Lucrèce, De la nature,
Traduction Jackie Pigeaud



Le poème de Lucrèce est composé de six chants. Dans les extraits qui sont proposés ici figurent toujours le début et la fin de chaque chant, et quelquefois un autre passage en plus.



 

Chant I


 

Hymne à Vénus

Mère des Énéades, plaisir des hommes et des dieux,

Vénus nourricière, sous les astres glissants du ciel

toi qui peuples la mer porte-nefs, la terre porte-fruits,

puisque par toi toute espèce des vivants

est conçue et voit en s’éveillant la lumière du Soleil,

toi, déesse, toi les vents te fuient ; te fuient les nuées du ciel

à ton apparition ; pour toi la terre industrieuse

fait jaillir les fleurs suaves, pour toi rient les eaux de la mer,

et brille le ciel apaisé d’une lumière étale.

[10] Car dès que s’est révélé l’aspect printanier du jour,

et que, délivré de ses chaînes, prend force le souffle fécond du Favonius,

d’abord les oiseaux aériens te proclament, toi déesse et ton avancée,

frappés dans leurs cœurs par ta force.

Puis, sauvages et domestiques, les bêtes parcourent en bondissant les fertiles prairies,

et traversent à la nage les rivières ravisseuses ; ainsi captif de ton charme,

chacun te suit, par désir, où tu l’entraînes.

Enfin à travers les mers et les monts et les fleuves rapaces,

et les demeures porte-feuillage des oiseaux, et les champs verdoyants,

chez tous heurtant les cœurs de l’amour caressant,

[20] tu fais en sorte que, par le désir, de génération en génération les espèces se propagent.

Puisque seule tu gouvernes la nature,

que sans toi rien ne naît aux rivages divins de la lumière,

rien ne se produit qui fût de joie ni d’amour,

aide-moi, je t’en prie, à écrire les vers

que sur la nature j’essaye de composer,

en l’honneur de notre cher Memmius, que, déesse, tu as voulu voir, en tout temps

briller et exceller en tout.

D’autant plus donne à mes dits, déesse, une éternelle grâce.

Fais en sorte que, cependant, les sauvages travaux de la guerre,

[30] sur mer et sur terre, s’assoupissent et reposent.

Car toi seule as le pouvoir de faire jouir les mortels d’une paix tranquille,

puisque Mars régisseur des armes règne sur les sauvages travaux de la guerre,

lui qui souvent se laisse tomber en arrière sur ta poitrine,

vaincu par l’éternelle blessure d’amour,

et sa nuque ronde ainsi posée, il lève le regard

et d’amour repaît ses yeux avides, les lèvres ouvertes

vers toi, déesse, et, renversé, son souffle tient à ta bouche.

 Lui, toi, déesse, tandis qu’il est étendu sur le dos,

et que tu le couvres, épandue, de ton corps sacré,

[40] répands de ta bouche des paroles suaves et demande,

pour les Romains, ô Révérée, une douce paix !

Car, en ce temps inique pour la patrie,

nous ne pouvons d’une âme paisible travailler à cette œuvre,

et l’illustre descendance des Memmius ne peut se dérober au salut commun en de telles circonstances.

[50] De plus applique une oreille libre et un esprit sagace, coupé des soucis, à la vraie doctrine,

afin que mes présents, pour toi disposés avec un soin fidèle,

avant d’avoir compris leur valeur tu ne les méprises et les rejettes.

Car pour toi je vais entreprendre d’exposer la loi sublime du ciel et des dieux,

et pour toi je vais révéler les principes des choses,

d’où la nature crée, augmente et nourrit toutes les choses,

et où la nature de nouveau les relâche une fois mortes ;

ces principes, matière et corps générateurs des choses,

dans l’exposé de notre doctrine c’est le nom que nous leur donnons, et aussi semences des choses,

[60] et nous les appelons aussi

corps premiers, puisqu’ils sont l’origine première de tout.

 

Éloge d’Épicure.

La vie des hommes, aux yeux de tous, était là, gisant

à terre, oppressée sous la lourdeur de la religion

qui, depuis le ciel, dardait sa tête

dressée au-dessus des mortels, vision horrible,

quand pour la première fois un homme, un Grec, osa lever contre elle

ses yeux de mortel, et le premier faire front contre elle.

Ni la réputation des dieux, ni la foudre, ni le ciel au menaçant

grondement ne l’arrêtèrent ; mais ils excitent d’autant plus la vertu aiguisée de son âme,

[70] au point qu’il désira briser

les verrous, serrés des portes de la nature, le premier.

Ainsi la force efficace de son esprit a vaincu ;

au-dehors il s’est avancé loin hors des murailles flambantes du ciel ;

et il a parcouru le tout immense par l’âme et par l’esprit,

d’où il nous rapporte en vainqueur ce qui peut naître, ce qui ne le peut,

selon quelle raison enfin une puissance définie est attribuée à chaque chose,

ainsi qu’une borne profondément plantée.

Par quoi la religion est soumise à nos pieds et la voici à son tour écrasée,

et la victoire nous élève jusqu’au ciel.

[80] A ce propos, voici ma peur; je crains que tu n’ailles penser

que tu t’inities aux éléments d’une doctrine impie,

et que tu t’engages sur la route du crime. Au contraire très souvent

cette fameuse religion enfanta des actes criminels et impies.

 

Le cas d’Iphigénie.

C’est ainsi qu’à Aulis ils portèrent souillure et déshonneur

à l’autel de la vierge Trivia, avec Je sang d’Iphigénie,

eux l’élite des chefs des Grecs, la fleur des guerriers.

Quand les bandeaux qui entouraient ses cheveux de vierge

eurent été dénoués en deux parts égales le long de ses joues,

et qu’affligé debout devant l’autel, elle vit

[90] son père, et près de lui, cachant le fer, les prêtres

et à la voir, versant des larmes la foule des soldats,

muette d’effroi, fléchie, ses genoux cherchaient la terre.

Et, la malheureuse, il ne pouvait lui servir de rien, à un tel moment,

qu’elle eût, la première, donné le nom de père au roi.

Soulevée en effet par des mains d’hommes, tremblante à l’autel

elle fut conduite, non pour qu’on pût la raccompagner, les rites solennels accomplis,

au chant clair de l’hyménée ;

mais restée pure par vilenie, au temps même de son mariage,

pour tomber en victime affligée, immolée par son père,

[100] afin qu’un départ béni et favorable à la flotte fut donné.

Tant la religion a pu conseiller de crimes !

Toi-même, un jour peut-être, à ton tour vaincu

par les discours terrifiants de poètes-prophètes, tu chercheras à nous quitter.

Et certes, en effet, combien peuvent-ils forger pour toi

de songeries capables de renverser tes raisons de vivre

et de troubler tes chances, toutes, par la terreur.

Et ils ont bien raison. Car si les humains voyaient qu’il y a un terme fixé à leurs misères,

ils trouveraient bien moyen de se dresser contre les superstitions et les menaces de ces prophètes.

Maintenant il n’existe aucun moyen de résister, aucune possibilité

[110] puisque éternels sont les châtiments que, dans la mort, il faut craindre.

On ignore, en effet, quelle est la nature de l’âme ;

si elle est née avec le corps ou au contraire s’insinue à la naissance ;

si elle meurt en même temps que nous, dans la séparation de la mort,

ou s’en va voir les ténèbres d’Orcus et ses vastes abîmes ;

ou encore si elle s’insinue, par effet divin, en des êtres vivants

différents de nous, comme l’a chanté notre Ennius qui, le premier,

a rapporté de l’Hélicon riant une couronne au feuillage éternel,

qui eut éclatante renommée parmi les nations italiotes ;

bien qu’en outre, pourtant,

[120] Ennius ait exposé et assuré clairement en des vers éternels

qu’il existe des régions de l’Achéron

où ne subsistent nos âmes ni nos corps mais certains simulacres étrangement pâles.

De là, selon son récit, vint se montrer à lui l’ombre d’Homère

toujours florissant qui se mit à verser des larmes amères

et à lui révéler la nature des choses.

C’est pourquoi il nous faut, avec soin, rendre raison des choses d’en haut,

dire comment se produisent les mouvements du soleil et de la lune,

et par quelle force toutes choses s’accomplissent sur terre ;

et en même temps, et surtout, user d’une méthode sagace

pour voir de quoi sont faits l’âme et l’esprit,

et quelles choses terrifient notre esprit en venant à notre rencontre

quand nous sommes éveillés et malades ou ensevelis dans le sommeil,

au point qu’il nous semble voir distinctement, et entendre face à face des êtres

frappés par la mort et dont la terre recouvre les os.

Non, dans mon esprit, il ne m’échappe pas que les découvertes obscures des Grecs,

il est difficile de leur donner la lumière en des vers latins,

surtout étant donné qu’il faut recourir souvent à des mots nouveaux,

à cause de l’indigence de la langue et de la nouveauté de l’objet.

[140] Mais pourtant ta vertu et le plaisir que j’espère

d’une douce amitié me persuadent de supporter l’effort, quel qu’il soit,

et me conduisent à veiller pendant les nuits sereines,

à la recherche des mots et du poème enfin

qui me donnent de répandre dans ton esprit une claire lumière

qui te permette d’examiner au plus profond les choses cachées.

Donc cette terreur de notre âme et ces ténèbres,

ce ne sont pas les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour

doivent les disperser, mais la contemplation de la nature et son explication.

Le principe que nous poserons pour commencer, le voici :

[150] rien ne naît jamais de rien par intervention divine.

Certes cet épouvantail paralyse tous les mortels :

c’est qu’ils voient beaucoup de choses se passer, sur terre et dans le ciel,

dont ils ne peuvent, par aucun moyen, percevoir les causes,

et ils pensent que c’est l’effet d’une puissance divine.

C’est pourquoi, quand nous aurons vu que rien ne se peut créer

de rien, alors ce que nous poursuivons, à ce moment et à partir de là,

nous en aurons une perception profonde et plus juste,

et pourrons voir d’où chaque chose peut être créée

et comment tout se fait sans opération divine.

 

 

[…]

 

 

Apologie du poème.

Allons plus loin. Apprends à connaître ce qui reste et entends plus clairement.

Il ne m’échappe pas combien le sujet est obscur ;

mais de la pointe de son thyrse un grand espoir de gloire a transpercé mon cœur,

et du même coup enfoncé dans ma poitrine le suave amour

[925] des Muses ; maintenant aiguillonné par lui, d’un esprit vigoureux

à travers les espaces sans chemins des Piérides

je marche, qu’aucun ne foula jamais. Joie d’approcher aux sources inviolées

et d’y boire. Joie de cueillir des fleurs neuves

et d’en faire pour ma tête une couronne insigne,

[930] dont jamais auparavant ne voilèrent les tempes de quiconque les Muses ;

d’abord en effet je parle de grandes choses,

et des nœuds serrés des religions je m’efforce de libérer l’esprit ;

ensuite sur une chose obscure je compose, si lumineux,

des chants, les imprégnant tous de la grâce des Muses.

Cela non plus ne semble pas manquer de raison.

Mais les médecins, quand aux enfants ils veulent donner l’absinthe répugnante,

c’est la lutte ; alors de leurs doigts auparavant ils font le tour de la coupe,

l’imprégnant de la liqueur douce et fauve du miel,

pour que les enfants, âge sans méfiance, soient trompés

[940] jusqu’aux lèvres, et boivent jusqu’à la fin l’amère

liqueur de l’absinthe, et soient joués sans être victimes,

mais plutôt, ragaillardis par un tel procédé, recouvrent la santé ;

ainsi moi maintenant, puisque notre doctrine souvent paraît

trop sombre à qui ne l’a pas pratiquée, et que recule

la foule horrifiée devant elle, j’ai voulu pour toi, dans le chant mélodieux     

des Piérides l’exposer, cette doctrine qui est nôtre,

et l’imprégner comme du doux miel des Muses,

dans l’espoir par ce moyen de tenir captif ton esprit avec mon chant

pendant que tu percevras toute

 [950] la nature des choses et que tu en éprouveras toute l’utilité.

Mais puisque je t’ai appris que les éléments de la matière sont       absolument compacts

et volent, invincibles, à travers l'éternité,

allons ! il est temps d’aller plus loin dans le volumen. Y a-t-il une limite à leur somme

ou non ? De la même façon le vide que nous avons découvert,

ou si l'on veut le lieu ou l'espace dans lequel s’accomplissent toutes choses,

voyons sérieusement s’il forme un tout absolument limité,

ou s’il s'ouvre immense, vaste et profond.

L’univers entier, donc, dans aucune direction

n'est limité ; sinon il devrait avoir une extrémité.

[960] Or il est évident que rien ne peut avoir une extrémité,

si plus loin n’existe quelque chose qui le limite ; de sorte qu'on peut voir

le lieu au-delà duquel la nature de nos sens ne peut poursuivre.

Or puisqu’il faut admettre qu’il n’y a rien en dehors de la somme des choses,

elle n’a pas d’extrémité ; elle n’a donc ni limite ni mesure.

Peu importe en quelle région de l’univers tu te situes,

puisque, quelle que soit la place de chacun,

de tous les côtés il laisse l’infini tout entier.

En outre, si maintenant on supposait limité tout l’espace existant,

si un homme s’élançait jusqu’au bout des limites

[970] extrêmes, et de là lançait un javelot qui s’envolât ;

ce trait jeté à toutes forces, que choisis-tu ? qu’il aille vers son but et s’envole au loin,

ou penses-tu que quelque obstacle puisse le lui interdire et le bloquer?

Car il faut que tu admettes et choisisses l’une ou l’autre de ces propositions.

Or l’une et l’autre te ferment toute échappatoire,

et te forcent à concéder que le tout, s’étend, exempt de limite.

Car soit il se trouve quelque chose pour lui faire obstacle et empêcher

que le trait ne parvienne à son but et l’empêche d’aller à son terme,

soit il est emporté en dehors, dans les deux cas il n’est pas parti depuis la limite de l’univers. [980] Ainsi je te poursuivrai, où que tu placeras les limites

extrêmes, en te demandant ce qui arrive enfin au javelot.

Il arrivera que nulle part ne pourra se dresser une limite

et que la ressource pour la fuite retardera l’échappatoire, toujours.

En outre, tout l’espace de la somme tout entière,

s’il se trouvait enfermé de toute part en des limites fixes,

s’il était fini, alors l’abondance de la matière,

sous le poids de ses éléments solides, confluerait de toute part vers le bas ;

dès lors rien ne pourrait se passer sous le ciel qui nous couvre,

et il n’y aurait plus du tout de ciel ni de lumière du soleil,

[990] étant donné que toute la matière serait gisante, accumulée,

depuis déjà l’infini du temps se déposant.

Or assurément aucun repos n’est donné aux corps premiers,

parce qu’il n’existe absolument aucun fond où ils pourraient confluer et s’établir.

Toujours tout s’accomplit dans un mouvement ininterrompu

et d’en bas se renouvellent envoyés de l’infini

les éléments de la matière.

Enfin devant nos yeux l’on voit bien qu’une chose marque la limite d’une autre.

L’air limite les collines et les montagnes l’air,

[1000] la terre limite la mer, et, en revanche, la mer délimite toutes les terres ;

quant au tout, il n’est rien en dehors de lui pour en marquer la limite.

Telle est donc la nature du lieu, et l’immensité de l’espace,

que les éclairs éclatants ne pourraient parcourir dans leur cours,

 glissant dans toute l’éternité, ni absolument faire qu’il reste moins à parcourir.

Tant il est vrai que partout s’étend, immense, une réserve pour les choses,

sans aucune limite, dans toutes les directions, de toute part.

Par elle-même, du reste, la somme des choses ne pourrait se fixer

une mesure ; la nature s’en occupe, qui exige que la matière par le vide

[1010] et le vide par la matière soient limités,

de sorte qu’ainsi elle rend le tout infini par ces alternances,

ou que même si l’un des deux ne délimitait l’autre,

à lui seul pourtant il s’étendrait sans trouver de borne.

[Lacune.]

Ni la mer, ni la terre, ni les espaces lumineux du ciel,

ni la race des mortels, ni les corps sacrés des dieux,

ne pourraient subsister un seul petit moment.

En effet, dispersée loin de son agrégat,

la matière serait emportée à travers le vide immense, désagrégée,

ou plutôt jamais elle n’aurait pu, en s’agrégeant, créer aucune chose,

[1020] puisque, dans sa dispersion, elle n’aurait pu se réunir.

Car, c’est vrai, les éléments premiers des choses

ne se sont pas logés chacun à leur place en obéissant à un plan ou à un esprit sagace ;

et à coup sûr ils n’ont pas déterminé les mouvements qu’ils dussent chacun se donner.

 

L’ordre du monde.

Mais ayant subi de nombreux changements, de bien des façons, à travers le tout,

 ils ont été bousculés, frappés, heurtés depuis un temps infini,

en essayant toute espèce de mouvements et d’assemblages ;

enfin ils en viennent à des dispositions telles

que celles qui constituent la somme des choses,

qui se conserve aussi durant de nombreuses et longues années,

[1030] une fois qu’elle a été réunie pour des mouvements appropriés.

Depuis les fleuves restaurent, grâce à l’abondance des eaux de leur cours,

la mer avide ; la terre, chauffée de la chaleur du soleil,

renouvelle sa production ; les générations des êtres vivants naissent

et fleurissent ; les feux errants de l’éther poursuivent leur vie ;

 ce qui ne saurait exister si de la matière,

venue de l’infini, la réserve ne pouvait fournir

à chaque chose de quoi réparer à temps ses pertes.

En effet, de même que le corps des êtres vivants, privé de nourriture,

se dissout et s’amaigrit, ainsi toutes choses nécessairement

[1040] se détruisent, dès que manque à les restaurer

la matière, pour quelque raison détournée de sa voie.

Et les coups venus de l’extérieur, de toutes parts, ne peuvent

maintenir la somme dans son intégrité, quelle que soit sa formation.

Car les corps premiers peuvent bien frapper à coups multiples, et en maintenir une partie,

en attendant que d’autres viennent et que la somme puisse être restaurée.

Entre-temps, cependant, ils sont contraints de rebondir et, en même temps,

ils laissent généreusement, aux principes des choses, l’espace et le temps pour fuir,

de sorte que, libérés de leur union, ils peuvent être emportés.

C’est pourquoi, encore et encore, il est nécessaire que des éléments soient nombreux à se reformer,

[1050] et cependant, pour que les chocs eux-mêmes puissent y suffire,

il est besoin d’une force infinie de matière de tous côtés.

Là-dessus, garde-toi de croire, Memmius,

que tout tend vers le centre de l’univers, comme le disent certains,

qu’ainsi la nature du monde se tient stable sans le secours d’aucun

choc extérieur et que ne peuvent s’échapper nulle part

le haut et le bas puisque tout tend vers le centre

(mais crois-tu que quelque chose puisse prendre appui sur soi-même ?) ;

et enfin que tous les corps pesants qui sont de l’autre côté de la terre vers le haut

sont attirés, et qu’ils reposent sur le sol à l’envers,

[1060] comme les simulacres des choses que nous voyons dans l’eau.

Et le même raisonnement leur fait soutenir que des êtres vivants vaquent

la tête en bas, et qu’ils ne peuvent tomber de la terre dans les régions basses du ciel

comme nos corps ne peuvent d’eux-mêmes voler vers les hauteurs du ciel.

Eux, disent-ils, quand ils voient le soleil, nous, nous voyons les étoiles de la nuit ;

leurs saisons et les nôtres alternativement

se distribuent et leurs nuits correspondent à nos jours.

Sottises pour des fous

parce qu’ils tiennent un raisonnement pervers.

[1070] Car il ne peut exister un centre à l’univers

puisqu’il est infini

et, s’il en existait un, pourquoi un corps s’y maintiendrait-il

plutôt que de s’évader très loin ?

Car tout le lieu, l’espace que nous nommons le vide,

par le milieu ou non par le milieu, doit

céder place également aux corps pesants, où que leurs mouvements se dirigent.

Et il n’y a pas de lieu où les corps, une fois arrivés,

perdent la force de leur poids et puissent s’immobiliser dans le vide.

Et, d’autre part, le vide ne doit se trouver sous aucun corps

[1080] sans continuer à lui céder, ce que sa nature exige.

Donc on ne peut suivre cette théorie qui veut que

les choses restent unies, cédant à l’attrait du centre.

En outre, ils imaginent que tous les corps

ne tendent pas vers le centre, mais seulement ceux de la terre et de l’eau,

l’humeur de la mer, et les ondes immenses qui dévalent les montagnes,

et ces choses qui sont pour ainsi dire enfermées dans le corps terrestre ;

tandis que les souffles légers de l’air, selon eux,

de même que la chaleur du feu s’écartent du centre ;

et l’éther autour de nous scintille d’étoiles,

[1090] et la flamme du soleil se nourrit à travers l’azur du ciel,

parce que la chaleur fuyant le centre s’y réunit tout entière.

Et, en outre, sur les arbres les branches les plus hautes ne pourraient porter des feuilles,

si de la terre ne montait peu à peu à chacune son lot de nourriture

[Lacune de 8 vers.]

[1102] Prends garde qu’à la manière ailée des flammes, les murailles du monde

ne se dispersent soudain, à travers le vide immense disparues,

et que tout le reste ne suive de cette manière,

que ne s’écroulent les régions tonnantes du ciel au-dessus de nous,

que la terre soudain ne se dérobe à nos pieds,

et qu’à travers les ruines mêlées de la terre et du ciel

dissolvant les corps, tout ne s’en aille à travers l’abîme sans fin,

si bien qu’en un instant rien ne subsiste plus

[1110] sinon l’espace désert et les corps premiers invisibles.

Car où que tu postules que la matière vienne à manquer,

cette partie sera la porte de la mort,

c’est par là que toute la foule des éléments de la matière s’enfuira.

Ainsi, conduit jusqu’au bout, tu apprendras tout cela par un petit effort.

Et en effet une chose éclairera l’autre, et pour toi l’aveugle

nuit ne dérobera pas le chemin, sans que tu puisses voir jusqu’au bout les ultimes secrets de la nature ;

ainsi les choses illumineront-elles les choses.

 

 

 

 

Chant II


 

Suave, quand les vents troublent la surface, sur la mer immense,

de contempler depuis la terre l’effort immense d’autrui ;

non que la souffrance de quiconque soit doux plaisir ;

mais apprécier la distance des maux, dont on est soi-même à l’écart, est suave.

Suave aussi de regarder les combats immenses de la guerre,

à travers les champs de la bataille, sans qu’on ait part au danger.

Mais rien n’est plus doux que d’occuper, bien fortifiés,

les temples de la sérénité construits par la doctrine des sages,

d’où l’on peut regarder de haut les autres, et les voir de çà de là

[10] errer et chercher éperdument la route de la vie,

rivaliser de génie, combattre à coups de noblesse,

mettre leur énergie nuit et jour dans un incroyable effort

pour émerger aux plus hautes fortunes et posséder le monde.

Pauvres esprits des hommes, ô cœurs aveugles !

Dans quelles ténèbres, et dans quels dangers

s’écoule ce petit rien de la vie ! Ne vois-tu pas

que ce que réclame le cri de la nature n’est rien d’autre que

pour le corps l’éloignement et l’absence de la douleur, et pour l’âme

une sensation de jouissance, délivrée de souci et de terreur ?

[20] Nous voyons donc que pour la nature du corps bien peu de choses

sont nécessaires pour enlever la douleur

et faire aussi le lit de délices nombreuses.

Et pendant ce temps la nature ne réclame pour elle-même rien de plus agréable

— s’il n’y a pas de statues dorées de jeunes gens à travers nos maisons        

pour tenir de leurs mains droites des flambeaux allumés,

destinés à éclairer des festins nocturnes,

si les cithares ne font pas gronder les lambris et les ors des salles —

quand cependant allongés entre eux dans l’herbe tendre,

[30]  près du courant d’une eau sous les branches d’un arbre à la haute cime,

les gens réjouissent leur corps à peu de frais,

 surtout quand le temps sourit, et que l’époque de l’année

parsème de fleurs la verdure de l’herbe.

Et les fièvres ardentes ne quittent pas plus tôt le corps

si, sur des tapis brodés et une pourpre rutilante,

on se retourne, que si l’on doit détendre sur un tissu plébéien.

C’est pourquoi, puisque pour notre corps les trésors

n’apportent rien, non plus que la noblesse ou la gloire d’un royaume,

allons plus loin, il faut penser que pour l’esprit ils ne sont pas davantage utiles.

[40] À moins que, par hasard, quand tu vois

tes légions fébriles à travers le champ de Mars

s’agiter, émettant des simulacres de guerre,

[bien renforcées par d’importantes réserves ... ,

parées des mêmes armes et animées d’un même courage,]

sous l’effet de ce spectacle, les religions effrayées s’enfuient de ton esprit, épouvantées, et les peurs de la mort

abandonnent ta poitrine, vide et libre de souci.

Et si nous voyons en cela choses risibles et absurdes,

et qu’en vérité les craintes des hommes et la ténacité de leurs soucis

ne craignent ni le bruit des armes ni la sauvagerie des javelots,

[50]  si, sans aucun respect, elles se trouvent parmi les rois et les puissants,

si elles n’ont révérence ni pour l’éclair qui vient de l’or,

ni pour l’éclatante lumière d’un tissu de pourpre

pourquoi douter que tout ce pouvoir appartient à la seule raison,

étant donné surtout que toute la vie souffre dans les ténèbres ?

Car comme des enfants qui tremblent et craignent n’importe quoi

dans les ténèbres aveugles, ainsi nous, en pleine lumière, nous avons peur

souvent de choses qui ne doivent être redoutées plus que

celles que les enfants craignent dans les ténèbres, et imaginent devoir surgir.

Cette terreur de l’âme, et ces ténèbres, il va de soi

[60] quel ce ne sont ni les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour

qui les dispersent, mais l’aspect: et l’explication de la nature.

Alors poursuivons ! Par quel mouvement les corps générateurs de la matière

engendrent-ils des choses variées, et les désagrègent-ils une fois engendrées,

quelle force les contraint de le faire, quelle est cette mobilité

qui leur est donnée pour parcourir le vide immense, je vais

te l’expliquer ; quant à toi, souviens-toi de prêter attention à mes paroles.

 

[…]

 

Le goût

À cela s’ajoute le fait que le contact dans, la bouche du miel et du lait

procure une sensation agréable à la langue dans la bouche ;

au contraire la nature répugnante de l’absinthe

[400] et de la centaurée sauvage fait grimacer par sa saveur écœurante ;

si bien que tu peux reconnaître que d’éléments lisses et ronds

sont composées les choses qui peuvent toucher agréablement nos sens ;

mais, au contraire, tout ce qui nous paraît amer et âpre

est tenu plus serré dans un entremêlement d’éléments crochus,

déchirant en conséquence les voies

de nos sensations, et forçant brutalement l’accès de notre corps.

 

 

L’ouïe

Enfin toutes les sensations bonnes et mauvaises

s’opposent parce qu’elles sont le produit d’éléments à la forme dissemblable et contraire.

[410] Ne va pas croire que le son acerbe de la scie stridente, horrifique, soit fait d’éléments lisses comme

les chants mélodieux auxquels les musiciens donnent forme,

en les éveillant sur la lyre de leurs doigts agiles ;

 

 

L’odorat.

ni non plus penser que les éléments premiers qui pénètrent

les narines des humains, sont de forme semblable,

quand brûlent les cadavres répandant une odeur infecte,

ou quand la scène vient d’être arrosée de safran de Cilicie,

et que l’autel voisin exhale les parfums de l’Arabie.

 

 

[…]

 

 

La mort inévitable de l’univers.

 Après le temps de la naissance du monde,

du premier jour de la mer, et de la terre, et du lever du soleil, se sont ajoutés des corps venus de l’extérieur,

se sont ajoutées tout autour des semences que le grand Tout a réunies dans un jet,

et qui permirent à la mer et à la terre de croître ;

[1110] à la maison du ciel d’ajouter à son espace, et de soulever son toit

loin au-dessus des terres, et à l’air de monter.

Car de tous lieux tous les éléments premiers par des chocs

sont distribués et rejoignent leur espèce ;

l’eau s’en va retrouver l’eau ; d’éléments terrestres la terre

s’accroît; les feux forgent le feu, et l’éther, l’éther,

jusqu’au moment où, mettant une dernière main,

la nature créatrice a mené toute chose à l’extrême limite de son achèvement ;

comme il arrive quand les veines de la vie

ne reçoivent pas davantage que ce qu’elles laissent écouler et fuir.

[1120] Pour tous les êtres, c’est ici que le temps doit s’arrêter ;

c’est ici que la nature freine de toutes ses forces la croissance.

Car tous les êtres que tu vois grandir dans une croissance joyeuse,

et peu à peu gravir les marches de l’âge adulte,

c’est qu’ils absorbent plus d’éléments qu’ils n’en rejettent,

tant que toute la nourriture pénètre aisément dans les veines, tant

qu’ils ne sont pas si largement distendus qu’ils laissent passer beaucoup,

et qu’ils ne font pas plus de dépenses que leur âge ne peut absorber.

En effet les corps laissent s’écouler et s’échapper des éléments nombreux,

il faut le reconnaître ; mais leur nombre doit l’emporter,

[1130] jusqu’au moment où le faîte de la croissance est atteint.

Alors, petit à petit, les forces et la vigueur adultes, l’âge les

brise et glisse vers la décrépitude.

En effet plus un corps est ample, sa croissance finie,

et plus il est large, plus nombreux sont les éléments que de toutes parts

il disperse et laisse partir de lui-même.

La nourriture ne se distribue pas aisément dans toutes ses veines,

et elle ne suffit pas, pour faire face à des flots bouillonnants,

à pourvoir de quoi fournir aux corps.

Il est donc juste que les corps meurent, quand ils perdent leur densité dans ce flux,

[1140] et qu’ils succombent tous aux chocs venus de l’extérieur ;

puisque, au grand âge, la nourriture fait défaut,

et que les éléments premiers ne cessent de marteler de l’extérieur

et d’affaiblir l’être qu’ils finissent par vaincre sous l’acharnement de leurs coups.

De la même façon, donc, les remparts, eux aussi, qui entourent le vaste monde,

seront pris de force et s’écrouleront en ruines et décombres :

car la nourriture doit réparer tous les corps en les renouvelant,

et la nourriture doit soutenir, la nourriture doit étayer,

maintenant en vain, puisque les veines ne peuvent plus tolérer

la quantité suffisante, et que la quantité nécessaire, la nature ne la fournit plus.

[1150] Et voici dès maintenant notre âge brisé, et la terre usée

à grand-peine qui crée de petits animaux, elle qui a créé toutes

les espèces, qui a enfanté les corps énormes des bêtes sauvages.

Non, en effet, selon moi, une corde d’or n’a point

descendu du ciel, dans les champs, les espèces mortelles,

ni la mer et les flots qui battent les roches ne les ont créées ;

mais la même terre les a engendrées qui maintenant tirent leur nourriture de sa substance.

En outre, les moissons brillantes, et les riches vignobles,

elle les a créés d’elle-même, spontanément, la première, pour les mortels ;

d’elle-même elle leur a donné les fruits suaves et les prairies fertiles

[1160] qui maintenant ont peine à croître malgré nos efforts.

Nous épuisons les bœufs et les forces des paysans ;

nous usons le fer des charrues, tandis que les champs nous fournissent à peine le nécessaire ; tant ils sont avares de leurs fruits, tant ils augmentent notre labeur.

Et maintenant, secouant la tête, le vieux laboureur soupire

très souvent, à la pensée que son dur labeur n’a rien donné,

et quand il compare les temps présents aux temps

passés, il loue souvent la chance de son père.

Triste aussi, le planteur d’une vigne vieille et rabougrie ;

il accuse la tendance du temps et accable son époque,

[1170] et grommelle que l’antique race, remplie de piété,

tolérait très facilement de vivre en des limites étroites,

bien que la mesure de terre attribuée à chacun fût beaucoup plus petite ;

et il ne comprend pas que peu à peu tout pourrit et s’en va

vers la tombe, épuisé par le vieillissement de l’espace de la vie.

 

 

 

 

 

Chant III


 

 

Du fond de si grandes ténèbres, toi qui

le premier as pu faire jaillir la claire lumière, illuminant ce que la vie offre de biens,

je te suis, toi l’honneur du peuple grec, et maintenant

dans l’empreinte de tes pas je mets les miens ;

ce n’est pas dans le désir de rivaliser, mais plutôt par amour

que je veux t’imiter ; car l’hirondelle pourrait-elle affronter

les cygnes ? Que pourraient réaliser de semblable à la course

les chevreaux aux pattes tremblantes et la puissance du cheval robuste ?

Père, tu es le découvreur du monde,

[10] tu nous offres des préceptes de père ; et dans tes écrits, ô glorieux,

comme les abeilles qui goûtent à tout dans les prés fleuris,

nous, de même, nous nous repaissons de toutes tes paroles d’or,

car elles sont d’or, et les plus dignes, pour toujours, d’une vie éternelle.

Car dès que ta doctrine a commencé à clamer

la nature des choses née de ton esprit divin,

s’enfuient les terreurs de l’âme, s’écartent les murailles du monde,

je vois à travers le vide tout entier s’accomplir les choses.

Apparaît la puissance des dieux, apparaissent les séjours de paix

que les vents ne secouent pas, que les nuages n’aspergent point de leur pluie,

[20] que la neige, condensée par le froid,

blanche tombant, ne viole pas ; et toujours l’éther non nuageux

les couvre, et ce séjour rit d’une lumière qui se répand à profusion.

La nature, en outre, leur fournit tout, et aucune chose,

à aucun moment, n’entame la paix de leur âme.

Mais, au contraire, nulle part n’apparaissent les lieux de l’Achéron,

et la terre ne m’empêche pas de tout voir distinctement

sous mes pieds, tout ce qui s’accomplit en dessous, à travers le vide.

Là, devant ces choses, une certaine volupté divine

me saisit et un effroi sacré, du fait qu’ainsi, par ta force, la nature,

[30] s’ouvrant toute visible, s’est ainsi dévoilée de toute part.

Et puisque j’ai fait connaître de toutes choses la qualité des éléments premiers,

et quelles formes bigarrées les distinguent dans leur vol libre et éternel ;

que j’ai montré comment les choses, chacune, peuvent se créer de ces éléments-là,

désormais c’est la nature de l’esprit

et de l’âme qui semble devoir être éclairée dans mes vers,

et cette crainte de l’Achéron boutée hors, tête première,

qui au fond trouble la vie, au plus profond,

salissant tout du noir de la mort,

[40] sans laisser à nul plaisir transparence ni pureté.

Souvent les hommes affirment qu’il faut craindre les maladies

et la vie honteuse, plus que le Tartare de la mort ;

que l’âme, ils le savent bien, est faite de sang

ou même de vent, au hasard de leur choix,

et qu’ils n’ont aucun besoin de notre doctrine ;

tout cela, à ce que je vais maintenant dire, tu pourras noter

que c’est vantardise et gloriole plutôt que réelle conviction.

Les mêmes, chassés de leur patrie, bannis loin

de la vue des humains, souillés d’un crime honteux,

[50] accablés de tous les maux enfin, ils vivent ;

et en dépit de tout, quel que soit l’endroit où leur misère les a traînés, ils rendent le culte aux morts

et ils immolent de noires brebis, et aux Dieux Mânes

adressent des offrandes ; et dans les malheurs

ils tournent d’autant plus décidément leurs esprits vers la religion.

C’est dans les périls incertains qu’il convient d’autant plus de contempler l’homme

et dans les épreuves d’apprendre à connaître ce qu’il est.

Car alors, enfin, vraies sont les voix qui du fond de son cœur

se manifestent ; le masque est arraché, subsiste l’être.

Enfin l’appât du gain et l’aveugle désir des honneurs

[60] qui les poussent, les malheureux, à franchir les bornes

du droit, à se faire, parfois, complices et serviteurs des crimes,

à jeter leurs efforts, nuit et jour, dans un labeur inouï

pour émerger aux plus hautes fortunes, toutes ces blessures de la vie,

pour la plus grande partie, se nourrissent de l’épouvantail de la mort.

D’ordinaire, en effet, le mépris honteux et l’âcre pauvreté

paraissent étrangers à la vie douce et stable,

et sont, pour ainsi dire, en attente devant les portes de la mort.

D’où le fait que les humains, poussés par une terreur sans raison,

en voulant s’enfuir loin, et très loin l’éloigner,

[70] forgent leur bien dans le sang de leurs concitoyens,

doublent leur richesse avec avidité, accumulant meurtre sur meurtre ;

cruels, leur joie éclate aux sombres funérailles d’un frère,

ils haïssent et redoutent la table de leurs parents.

Pour une semblable raison, née de la même peur, souvent,

l’envie les consume : sous leurs yeux celui-ci est puissant,

celui-là admiré, qui s’avance dans la gloire et l’honneur,

tandis qu’eux sont roulés dans les ténèbres et la boue, voilà l’objet de leur plainte.

Il en est qui meurent pour des statues et un nom.

Et souvent cela va jusqu’à ce point : face à l’épouvantail de la mort,

[80] la haine de vivre et de voir la lumière s’empare des humains,

jusqu’à leur faire tenter sur eux la mort, dans l’affliction de leur cœur,

dans l’oubli que la source de leurs angoisses est cette crainte

que c’est elle qui bouleverse le respect d’eux-mêmes, qui rompt les chaînes de l’amitié,

en somme qui défait la piété par son conseil.

Car souvent déjà des hommes ont trahi leur patrie et des parents chéris,

dans l’espoir d’éviter les demeures de l’Achéron.

Comme des enfants qui tremblent, et tout, dans les aveugles

ténèbres, leur est source de crainte, ainsi nous, en pleine lumière, nous avons peur

souvent de choses qui ne sont pas plus redoutables

[90] que celles qui épouvantent les enfants dans les ténèbres,

et qu’ils imaginent imminentes.

C’est pourquoi cette terreur et ces ténèbres de l’âme,

ce ne sont ni les rayons du soleil ni les traits brillants du jour qui doivent les dissiper,

mais la vue de la nature et son explication.

D’abord j’affirme que l’esprit, que souvent nous appelons pensée,

se trouvent logés le conseil et la direction de la vie,

est une partie de l’homme, non moins que la que la main, le pied

et les yeux sont parties du tout vivant

[Lacune.].

/En vain certains prétendent/

que la sensibilité de l’esprit n’est pas logée dans une partie bien définie,

mais que c’est un état vital du corps,

[100] que les Grecs appellent harmonie, quelque chose qui fait

que nous vivons avec la sensibilité, alors que la pensée ne se trouve en aucune partie

— comme souvent on dit qu’est bonne la santé

du corps, et pourtant elle ne constitue aucune partie de l’individu qui se porte bien.

Ainsi ne placent-ils pas la sensibilité de l’esprit dans une partie délimitée ;

ce en quoi à grands frais me semblent-ils errer.

Ainsi, souvent, le corps tel qu’il se manifeste et qu’on le voit est malade,

tandis que pourtant nous sentons de la joie qui nous vient d’une autre partie cachée ;

et, en revanche, il se fait que souvent le contraire arrive à son tour :

un individu malheureux par l’esprit ressent de la joie dans tout son corps ;

[110] exactement de la même façon, si un malade souffre du pied,

en même temps sa tête peut se trouver libre de toute douleur.

En outre, quand les membres sont livrés au doux sommeil,

et qu’épandu le corps gît de tout son poids sans rien sentir,

il y a pourtant en nous autre chose qui, en ce moment,

s’agite de bien des manières, et accueille en elle

tous les mouvements de joie et les soucis vains du cœur.

Maintenant l’âme, afin que tu puisses apprendre à connaître qu’elle se trouve dans les membres,

et que le corps ne tient pas sa sensibilité de l’harmonie,

tout d’abord il arrive que privée d’une grande partie du corps,

[120] pourtant dans nos membres souvent la vie s’attarde;

et inversement, lorsque quelques éléments de chaleur

se sont enfuis, que par la bouche un peu d’air

a été exhalé, cette même vie sur-le-champ abandonne veines et os ;

de sorte qu’ainsi tu peux bien reconnaître que tous les éléments n’ont pas parts égales

et n’apportent pas à notre salut un égal soutien.

Mais ce sont davantage les semences du vent et de la chaleur

qui veillent dans nos membres à ce que la vie subsiste.

Il y a donc une chaleur vitale et un souffle vital

dans le corps même, qui quittent nos membres au moment de leur mort.

[130] C’est pourquoi, puisque la nature de l’esprit et de l’âme s’est révélée

comme une partie de l’homme, abandonne le nom d’harmonie,

tout droit descendu du haut de l’Hélicon

pour les musiciens; ou peut-être l’ont-ils tiré tout seuls d’ailleurs

et l’ont-ils transporté à cette chose

qui alors manquait d’un nom qui lui fût propre ;

quant à toi, écoute le reste de mon propos.

Donc j’affirme que l’esprit et l’âme sont conjoints

entre eux et forment une seule substance à partir d’eux ;

mais il est comme le chef, et exerce le pouvoir sur le corps tout entier,

le conseil que nous appelons esprit et pensée.

[140] Et il est situé au milieu de la poitrine et s’y tient accroché.

C’est là, en effet, que bondissent l’épouvante et la peur ; autour de ces lieux

les joies apportent leurs douces caresses ; donc c’est là que se trouvent la pensée et l’esprit.

Le reste de l’âme est dissipé à travers le corps

et obéit, et se meut selon la volonté et l’impulsion de la pensée.

Et ceci seul, pour soi, par soi, sait et se réjouit pour soi, 

alors qu’aucune chose ne vient mouvoir ni l’âme ni le corps au même moment.

Et de la même façon que lorsque la tête ou un œil par l’assaut d’une douleur

viennent à être blessé en nous, sans que nous soyons crucifiés en tout

notre corps, ainsi l’esprit parfois se trouve seul à être blessé,

[150] et parfois à s’épanouir dans la joie, tandis que tout le reste de l’âme

à travers notre corps et nos membres, aucune nouveauté ne l’ébranle.

Mais quand la pensée est bouleversée d’une crainte plus violente,

nous voyons l’âme tout entière à travers notre corps partager la même sensation ;

et ainsi les sueurs et la pâleur monter à la surface

du corps entier, et la langue se briser et la voix avorter,

les yeux s’enfumer, les oreilles résonner, les membres défaillir

enfin nous voyons, sous la terreur de l’esprit, s’écrouler

souvent des hommes ; de sorte que chacun peut ainsi reconnaître

que l’âme est conjointe à l’esprit, elle qui, lorsque la force de l’esprit

[160]  l’a frappée, en retour frappe le corps et le meut.

Ce même raisonnement montre à l’évidence que la nature de l’esprit et de l’âme est

corporelle. Car lorsqu’on la voit pousser en avant les membres,

ressaisir du fond du sommeil le corps, et altérer le visage, diriger et régir tout l’homme

que nous voyons que rien de cela ne se peut faire sans le toucher,

ni le toucher à son tour sans corps, ne sommes-nous pas forcés de reconnaître

que l’esprit et l’âme sont faits d’une nature corporelle ?

En outre, que l’esprit souffre avec le corps, et en même temps

qu’il s’accorde avec les sensations de notre corps, tu le perçois bien.

[170] Si la violence hérissée du trait n’atteint pas la vie,

profondément enfoncée entre les os et les tendons qu’elle déchire,              

pourtant il s’ensuit une langueur et une attirance vers la terre

suaves, et puis, à terre, naît un bouillonnement de la pensée,

et, de temps à autre, comme la volonté confuse de se relever.

Donc s’impose la conclusion que la nature de l’esprit est corporelle,

puisqu’elle souffre de traits et de coups qui sont corporels.

Cet esprit, maintenant, de quel corps est-il fait et

comment est-il constitué ? Je vais continuer à te l’expliquer.

D’abord je dis qu’il est tout à fait subtil,

[180] fait de corps extrêmement petits. Il en est ainsi,

et voici comment tu peux prêter ton attention de façon à t’en convaincre.

Rien ne semble se faire aussi rapide

que l’intervalle entre ce que la pensée se propose de faire et le moment où elle-même initie l’acte.

Donc l’esprit s’ébranle plus rapidement que n’importe quelle chose

dont la nature apparaît devant nos yeux, en évidence.

 

 

[…]

Ce qu’est la mort

[…]

En conséquence, il faut penser que la mort est beaucoup moins pour nous,

s'il peut exister moins que ce que nous voyons être un rien.

Plus grandes, en effet, sont la confusion et la dispersion de la matière

qui accompagnent la mort, et personne ne se réveille et ne se lève,

[950] une fois que, glacé, l’arrêt de la vie est intervenu.

Enfin, suppose que la Nature prenne la parole soudain,

et adresse en personne, à l’un de nous, des reproches de ce genre :

« Qu’est-ce donc qui a tant de prix pour toi, mortel,

que tu te laisses aller à cet excès de plaintes maladives ?

Pourquoi gémir et pleurer sur la mort ?

En effet, si la vie que tu as vécue auparavant t’a été heureuse,

et si, accumulés comme dans un vase percé,

tous ses agréments n’ont pas coulé complètement, et ne se sont pas perdus sans profit,
pourquoi ne te retires-tu pas comme un convive rassasié de la vie ;

et l’esprit tranquille, sot que tu es, ne prends-tu pas un repos sans trouble ?

[940] Si au contraire tout ce dont tu as joui s’est évanoui et dissipé,

et que la vie t’est un fardeau, pourquoi demander d’y ajouter plus,

rajout qui à son tour tout entier va mal finir et disparaître sans profit ?

Pourquoi plutôt ne pas en terminer avec la vie et la souffrance ?

Car pour toi, désormais, que je puisse bricoler et inventer

pour te plaire, il n’est rien. Tout est pareil, toujours.

Si ton corps n’est pas déjà affaibli par les ans, si tes membres

ne sont pas épuisés et sans force, pourtant tout reste toujours pareil,

même si tu continuais à vivre et vaincre les siècles,

et, même plus, si tu devais ne jamais mourir. » 

[950] Que répondrons-nous, sinon que c’est un juste procès que nous intente

la Nature, et qu’elle plaide une cause vraie ?

Et si c’est un homme déjà très avancé en âge, très vieux, qui se plaint,

qui se lamente sur sa mort, le malheureux, plus que de raison,

ne serait-ce pas juste qu’elle criât davantage et le morigénât d’une voix âpre ?

«Maintenant arrête tes larmes, vaurien, et cesse de te plaindre.

Tous les biens de la vie, tu les as épuisés avant de décrépir.

Mais parce que sans cesse tu désires ce qui n’est pas là, que tu méprises ce que tu as sous la main,

inaccomplie ta vie s’est écoulée, et sans plaisir.

Et sans que tu t’y attendes, voici la mort debout à ton chevet, avant

[960] que tu ne puisses quitter le monde rassasié et gavé.

Allons ! Abandonne pourtant ces biens qui ne sont plus de ton âge, quitte-les tous,

et sans émoi laisse la place. Il le faut. »

Juste, à mon avis, serait sa plaidoirie, justes ses critiques et ses reproches.

Car cède place, poussée par la jeunesse, la vieillesse

toujours ; et une chose doit renaître aux dépens d’autres choses, nécessairement.

Et personne n’est livré à l’abîme ni au Tartare noir.

Il faut de la matière pour que croissent les générations d’après ;

et celles-là te suivront toutes dans la mort, après avoir accompli leur vie ;

et tout comme pour toi, les générations ont passé avant maintenant, et passent après.

[970] Ainsi une chose naît d’une autre, sans que cela puisse cesser,

et la vie n’est donnée à aucun individu en propriété, mais à tous en usufruit.

Tourne-toi maintenant et regarde ; il n’est rien pour nous ce vieillissement passé

d’un temps éternel, avant notre naissance.

Voilà donc le miroir, que la nature nous propose, du temps futur, le temps qui suivra notre mort.

Y paraît-il quelque chose d’horrible? Y voit-on quelque chose de funeste ?

N’est-ce pas plus sûr que n’importe quel sommeil ?

Et, assurément, toutes ces choses qui dans l’Achéron profond se passent,

à ce qu’on nous a raconté, c’est dans notre vie qu’elles existent toutes.

[980] Et le malheureux craignant un gros rocher suspendu au-dessus de lui,

Tantale, comme le dit la fable, paralysé par un épouvantail sans réalité, il n’existe pas ;

mais c’est bien plutôt dans la vie que la crainte vaine des dieux torture les mortels,

et ils ont peur de ce qui peut tomber sur nous, dont le destin menace chacun.

Et il n’existe pas d’oiseaux pour se précipiter sur Tityos gisant dans l’Achéron ;

sous son immense poitrine ils ne peuvent trouver de quoi fouiller pour l’éternité, à coup sûr.

Quelque immense que soit l’étendue de son corps abattu,

quand même il n’occuperait pas seulement neuf arpents de ses membres épandus,

mais la surface de toute la terre,

[990] il ne saurait pourtant supporter une douleur éternelle

ni procurer de la nourriture tirée de son propre corps pour toujours.

Mais pour nous il est ici Tityos, vautré dans l’amour,

que les oiseaux lacèrent et que dévore l’angoisse anxieuse,

et que les passions déchirent de n’importe quel autre désir.

Sisyphe est lui aussi dans la vie, devant nos yeux,

qui à briguer auprès du peuple les faisceaux et les haches cruelles

s’acharne, et, sans cesse, défait et triste, se retire.

Car briguer le pouvoir, chose vaine et qui n’est jamais donnée,

et dans cette quête souffrir sans cesse un dur labeur,

[1000] c’est bien pousser à grand effort sur la pente d’une montagne qui fait face

un rocher, qui pourtant, à peine arrivé au sommet,

roule, et aussitôt rejoint le plat de la plaine.

Ensuite, repaître une âme par nature ingrate, sans trêve,

la remplir de bonnes choses sans la rassasier jamais,

à l’instar, pour nous, des saisons de l’année,

quand à leur retour elles apportent les récoltes et leurs grâces variées,

et que, pourtant, nous ne nous rassasions jamais complètement des fruits de la vie ;

c’est à mon avis ce qu’évoque l’histoire des jeunes filles dans la fleur de l’âge,

versant l’eau dans un vase percé

[1010] qui, malgré tout, ne se pourrait remplir d’aucune façon.

Cerbère et les Furies encore, et l’absence de lumière

[Lacune.]

le Tartare éructant de sa gorge des bouillonnements horribles,

qui n’existent nulle part, et ne peuvent à coup sûr exister.

Mais dans la vie existe pour les méfaits

insignes, insigne une crainte des châtiments, et la punition du crime,

la prison, l’horrible chute du haut de la roche,

les verges, les bourreaux, le carcan, la torture, la poix, la lame rougie, les torches ;

même si tout cela est absent, pourtant l’âme, consciente de ses actes,

d’avance pleine de crainte, s’applique les aiguillons, se donne la brûlure du fouet,

[1020] sans voir cependant quel terme peut exister à ses maux ni enfin la limite de ses peines,

et elle a peur que ces mêmes châtiments ne s’alourdissent dans la mort.

C’est ici-bas enfin que les sots connaissent la vie de l’Achéron.

Parfois aussi tu pourrais te dire à toi-même :

«Lui aussi, le bon Ancus, il a fermé ses yeux à la lumière,

lui qui était bien meilleur que toi, malhonnête que tu es ! »

Depuis, bien d’autres rois, et de puissants,

sont morts, qui ont commandé à de grandes nations.

Et lui-même aussi, qui jadis, à travers la vaste mer,

[1030] construisit une route, qui permit à ses légions de traverser les flots,

et leur apprit à traverser à pied les abîmes salés,

qui, du bruit de ses chevaux, méprisa les grondements de la mer,

la lumière lui fut ravie et de son corps moribond il répandit son âme.

Scipion, le foudre de guerre, la terreur de Carthage,

donna ses os à la terre comme le plus médiocre des esclaves.

Ajoute les découvreurs des sciences et des arts,

ajoute les compagnons des Muses de l’Hélicon. Parmi eux Homère, l’unique,

qui tint le sceptre et s’endormit du même sommeil que les autres.

Enfin Démocrite, après qu’une mûre vieillesse

[1040] l’eut averti que sa mémoire faiblissait,

de lui-même alla au-devant de la mort pour lui offrir sa tête, lui-même.

Lui-même Épicure mourut, après avoir accompli le cours lumineux de la vie

lui qui domina le genre humain de son génie

et plongea tous les autres dans l’ombre, comme à son lever le soleil plonge dans l’éther les étoiles.

Et toi, tu hésiteras, et tu t’indigneras de mourir ?

Toi qui as une vie déjà morte, ou peu s’en faut, alors que tu vis et tu vois,

toi qui uses la plus grande part de ton temps à dormir,

et qui ronfles éveillé, et ne cesses de voir des songes,

l’esprit torturé d’une terreur sans fondement,

[1050] incapable que tu es de trouver, souvent, la nature de ton mal, quand,

ivre, malheureux d’une foule de soucis qui t’accable de partout,

et ballotté au gré de l’errance sans but de ton esprit, tu t’égares.

Si les hommes pouvaient, de même qu’ils semblent ressentir

un poids dans leur esprit dont la lourdeur les fatigue,

apprendre à connaître aussi quelles en sont les causes,

et d’où vient comme une si grande masse le mal qui occupe leur poitrine,

ils ne vivraient pas comme maintenant on les voit très souvent vivre,

ignorant chacun ce qu’ils veulent, et toujours cherchant

à changer de lieu, comme s’ils pouvaient y déposer leur charge.

[1060] Il sort souvent de sa grande demeure, celui-là

que le dégoût prend d’être chez lui, et soudain il y retourne,

parce que vraiment il ne se sent pas mieux au-dehors.

Il court, poussant ses poneys vers sa villa, tête baissée

comme s’il s’empressait de porter secours à sa maison en flammes.

Il bâille aussitôt, dès qu’il a touché le seuil de la villa.

Ou bien il se laisse sombrer dans le sommeil, comme une masse, et cherche l’oubli ;

ou bien encore il se hâte de regagner la ville et de la revoir.

 C’est ainsi que chacun se fuit, mais naturellement,

comme cela arrive souvent, incapable de se fuir,

on reste accroché malgré soi à ce moi que l’on hait,

[1070] parce que, malade, on ne saisit pas la cause de sa maladie.

Si on la voyait bien, alors, abandonnant tout sujet,

chacun se consacrerait d’abord à la connaissance des choses

puisque de l’éternité, non d’une seule heure, est en cause le statut,

dans lequel pour les mortels tout le temps qui reste après la mort doit être attendu.

Enfin, qui nous force à trembler à ce point en des dangers à l’issue douteuse,

quel est ce méchant et si fort désir de la vie ?

En vérité, un terme sûr de la vie est là, qui se tient au côté des mortels ;

et il n’est pas possible d’éviter de rencontrer la mort.

[1080] En outre on tourne en rond dans le même lieu, sans en pouvoir sortir ;

et vivre ne nous forge aucun plaisir neuf.

Mais tant qu’est loin l’objet de notre désir, il nous semble surpasser

tout le reste ; après, quand il est atteint, c’est autre chose que nous désirons ;

et la même soif de la vie nous tient toujours la bouche ouverte.

En outre, nous sommes dans le doute, nous demandant le sort que le temps va nous amener,
ce que va nous apporter le hasard, le genre de mort qui nous menace.

Et pourtant, en prolongeant notre vie nous ne retranchons rien

au temps de la mort, et nous ne pouvons choisir

de diminuer, éventuellement, la durée de notre mort.

[1090] Aussi tu pourras bien ensevelir autant de générations que tu voudras,

la mort éternelle pourtant, oui, celle-là, néanmoins t’attendra.

Ne plus être ne durera pas moins, pour celui qui a quitté la vie en sortant hier de

la lumière, que pour celui qui est mort voilà bien des mois et des années.

 

 

 

 

Chant IV


 

À travers les espaces sans chemins des Piérides

je marche, qu’aucun ne foula jamais. Joie d’approcher aux sources inviolées

et d’y boire. Joie de cueillir des fleurs neuves

et d’en faire pour ma tête une couronne insigne,

dont jamais auparavant ne voilèrent les tempes de quiconque les Muses ;

d’abord en effet je parle de grandes choses,

et des nœuds serrés des religions je m’efforce de libérer l’esprit ;

ensuite sur une chose obscure je compose, si lumineux,

des chants, les imprégnant tous de la grâce des Muses.

[10] Cela non plus ne semble pas manquer de raison.

Mais les médecins, quand aux enfants ils veulent donner l’absinthe répugnante

c’est la lutte ; alors de leurs doigts auparavant ils font le tour de la coupe,

l’imprégnant de la liqueur douce et fauve du miel,

pour que les enfants, âge sans méfiance, soient trompés

jusqu’aux lèvres, et boivent jusqu’à la fin l’amère

liqueur de l’absinthe, et soient joués sans être victimes,

mais plutôt, ragaillardis par un tel procédé, recouvrent la santé ;

ainsi moi maintenant, puisque notre doctrine souvent paraît

trop sombre à qui ne l’a pas pratiquée, et que recule

[20] la foule horrifiée devant elle, j’ai voulu pour toi, dans le chant mélodieux

des Piérides, l’exposer, cette doctrine qui est nôtre,

et l’imprégner comme du doux miel des Muses,

dans l’espoir par ce moyen de tenir captif ton esprit avec mon chant

pendant que tu percevras toute

la nature des choses et que tu en éprouveras toute l’utilité.

Mais puisque je t’ai montré ce que sont les principes de toutes les choses,

la variété des formes qui les distingue,

eux qui volent spontanément, mus d’un mouvement éternel ;

que j’ai dit comment chaque chose peut naître d’eux,

[30] et puisque je t’ai montré la nature de l’âme, sa constitution,

avec le corps, l’union intime qui la fait vivre,

et comment, une fois détachée de lui, elle revient aux éléments premiers,

maintenant je vais entreprendre de t’expliquer, sujet fortement lié à ce qui précède,

qu’il existe ce que nous appelons des simulacres des choses.

Ce sont, comme des membranes de la surface du corps, des choses

détachées, qui volent deçà delà au travers des airs,

et viennent à nous dans la veille,

nous terrifient dans les songes, quand souvent

nous observons des formes étranges et les simulacres des « privés de lumière »,

[40] qui souvent, nous laissant horrifiés, sans forces, au sommeil

nous ont arrachés ; pour autant n’allons pas croire que, depuis l’Achéron, des âmes

se soient enfuies, ou que des ombres volettent parmi les vivants,

ni que quelque chose de nous puisse subsister après la mort,

quand le corps et la nature de l’âme, détruits en même temps,

se sont dissociés en leurs éléments respectifs.

Je dis donc que des images, des figures ténues

sont émises par les choses à partir de leur surface,

[50] quasiment des membranes ou de l’écorce, comme on doit les nommer,

parce que l’image conserve l’aspect et la forme de l’objet, quel qu’il soit,

dont elle est issue avant de voyager dans l’espace.

On peut, grâce à ce qui suit, si stupide soit notre cœur,

commencer à connaître cela.

Tout d’abord, parmi les choses accessibles aux sens,

beaucoup émettent des corps, dont les uns se diffusent en se résolvant,

ainsi le bois émet de la fumée et le feu de la chaleur ;

d’autres, au tissu plus serré, sont plus denses, comme on voit qu’un jour,

l’été, les cigales déposent des tuniques rondes,

et les veaux se défont des membranes qui enveloppaient leurs corps,

[60] en naissant ; même chose, quand le glissant serpent

lâche dans les épines sa tunique ; en effet souvent on voit

les buissons enrichis de leurs dépouilles qui flottent au vent ;

puisque donc ces choses se produisent, ténue une image doit aussi

émaner des choses, de la surface de leur corps.

En effet, pourquoi ces éléments dont je parle tomberaient-ils des choses, les abandonneraient-ils,

plus que ceux qui sont ténus, il n’est aucun moyen de le dire.

Surtout puisque des corps subtils se trouvent en nombre à la surface des choses,

qui peuvent se détacher dans le même ordre où ils étaient,

et conserver figure et forme,

[70] d’autant plus rapidement qu’ils sont peu à rencontrer quelque obstacle,

puisque ils sont situés en première ligne.

Car à coup sûr nous voyons beaucoup de choses émettre et laisser partir des corps en abondance,

non seulement depuis le fond, du plus profond, comme nous l’avons dit avant,

mais aussi de leur superficie, fréquemment, comme leur couleur même.

Et c’est ce qui se produit couramment avec les tentures jaunes, rouges

et bleues, quand tendues dans nos grands théâtres,

épandues à travers mâts et traverses, elles flottent en tremblant.

Et là, le public des gradins en dessous,

et tout l’aspect de la scène [texte corrompu]

[80] elles les teignent et les font vibrer de leur couleur.

Et du théâtre plus étroite tout autour est

l’enceinte, plus ces choses à l’intérieur sont baignées de grâce

et toutes ensemble rient dans la lumière ramassée du jour.

Donc puisque les toiles, depuis leur surface, émettent une couleur,

doivent aussi émettre des images ténues toutes les choses,

puisque dans les deux cas c’est la surface qui les projette.

Il y a donc bien des traces sûres de formes,

qui ordinairement volettent, dotées d’un tissu subtil,

et qu’on ne peut voir une à une, séparément.

[90] De plus toute odeur, fumée, chaleur et toutes les autres choses

semblables naissent en abondance des corps et se dispersent,

parce que, venant des profondeurs internes où elles sont nées,

elles se déchirent le long d’un chemin tortueux, et des sorties de route tortueuses,

par où elles luttent pour sortir rassemblées après leur naissance.

Mais, au contraire, la membrane ténue de la couleur de surface,

quand elle est émise, il n’y a rien qui puisse la déchirer,

libre qu’elle est, puisqu’elle est placée en première ligne.

Ensuite tous les simulacres qui apparaissent à nous dans les miroirs,

dans l’eau ou dans toute surface polie, nécessairement,

I100] puisqu’ils sont dotés d’une apparence semblable aux choses,

sont constitués des images émises des choses.

[Lacune de deux vers.]

Il y a donc des formes ténues des choses, et de ressemblantes

images ; bien que personne ne puisse les observer de manière isolée,

pourtant, rejetées par un refoulement incessant et dru,

 elles restituent une image, à partir de la surface des miroirs.

Il n’est d’autre moyen, semble-t-il, d’expliquer leur conservation,

pour que soient restituées à chaque chose les figures qui lui ressemblent.

[110]  Maintenant apprends de quelle nature ténue est faite l’image

Et d’abord, puisque les éléments premiers sont à ce point

en dessous de la portée de nos sens, et à ce point plus petits

que ce que nos yeux commencent à ne plus pouvoir distinguer,

maintenant, pour te donner encore cette confirmation, apprends,

en peu de mots, combien sont subtils les principes des choses.

D’abord il existe des êtres vivants si petits

que, si l’on en coupait un en trois, une portion ne saurait être vue.

Que faut-il penser alors, quel qu’il soit, d’un intestin ?

Quoi du globe du cœur, ou des yeux ? Et des membres ? Et des articulations ?

[120] Que tout cela est petit ! Que dire en outre de chacun des éléments premiers

dont l’âme et la nature de l’esprit sont nécessairement formées ?

Ne vois-tu pas combien ils sont subtils, combien ténus ?

En outre, toutes les plantes qui de leur corps

exhalent une odeur agressive, la panacée, la répugnante absinthe,

 l’aurone écœurante, la centaurée entêtante,

prends une de ces plantes et doucement entre deux [doigts]

[Lacune.]

et, plutôt, ne reconnaîtrais-tu pas que les choses émettent des simulacres qui vont errant,

nombreux, sous des formes nombreuses, sans force, imperceptibles à nos sens ?

Mais ne va pas penser que sont seuls à errer

[130] tous ces simulacres de choses qui émanent d’elles ;

il en existe aussi qui naissent spontanément, et d’eux-mêmes

se constituent dans ce ciel qu’on nomme l’air.

Formés de nombreuses manières, ils sont emportés dans les hauteurs

et ne cessent de se fondre et de changer d’aspect,

et de tourner à des contours de formes de toute sorte.

Comme les nuages que nous voyons parfois s’accumuler sans effort

en altitude, et violer l’aspect serein du ciel

en caressant l’air de leur mouvement ; souvent, en effet, de géants

on croit voir voler les visages qui répandent au loin une ombre ;

[140] parfois s’avancer de hautes montagnes et des roches arrachées aux montagnes, cachant le soleil,

puis un monstre attirer d’autres nuages et s’en revêtir.

Maintenant, disons avec quelle aisance et quelle rapidité ces choses s’engendrent

et coulent sans interruption depuis les choses et glissent et se séparent d’elles

[Lacune.]

sans cesse, en effet, il y a abondance, en surface des choses, d’éléments

qu’elles sont en mesure de projeter. Quand ces éléments rencontrent des choses poreuses,

ils les traversent, comme, notamment, le tissu.

Mais lorsque ce sont des roches tranchantes

ou la matière du bois qu’ils rencontrent, alors

ils se déchirent, si bien qu’ils ne peuvent rendre aucun simulacre.

[150] Mais quand ce sont des objets brillants et denses qui sont placés sur leur chemin,

 comme notamment un miroir, rien de cela ne leur arrive.

Car ils ne peuvent traverser, comme dans le cas du tissu, ni donc

se déchirer ; le lisse prend soin de préserver leur salut.

C’est ce qui explique que, de là, les simulacres rejaillissent vers nous.

Et aussi rapidement que tu le souhaites, à quelque moment que ce soit,

quel que soit l’objet que tu places devant le miroir, apparaît l’image ;

si bien que tu peux apprendre par là que sans cesse s’écoulent de la surface des corps

des textures subtiles et de subtiles figures.

Donc, en un bref instant, de nombreux simulacres sont engendrés,

 [160] de sorte qu’à juste titre on peut dire rapide leur origine.

Et de même qu’en un bref instant le soleil doit émettre de nombreux rayons

pour que le tout en soit constamment rempli,

de même, et pour la même raison, il est nécessaire

qu’en une pointe de temps les simulacres des choses soient transportés

nombreux, de nombreuses façons, dans toutes les directions, de toutes parts ;

puisque, dans quelque direction que nous tournions le miroir,

les choses s’y reflètent, avec forme et couleur semblables.

En outre, alors que l’aspect du ciel avait été très limpide,

le voici soudain complètement, affreusement troublé ;

[170] au point que l’on peut croire que de toute part toutes les ténèbres ont quitté l’Achéron
et rempli les immenses cavernes du ciel,

tellement, née de l’affreuse nuit des nuées,

menace d’en haut la face de la noire Épouvante.

Quelle petite part en ces choses suffit à faire une image, il n’est personne

qui puisse le dire ni en rendre raison dans ses dits.

Poursuivons ! Avec quel mouvement rapide les simulacres sont emportés,

quelle mobilité est la leur quand ils passent à travers les airs

au point qu’il suffit d’un bref moment pour un long espace,

quel que soit le lieu où ils tendent chacun selon leur volonté,

[180] je vais te le dire en vers suaves plutôt qu’abondants ;

comme, si bref, le chant du cygne vaut mieux que des grues

cette fameuse clameur qui se disperse dans les nuages éthérés de l’Auster.

 

[…]

 

 

Les rêves.

Et quelle que soit l’attention passionnée qui nous attache et nous lie à un objet,

quelles que soient les choses qui nous ont longuement retenus auparavant,

et pour lesquelles notre esprit a fait plus d’effort,

dans les rêves, la plupart du temps, ce sont ces mêmes choses que nous croyons voir venir à nous.

Les avocats plaident et confrontent les lois ;

les généraux combattent et se lancent dans la bataille ;

les marins poursuivent la lutte entreprise contre les vents ;

quant à nous, nous poursuivons notre projet, nous recherchons la nature des choses,

[970] sans trêve, et nous exposons sa découverte dans la langue de nos pères.

Ainsi toutes les passions et les occupations semblent d’ordinaire,

dans les rêves, occuper et abuser l’esprit des humains.

Quant à ceux qui, de nombreux jours d’affilée,

ont consacré une attention assidue aux jeux du cirque, le plus souvent nous voyons,

 lorsque leurs sens ont déjà cessé de les appréhender,

qu’il leur reste pourtant dans l’esprit des routes ouvertes

qui permettent aux mêmes simulacres de venir.

C’est pourquoi, bien des jours encore, ces mêmes choses se montrent

devant leurs yeux, si bien que même éveillés ils croient

[980] voir clairement des danseurs qui bougent leurs membres souples,

et recevoir le chant pur de la cithare et la voix des cordes

dans l’oreille, et voir distinctement la même assemblée,

et en même temps les décors variés de la scène resplendir.

Telle est l’influence de l’attention passionnée et du plaisir,

et des choses auxquelles on est accoutumé ; cela vaut

pour les humains, mais aussi pour les animaux.

Ainsi tu verras des chevaux robustes, leurs membres étendus

dans le sommeil, pourtant se couvrir de sueur, haleter sans arrêt,

comme s’ils jetaient toutes leurs forces pour la victoire,

[990] ou par les barrières ouvertes.

Et les chiens de chasse, souvent, alors qu’ils sont plongés dans un doux repos,

voici que pourtant ils agitent leurs pattes subitement, et donnent soudain de la voix,

et reniflent très fréquemment de l’air par leurs narines,

comme s’ils avaient découvert et tenaient la piste d’un gibier.

Ils s’éveillent et poursuivent souvent de vains

simulacres de cerfs, comme s’ils les voyaient clairement livrés à la fuite,

jusqu’à ce qu’ils abandonnent leur erreur et reviennent à eux.

De son côté, souvent, l’espèce flatteuse des petits chiens de maison

s’agite et se dresse soudain,

tout comme s’ils voyaient des figures et des visages inconnus.

Et plus une race est formée d’éléments rudes,

plus elle doit manifester de violence dans les rêves.

Quant aux oiseaux variés ils s’enfuient, et de leurs ailes soudain

troublent les bois sacrés pendant la nuit,

en leur doux sommeil, s’ils ont vu des éperviers en vol

[1010] les poursuivre et donner combats et batailles.

En outre, les esprits des hommes qui accomplissent, par de grands mouvements,

de grandes choses, les refont et les revivent en rêve.

Ils triomphent de rois au combat, sont faits prisonniers, se jettent dans la mêlée,

poussent des cris, comme si on leur coupait la gorge, tout cela sans changer de place.

Beaucoup se battent et poussent des gémissements de douleur,

et comme si, par la gueule d’une panthère ou d’un lion enragé, ils étaient broyés,

remplissent tout l’espace d’immenses clameurs.

Beaucoup révèlent des choses importantes dans leur sommeil

et souvent ont dénoncé leurs propres crimes.

[1020] Beaucoup affrontent la mort. Beaucoup, comme des gens qui croient tomber de hautes montagnes

et se précipiter vers la terre de tout leur corps,

sont terrifiés, et de leur sommeil, comme s’ils avaient l’esprit égaré,

ils ont peine à revenir à eux, tant ils sont bouleversés par l’agitation de leur corps.

De la même façon, assoiffé, près d’un fleuve ou d’une source agréable,

un homme s’assied, et le voici qui a déjà absorbé dans sa gorge presque toute la rivière.

Même des gens propres, s’il leur arrive, ligotés par le sommeil,

de croire qu’ils sont près d’un bassin ou d’une jarre ébréchée,

il en est qui répandent le liquide filtré de tout leur corps

et irriguent des tapis de Babylone à la magnifique splendeur.

[1030] Puis, quand dans les canaux serrés de leur âge, pour la première fois s’insinue

la semence, le jour même où elle est devenue mûre dans leurs membres

arrivent en nombre de l’extérieur des simulacres, issus de toute sorte de corps,

annonces d’un visage charmant et d’un teint superbe,

qui met en mouvement et excite les régions gonflées d’une semence abondante,

au point que, souvent, comme si tout était arrivé à bonne fin, les jeunes gens répandent

les flots d’un immense fleuve et souillent leur vêtement.

 

Puberté, amour.

Elle s’agite en nous, dont nous avons parlé naguère,

la semence, dès que l’âge adulte donne de la force à nos membres.

Et en effet une cause émeut et excite une chose, une autre cause une autre chose.

[1040] La semence humaine issue d’un homme, seule la puissance d’un être humain la met en mouvement.

Dès qu’elle est expulsée de son siège et le quitte,

elle se répand à travers les membres dans tout le corps,

elle se rassemble en des lieux bien précis des nerfs, et met en mouvement

sur-le-champ les parties génitales elles-mêmes.

Irritées ces parties se gonflent de semence, et naît la volonté

de l’éjecter dans l’objet vers quoi se tend le terrible désir ;

et le corps vise l’objet qui a blessé l’âme d’amour.

Car c’est un fait constant que tous les blessés tombent du côté de leur blessure ;

[1040] le sang gicle du côté d’où vient le coup qui nous a frappés,

et, s’il est assez près, l’humeur rouge éclabousse l’ennemi.

Ainsi en est-il donc de celui qui reçoit les coups de Vénus,

qu’ils lui soient lancés par un jeune garçon aux membres féminins,

ou par une femme qui de tout son corps répand l’amour ; 

il se porte du côté d’où vient le coup, il brûle de s’accoupler,

et de jeter dans le corps de l’autre le liquide jailli du sien.

Car le désir muet présage le plaisir.

Telle est Vénus pour nous ; de là vient le nom de l’amour,

de là d’abord cette goutte de douceur que Vénus a instillée

[1060] dans nos cœurs, à laquelle a succédé la peine qui nous glace.

Car s’il n’est pas là, l’objet que tu aimes, pourtant sont là présents des simulacres

de lui, et son doux nom est présent à nos oreilles.

Mais il convient de s’empresser de fuir les simulacres, ce qui alimente notre amour

de le repousser loin, de détourner notre esprit vers un autre objet,

et de jeter notre humeur rassemblée dans n’importe quel corps,

de ne pas la retenir, en la réservant à l’amour d’un seul être,

et garder ainsi pour soi la peine et une douleur assurée.

Car l’abcès s’accroît et s’invétère quand on le nourrit,

et de jour en jour s’embrase la folie, et la douleur devient plus pénible,

[1070] si tu ne brouilles pas les premières blessures par de nouvelles plaies,

et si vagabondant, à vagabonde Vénus tu n’en confies le soin,

ou ne trouves pas le moyen de transférer sur un autre objet les mouvements de ton âme.

Et ce n’est pas se priver de la jouissance de Vénus que d’éviter l’amour,

Mais plutôt en prendre les avantages sans rançon.

Assurément, en effet, plus pur est le plaisir pour les êtres sains

que pour les malheureux malades. En effet, dans le temps même de la possession,

flotte l’ardeur des amants en d’erratiques incertitudes,

et ils ne savent comment jouir d’abord, par les yeux ou par les mains ?

L’objet de leur désir ils le serrent étroitement, le font souffrir,

[1080] impriment souvent leurs dents dans ses lèvres,

qu’ils meurtrissent de baisers, parce que le plaisir n’est pas pur

et il y a, par-dessous, des aiguillons qui les poussent à faire du mal à l’objet lui-même,

quel qu’il soit, d’où surgissent ces germes de rage.

Mais avec douceur Vénus brise les peines pendant l’amour,

et, caressant, se mêle aux morsures, pour les refréner, le plaisir.

Car en ceci tient l’espoir : origine du feu,

ce même objet peut en éteindre la flamme.

La nature réplique que c’est tout le contraire qui se passe ;

c’est le seul cas en effet où plus nous possédons,

[1090] plus notre poitrine brûle d’un terrible désir.

Car les aliments, la boisson sont absorbés à l’intérieur du corps ;

puisque les parties qu’ils en peuvent occuper sont bien précises,

le désir de liquide ou de mets est facilement comblé.

Mais d’un visage humain et d’un teint agréable

rien n’est donné pour faire jouir le corps que des simulacres

ténus ; espoir misérable que le vent a vite fait d’emporter.

De même qu’un homme assoiffé cherche à boire dans son sommeil, et le liquide

n’est pas là qui puisse éteindre le feu dans son corps,

mais il court après des simulacres de liquides et ses efforts sont vains,

[1100] et il reste avec sa soif au milieu du torrent où il boit.

Ainsi, en amour, Vénus par des simulacres se joue des amoureux ;

ils ne peuvent se rassasier de contempler le corps de l’être aimé en sa présence,

et ne peuvent de leurs mains rien détacher des tendres membres,

errant incertains sur le corps tout entier.

Enfin, membres accolés, quand ils jouissent de cette fleur

de jeunesse, quand déjà le corps envisage des joies,

et que Vénus est au point d’ensemencer le champ de la femme,

avides ils clouent son corps, ils joignent leur salive 

à la sienne, leur souffle pénètre sa bouche qu’ils pressent de leurs dents ;

[1110] en vain, puisqu’ils ne peuvent rien détacher de son corps,

ni le pénétrer et de leur corps aller jusqu’au tréfonds de son corps.

C’est en effet par moments ce qu’ils semblent vouloir faire et le but de leur combat,

tant le désir les accroche aux liens de Vénus,

tandis que, par la violence du plaisir, leurs membres fondent et se liquéfient.

Enfin, quand le désir amassé dans leurs nerfs a trouvé sa sortie,

la violence de leur ardeur se calme pour un moment ;

puis retourne la même rage, et cette folie revient,

alors qu’ils se demandent eux-mêmes ce qu’ils désirent atteindre,

et ne peuvent trouver un moyen de vaincre ce mal ;

[1120] tant ils ignorent la blessure secrète qui les pourrit.

Ajoute qu’ils épuisent leurs forces et meurent à la tâche ;

ajoute qu’ils passent leur vie sous la domination d’autrui.

Se fond pendant ce temps leur fortune qui devient tapis de Babylone ;

leurs devoirs languissent et leur réputation devient malade et vacille.

Parfumées, de belles chaussures de Sicyone brillent à leurs pieds,

c’est vrai, et d’énormes émeraudes avec leur lumière verte

dans de l’or sont enchâssées; leur vêtement de pourpre marine s’use d’être porté

sans cesse et boit sans répit la sueur de Vénus.

Les biens honnêtement gagnés par leurs pères deviennent bandeaux, mitres,

[1130] et parfois se transforment en manteaux de femme et en étoffes d’Alindes ou de Céos.

Festins rendus extraordinaires par les habits et les mets, jeux,

coupes ininterrompues, parfums, couronnes, guirlandes, voilà ce qu’on propose.

En vain, puisque du milieu de la source des grâces

surgit quelque chose d’amer qui, parmi les fleurs mêmes, serre la gorge.

 Ce peut être l’esprit lui-même qui se ronge, dans la conscience

qu’il prend de mener une vie oisive et de se perdre dans la débauche ;

ou bien c’est qu’en le quittant sa maîtresse a jeté un mot ambigu,

que le désir a planté dans son cœur et fait vivre comme un feu ;

ou bien encore il estime qu’elle joue des yeux, ou qu’elle en regarde un autre,

[1140] et voit sur son visage les vestiges d’un sourire.

Et ces maux, c’est dans un amour stable, et extrêmement heureux,

qu’on les trouve ; mais dans le cas contraire d’un amour sans espoir,

les malheurs qu’on pourrait saisir même les yeux fermés sont innombrables.

Aussi vaut-il mieux être vigilant auparavant,

comme je l’ai expliqué, et faire attention de ne pas se laisser prendre dans les filets.

Car éviter de se jeter dans les pièges de l’amour

n’est pas aussi difficile que, captif des rets mêmes,

de s’échapper, et rompre les nœuds solides de Vénus.

Et pourtant, même impliqués et empêtrés on pourrait

[1150] fuir du piège, si l’on ne faisait obstacle à soi-même

et si l’on ne fermait pas les yeux sur tous les défauts de l’âme et du corps de l’être qu’on désire et qu’on veut.

C’est en effet ce que font le plus souvent les hommes aveuglés par le désir,

et ils attribuent à ces femmes des qualités qu’elles sont loin d’avoir.

C’est ainsi que nous voyons des femmes, tordues et laides de toutes les façons,

être parmi les favorites et prospérer dans les plus grand honneurs.

Et ils rient les uns des autres et se conseillent mutuellement

De calmer Vénus, puisqu’ils sont affligés d’un amour honteux,

et, les malheureux, souvent n’accordent aucune attention à leurs propres misères, si grandes.
[1160]
Une noiraude est couleur de miel; malpropre et malodorante, c’est une qui se néglige ;
les yeux verts, c’est
Pallas ; nerveuse et ligneuse, c’est une gazelle ;

toute petite, une vraie naine, c’est une des Grâces, et tout entière du pur sel ;

grande, géante, c’est la sidération personnifiée, pleine de majesté.

La bègue ne peut parler? elle gazouille. La muette est pudique ;

quant à l’enflammée, odieuse, c’est un adorable petit flambeau.

Une adorable maigrelette, la femme qui n’a plus la force de vivre

en raison de sa maigreur ; mais c’est une délicate, celle qui est déjà morte de tousser.

Quant à la mafflue aux seins énormes, c’est Cérès elle-même accouchée de Bacchus ;

a-t-elle le nez camus, c’est une Silène ou une Satyre ; celle aux grosses lèvres, le baiser lui-même.

[1170] Mais si je voulais tout dire de ce genre, ce serait bien trop long.

Mais pourtant, soit ! que son visage ait toute la prestance que tu veux,

que la force de Vénus irradie de tout son corps,

évidemment il y a aussi d’autres femmes ; évidemment nous avons vécu sans celle-là auparavant ;

évidemment elle fait les mêmes choses en tout, et nous le savons bien : elle a les mêmes misères qu’une laide

et, la malheureuse, elle se parfume d’odeurs repoussantes elle-même ;

et ses servantes la fuient bien loin et ricanent d’elle en cachette.

Cependant, en larmes, l’amant éconduit

couvre souvent le seuil de fleurs et de guirlandes, il parfume la porte hautaine

de marjolaine, et le malheureux y plante des baisers.

[1180] S’il avait été admis, dès son arrivée une seule émanation l’aurait-elle atteint,

que la politesse lui ferait chercher des raisons de partir ;

la plainte élégiaque longtemps mûrie et venue de son être profond serait aussitôt abandonnée,
et alors il se reprocherait sa sottise, il verrait qu’il avait attribué à Elle

plus qu’à une mortelle il n’est juste d’accorder.

Et nos Vénus ne s’y trompent pas ; elles mettent d’autant plus

de soin à cacher toutes les coulisses de leur vie

à ceux qu’elles veulent retenir enchaînés dans l’amour.

En vain, puisque ton esprit est pourtant capable

de tirer vers la lumière, et de pénétrer tous leurs ridicules ;

[1190] et si la femme a bon esprit et n’est pas odieuse, en échange

ferme les yeux et concède aux choses humaines.

Et le soupir que pousse la femme ne vient pas toujours d’un amour feint,

quand, leurs corps mêlés, elle est attachée à son amant,

et le tient enlacé, mouillant de baisers ses lèvres qu’elle aspire.

Car souvent elle agit sincèrement, et c’est en cherchant des joies

communes qu’elle le presse de parcourir la carrière de l’amour.

Sans cette raison les oiseaux, les bestiaux, les bêtes sauvages,

les moutons et les chèvres, et les juments, aucune femelle ne pourrait se placer sous le mâle

si sa nature elle-même n’était en rut, débordante et pleine de feu,

[1200] et ne retirait plaisir de la Vénus de ses assaillants.

Et ne vois-tu, aussi, ceux qu’un plaisir réciproque souvent a vaincus, comme ils sont crucifiés dans des chaînes communes ?

Dans les carrefours combien de fois voyons-nous des chiens avides de se séparer,

tirer avec ardeur en sens contraire et de toutes leurs forces,

alors qu’ils sont accrochés par les liens solides de Vénus.

Ils ne feraient jamais cela s’ils ne connaissaient des joies communes

capables de les pousser dans un piège et de les tenir enchaînés.

C’est pourquoi je le répète encore, le plaisir est partagé.

Quand, dans le mélange, il arrive que la semence féminine

[1210] par une force subite l’emporte sur la force de l’homme et s’en empare,

alors les enfants issus de la semence maternelle ressemblent aux mères,

comme ceux de la semence paternelle au père. Mais ceux que tu vois tenir de l’une et de l’autre figure,

dans un mélange égal des traits des parents,

ils se forment à partir du corps du père et du sang de la mère,

quand les semences excitées par les aiguillons de Vénus à travers les membres,

une ardeur mutuelle les fait se rencontrer et s’accorder,

sans qu’il y ait vainqueur ni vaincu.

Il arrive aussi que parfois les enfants peuvent naître

en ressemblant à un aïeul et souvent reproduisent les traits d’un bisaïeul ;

[1220] c’est parce que souvent les parents recèlent dans leur corps

beaucoup d’éléments premiers qui se mélangent de nombreuses manières,

transmis de pères en fils depuis l’origine de la souche.

C’est ainsi que Vénus produit des figures de diverses sortes,

et reproduit l’allure des ancêtres, leurs voix et leurs cheveux,

puisque aussi bien ces éléments viennent d’une semence précise,

non moins que notre visage ou notre corps.

Et une fille peut naître de la semence paternelle,

et un mâle peut se former de la substance maternelle.

Car toujours il faut pour l’enfantement une double semence ;

[1230]  et la créature ressemble davantage à celui des deux

dont elle tient plus de la moitié ; tu peux le percevoir,

qu’il s’agisse d’un descendant mâle ou femelle.

Et ce ne sont pas les puissances divines qui refusent à quiconque la semence féconde,

pour que jamais il ne soit appelé père par de doux enfants

et consacre toute sa vie à une Vénus stérile.

C’est ce que pense la plupart des gens ; des hommes affligés

aspergent les autels d’un sang abondant et la fumée de leurs offrandes couvre les tables des sacrifices,

pour engrosser leurs femmes d’une semence copieuse.

C’est en vain qu’ils fatiguent la volonté des dieux et leurs oracles.

[1240] Car la stérilité vient d’une semence soit trop épaisse,

soit au contraire trop liquide et trop fine.

Fine elle ne peut adhérer ni se fixer aux endroits assignés

et s’écoule immédiatement, rebrousse chemin et disparaît dans un avortement.

Trop épaisse, en revanche, puisque son émission est trop dense,

ou bien le jet de la semence n’est pas assez fluide pour s’élancer,

ou bien elle ne peut pénétrer les lieux, ou bien encore, ayant eu du mal à pénétrer,

elle se mélange difficilement à la semence de la femme.

En effet les harmonies de Vénus semblent beaucoup différer.

Et les uns rendent plus aisément fécondes certaines femmes,

[1250] et d’autres femmes admettent plus facilement le poids et deviennent gravides.

Et beaucoup de femmes ont été stériles auparavant en plusieurs hyménées,

et ont trouvé pourtant, par la suite, un homme capable

de leur donner des enfants, et les enrichir d’un doux enfantement.

Et des hommes à qui, auparavant, leurs épouses, bien que fécondes, n’avaient

pu donner d’enfants ont rencontré une nature assortie,

qui leur permît de protéger leur vieillesse grâce à leurs enfants.

Tant il est important que les semences puissent se mêler

aux semences en s’adaptant de façon propre à engendrer,

tant les semences épaisses conviennent aux liquides et les liquides aux épaisses.

[1260] Et en cela aussi le régime joue un grand rôle.

Il existe en effet des aliments qui agglomèrent les semence dans le corps,

et d’autres, à l’inverse, qui les affaiblissent et les raréfient.

Et les façons dont s’accomplit le plaisir caressant,

cela aussi a de très grands effets. C’est selon l’habitude des bêtes sauvages

et le rite des quadrupèdes, estime-t-on le plus souvent que sont plus fécondes les épouses,
    parce que, ainsi, les lieux concernés peuvent

recevoir les semences, poitrines abaissées et reins soulevés.

Les épouses n’ont aucun besoin de mouvements souples.

Car la femme s’empêche elle-même et se retient de concevoir,

[1270] si, dans le plaisir, avec les fesses elle travaille la Vénus de l’homme

et la fait jaillir à flots sur sa poitrine qui se désosse.

Car elle détourne le soc de la charrue de la bonne région

et de la bonne direction, et dévie le jet de la semence des lieux intéressés.

Ainsi, pour leurs raisons à elles, les filles se remuent-elles

afin de ne pas être trop souvent enceintes et lasses et lourdes, et en même temps

pour que Vénus même soit pour les hommes encore plus charmante.

Mais il est évident que nos femmes n’ont nul besoin de cela.

 

Épilogue.

Et ce n’est pas une influence divine ni les flèches de Vénus

qui font aimer parfois une maîtresse de beauté assez médiocre.

[1280] Car, parfois, c’est par ses actes, ses manières complaisantes et le soin de son corps

que la femme elle-même fait en sorte d’amener un homme à passer sa vie avec elle.

Du reste, l’habitude produit l’amour.

Car bien que légèrement frappé d’un coup souvent répété, un objet est pourtant

vaincu dans un long espace de temps, et il chancelle.

Ne vois-tu pas aussi les gouttes d’eau tomber sur les pierres,

et, dans un long espace de temps, les transpercer ?

 

 

 

 

 

Chant V


 

Qui est capable de fonder, d’un cœur puissant, un poème

qui résiste, face à la majesté de la nature et de ces révélations ?

Qui a le verbe assez fort pour forger des éloges

face aux mérites d’un homme qui nous a laissé

de tels biens, issus de son cœur et de sa quête ?

Personne, à mon sens, né d’un corps mortel.

Car s’il faut parler comme l’exige la reconnaissance même de la majesté de la nature,

c’était un dieu, un dieu, dis-je, illustre Memmius,

qui le premier a découvert un principe de vie

[10] qu’on appelle maintenant sagesse, et qui, par son art,

a sorti, de si grands flots et de si grandes ténèbres, la vie,

pour la placer dans une si grande paix et une lumière si claire.

Compare en effet les antiques découvertes d’autres dieux.

Car Cérès, dit-on, a donné aux mortels l’usage du blé, et Liber le liquide

né du jus de la vigne ;

la vie, pourtant, eût pu subsister sans ces choses,

comme, à ce qu’on dit, vivent encore maintenant quelques nations.

Mais vivre bien, on ne le pourrait sans un cœur pur ;

c’est donc à plus juste titre qu’il est pour nous évidemment un dieu,

[20] celui grâce à qui, distribuées encore parmi de grandes nations,

le douces consolations pour la vie apaisent les esprits.

Mais si tu penses que la geste d’Hercule peut le dépasser,

tu t’éloignes plus loin encore, et de beaucoup, de la vérité.

En quoi la gueule grande ouverte du fameux lion de Némée

pourrait-elle nous faire mal aujourd’hui, et le sanglier hirsute d’Arcadie ?

Enfin que pourraient le taureau de Crète et, fléau de Lerne,

l’hydre protégée par des serpents venimeux ?

Et que dire de la force des trois torses du triple Géryon ?

 [Lacune.]

pas davantage ne pourraient nous nuire les habitants du Stymphale,

[30]  et les chevaux de Diomède soufflant par les naseaux le feu,

en Thrace, dans les plaines bostoniennes et au bord de l’Ismare.

Et, gardant les pommes d’or éclatantes des Hespérides,

âpre, au regard aigu, au corps immense, le serpent

embrassant le tronc de l’arbre, quel péril enfin serait-il pour nous,

au bord du rivage d’Atlas et des colères de la mer,

là où personne des nôtres ne va, ce que le barbare non plus n’ose ?

Tous les autres monstres de ce genre qui furent anéantis,

s’ils n’avaient été vaincus, en vie quel mal pourraient-ils nous faire, enfin ?

Aucun, je pense : ainsi la terre, jusqu’à satiété

[40] maintenant encore regorge de bêtes sauvages, et elle est remplie du tremblement de la terreur

par les bois et les grands monts et les forêts profondes ;

ces lieux, nous avons le pouvoir, la plupart du temps, de les éviter.

Mais si le cœur n’a pas été purgé, quels combats,

quels périls doit-on alors affronter malgré nous !

Combien alors de soucis aigus déchirent l’homme

tourmenté du désir, et combien de peurs aussi ?

Et l’orgueil, la luxure, l’emportement ? Que de défaites

ne procurent-ils pas ? Et le luxe, et la paresse ?

En conséquence, celui qui a dompté tout cela, qui de notre âme

[50] l’a chassé par la parole, non par les armes, ne conviendra-t-il pas,

cet homme-là, de le placer au nombre des dieux ?

Et d’autant plus qu’il a pris le parti de prononcer divinement,

sur les dieux immortels même, de nombreuses paroles,

et qu’il a révélé toute la nature des choses par ses dits.

Moi, j’ai mis mes pas dans ses pas, tandis que je poursuis

les raisons des choses, et que j’enseigne, par mes dits, selon quel pacte toutes choses ont été créées,

et comment il leur faut nécessairement lui demeurer soumis,

nul ne pouvant déchirer les lois robustes du temps ;

ainsi en premier a été découverte la nature de l’esprit :

[60] d’abord il est composé d’un corps soumis à la naissance,

et ne peut subsister pendant l’éternité sans dommage,

mais ce sont des simulacres qui trompent l’âme dans les rêves,

lorsqu’on croit voir distinctement un individu que la vie a quitté.

Au reste, l’ordre de mon raisonnement m’a amené à ce point maintenant

qu’il me faut rendre raison du fait que le monde est constitué d’un corps mortel

et en même temps qu’il est né ;

il me faut expliquer de quelles façons ce rassemblement de matière

a formé la terre, le ciel, la mer, les astres, le soleil,

et le globe de la lune ; alors quels êtres vivants de la terre

[70] ont émergé, et ceux qui n’ont jamais pu naître ;

comment le genre humain, en utilisant un langage varié,

a commencé de s’entretenir par l’intermédiaire du nom des choses ;

et de quelles façons s’est insinuée cette crainte des dieux

dans les cœurs, qui sur la terre rend sacrés

les temples, les lacs, les bois, les autels, et les images des dieux ;

en outre le cours du soleil et les phases de la lune,

j’expliquerai par quelle force la nature qui gouverne les dirige,

afin que nous n’allions pas penser que ces astres, entre ciel et terre

libres, à leur gré poursuivent un cours éternel,

[80] dociles à faire croître les moissons et les êtres vivants,

ni croire qu’ils roulent selon un ordre divin.

Car des gens qui ont bien appris que les dieux vivent une vie sans souci,

pourtant à l’occasion s’étonnent en se demandant comment tout cela

s’accomplit, surtout ces choses

qui sont au-dessus de nos têtes perçues dans les rivages de l’éther ;

voici que de nouveau ils retournent vers les antiques religions

et font appel à d’aigres dieux qu’ils croient, les malheureux,

avoir toute puissance, dans l’ignorance de ce qui peut être,

de ce qui ne le peut pas, de la raison enfin pour laquelle

[90] chaque chose a un pouvoir fini et une borne profondément plantée.

Au reste, pour ne pas te retarder plus longtemps dans des promesses,

d’abord regarde la mer, et la terre et le ciel. Nature triple, trois corps,

Memmius, trois espèces si dissemblables, trois tissus de telle qualité,

un seul jour suffira à leur destruction et, durant des siècles

suspendue, la masse, la machine du monde s’écroulera.

Et il ne m’échappe pas combien c’est chose nouvelle et stupéfiante pour l’esprit

que l’échéance à venir de la mort du ciel et de la terre,

et combien il est difficile pour moi d’en convaincre par mes paroles ;

[100] comme il arrive quand tu apportes aux oreilles une chose inconnue auparavant,

et que pourtant tu ne pourrais placer sous les yeux

ni mettre dans les mains, voie sûre et la plus courte pour gagner la confiance

d’un cœur humain et des régions de l’esprit.

Mais pourtant je vais parler. La chose d’elle-même donnera confiance en mes paroles,

peut-être, et par l’effet de puissants mouvements de la terre

iu verras tout s’écrouler en un instant.

Puisse la fortune qui gouverne détourner cet événement de nous ;

puisse le raisonnement plutôt que le fait lui-même persuader

que tout peut s’écrouler, vaincu, dans un terrifiant fracas.

[110] Mais avant d’entreprendre de révéler à ce sujet des destins,

de manière plus sainte et bien plus sûre

que ne fait la Pythie qui profère depuis le trépied et le laurier de Phébus,

je vais t’exposer maintes consolations, par des paroles pleines de savoir,

pour que, refréné par la religion, tu n’ailles pas penser

que la terre, le soleil, le ciel, la mer, les étoiles, la lune,

grâce à leurs corps divins, doivent subsister éternellement ;

pour que tu n’estimes pas, en conséquence, qu’il est juste, comme ce fut le cas pour les Géants,
de châtier, en raison de leur crime immense, tous ceux

qui ébranlent, par leur doctrine, les murailles du monde,

[120] et veulent éteindre, éclatant dans le ciel, le soleil,

en flétrissant des choses immortelles de leurs paroles mortelles ;

ces choses sont tellement éloignées de la divinité

et tellement indignes d’être comptées au nombre des dieux,

qu’on pourrait les penser plutôt destinées à nous faire connaître

ce que c'est qu'être privé du mouvement et du sentiment de la vie.

Car assurément il n'est pas possible de concevoir qu’à n'importe quel corps

puissent se lier la nature de l'âme et l'intelligence ;

de la même façon dans l'éther il n'est point d’arbre, dans la plaine salée

point de nuages, et les poissons ne peuvent vivre dans les champs,

[130] le sang résider dans le bois ni  la sève dans les pierres.

C'est une chose déterminée et assurée que la place où chaque chose croît et réside.

Ainsi la nature de l'esprit ne peut naître sans corps,

seule, ni subsister trop loin des nerfs et du sang.

Que si cela pouvait être, en effet, la puissance même de l’esprit pourrait bien plutôt se tenir

dans la tête ou les épaules ou au fond des talons,

et apprendre à naître dans n’importe quelle partie du corps,

car enfin elle resterait dans le même individu, dans le même contenant.

Or, puisque même dans notre corps est établi un lieu déterminé,

et qui semble à cela réservé, où peuvent naître et croître

[140] séparément l’âme et l’esprit, il faut d’autant plus refuser l’idée

qu’ils puissent subsister en dehors de l’ensemble du corps et de la forme d’un vivant,

dans les glèbes putrides de la terre ou dans le feu du soleil,

ou dans l’eau, ou dans les hauteurs de l’éther.

Donc ces objets sont dépourvus du sens divin,

puisqu’ils ne peuvent être animés par la vie.

 

Les dieux sont hors du monde.

De même il t’est interdit de croire que les demeures

sacrées des dieux soient établies en quelques parties du monde.

Ténue, en effet, est la nature des dieux et, bien éloignée

de nos sens, et c’est à grand-peine qu’elle est perçue par l’esprit.

[150] Puisqu’elle échappe au toucher et au contact des mains,

elle ne peut nécessairement rien toucher qui nous soit tangible.

Car ne peut toucher une chose qui est elle-même intangible.

Il s’ensuit que leurs demeures de nos demeures

doivent être différentes, ténues comme leurs corps.

Ce que je te prouverai plus tard en argumentant davantage.

Prétendre, en outre, que c’est pour les hommes que les dieux ont voulu préparer

un monde qui soit de nature radieuse et que pour cela

leur ouvrage digne de louange il convient de le louer,

et de penser qu’il est là pour être éternel et immortel ;

[160] et qu’il est sacrilège, un monde qui par l’antique raison des dieux

à l’intention du genre humain a été fondé pour l’éternité,

de l’ébranler jamais sur ses fondations par quelque violence,

de l’attaquer par le verbe et de le subvertir complètement;

tout le reste de ce genre qu’on peut imaginer et ajouter, Memmius,

est folie. Car à des immortels bienheureux

quel bénéfice notre reconnaissance pourrait-elle procurer,

au point qu’ils entreprennent de faire quoi que ce soit pour nous ?

 

[…]

 

 

Origine de la greffe. Lucrèce peintre.

Quant à l’exemple de l’ensemencement, et l’origine de la greffe,

ce fut d’abord la nature elle-même, créatrice des choses,

puisque les baies et les glands qui tombaient des arbres,

au moment convenable, donnaient, par-dessous, des essaims de rejetons.

D’elle aussi l’envie d’unir des surgeons aux rameaux

et d’enfouir des boutures dans la terre à travers champs.

Puis une culture, puis une autre, dans leur cher petit champ,

les hommes essayaient, et percevaient que les fruits sauvages se mettaient à s’adoucir

grâce à la terre, en la choyant et en la cultivant avec tendresse.

[1370] Puis, de jour en jour, ils forçaient les forêts à se retirer davantage dans la montagne,

et à laisser en bas place aux cultures,

pour que prairies, étangs, ruisseaux, moissons, riches vignobles,

sur collines et plaines, ils pussent avoir

et que la distinction d’une étendue bleue d’oliviers parcourût la campagne

et s’étendît à travers les hauteurs, les vallées et les plaines.

C’est ainsi que maintenant tu vois qu’est distinguée par le charme de couleurs variées

toute la campagne, que les hommes ornent, par intervalles, en plantant des arbres aux doux fruits

et qu’ils enclosent d’arbrisseaux féconds plantés tout autour.

 

Naissance de la musique.

Quant aux voix limpides des oiseaux, les imiter de la bouche,

[1380] ce fut bien avant que des doux poèmes, par le chant,

les hommes pussent répandre pour réjouir leurs oreilles.

Et du zéphyr, à travers le creux des roseaux, les sifflements d’abord

aux hommes des champs enseignèrent à souffler dans les pailles creuses.

Puis, avec le temps, ils apprirent les douces plaintes

que répand la flûte frappée du doigt des musiciens,

découverte au travers des bois inaccessibles, et des forêts et des bocages,

au travers des lieux solitaires des pâtres, et leurs divins loisirs.

Ainsi peu à peu le temps amène au jour toutes choses

que la raison élève jusqu’aux rives de la lumière.

[1390] Cela adoucissait leurs esprits et les réjouissait,

quand la faim était calmée ; car c’est alors que tout est cher au cœur.

Ainsi souvent, entre eux jonchés sur la douce prairie,

au bord d’une rive, sous les branches d’un arbre altier,

sans grande dépense ils entretenaient la joie de leur corps

surtout quand le ciel riait, et que de l’année

la saison peignait de fleurs les herbes vertes.

Alors le jeu, alors le bavardage, alors les doux éclats de rire

étaient de la partie ; alors, en effet, s’exerçait la Muse agreste.

Alors leur tête et leurs épaules, une gaieté badine

[1400] les invitait à les ceindre de couronnes entrelacées de fleurs et de feuilles,

Et à s’avancer en remuant leurs membres sans rythme ;

durement, et d’un pied dur ils frappaient la terre mère.

De là naissaient des ris et de doux éclats de rire.

C'est qu’alors tout cela était neuf, étonnait et avait plus de force.

Et pour ceux qui ne dormaient pas, de là naissaient des remèdes au manque de sommeil,

émettre des sons en modes divers, donner des inflexions aux chants,

et parcourir d’une lèvre allongée l’embouchure de roseaux.

De là aussi vient qu’encore maintenant ceux qui veillent gardent ces traditions ;

Ils ont appris à observer le genre des rythmes

[1410] et néanmoins ils ne tirent pas cependant plus grand fruit de douceur

que ne faisait la race sylvestre des enfants de la terre.

Car ce qui est là tout prêt, si nous n’avons rien connu avant

de plus suave, nous plaît avant tout et paraît un acquis solide ;

et plus tard, presque toujours, la découverte d’une chose meilleure

le perd, et change nos sentiments à l’égard de toutes ces découvertes premières.

Ainsi commença le dégoût pour les glands ; ainsi furent abandonnées

les jonchées d’herbes qui servaient de couches, avec quelques feuillages.

De la même façon tomba dans le mépris le vêtement de peau de bête ;

je pense qu’au moment de sa découverte, il fut l’objet d’une telle envie

[1420] que celui qui le premier le porta trouva la mort dans un guet-apens ;

et pourtant la peau, déchirée entre les meurtriers,

disparut en lambeaux maculés de sang et ne put leur servir à rien.

Alors donc c’étaient les peaux, maintenant c’est l’or et la pourpre qui de soucis

tourmentent la vie des hommes et l’épuisent en combats.

C’est donc en nous, avant tout, je pense, que demeure la faute.

Car eux, tout nus, sans les peaux le froid les crucifiait,

ces nés de la terre ; tandis que nous, cela ne nous procure aucune douleur

de ne point avoir de vêtement de pourpre et rehaussé d’or et d’énormes broderies ;

pourvu que nous ayons un vêtement plébéien capable de nous défendre du froid.

[1430] Donc le genre humain travaille pour rien, en vain,

sans cesse, et consume sa vie dans de vains soucis.

Assurément c’est qu’il ne connaît pas la limite de la possession,

et, pour tout dire, jusqu’où peut croître le vrai plaisir.

Et c’est ce qui a, peu à peu, emporté la vie vers la haute mer,

et a mis en branle, dans les profondeurs, les grands flots houleux de la guerre.

D’autre part les veilleurs du monde, le soleil et la lune

qui en parcourent de leur lumière l’immense voûte tournante,

ont appris aux humains la révolution annuelle des saisons,

et que la nature est gérée de manière déterminée, dans un plan déterminé.

I1440] Déjà ils vivaient à l’abri de tours robustes,

et la terre divisée et bornée était cultivée ;

déjà la mer fleurissait de nefs voilées,

[Lacune.]

ils avaient déjà secours et alliés grâce à des traités réguliers,

quand en des chants les poètes commencèrent à rapporter les hauts faits accomplis ;

et les éléments de l’écriture ne peuvent pas dater de longtemps avant.

C’est pourquoi notre âge ne peut regarder en arrière ce qui s’est auparavant passé,

si ce n’est dans la mesure où le raisonnement nous en montre des traces.

Navigation, culture des champs, murs, lois,

armes, routes, vêtements, et tout le reste de ce genre,

[1450] avantages, et fondamentalement toutes les délices de la vie,

chants, peintures et statues d’un art achevé,

l’usage et, en même temps, l’expérience de l’esprit diligent

peu à peu l’enseignèrent pas à pas en progressant.

Ainsi, peu à peu le temps amène au jour toutes choses,

que la raison élève jusqu’aux rives de la lumière.

Car ils voyaient dans leur cœur toutes ces choses s’éclairer l’une à la suite de l’autre,

jusqu’au moment où elles parvinrent au sommet du sommet, grâce à leurs techniques.

 

 

 

Chant VI


 

 

Première aux malheureux mortels

elle a fait don jadis des plantes porte-moissons, Athènes au nom illustre,

et leur a donné une vie neuve, institué des lois

et, première, elle a donné les douces consolations de la vie,

engendrant l’homme au grand cœur

qui jadis eut réponse à tous les sujets de sa bouche véridique ;

lui, même après sa mort, à cause de ses divines découvertes,

sa gloire, dès longtemps répandue, est maintenant montée jusqu’au ciel.

Il perçut, en effet, que tout ce que la vie exige,

[10] tous ses besoins étaient déjà, en grande part, à portée des mortels ;

autant qu’il se pouvait leur existence était en sécurité,

les hommes puissants regorgeaient de richesses, d’honneurs

et de gloire, et s’enorgueillissaient de la bonne réputation de leurs enfants ;

et néanmoins, chacun gardait pourtant, en son particulier, un cœur anxieux,

tourment de la vie de leur âme sans aucun

répit, qui les poussait à la rage, et aux récriminations agressives.

Alors il comprit que le défaut tenait au vase lui-même,

et que, par son défaut, se corrompait à l’intérieur

tout ce qui était versé de l’extérieur, fût-ce un bien,

[20] soit qu’il lui semblât poreux et percé

au point de ne pouvoir d’aucune façon se remplir jamais,

soit qu’il vît bien qu’il souillait comme d’un goût affreux

tout ce qu’il avait reçu à l’intérieur.

En conséquence, il purgea les cœurs par ses paroles de vérité,

et il fixa une borne au désir et à la peur,

et il exposa le souverain bien auquel nous tendons tous,

sa nature, et il montra la voie, un petit sentier

par lequel nous pouvons y accéder tout droit.

Et il nous fit voir le mal répandu dans les choses humaines, partout,

[30] comment il se produit naturellement et prend son essor de diverses manières,

hasard ou contrainte, selon la décision de la nature ;

par quelle porte il convenait à chacun de courir pour s’opposer à lui,

et c’est en vain, la plupart du temps, comme il le démontra,

que le genre humain roule dans son cœur une mer funeste de soucis.

Car comme les enfants tremblent, et tout dans les ténèbres aveugles

est objet de crainte, de même nous, en pleine lumière, nous craignons

parfois des choses aussi peu redoutables

que celles qui font peur aux enfants dans les ténèbres, et qu’ils s’imaginent devoir survenir.

Donc cette terreur de l’âme, ces ténèbres, ce ne sont

[40] ni les rayons du soleil ni les traits brillants du jour qui doivent

les disperser, mais la vue de la nature et son explication.

Je vais d’autant plus m’efforcer d’achever de tisser ce que j’ai entrepris.

Et puisque j’ai montré que les régions du firmament sont mortelles,

et que le ciel est fait d’une substance soumise à naissance ;

et puisque tout ce qui se passe en lui et qui nécessairement se passe,

pour la plus grande part je l’ai expliqué ; pour le reste, prête-moi encore un peu d’attention puisque, une fois monté sur le char glorieux

[Lacune.]

[je vais dire comment les tempêtes]

des vents se lèvent et s’apaisent, et comment de nouveau

[Lacune.]

ce qui était furieux le voici changé, la fureur apaisée.

[50] Toutes les autres choses que sur terre et dans le ciel perçoivent

les mortels quand, l’esprit suspendu dans l’épouvante, souvent

ils humilient leurs âmes dans la crainte des dieux,

abattus, courbés vers le sol, c’est que

l’ignorance des causes à remettre les choses au pouvoir suprême des dieux

les force, et à leur céder le royaume.

De ces faits ils ne peuvent par aucun moyen parcourir les causes,

et ils pensent que c’est l’effet d’une puissance divine.

En effet des hommes qui ont bien reçu l’enseignement que les dieux mènent une vie sans tracas,

si pourtant il leur arrive de s’inquiéter pour savoir selon quelle logique

[60] chaque chose peut se faire, surtout quand il s’agit de ces phénomènes

qu’au-dessus de nos têtes on observe dans les rivages éthérés,

derechef ils retournent aux antiques religions

et admettent que des maîtres méchants ont tous les pouvoirs ;

ils croient en eux, les malheureux ; ignorants qu’ils sont de ce qui peut être,

de ce qui ne le peut pas, ignorants enfin qu’une puissance déterminée appartient à chaque chose

selon une certaine raison, une borne profondément enfouie ;

et davantage encore, dans leur errance, par leur raison aveuglée ils sont emportés.

Si tu ne recraches pas cela de ton esprit et ne remises pas loin de toi

des pensées indignes des dieux, étrangères à leur paix,

[70] les saintes puissances des dieux, par toi ravalées,

souvent te porteront tort ; non que la puissance suprême des dieux puisse

être violée, au point de décider, dans sa colère, de rechercher des peines atroces,

mais parce que toi-même, ces êtres tranquilles dans une paix placide,

tu t’imagines qu’ils tournent et retournent d’immenses flots de colère,

et tu n’approcheras plus les temples des dieux avec un cœur placide,

et les simulacres qui sont emportés de leurs corps sacrés

jusqu’aux esprits des humains, annonces de la forme divine,

tu ne pourras les accueillir dans la tranquille paix de ton âme.

Ainsi l’on peut voir la vie qui s’ensuivra.

[80] Cette vie-là, pour que la doctrine de la plus grande vérité loin de nous

 la rejette, bien que par moi beaucoup ait été accompli,

beaucoup pourtant subsiste et doit être orné dans des vers bien polis ;

il faut garder présentes les raisons du ciel et ses [aspects],

chanter les tempêtes et les éclairs brillants,

leurs effets et les causes qui les apportent ;

afin que tu n’ailles diviser le ciel en quartiers, plein d’angoisse folle,

pour savoir d’où est venu le feu ailé, ou bien vers quel quartier

il s’est tourné ensuite, comment il a pu, à travers des lieux clos,

se glisser et comment il s’est échappé après en avoir été maître.

[90] De ces faits les hommes ne peuvent voir les causes, par aucun moyen,

et pensent qu’ils sont le fait d’une puissance divine.

Et toi, moi qui cours vers la limite blanche de la ligne,

montre-moi la route, ô Muse ingénieuse,

Calliope, repos des hommes et plaisir des dieux,

pour que je puisse, sous ta conduite, recevoir la couronne et l’éloge.

 

[…]

 

Maladies et épidémies.

[1090] Maintenant, quelle est la cause de la maladie, ou d’où soudain

une force morbide naît-elle, qui peut aviver un désastre mortifère

pour le genre humain et les troupeaux de bétail,

je vais l’expliquer. D’abord, il existe des semences de beaucoup de choses,

comme je l’ai montré plus haut, qui sont vitales pour nous

et en revanche, nécessairement, il en est, porteuses de maladie et de mort,

nombreuses à voler. Quand, par hasard, elles se trouvent réunies

et ont corrompu le ciel, l’air devient morbide.

Et toute cette force des maladies et cette pestilence,

ou bien viennent de l’extérieur comme nuées et nuages au-dessus de nous

 [1100] à travers le ciel, ou bien, nées souvent de la terre même,

 elles surgissent, quand, humide, celle-là se putréfie,

battue de pluies et de soleils intempestifs.

Ne vois-tu pas aussi que, par la nouveauté du ciel et des eaux,

sont éprouvés tous ceux qui loin de leur patrie et de leur maison

arrivent, parce que les choses sont très différentes ?

En effet, en quoi pensons-nous que diffèrent le ciel de Bretagne

et celui de l’Égypte, où s’infléchit l’axe du monde ;

et encore le ciel du Pont et celui qui de Gadès

va jusqu’aux races noires au teint brûlé ?

[1110] Non seulement nous voyons ces quatre climats opposés

occuper les quatre régions du vent et du ciel,

mais aussi le teint et le visage des humains diffèrent

largement, et les races ont leurs maladies spécifiques.

Il y a l’éléphantiasis qui naît sur les rives du Nil,

au milieu de l’Égypte, et nulle part ailleurs.

En Attique ce sont les pieds qui sont pris, et les yeux

aux confins de l’Achaïe. Et tel autre lieu est hostile

à d’autres parties du corps : c’est la variété de l’air qui en est l’organisatrice.

Donc, quand par hasard une atmosphère qui nous est étrangère

[1120] se déplace, et qu’un air hostile se met à serpenter,

telle une nuée, ou un nuage qui rampe,

et sur tout son passage il jette le trouble et force les choses à changer,

arrive aussi que, lorsqu’il parvient enfin en notre ciel,

il le corrompe, et le rende semblable à lui-même et à nous étranger.

Donc, soudain, ce nouveau fléau, cette pestilence

ou bien s’abat sur les eaux, ou se dépose sur les moissons elles-mêmes,

ou sur d’autres nourritures réservées aux humains et sur la pâture des troupeaux,

ou encore sa force reste suspendue dans l’air lui-même ;

et quand, en respirant, nous tirons de cet air des souffles mélangés,

[1130] nécessairement nous absorbons aussi en même temps ces choses-là.

C’est de la même façon que souvent aussi vient aux bœufs la pestilence,

et que la maladie atteint jusqu’aux troupeaux bêlants et paresseux.

Et peu importe que nous allions en des lieux

qui nous sont contraires, et changions de couverture céleste,

ou que la nature nous apporte d’elle-même un ciel corrompu,

ou quelque chose à laquelle nous ne sommes pas accoutumés,

capable de nous éprouver par sa venue inopinée.

Cette forme de maladie, jadis, ce souffle mortifère

rendit les campagnes de Cécrops pleines de mort,

[1140] désertifia les routes, vida la ville de ses habitants.

En effet, venant du fond de l’Égypte où il était né,

ayant parcouru un grand espace aérien et les plaines flot tantes,

il finit par s’étendre sur tout le peuple de Pandion.

Alors, en tas, tous étaient livrés à la maladie et à la mort.

Au début ils avaient la tête en feu et bouillonnante,

et les deux yeux inondés d’un rouge éclat.

Suait aussi à l’intérieur leur gorge noire d’une sueur

de sang et la voie de la voix, barrée par les ulcères, se fermait,

et l’interprète de l’esprit, la langue, ruisselait de sang,

[1150]  affaiblie par les maux, lourde à se mouvoir, rugueuse au toucher.    

Puis quand, ayant traversé la gorge, elle avait rempli la poitrine,

la force de la maladie, et qu’elle avait conflué jusqu’au cœur même plein de tristesse du malade,
alors tous les verrous de la vie s’effondraient.

Le souffle par la bouche développait au-dehors une odeur infecte,

comme celle émise par les cadavres pourrissant, quand ils jonchent le sol.

Et les forces de toute l’âme

et de tout le corps s’affaiblissaient, déjà au seuil même de la mort.

Les maux étaient insupportables, et s’y ajoutaient une anxieuse angoisse,

leur compagne indéfectible, et une plainte mêlée à des gémissements.

[1160] Et un hoquet fréquent, souvent, pendant la nuit et le jour,

forçant sans trêve les nerfs et les membres à se ramasser,

les détruisait, eux qui étaient déjà si las, exténuant.

On ne pouvait chez personne observer

que la partie externe du corps, à sa surface, se mît à bouillir de chaleur,

mais plutôt elle proposait aux mains un toucher tiède ;

et en même temps tout le corps était rouge d’ulcères, comme des brûlures

 comme cela se passe quand le feu sacré se répand à travers les membres.

Mais la partie interne des malades brûlait jusqu’aux os,

brûlait dans l’estomac une flamme comme à l’intérieur d’un four.

[1170] Il n’était rien d’assez léger et de mince qu’on pût appliquer à leur corps

pour les soulager, sauf du vent et du froid toujours.

Dans les fleuves gelés les uns abandonnaient leurs membres

pleins du feu de la maladie, jetant leurs corps nus dans les ondes.

Beaucoup, tête première, dans l’eau de puits profonds

tombèrent, en arrivant la bouche déjà ouverte.

Insatiablement la soif aride, immergeant les corps,

ne faisait pas de différence entre un grand orage et quelques gouttes de pluie.

Nul repos dans la souffrance : exténués gisaient

Les corps. La médecine marmonnait, sous l’effet d’une crainte silencieuse,

[1180] quand tant de fois les malades tournaient vers elle leurs yeux grands ouverts,

brûlants de maladie et privés de sommeil.

Et en outre, beaucoup de signes de mort étaient alors donnés :

la pensée de l’esprit perturbée dans la tristesse et la crainte,

le sourcil funeste, le visage furieux et agressif,

en plus les oreilles inquiètes et pleines de bruits,

un souffle rapide ou au contraire profond et lent,

un écoulement de sueur brillante ruisselant sur le cou,

des crachements rares, menus, couleur de safran,

et salés, émis avec difficulté à travers la gorge par une toux rauque.

[1190] Dans les mains les nerfs se contractaient, les membres tremblaient,

depuis les pieds, peu à peu, le froid ne cessait

de monter. Enfin, au moment suprême,

narines serrées, pointe du nez

effilée, yeux enfoncés, tempes enfoncées, peau froide

et dure sur le visage, rictus étiré, front gonflé et tendu.

Et peu après les membres gisaient sous l’effet de la mort rigide.

Et le plus souvent c’est à la huitième aurore

ou encore au neuvième flambeau que les malades rendaient la vie.

Si l’un d’eux, cela put arriver, évitait la mort et les funérailles,

[1200] sous l’effet d’ulcères atroces et d’un noir flux de ventre,

un peu plus tard pourtant le tabès et la mort l’attendaient ;

ou encore, souvent, accompagnée de douleur de la tête,

une abondance de sang corrompu coulait par ses narines débordantes.

Par là s’écoulaient toutes les forces de l’homme et sa substance.

Si quelqu’un au flux âcre de sang atroce

échappait, pourtant la maladie jusqu’à ses nerfs et ses membres

cheminait, et jusqu’aux parties génitales mêmes du corps.

Et les uns pleins de lourd effroi devant le seuil de la mort

continuaient de vivre en se séparant par le fer de leur partie virile ;

[1210] et quelques-uns sans mains et sans pieds restaient

 en vie pourtant, et d’autres perdaient leurs yeux ;

tant les avait pénétrés de la mort la peur aiguë.

Et même avait saisi certains l’oubli de toutes choses

si bien qu’ils ne pouvaient se reconnaître eux-mêmes.

Nombreux, à terre, non enterrés, bien que fussent gisants les cadavres par-dessus

les cadavres, pourtant la gent ailée et les bêtes sauvages

ou bien s’écartaient, pour en fuir l’odeur âcre,

ou bien, s’ils en avaient goûté, languissaient en attendant la mort prochaine.

Pourtant, en vérité, en ces journées, aucun oiseau n’avait l’audace

[1220] de se montrer et les bêtes sauvages, accablées,

ne sortaient point des bois. La plupart languissaient sous l’effet de la maladie,

et mouraient. En premier la force fidèle des chiens,

jonchée dans toutes les rues, rendait la vie à grand-peine ;

car de leurs membres la violence de la maladie arrachait la vie.

Sans cortège, dans l’abandon, des funérailles dans la hâte et la rivalité.

Et il n’y avait nulle prescription sûre d’un remède commun.

Car ce qui avait fait à l’un le cadeau des souffles vitaux de l’air,

lui accordant de les rouler dans sa bouche et de contempler les espaces du ciel,

était pour d’autres la fin et le chemin de la mort.

[1220] Ce qui était la chose la plus misérable, dans ces événements, et assurément

la plus affligeante, c’est que, lorsqu’un individu se voyait

dans les mailles de la maladie, pensant qu’il était condamné à mort,

abandonnant courage, il restait gisant, le cœur triste,

et dans la vision de ses funérailles, il rendait l’âme sur place.

En effet, à aucun moment ne cessaient de se transmettre

des uns aux autres les contages de la maladie rapace,

comme des troupeaux porte-laine, et des races bovines.

Et c’est en tout premier ce qui accumulait funérailles sur funérailles.

En effet, tous ceux qui évitaient de rendre visite à leurs parents malades,

[1240] trop avides de la vie et craignant trop la mort,

payaient cela peu après d’une mort honteuse et mauvaise,

abandonnés, sans ressources, victimes de leur négligence.

Mais ceux qui étaient restés auprès s’en allaient, victimes des contages

Et de l’effort que l’honneur les contraignait à affronter,

et aussi la voix caressante des malades tandis que s’y mêlait la plainte.

En conséquence tous les meilleurs subissaient cette forme de mort.

[Lacune.]

Et les uns sur les autres, pour ensevelir le peuple de leurs morts

ils rivalisent, fatigués de pleurer et de geindre ils s’en revenaient ;

puis, pour une bonne part, ils s’alitaient sous l’effet de la peine.

[1250] Et l’on ne pouvait trouver personne que la maladie,

la mort ou le chagrin n’éprouvât en un tel moment.

En outre, déjà, pasteur, pâtre, tous,

et aussi le robuste conducteur de la charrue courbe,

ils se mouraient ; et au plus profond de la cabane, entassés gisaient

leurs corps par la pauvreté et la maladie voués à la mort.

Sur des enfants sans vie parfois tu aurais pu voir les corps inanimés

de leurs parents, et à l’inverse

sur leurs mères et leurs pères des enfants rendre l’âme.

Et pour une bonne part ce fut depuis les champs que cette affliction dans la ville

[1260] se répandit; la foule affaiblie des paysans l’apporta,

en convergeant, porteuse du mal, de toutes parts.

Ils remplissaient tous les lieux et les édifices ; d’autant plus par la chaleur

serrés, ainsi la mort en tas les accumulait.

Nombreux, prostrés par la soif, roulant à travers les rues,

des corps gisaient, jonchés près d’un silanus,

leur vie tranchée par la trop grande séduction des eaux.

Nombreux, deçà delà, à travers les lieux ouverts au peuple et dans les rues,

tu aurais vu des membres affaiblis avec un corps à moitié vivant,

horribles par leur crasse et couverts de guenilles, mourir

[1270] dans la saleté. Seule leur restait la peau sur les os,

déjà sous des ulcères dégoûtants et sous la crasse presque ensevelie.

Enfin, tous les sanctuaires des dieux, les avait remplis

de corps sans vie la mort, et partout les temples

des habitants du ciel restaient chargés de cadavres,

lieux que les gardiens avaient ouverts pour des hôtes.

Alors la religion des dieux et leur puissance n’étaient pas

d’un grand poids. Car la douleur présente dépassait tout.

Et cette coutume de la sépulture ne subsistait plus dans la ville

selon laquelle ce peuple n’avait cessé de pratiquer l’inhumation ;

[1280] il était tout entier bouleversé et s’agitait, et, tout seul,

chacun enterrait son parent, plein d’affliction.

Et la circonstance et l’horrible pauvreté conseillèrent bien des choses !

En effet, leurs parents sur des bûchers élevés pour d’autres, il les plaçaient en hurlant

et il en approchaient les torches, se battant souvent

jusqu’au sang plutôt que d’abandonner leurs cadavres.