Lucrèce, De la nature,
Livre V
, vers 156-240


Prétendre d’autre part que c’est pour les hommes que les dieux ont voulu préparer le monde et ses merveilles ; qu’en conséquence leur admirable ouvrage mérite toutes nos louanges ; qu’il faut le croire éternel et voué à l’immortalité ; que cet édifice bâti par l’antique sagesse des dieux à l’intention du genre humain et fondé sur l’éternité, il est sacrilège de l’ébranler sur les bases par aucune attaque, de le malmener dans ses discours, et de vouloir le renverser de fond en comble : tous ces propos, et tout ce qu’on peut imaginer de plus dans ce genre ne sont Memmius, que pure déraison. Quel bénéfice des êtres jouissant d’une éternelle béatitude pouvaient-ils espérer de notre reconnaissance, pour entreprendre de faire quoi que ce soit en notre faveur ? Quel événement nouveau a pu les pousser, après tant d’années passées dans le repos, à vouloir changer leur vie précédente ? Sans doute la nouveauté doit plaire à ceux qui souffrent de l’état ancien. Mais celui qui n’avait pas connu la souffrance dans le passé, alors qu’il vivait de beaux jours, quelle raison a pu l’enflammer d’un tel amour de la nouveauté ? et pour nous quel mal y avait-il à n’être pas créés ? Croirai-je que la vie se traînait dans les ténèbres et la douleur, jusqu’à ce qu’elle eût vu luire le jour de la création des choses ? Sans doute, une fois né, tout être tient à conserver l’existence, tant qu’il se sent retenu par l’attrait du plaisir. Mais pour qui n’a jamais savouré l’amour de la vie, et qui n’a jamais compté parmi les créatures, quel mal y a-t-il à n’être point créé ?

D’ailleurs le modèle nécessaire pour créer le monde, où les dieux l’ont-ils trouvé ? D’où leur est venue la notion même de l’homme, pour savoir et voir clairement dans leur esprit ce qu’ils voulaient faire ? Comment ont-ils jamais pu connaître les vertus des corps premiers, et ce que ceux-ci étaient capables de réaliser en modifiant leur ordre, si la nature elle-même ne leur a fourni l’exemple de la création ? Car les choses sont telles, et les innombrables éléments des corps, heurtés de mille manières et de toute éternité par des chocs extérieurs, entrainés d’autre part dans l’espace par leur propre poids, n’ont cessé de se mouvoir et de s’unir de toutes les façons, d’essayer toutes les créations dont leurs diverses combinaisons étaient susceptibles ; aussi n’est-il pas étonnant qu’ils aient abouti à ces arrangements, qu’ils en soient venus à des mouvements tels que ceux qui permettent à l’ensemble des choses de s’accomplir encore dans un perpétuel renouvellement.

Et même si j’ignorais encore ce que sont les principes des choses, j’oserais pourtant, et sur la simple étude des phénomènes célestes, et sur bien d’autres faits encore, soutenir et démontrer que la nature n’a nullement été créée pour nous par une volonté divine : tant elle se présente entachée de défauts !

Tout d’abord de cette terre que couvre l’immense élan du ciel, les montagnes et les forêts pleines de fauves ont conquis une part dévorante ; une autre est occupée par des rochers et des marais déserts, une autre enfin par la mer dont le large domaine sépare les rives des continents. En outre, près des deux tiers du sol sont ravis aux mortels et par une chaleur torride, et par la chute incessante de la gelée. Ce qui reste de terre cultivable, la nature, laissée à elle-même, le ferait disparaître sous les ronces, si l’effort de l’homme ne le lui disputait, si le besoin de vivre ne l’avait habitué à gémir sous le lourd hoyau, à fendre le sol en pesant sur la charrue. Si nous ne retournions avec le soc les glèbes fécondes, si nous ne préparions pas le sol pour faire éclore les germes, ils ne pourraient d’eux-mêmes apparaître à l’air lumineux. Encore trop souvent, ces fruits gagnés par tant de peines, les voyons-nous, au moment où tout sur terre se couvre de feuilles et de fleurs, ou bien brûlés par l’ardeur excessive du soleil éthéré, ou bien détruits par des pluies soudaines et par la gelée blanche, ou enfin emportés par les vents soufflant en tourbillons ravageurs.

Et les espèces redoutables des animaux féroces, ennemis acharnés du genre humain, pourquoi sur terre et sur mer la nature se plaît-elle à les nourrir et à les multiplier ? Pourquoi les saisons de l’année nous apportent-elles leurs maladies ? Pourquoi voit-on rôder la mort prématurée ? Et l’enfant ? Semblable au matelot que les flots furieux ont rejeté sur le rivage, il gît, tout nu, par terre, incapable de parler, dépourvu de tout ce qui aide à vivre, dès l’heure où le projetant sur les rives que baigne la lumière, la nature l’arrache avec effort du ventre de sa mère : de ses vagissements plaintifs il remplit l’espace, comme il est juste à qui la vie réserve encore tant de maux à traverser ! Au contraire, on voit croître sans peine les animaux domestiques, gros et petits, et les bêtes sauvages : ils n’ont besoin ni de hochets, ni des mots caressants que chuchote la voix d’une tendre nourrice ; ils ne sont pas en quête de vêtements qui changent avec les époques de l’année ; enfin ils n’ont point besoin ni d’armes ni de hautes murailles pour défendre leurs biens, puisque pour parer à tous leurs besoins, la terre et la nature inventive enfantent d’elles-mêmes toutes sortes d’abondantes  ressources.

 

Tout d’abord, puisque la matière de la terre, et l’eau, et les souffles légers des vents, et les vapeurs brûlantes du feu, dont la réunion constitue notre univers, sont tous formés d’une matière sujette à la naissance à la mort, il faut bien penser qu’il en est de même de l’ensemble du monde.