ÉPICURE
Lettre à Hérodote
traduction Daniel Delattre, Joëlle Delattre-Biencourt et José Kany-Turpin

Les lettres d'Épicure donnent un abrégé de sa doctrine ; elles insistent sur les points principaux, tout en ajoutant des détails qui sont mis entre parenthèses, parfois avec plusieurs séries de parenthèses emboitées les unes dans les autres. Dans les rouleaux-livres de l'Antiquité, on ne pouvait faire figurer de notes de bas de page et  ces parenthèses en avaient la fonction. Les copistes du Moyen-Âge ont progressivement modifié la mise en page, la structure logique du texte a alors cessé d'apparaitre, et cela a conduit des éditeurs à multiplier les corrections. Toutes les parenthèses du texte sont, dans cette nouvelle traduction, mises entre accolades. (On peut comparer à une autre traduction, plus ancienne, pour voir l'intérêt de cette nouvelle disposition)




Épicure à Hérodote, salut

 

[35] Pour ceux qui ne peuvent pas, Hérodote, considérer avec une parfaite exactitude chacun de nos écrits sur la nature ni étudier attentivement les plus longs des livres que nous avons composés, j’ai préparé un abrégé de l’ensemble de la doctrine, de sorte qu’ils conservent en mémoire, d’une manière qui leur suffise, les maximes les plus générales, afin qu’en toutes circonstances ils puissent venir à leur propre secours sur les questions les plus capitales, chaque fois qu’ils s’attacheront à l’étude de la nature. Quant à ceux qui sont déjà suffisamment avancés dans leur aperçu de la totalité des choses, c’est le schéma de l’ensemble de la doctrine, réduit à ses éléments, qu’il leur faut garder en mémoire. Nous avons en effet sans cesse besoin d’une perception globale, [36] alors qu’il n’en va pas de même de la perception du détail. Il faut donc aller de l’avant et, en ayant cela en vue continuellement, ne se mettre en mémoire que ce qui permettra la perception de ce qu’il y a de plus capital dans les réalités, mais aussi la découverte, dans leur détail, de la totalité des connaissances exactes, une fois que les schémas les plus généraux auront été correctement appréhendés, retenus — car le propre de celui qui a mené à bien son initiation (c’est là le plus capital dans la connaissance exacte de toute chose), c’est de pouvoir faire usage de ses perceptions avec acuité — et ramenés à des éléments et à des formules simples. On ne peut en effet se représenter en condensé le parcours continu de la totalité des choses, si l’on n’est pas capable d’embrasser pour soi-même, à l’aide de courtes formules, tout ce qui pourrait aussi faire l’objet de l’examen le plus exact dans le détail.

[37] À partir de là, puisqu’une telle méthode est utile à tous ceux qui sont devenus familiers de l’étude de la nature, je recommande l’évidence continue dans l’étude de la nature et, puisque cela procure à l’existence la plus grande tranquillité, de faire pour soi-même semblable abrégé, c’est-à-dire un exposé élémentaire des thèses générales.

 

Il faut tout d’abord saisir, Hérodote, ce que l’on met sous les mots, de sorte que nous puissions, en nous y rapportant, juger de ce qui est objet d’opinion, de recherche ou de doute, au lieu de laisser toutes choses hors de notre jugement en démontrant à l’infini, ou de n’avoir que des mots vides. [38] {Il est nécessaire en effet que chaque mot nous fasse voir la notion primitive et que nous n’ayons nul besoin d’une démonstration en supplément, puisqu’en vérité nous disposerons de l’objet de recherche ou de doute et de l’objet d’opinion auxquels nous rapporter.}

Il faut en outre être attentif à toutes choses en s’en remettant aux sensations et, d’une manière générale, aux perceptions du moment — qu’elles soient le fait de la pensée ou de n’importe quel critère — et semblablement aux affections présentes, de sorte que nous ayons les moyens d’inférer aussi bien ce qui attend confirmation que le non-apparent ; et, après avoir saisi distinctement cela, envisager dès lors le non-apparent.

 

Tout d’abord, rien ne naît de ce qui n’est pas {, car alors toute chose viendrait de tout, [39] sans qu’il soit en supplément besoin d’aucune semence. Et si d’autre part ce qui disparaît se détruisait dans le non-être, toutes les réalités se seraient anéanties, n’ayant rien en quoi se dissoudre}.

Et assurément le tout a toujours été tel qu’il est maintenant, et il sera toujours tel. { Il n’y a rien en effet en quoi il puisse changer, car, à côté du tout, il n’y a rien qui, l’ayant pénétré, produirait le changement.}

Mais, en outre[1], le tout existe. {Que les corps soient, en effet, la sensation elle-même le confirme en toutes circonstances, elle qu’il est nécessaire de suivre pour témoigner du non-apparent, à l’aide du raisonnement, comme [40] je l’ai déjà dit auparavant. S’il n’y avait pas, d’autre part, ce que nous appelons vide, place et nature intangible, les corps n’auraient nulle part où être ni rien au travers de quoi se mouvoir, comme on constate qu’ils le font.} En dehors d’eux, on ne peut rien concevoir {— ni par appréhension ni par analogie avec ce qui peut être appréhendé de ce que l’on tient pour des natures complètes, par opposition à ce que nous définissons comme les accidents ou les propriétés de ces natures}.

De plus[2], parmi les corps, les uns sont [41] des composés et les autres ce dont les composés sont faits. {Or ceux-ci sont insécables et immuables — si du moins, au lieu que tout se détruise dans le non-être, l’on veut que ce qui est ferme subsiste lors de la dissolution des composés —, parce qu’ils ont une nature pleine et ne peuvent être dissous en aucune partie ni d’aucune manière. Par conséquent, les principes insécables sont nécessairement les natures des corps.}

Mais, de plus, le tout est illimité. {En effet ce qui est limité a une extrémité ; or l’extrémité s’observe à côté de quelque chose d’autre. Par conséquent, n’ayant pas d’extrémité, il n’a pas de limite ; et, n’ayant pas de limite, il sera illimité et non pas limité.}

De plus, c’est par la quantité des corps que le tout est illimité, [42] ainsi que par l’étendue du vide. {Si en effet le vide était illimité et les corps, de leur côté, en nombre défini, les corps ne resteraient en aucun lieu, mais ils seraient emportés, en se dispersant à travers le vide illimité, faute de disposer du soutien et de l’effet donné par les chocs. Et si le vide était défini, les corps, illimités en nombre, n’auraient nul lieu à l’intérieur duquel se tenir.}

En plus de cela, ceux des corps qui sont insécables et pleins, à partir desquels les composés sont engendrés et auxquels aboutit aussi leur dissolution, sont impossibles à circonscrire, du fait de leurs différences de formes. {Il n’est pas possible en effet qu’une telle quantité de différences naisse des mêmes formes, si celles-ci étaient circonscrites ; et, pour chaque configuration prise à part, les atomes semblables sont absolument illimités en nombre, tandis que leurs différences de formes ne sont pas illimitées absolument, mais seulement impossibles à circonscrire[3], [43], si l’on ne veut pas, pour les grandeurs également, les renvoyer absolument à l’infini.}

En outre, les atomes ne cessent de se mouvoir perpétuellement[4] {— les uns demeurant séparés, à grande distance les uns des autres, alors que les autres, à l'inverse, retiennent leur vibration lorsqu'ils se trouvent prisonniers de leur enchevêtrement ou enveloppés par des atomes enchevêtrés. [44] Car la nature du vide, qui délimite chaque atome en lui-même, permet cet effet, n'étant pas en mesure de lui offrir un soutien. La solidité qui caractérise les atomes produit leur rebondissement en vertu du choc, pour autant que l'enchevêtrement autorise le retour à la position antérieure à la suite de ce choc.}

Il n'existe pas de principe de ces natures, puisque les atomes sont causes et le vide aussi[5].

[45] Assurément, une formulation aussi concise, si l'on garde en mémoire tout ce qui précède, suggère le schéma qui suffit pour concevoir la nature des êtres.  

 

Mais, en outre, les mondes eux aussi sont illimités en nombre, ceux qui sont semblables aux nôtres comme ceux qui en sont dissemblables. {Les atomes étant illimités en nombre, comme cela vient d'être démontré, ils se portent aussi aux lieux les plus éloignés. Il n'est pas possible en effet que les atomes que l’on vient de décrire, à partir desquels peut naître un monde ou sous l'effet desquels un monde peut être produit, s'épuisent en un seul ou en un nombre limité de mondes, ni dans tous ceux qui sont semblables au nôtre, ni dans tous ceux qui différent de ces derniers. Par conséquent, il n'y a rien qui doive faire obstacle à l'infinité des mondes.}

 

[46] Il existe de plus des empreintes, identiques aux solides par la forme, qui, du fait de leur subtilité sont fort éloignées de ce qui nous apparaît. {Rien n’empêche en effet la naissance de tels épanchements dans l'espace environnant, ni celle des conditions favorables à la réalisation de corps creux et subtils, et rien n’empêche non plus que des effluves conservent fidèlement la disposition consécutive et la cadence qu’ils avaient justement dans les solides.}      

Ces empreintes, nous les appelons des simulacres.

De plus, leur déplacement dans le vide, qui s’effectue sans rencontrer aucune résistance contraire, s’accomplit sur toute distance que l’on puisse appréhender en un temps imperceptible. {La présence et l’absence d'obstacle, en effet, prennent l'aspect de la lenteur et de la vitesse. [47] Ce n'est certes pas simultanément selon les temps observables par la raison que le même corps en déplacement atteint plusieurs lieux — c'est inconcevable, en effet ; et ce corps, y arrivant tout entier dans le temps sensible, de quelque endroit que ce soit dans l’illimité, s’éloignera sans que nous puissions appréhender où commence son déplacement. Cela se produira comme s'il y avait présence d’obstacle, même si jusqu'alors nous avons supposé que la vitesse du déplace­ment ne rencontrait pas d'obstacle. Il est utile, assurément, de retenir aussi cet élément-là. Ensuite, que les simulacres soient d'une subtilité insurpassable, rien non plus de ce qui apparaît ne l'infirme. Il en résulte qu'ils ont aussi une vitesse insurpassable, trouvant tous un passage à leur mesure, en plus du fait que rien ne leur fait obstacle, ou presque rien, dans leur infinité, alors qu'un grand nombre et même une infinité d'atomes rencontrent d'emblée quelque obstacle.}

[48] En plus de cela, la naissances des simulacres se produit à la vitesse de la pensée. {Car, depuis la surface des corps, un flux continu — que l’on ne peut assimiler à une déperdition étant donné qu'il y a remplissage compen­satoire — préserve très longtemps la position et l’ordre que les atomes avaient sur le solide, même si ce flux parfois se disperse et que de fines structures se forment à l’entour — car il n'est pas besoin que sa compensation s'accomplisse en profondeur — et même si, par ailleurs, certaines de ces natures sont produites selon d’autres modalités. Rien de tout cela en effet n'est infirmé par les sens, pourvu que l’on considère de quelle manière ce flux apportera, en provenance des choses extérieures jusqu'à nous, les forces et les sympathies.}

[49] Il faut également considérer que c'est parce que quelque chose pénètre en nous depuis les choses extérieures que nous voyons les formes et que nous pensons {les choses extérieures en effet, ne sauraient imprimer en nous leur couleur et leur forme naturelles au moyen de l'air intermédiaire situé entre nous et elles, ni au moyen des rayons ou de quelque flux que ce soit allant de nous à elles, comme elles le font du fait que certaines empreintes pénètrent en nous depuis les choses qui ont même couleur et même qu’elles, s'ajustant par la taille à notre vue ou à notre pensée en des déplacements très rapides} [50] et que c'est cela qui donne ensuite, sous l'effet de cette même cause, l’image de ce qui est un et continu et préserve, loin du substrat la sympathie avec lui, en vertu de la pression proportionnée qui vient de celui-ci, à partir de la vibration des atomes dans la profondeur du solide. Et l'image — de la forme ou des propriétés — que nous saisissons en nous y appliquant par la pensée ou bien par les organes des sens est la forme même du solide, puisqu'elle se constitue en conformité avec la succession condensée du simulacre, ou avec ce qu’il en reste.

Quant au faux — c'est-à-dire l'erroné —, il réside toujours dans ce qui est ajouté par l'opinion, qui attend d’être confirmé et non infirmé, mais qui, par la suite, ne reçoit pas de confirmation, {et cela en vertu d'un certain mouvement en nous-mêmes, lié à la perception de l'image mais qui s’en écarte et par lequel le faux se produit. [51] En effet ce que l’on se représente, que l’on saisit comme dans un tableau, ou qui se produit dans le sommeil, ou en vertu d’autres modes de perception — de la pensée ou des autres critères — cela ne pourrait avoir la ressemblance avec ce qu’on dit « être » et « être vrai », si ce que nous visons n’était pas certaines choses, celles-là précisément. Mais l’erroné n’existerait pas si nous ne saisissions pas aussi quelque autre mouvement en nous-mêmes, lié à la perception de l’image, mais qui s’en écarte. Or c’est en vertu de ce mouvement, si ce qui est ajouté par l’opinion n’est pas confirmé ou infirmé, que le faux se produit}. En revanche, s’il est confirmé ou n’est pas infirmé, c’est le vrai qui se produit. [52] Il faut donc également maintenir avec force cette opinion, si l’on ne veut pas que les critères qui sont conformes aux évidences soient détruits et que l’erroné, en jouissant de garanties semblables, ne provoque un trouble total.

 

Mais en outre l’audition vient d’un certain flux en provenance de ce qui produit une voix, un son, un bruit ou toute autre affection auditive. {Ce flux se disperse en corpuscules dont les parties sont semblables, et qui continuent de préserver leur sympathie réciproque et l’unité qui leur est propre, lesquelles s’étendent jusqu’à la source de l’émission et produisent dans la plupart des cas la sensation qui correspond à celle-ci, ou bien, à tout le moins, se contentent de révéler la présence de l’objet extérieur. [53] En effet, sans une certaine sympathie qui nous mette en rapport avec la source, une telle sensation correspondante ne saurait se produire. Il ne faut donc pas considérer que l’air lui-même soit configuré par la poussée de la voix ou de quelque émission du même genre — car s’il est ainsi affecté par la voix, il en faudra une très grande quantité —, mais dès que le choc s’effectue en nous, lorsque nous projetons notre voix, il produit une expulsion de corpuscules constituant un flux de la nature du souffle, et celle-ci nous procure l’affection auditive.}

Il faut de plus considérer que l’odeur, comme c’est le cas pour l’audition, ne produirait nulle affection, si des corpuscules ne se transportaient pas depuis l’objet, proportionnés de manière à mouvoir l’organe sensoriel concerné et capables, les uns de le troubler et de le contrarier, les autres de le laisser sans trouble et de s’y adapter.

 

[54] Il faut de plus considérer que les atomes ne présentent aucune des qualités des choses apparentes, à l’exception de la forme, du poids et de la grandeur ainsi que de tout ce qui est, par nécessité, naturellement lié à la forme. {En effet toute qualité change, tandis que les atomes ne changent en rien, puisqu’il faut précisément qu’il subsiste lors des dissolutions de composés quelque chose de solide et d’indissoluble, qui fasse que les changements n’aillent pas vers le non-être ni ne viennent du non-être, mais s’effectuent en de nombreux cas par le moyen de transports, dont les uns sont des rapprochements et les autres des éloignements. Il est pour cette raison nécessaire que les corps qui se transportent soient incorruptibles et n’aient pas la nature de ce qui change, mais possèdent leurs masses et leurs conformations propres, car cela aussi doit nécessairement subsister [55] — du reste, quand un corps, dans notre expérience, change de forme en s’érodant, nous saisissons que la forme demeure présente, tandis que les qualités ne demeurent pas, dans ce qui change, présentes à la façon dont la forme s’y maintient, mais disparaissent du corps considéré dans sa totalité. Ces corps qui subsistent suffisent donc à produire les différences des composés, puisqu'il est simplement néces­saire que certains corps subsistent et ne soient pas détruits dans le non-être.}

Mais il ne faut pas considérer non plus que toute gran­deur se trouve dans les atomes, afin que les choses appa­rentes n'opposent pas d'infirmation. {Il faut seulement concevoir qu'il y a des variations de grandeur ; car l'ajout de cette précision ajoutée rendra mieux compte des effets que produisent les affections et les sensations.}

[56] Par ailleurs, il n'est pas besoin que toute grandeur se trouve dans les atomes pour qu'il y ait des différences entre les qualités sensibles {— ni bien sûr que des atomes viennent aussi à nous sous forme visible, ce que l'on ne voit pas se produire ; et l'on ne peut pas non plus concevoir comment un atome pourrait devenir visible}.

En plus de cela, il ne faut pas croire qu'il y ait, dans un corps délimité, des corpuscules en nombre illimité ni non plus de n'importe quelle grandeur. {En conséquence, il faut non seulement refuser la division à l'infini vers le plus petit — afin de ne pas rendre toutes choses sans force et pour que, dans notre appréhension globale des agrégats, nous ne soyons pas réduits à la nécessité, en comprimant les êtres, de les épuiser jusqu'au non-être —, mais encore se garder de considérer que, dans les corps délimités, le saut se produise à l'infini et vers le plus petit. [57] En effet, il n'est pas non plus possible de concevoir, si jamais l'on nous dit qu'une infinité de corpuscules ou bien des corpuscules de n'importe quelle grandeur se trouvent dans un corps, comment celui-ci pourrait encore être limité en grandeur. Il est clair en effet que ces corpuscules en nombre illimité seront d'une grandeur déterminée et, quelle que puisse être leur grandeur, celle du corps qu'ils constituent devrait être également illimitée. En outre, puisque ce qui est limité a une extrémité que l’on peut distinguer, même si elle ne peut être observée par elle-même, il n'est pas possible de ne pas concevoir la partie qui lui succède comme ayant la même caractéristique et, ainsi, en progressant successivement de proche en proche, d'en venir par la pensée à poser de cette manière l'existence de l'illimité.)

[58] Il faut aussi se mettre dans l'esprit que l'élément ultime dans la sensation n'est pas assimilable à ce qui admet les sauts, bien qu'il n'en soit pas non plus totalement dissemblable, mais qu’il a quelque chose en commun avec ce qui admet les sauts, sans toutefois se prêter à la distinction de parties.  {Mais quand, du fait de la ressemblance qui tient à ce caractère commun, nous croyons distinguer là de ce qui suit quelque chose qui précède, il faut que leur égalité s'impose à nous. Nous pouvons les observer successivement, en commençant par le premier et sans qu’ils soient dans le même lieu ni qu'ils se touchent de partie à partie, mais bien plutôt comme mesure des grandeurs, du simple fait de leur caractère propre, en plus grand nombre dans ce qui est plus grand et en moins grand nombre dans ce qui l'est moins.}

Il faut considérer que cette analogie s'applique aussi à l’élément ultime dans l'atome. [59] {Il est clair, en effet, que cet élément diffère par sa petitesse de ce qui est observable par la sensation, mais que la même analogie s'applique. De fait, nous avons précisément établi en vertu de l'analogie précédente que l'atome lui aussi avait une grandeur, par simple projection à distance de la petitesse.}

Il faut en outre considérer que les éléments ultimes et non mélangés sont les limites des longueurs et procurent, se constituant eux-mêmes en unités premières, la mesure du grand et du petit, par l'observation rationnelle appliquée aux réalités invisibles. {En effet, ce qu'ils ont en commun avec ce qui n'admet pas les sauts suffit à nous conduire à ce résultat. Mais ils ne sont pas capables d'engendrer un ras­semblement à partir d'un mouvement qu'ils posséderaient eux-mêmes.}

 

[60] De plus, il ne faut pas affirmer que dans l'illimité le haut et le bas sont le plus haut et le plus bas. {Nous savons assurément que, s'il est possible de repousser le lieu qui est au-dessus de nos têtes à l'infini à partir de l'endroit où nous nous tenons, jamais ce lieu (ou celui qui est au-dessous d'un lieu conçu comme s'étendant à l'infini) ne nous paraîtra, à nous, être en même temps haut et bas par rapport au même point: c'est, en effet, impossible à concevoir. Par conséquent, il est possible d'admettre un déplacement vers le haut conçu comme s'effectuant à l'infini, et un déplacement vers le bas, même si ce qui s'éloigne de nous en direction des lieux situés au-dessus de notre tête arrive maintes et maintes fois aux pieds des êtres qui sont au-dessus de nous, et si ce qui s’éloigne de nous vers le bas arrive maintes et maintes fois au-dessus de la tête des êtres qui sont en dessous. De fait, le déplacement dans son ensemble n'en est pas moins conçu, malgré l'opposition mutuelle des deux lieux, comme s’effectuant à l'infini.}

[61] De plus, les atomes ont nécessairement une vitesse égale quand ils sont emportés à travers le vide, rien ne leur faisant obstacle. {En effet, les lourds ne seront pas emportés plus vite que ceux qui sont petits et légers, tout au moins quand rien ne vient à leur rencontre ; et les petits, eux non plus, ne seront pas emportés plus vite que les grands, trou­vant tous un passage à leur mesure, quand rien, là non plus, ne leur fait obstacle. Ce ne sera pas non plus le cas pour le déplacement vers le haut, ni pour le déplacement oblique consécutif aux chocs, ni pour celui qui s'effectue vers le bas à cause des poids propres aux atomes. Car tant que l'atome conserve l'un de ces mouvements, il aura un déplacement aussi rapide que la pensée jusqu'à ce qu'un obstacle s'op­pose, qu'il vienne de l'extérieur ou soit l'effet de son poids propre, à la puissance de ce qui l'a heurté.}

[62] Mais, en outre, en ce qui concerne les composés, on dira que l'un est plus rapide que l'autre, bien que leurs atomes aient une vitesse égale. {La raison en est que les atomes contenus dans les agrégats se transportent vers un unique lieu et dans le minimum de temps continu, même si ce n'est pas vers un unique lieu dans les temps observables par la raison ; mais ils se heurtent fréquemment, jusqu'à ce que la continuité de leur déplacement devienne sensible. En effet, ce qui est ajouté par l'opinion à propos de l'invi­sible — à savoir que les temps observables par la raison auraient eux aussi la continuité du déplacement en ques­tion — n'est pas vrai pour de tels corps, car ce qui est vrai, c'est tout ce qui peut être observé ou ce qui est saisi par une perception de la pensée.}

 

[63] Après cela, il faut envisager, en se référant aux sen­sations et aux affections — car sera ainsi donnée la confiance la plus assurée —, que l'âme est un corps composé de par­ties subtiles, disséminé dans la totalité de l’agrégat {, très semblable à du souffle, en partie, mêlé de chaud, et par cer­tains aspects semblable à l'un et par d'autres à l’autre.}

Il y a aussi une partie, qui diffère grandement par sa sub­tilité, au sein même de ces parties, et qui est, de ce fait, en sympathie plus étroite précisément avec le reste de l’agrégat. {Tout cela, les facultés de l'âme le montrent clairement : les affections, la facilité des mouvements et les pensées — ce dont nous sommes privés quand nous mourons.}

Et en outre, il faut garder à l'esprit que l’âme a la responsabilité la plus grande dans la sensibilité. [64] {Assurément elle ne détiendrait pas la sensibilité si elle n'était pas, d’une certaine manière, recouverte par le reste de l'agrégat.}

Le reste de l'agrégat, qui lui permet d'exercer cette responsabilité, a lui aussi sa part de ce type d'accident venu de l’âme, sans partager cependant tout ce qu'elle possède. C'est pourquoi, quand l'âme s'en est éloignée, il n'a plus la sensibilité. {En effet, il ne possédait pas en lui-même cette faculté, mais il en permettait l'exercice à une autre réalité née en même temps que lui, et qui, par l'intermédiaire de la faculté qui s'est constituée autour d'elle, accomplissant immédiatement en vertu de son mouvement, cet accident qu'est la faculté sensible, lui renvoyait à lui aussi cet accident, en vertu de leur voisinage et de leur sympathie réciproque, comme je l'ai dit.}

[65] C'est aussi pour cela que, tant que l'âme est à l’intérieur de l'agrégat, jamais, même si quelque autre partie s'est détachée, elle ne cesse de sentir. {Mais supposons qu'elle subisse en même temps, pour cela justement, une destruc­tion, suite à la dissolution — totale ou partielle — de ce qui la recouvre : si malgré cela l’âme perdure, elle aura la sensibilité. Toutefois quand le reste de l’agrégat perdure en totalité ou en partie, il n'a plus la sensibilité si s'en est détaché le nombre des atomes, quel qu'il puisse être, qui tend à former la nature de l'âme.}

Et, en outre, lorsque l'ensemble de l'agrégat se dissout, l'âme se disperse, n'a plus les mêmes facultés et ne se meut plus, si bien qu'elle ne possède plus non plus de sensation. [66] {En effet, on ne peut pas concevoir à rebours que, si ce qui a la sensibilité ne se trouve pas dans ce complexe, il pré­sente justement ces mouvements quand ce qui la recouvre et l'enveloppe n'est plus tel que, maintenant que l'âme s'y trouve, elle a ces mouvements[6].}

[67] Mais il faut en outre se mettre dans l'esprit ce qui suit : «incorporel » s'applique, selon l'usage le plus répandu du terme à ce qui pourrait être pensé par soi. Mais il n'est pas possible de concevoir l'incorporel par soi, sauf s'il s'agit du vide — or le vide ne peut ni agir ni pâtir, mais permet seulement aux corps de se mouvoir à travers lui —, de sorte que ceux qui disent que l’âme est incorporelle tiennent des propos dépourvus de sens. {En effet, elle ne pourrait en aucun cas agir ni pâtir si elle était telle. Or, en fait, on saisit comme une évidence que ces deux accidents concernent l'âme.} 

[68] Ainsi, tous ces raisonnements relatifs à l'âme, si on les rapporte aux affections et aux sensations, en se remémorant ce qui a été dit au début, apparaîtront comme suffisam­ment contenus dans les schémas pour que, en partant d'eux, on parvienne à une connaissance exacte et assurée, dans le détail.

 

Mais, en outre, les formes, les couleurs, les grandeurs, les poids et tout ce que l'on attribue au corps comme s'il s'agis­sait de propriétés soit de tous les corps, soit de ceux qui sont visibles et connaissables par la sensation que l'on en a, il ne faut pas former l'opinion que ce sont des natures existant par elles-mêmes — car cela, on ne peut le concevoir — [69] ni que ces propriétés n'existent absolument pas, ni que ce sont d'autres incorporels qui s'ajouteraient au corps, ni qu'ils en sont des parties. Il faut admettre en revanche que le corps dans son ensemble tient de toutes ces propriétés l'ensemble de sa nature propre et permanente, bien qu'il ne puisse en être l'assemblage {, comme quand un agrégat plus grand est constitué des corpuscules eux-mêmes, soit des corps premiers, soit de ceux qui sont de grandeur inférieure à ce tout, quel qu'il soit}, puisque, comme je le dis, il ne fait que tenir de toutes ces propriétés sa nature propre et permanente. {Et toutes relèvent d'une perception et d'une distinction propres, tandis que l'agrégat les accompagne constamment et, sans en être jamais séparé, reçoit une qua­lification en vertu de la notion globale que l'on a du corps.}

[70] De plus, dans les corps se produisent souvent des accidents qui ne les accompagnent pas de manière permanente et qui, sans faire partie des choses invisibles, ne sont pas non plus des incorporels. {Par conséquent, en usant de ce mot selon son emploi le plus courant, nous manifestons également, que les « accidents » n'ont pas la nature du tout que nous appelons « corps » et  comprenons comme un agrégat et qu'ils n'ont pas non plus la nature des propriétés qui accompagnent le corps de manière permanente, et sans lesquelles un corps ne peut être conçu. Chacun d’eux peut être désigné en fonction de certaines perceptions que l’on a de l'agrégat qui l'accompagne, [71] mais dans l'instant même — quel qu'il soit — où l'on peut observer que chacun survient, puisque les accidents n'accompagnent pas le corps de manière permanente. Et il ne faut pas rejeter cette évi­dence hors de l'être parce que ces accidents n'ont pas la nature du tout dans lequel ils surviennent — et que nous appelons précisément «corps» —, ni celle de ce qui l'ac­compagne de manière permanente.}

Et il ne faut pas non plus considérer, à rebours, qu'ils existent par soi — car cela, on ne peut le concevoir ni pour eux ni pour les propriétés permanentes. Au contraire (c'est précisément ce qui apparaît), il faut considérer que toutes les propriétés de cette sorte sont des accidents, n'accom­pagnent pas le corps de manière permanente et n'ont pas non plus par soi le statut d’une nature. Mais c’est selon la manière dont la sensation elle-même produit leur particularité, qu’on peut les observer.

 

[72] De plus, on doit bien se mettre encore dans l’esprit ce qui suit. Il ne faut pas, en vérité, mener la recherche sur le temps comme on le fait sur toutes ces autres choses que nous recherchons dans un substrat, en les rapportant aux préconceptions que nous percevons dans notre propre expérience ; mais l'évidence même en vertu de laquelle nous déclarons de manière congénitale, le temps long ou bref, puisque nous la faisons connaître, il faut la prendre en compte. {Et il ne faut pas aller chercher d’autres expressions supposées meilleures, mais se servir à propos du temps de celles qui existent, ni affirmer à son propos quelque autre chose, comme s’il avait le même être que cette particularité qui lui est propre — car certains le font. Mais cela seul à quoi nous lions ce caractère propre et par quoi nous le mesurons, c’est ce qu’il faut prendre surtout en considération. [73] Et, en effet, cela ne requiert pas de démonstration  supplémentaire, mais une prise en compte du fait que nous le lions aux jours et aux nuits, et à leurs parties, et de même aussi aux affections et aux absences d'affections, aux mou­vements et aux repos, concevant à rebours comme un acci­dent propre concernant ces choses-là cet accident même en fonction de quoi nous nommons le temps[7].}

 

À la suite de ce que l’on vient de dire, il faut considérer que les mondes, comme chaque composé délimité ayant une étroite similitude de forme avec ce que l'on peut observer, sont nés de l’infini, tous s'étant détachés, plus ou moins grands, de rassemblements atomiques particuliers ; et, à l'inverse, que tous connaissent la dissolution, plus ou moins rapidement, les uns la subissant du fait de telle circonstance, les autres du fait de telle autre[8].

 

[74] En outre, il faut considérer qu'il n'y a pas  de « nécessité » à ce que les mondes justement aient une seule conformation[9] [lacune] {, car les uns sont sphériques, d'autres ovoïdes et les autres ont d'autres formes, sans avoir cepen­dant toutes formes}, et qu'il n'existe pas de vivants qui se soient détachés de l'infini. {Personne, en effet, ne saurait démontrer l'impossibilité pour un tel monde d'embrasser en lui-même des semences capables de donner naissance aux vivants, aux plantes et à tout le reste de ce que l’on peut observer, et la possibilité de la chose pour tel autre[10].}

[75] Mais il faut supposer également que la nature a été instruite et contrainte, abondamment et de multiples manières, par les réalités elles-mêmes ; que le raisonnement exécute avec exactitude, par la suite, les instructions qu’elle a transmises, et qu'il parvient à faire des découvertes sup­plémentaires, plus ou moins rapidement selon les cas, et en fonction de progrès qui sont importants à certaines périodes de temps, et réduits à d'autres moments. De là vient aussi que, à l'origine, les noms ne sont pas nés par institution {(mais, comme les natures mêmes des hommes éprouvent, selon les peuples, des affections particulières et reçoivent des représentations particulières, elles expulsent l’air d’une manière qui leur est particulière sous la pression de leurs affections et de leurs représentations, si bien que, à un moment donné, les peuples se différencient aussi selon les lieux qu'ils habitent)} ; [76] et c'est en commun, peuple par peuple, que les particularités ont été, par la suite, érigées en institutions afin que les désignations soient moins équi­voques entre elles et plus concises. {Quant à certaines réalités qui justement ne se laissaient pas envisager du même regard, ceux qui en étaient avertis transmirent, en les intro­duisant, certains mots que la nécessité imposait de pronon­cer, tandis qu'ils choisirent les autres à l’aide du raisonne­ment, s'exprimant ainsi selon la cause la plus fréquente.}

De plus, dans le monde céleste, le déplacement, le retour­nement, l’éclipse, le lever et le coucher des astres ainsi que les phénomènes du même ordre, il ne faut pas considérer, qu'ils se produisent parce qu'un être en a la charge, en fixe ou en fixera l'ordonnancement, tout en possédant en même temps la béatitude totale accompagnée de l'incorruptibilité [77] {— en effet, embarras, préoccupations, accès de colère et marques de faveur ne s'accordent pas avec la béatitude, mais prennent naissance dans la faiblesse, la peur et le fait d'avoir besoin du prochain —}, ni, à rebours, que des êtres qui ne sont que du feu ramassé sur lui-même posséderaient la béatitude et se chargeraient volontairement de ces mou­vements. Il faut au contraire préserver toute la majesté du divin, en se conformant à tous les noms que l’on rapporte à de telles notions, si l'on ne veut pas que ces noms soient à l'origine d'opinions en contradiction avec la majesté du divin. {Sinon, cette contradiction même exposera les âmes au plus grand trouble. Par suite, assurément, il faut former l'opinion que c'est en vertu des emprisonnements initiaux de ces rassemblements atomiques, au moment de la géné­ration du monde, que s'accomplit la nécessité de ce mouve­ment périodique.}

[78] De plus, il faut considérer que parler avec exactitude de la cause à propos des questions les plus capitales est une tâche qui incombe à l'étude de la nature ; que la béatitude qu'on trouve dans la connaissance du monde céleste se can­tonne à ceci, connaître justement quelles sont les natures qui peuvent être observées pour ces phénomènes-là et pour tous ceux qui leur sont apparentés, afin d'atteindre l’exactitude qui contribue à la béatitude ; et, de plus, qu'il n'y a pas d’explications multiples dans des questions de cette sorte ni de possibilité qu’il en aille même autrement, mais une seule explication : dans une nature incorruptible et bienheureuse, rien de ce qui inspire la dispute ou le trouble n'existe. Et l’on peut saisir par la pensée que c'est la seule explication.

[79] Quant à ce qui se cantonne à l'enquête sur le cou­cher et le lever, le retournement des astres, l'éclipse et tous les phénomènes apparentés, cela ne tend nullement vers la béatitude que procure la connaissance {; au contraire, ceux qui s'y sont intéressés, mais en ignorant ce que sont les natures en jeu dans ces phénomènes et les causes les plus capitales, éprouvent les mêmes peurs que celles qu'ils éprouveraient s'ils n'avaient pas ce surcroît de connaissance. (Et ils en éprouvent même peut-être bien plus lorsque la stupeur qui résulte de leur surcroît de réflexion est incapable d'apporter la solution, à savoir le traitement ordonné des questions les plus capitales.) C'est bien pourquoi justement nous trouvons plusieurs causes aux retournements, aux couchers, aux levers, aux éclipses et à ce qui se produit de cette manière, comme nous le faisons aussi pour le détail des événements, [80] dans la mesure où il ne faut pas consi­dérer que l'usage qui est fait de ces connaissances manque de l'exactitude suffisante pour tendre vers l'absence de trouble et la béatitude qui sont nôtres.} Par conséquent, c'est en examinant de combien de manières un phénomène semblable se produit dans notre expérience qu'il faut recher­cher les causes relatives au monde céleste et à tout ce qui est non apparent, en n'ayant que mépris pour ceux qui, à pro­pos des phénomènes qui nous transmettent une image pro­venant de lieux éloignés, ne reconnaissent ni ce qui existe ou se produit d'une seule manière ni ce qui survient de plu­sieurs manières, et qui ne savent pas non plus quels sont les cas dans lesquels il n'est pas possible d'être sans trouble et, semblablement, ceux dans lesquels c'est possible. Si donc nous croyons qu'une chose peut se produire de telle façon particulière, en prenant connaissance du fait que cette même chose se produit de plusieurs manières, nous serons sans trouble tout comme si nous savions qu'elle se produit de telle façon particulière.

 

[81]En plus de toutes ces remarques générales, il faut se mettre dans l'esprit ceci : le trouble le plus important pour les âmes des hommes réside dans l'opinion qu'ils se forment que les mêmes êtres, qui sont à la fois bienheureux et incorruptibles, ont en même temps des volontés, des actions et des responsabilités qui sont précisément en contradiction avec ces attributs ; dans le fait aussi que, constamment, ils redoutent ou suspectent quelque chose d’éternel et de terrible {(par référence aux mythes, ou bien parce qu'ils craignent l’insensibilité même qu'implique la mort, comme si elle était quelque chose qui les concerne)}, et dans le fait qu'ils doivent cette affection non à des opinions, mais à un certain état psychique déraisonnable, à cause duquel, faute de délimiter ce qui est terrible, ils sont dans un trouble égal, ou même accru, au regard de celui qu'ils éprouve­raient s'ils avaient formé ces opinions-là. [82] Or l'absence de trouble, c'est le fait d'être délivré de tout cela, et de conserver continuellement le souvenir de l'ensemble des questions les plus capitales.

C'est pourquoi il faut s'attacher aux affections qui sont présentes, aux sensations — communes selon ce qui est commun, et particulières selon ce qui est particulier — et à toute l'évidence présente en vertu de chacun des critères. {En effet, si nous nous y attachons, nous parviendrons à une explication causale juste de l'origine du trouble et de la crainte, et nous nous en délivrerons en recherchant les causes des phénomènes célestes aussi bien que du reste des phénomènes qui surviennent sans cesse, toutes choses qui effraient au dernier point le reste des hommes.}

 

Voilà pour toi, Hérodote, ramené aux rubriques essen­tielles, un abrégé concernant la nature de la totalité des choses. [83] De la sorte, je crois, si ce propos a été retenu avec exactitude, même si l’on ne parcourt pas toutes les connaissances exactes dans le détail, il permettra d'acquérir une force sans exemple chez le reste des hommes — par sa seule vertu, en effet, il rendra tout aussi limpides pour nous beaucoup de questions examinées en détail avec la plus grande exactitude conformément à l'ensemble de la doctrine ; et ce même abrégé, installé dans la mémoire, appor­tera continûment son secours. Il est en effet tel que ceux qui déjà examinent en détail ces questions avec la plus grande exactitude, quand ils réduisent leurs analyses — que ce soit d’une manière suffisante, ou même d'une manière complète — à de telles perceptions, réalisent la majeure  partie des parcours portant sur l’ensemble de la nature. Quant à tous ceux qui ne font pas entièrement partie des gens accomplissant par eux-mêmes l'examen, cet abrégé leur permet d'une manière silencieuse de réaliser, à la vitesse de la pensée, le parcours des questions les plus capitales afin d’atteindre la sérénité.

 

 

 



[1]. Scholie : Et cela, il le dit dès le début de son Grand Abrégé et au premier livre de La Nature.

[2]. Scholie : Et cela, il le dit également au premier livre de La Nature dans les livres XIV et XV, et dans son Grand Abrégé.

[3]. Scholie : Il dit plus bas que la division elle non plus ne saurait se poursuivre à l’infini. Il dit encore, « puisque les qualités se modifient… »

[4]. Scholie : il dit d’ailleurs plus bas qu’ils se meuvent aussi à vitesse égale, car le vide offre la même absence de résistance, au plus léger comme au plus lourd.

[5]. Scholie : Il dit plus bas qu’aucune qualité ne s’attache aux atomes, à part la forme, la grandeur et le poids. Il dit d’autre part dans Les Douze Éléments que la couleur subit des modifications selon la position des atomes. En outre, toute grandeur ne s’y trouve pas ; jamais en effet aucun atome n’a été perçu par la sensation.

[6]. Scholie : Il dit ailleurs qu'elle est constituée d'atomes très lisse et très arrondis, qui diffèrent beaucoup de ceux du feu ; et qu'elle a une partie irrationnelle qui est disséminée dans le reste du corps, alors que la partie rationnelle est dans la poitrine, ainsi qu’en témoignent clairement les frayeurs comme la joie ; et aussi que le sommeil vient lorsque les parties de l’âme qui sont disséminées dans la totalité du composé s’y maintiennent ou sont dispersées, puis se concentrent sous l’effet des pressions. Quant à la semence, elle provient de toutes les parties du corps.

 

[7]. Scholie : Il dit cela dans le livre II de La Nature et dans son Grand Abrégé.

[8]. Scholie : Il est donc clair, à ce qu'il dit, que les mondes sont aussi destructibles, parce que leurs parties changent, et il dit ailleurs que la Terre est soutenue par l'air.

[9]. Scholie : Au contraire, il dit lui-même qu'ils ont des conformations; différentes, au livre XII de La Nature.

[10]. Scholie : C'est bien de la même manière qu'ils ont été nourris ; et il faut considérer qu'il en est de même aussi sur la Terre.