Cicéron
La Nature des Dieux



Le texte est écrit sous la forme d'un dialogue entre Caius Cotta, néo académicien, Caius Velléius, épicurien et Quintus Lucilius Balbus, stoïcien.
Velléius expose la conception des dieux d'Épicure

Livre I, XIX

Épicure qui non seulement voit avec les yeux de l’esprit les choses cachées et abstruses, mais même les touche pour ainsi dire avec la main, enseigne que ce qui caractérise la nature des dieux est qu’elle n’est pas perçue par les sens, mais par l’esprit, et cela non pas en raison d’une certaine consistance ni individuellement, comme les objets qu’Épicure appelle sterémnia à cause de leur solidité, mais par des images perçues grâce à leur similarité et leur fréquence. Une forme constamment renouvelée d’images parfaitement semblables se présente à partir d’atomes innombrables suivant un flux continu ; notre esprit, tendu vers ces images, et notre intelligence, qui s’attache à elles, conçoivent avec un plaisir extrême ce qu’est un être bienheureux et éternel.



Cotta formule ensuite plusieurs critiques :

Livre I, XXXVII-XXXVIII

Tu soutenais en effet que la forme de dieu est perçue par la pensée et non par les sens, qu’elle est dépourvue de toute consistance et ne conserve pas une même individualité, que la vision que nous en avons s’opère grâce à la succession de ressemblances sans que cesse jamais l’afflux d’images semblables formées par un nombre infini d’atomes : il en résulte que notre esprit, fixant son attention sur ces formes, conçoit que cet être est bienheureux et éternel. XXXVIII. Mais enfin par les dieux  mêmes dont nous parlons, qu’est-ce que cela signifie ? Si les dieux n’existent que dans la pensée, s’ils n’ont aucune consistance, aucun relief, quelle différence y a-t-il à évoquer par la pensée un hippocentaure ou un dieu ? Tous les autres philosophes appellent vaine impulsion toute représentation mentale de cette nature ; mais vous dites, vous, que c’est l’arrivée et l’entrée d’images dans notre esprit. Ainsi, par exemple, quand je crois voir Tibérius Gracchus en train de prononcer une harangue au Capitole, alors qu’il fait procéder au vote sur l’affaire de Marcus Octavius, je dis qu’il s’agit alors d’une vaine impulsion de l’esprit ; mais, pour toi, ce sont les images de Gracchus et d’Octavius qui subsistent et se présentent à mon esprit quand j’arrive au Capitole. Il se produit la même chose, dites-vous, quand il s’agit de dieux, dont l’apparence extérieure frappe souvent l’esprit et nous fait comprendre qu’ils sont bienheureux et éternels. Suppose qu’il y ait des images venant frapper les esprits : c’est seulement une certaine forme qui se présente. Pourquoi serait-elle par surcroît heureuse et éternelle ?

Mais que sont ces images dont vous parlez, et d'où viennent-elles ? C’est de Démocrite que vient cette théorie fantaisiste, mais lui-même a été beaucoup critiqué ; et vous non plus, vous ne vous en sortez pas : tout le système est chancelant et boiteux. Qu’y a-t-il de moins probable que le fait que des images de tous et de n’importe qui se présentent à moi, celles d’Homère, d’Archiloque, de Romulus, de Numa, de Pythagore, de Platon — sans avoir d’ailleurs la forme qu’ils avaient de leur vivant ? Comment donc se présentent-ils, et de qui sont ces images ? Aristote nous apprend que le poète Orphée n’a jamais existé, et le poème orphique que nous connaissons est selon les pythagoriciens, l’œuvre d’un certain Cercops. Pourtant Orphée, c’est-à-dire selon vous son image, se présente souvent à mon esprit. Comment expliquer que du même homme nous ayons, toi et moi, des images différentes ? que nous en ayons d’êtres qui n’ont absolument jamais existé ni pu exister, comme Scylla, comme la Chimère ? ou de personnages , de lieux, de villes que nous n’avons jamais vus ? Comment expliquer qu’une image soit à ma disposition dès qu’il m’en prend fantaisie ? ou qu’elles viennent sans que je les aie appelées pendant que je dors ? Toute votre théorie, Velléius, est une improvisation sans conséquence ! Et vous ne vous contentez pas d’imposer vos images à nos yeux, vous les imposez aussi à nos esprits. Voilà comme vous répandez votre babil en toute impunité.