger.}

Accoutume-toi, en outre, à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation et que la mort est privation de sensation. De là vient qu'une connaissance correcte du fait que la mort n'est rien pour nous a pour effet de nous permettre de jouir du caractère mortel de la vie, parce que cette connais­sance, au lieu de nous attribuer un temps problématique, nous ôte le regret de l'immortalité. En effet, il n'y a rien de terrible dans le fait de vivre, lorsqu'on a réellement saisi que dans le fait de ne pas vivre il n'y a rien de terrible {(aussi est-il stupide, celui qui dit craindre la mort non pour la peine que sa présence lui causera, mais pour celle que sa perspective lui cause ; car ce dont la présence ne nous tourmente pas ne cause qu'une peine sans fondement lorsqu'on l'attend. Ainsi, le plus terrifiant des maux, la mort, n'est rien pour nous, puisque précisément, quand nous existons, la mort n'est pas présente et, quand la mort est présente, alors nous n'existons pas. Elle n'est donc ni pour les vivants ni pour ceux qui sont morts, puisque précisément elle n'est pas pour les premiers, et que les seconds ne sont plus. Mais la multitude fuit la mort, parce qu'elle voit en elle tantôt le plus grand des maux, tantôt la cessation de tout ce que comporte la vie) } ; et on ne craint pas de ne pas vivre, car, alors, vivre n'est pas un poids et ne pas vivre n'est pas tenu pour une sorte de mal.

Et de même qu'on ne choisit nullement la nourriture la plus abondante mais la plus plaisante, on ne cherche pas non plus à jouir du moment le plus long, mais du plus plai­sant. {D'ailleurs, qui recommande au jeune homme de bien vivre, et au vieillard de bien finir sa vie, est stupide, non seu­lement à cause du contentement que la vie procure, mais aussi parce que le bien-vivre et le bien-mourir relèvent d'un seul et même soin. Et il est encore bien pire, celui qui dit qu'il est beau de « ne pas naître », « et, une fois né, de fran­chir au plus vite les portes de l'Hadès » ; car, s'il est convaincu de ce qu'il affirme, comment se fait-il qu'il ne quitte pas la vie ? De fait, c'est à sa portée, pourvu qu'il s'y soit fermement déterminé. En revanche, si c'est plaisanterie de sa part, il fait montre d'impertinence sur des questions qui ne l'admettent pas.}

Il faut en outre garder en mémoire que le futur n'est pas sous notre gouverne et qu'il n'y échappe pas non plus tout à fait, afin que nous ne nous attendions pas à ce qu'il advienne à tout coup, et que nous ne désespérions pas de le voir jamais advenir.

Il faut en outre prendre en compte que, parmi les désirs, les uns sont naturels et les autres sans fondement ; que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres seulement naturels ; et que, parmi les désirs néces­saires, les uns sont nécessaires au bonheur, d'autres à l'ab­sence de tourments corporels, et d'autres à la vie elle-même. En effet, une observation rigoureuse des désirs sait rapporter tout choix et tout rejet à la santé du corps et à l'absence de trouble de l'âme, puisque c'est là la fin de la vie bienheureuse. {De fait, ce pour quoi nous faisons tout, c'est pour éviter la douleur et l'effroi. D'ailleurs, une fois que cet état nous advient, toute la tempête de l'âme se dissipe, le vivant n'ayant pas à se mettre en marche vers quelque chose qui lui manquerait ni à rechercher quelque autre chose, grâce à laquelle le bien de l'âme et du corps atteindrait sa plénitude (de fait, c'est quand l'absence du plaisir nous cause de la douleur que nous avons besoin du plaisir) : nous n'avons plus besoin du plaisir.}

Voilà justement pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. {Car nous savons qu'il est un bien premier, et de naissance : c'est en partant de lui que nous décidons tout choix et tout rejet, et c'est à lui que nous aboutissons, du fait que nous usons comme règle de l'affection pour juger de tout bien. Et, puisqu'il est un bien premier et conaturel, pour cette raison nous ne choisissons pas tout plaisir — il nous arrive, au contraire, de laisser de côté de nombreux plaisirs, quand il s'ensuit, pour nous, trop de désagrément —, et nous consi­dérons que beaucoup d'états douloureux sont préférables à des plaisirs, quand un plaisir plus grand découle, pour nous, du fait que nous avons enduré pendant longtemps ces états douloureux.}

Ainsi, parce qu'il a une nature qui nous est appropriée, tout plaisir est un bien, et pourtant tout plaisir n'a pas à être choisi. De même, encore, tout état douloureux est un mal, mais tout état douloureux n'est pas toujours par nature à rejeter. {C'est assurément par la mesure compara­tive et l'examen de ce qui est utile et de ce qui ne l'est pas qu'il convient de juger tout cela, car, selon les moments, nous usons du bien comme s'il était un mal ou, à rebours, du mal comme s'il était un bien.}

Et d'ailleurs, si nous considérons l'autosuffisance comme un grand bien, ce n'est pas afin de nous contenter de peu en toute occasion, mais pour nous contenter de peu si nous n'avons pas beaucoup, étant réellement convaincus que ceux qui ont le moins besoin de l'abondance sont ceux qui en jouissent le plus plaisamment et que, s'il est facile de se procurer tout ce qui est naturel, cela est difficile pour ce qui est sans fondement { : les saveurs simples apportent un plaisir égal à un régime riche, quand sont retranchées toutes les sensations de douleur liées à un manque, et une galette d'orge accompagnée d'eau procure le plaisir suprême si l'on était en manque lorsqu'on l'a absorbée. Ainsi, l'accou­tumance aux régimes simples, et non riches, est susceptible d'assurer la santé, rend l'homme résolu face aux occupations nécessaires à la vie, nous met dans de meilleures dispositions quand, par intervalles, nous tâtons des régimes riches, et nous prépare à ne pas craindre la fortune}.

Quand donc nous disons que le plaisir constitue la fin, nous ne parlons pas des plaisirs des libertins ni de ceux qui consistent à jouir — comme le croient certains qui, ignorant de quoi nous parlons, sont en désaccord avec nos propos ou les prennent en un mauvais sens —, mais de l'absence de douleur, pour le corps, et de l'absence de trouble, pour l'âme. {En effet, ce n'est ni l'incessante succession des beuveries et des parties de plaisir, ni les jouissances que l'on retire des garçons et des femmes, ni celles que procurent les poissons et tous les autres mets qu'offre une riche table qui rendent la vie plaisante ; c'est, au contraire, un raisonnement sobre, qui recherche la connaissance exacte des raisons de chaque choix et de chaque rejet et repousse les opinions qui permettent à la perturbation la plus grande de s'emparer des âmes.}

Or le principe de tout cela et le plus grand bien, c'est la prudence. C'est pourquoi justement la prudence est une chose plus précieuse encore que la philosophie, car elle est la source naturelle de toutes les vertus de reste et enseigne qu'il n'est pas possible de mener une vie plaisante qui ne soit pas prudente ni une vie belle et juste qui ne soit pas plaisante ; car les vertus sont naturellement liées à la vie plaisante, et la vie plaisante en est inséparable.

 

Qui donc surpasse, à ton idée, l'homme qui forme à propos des dieux des opinions pieuses ; qui demeure en toutes circonstances sans crainte devant la mort ; qui a, une fois pour toutes, pris en compte la fin de la nature et a compris que la limite des biens est aisée à atteindre dans sa plénitude et facile à se procurer, alors que celle des maux implique des durées ou des souffrances courtes ; qui tourne en dérision celui que certains mettent en scène comme étant le maître de toutes choses, [le destin, et préfère dire pour sa part que, si certaines choses se produisent par nécessité], d'autres sont dues à la fortune et d'autres encore sont en notre pouvoir — parce qu'il voit qu'on ne peut demander des comptes à la nécessité, que la fortune est incertaine et que ce qui est en notre pouvoir (à quoi s'attachent natu­rellement le blâmable et son contraire) n'a pas de maître {(de fait, il vaudrait mieux s'en remettre au mythe sur les dieux, que s'asservir au destin des physiciens ; car, si le premier esquisse l'espoir de fléchir les dieux par un culte, le second ne contient qu'une inflexible nécessité)} —, et qui n'est pas d'avis ni que la fortune est un dieu, comme le croit la multitude {(de fait, pour un dieu rien ne se fait sans ordre)}, ni que, étant une cause inconstante, elle est donnée aux hommes pour qu'ils mènent une vie bienheu­reuse {(il croit en effet qu'il découle d'elle du bien comme du mal)}, même si elle leur fournit les principes de grands biens ou de grands maux, /car/ il considère qu'un bon calcul qui connaîtrait une mauvaise fortune est préférable à une absence de calcul qui connaîtrait une bonne fortune {(il vaut mieux en tout cas que, dans les actions, ce qu'on a bien jugé réussisse)} à cause de la fortune ?

 

Ainsi, ces doctrines et celles qui s'y apparentent, fais-en l'objet de tes soins, jour et nuit, pour toi-même et pour qui te ressemble ; et jamais, ni dans la veille ni dans tes rêves, tu ne connaîtras de trouble profond, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il n'est en rien semblable à un vivant mortel, l'homme qui vit au milieu de biens immortels.