Cicéron
De la divination
Livre II






LXII. Quand je dis que les songes sont l'œuvre de la nature, j'entends par là que l'esprit ne reste jamais immobile, il y en a lui une agitation incessante. Lorsque l'engourdissement des corps ne lui permet de faire usage ni des membres ni des sens, ce sont des visions instables et incertaines qui l'occupent, résidu, dit Aristote, des pensées qu'il a formées et des actions qu'il a résolues pendant la veille. De la confusion qui règne alors peuvent naître parfois dans le rêve les visions les plus étranges. Si les unes sont véridiques, les autres fallacieuses, je voudrais savoir à quelle marque on les distinguera les unes des autres. S'il n'y a aucun critérium, quelle audience les interprètes méritent-ils? S'il y en a un, je demande à le connaître. Mais on restera muet.

 

LXIII. On peut maintenant discuter sur le point de savoir laquelle de ces deux explications est la plus vraisemblable : les dieux immortels, ces êtres supérieurs à tous égards à tous les autres, s'empressent auprès des lits ou même des grabats qu'occupent les mortels en tous lieux, et quand ils trouvent un homme profondément endormi ils font paraître devant lui des images s'enchaînant de façon décevante et obscure que le dormeur effrayé soumettra le matin à un interprète; ou, tout naturellement, l'esprit dans son agitation constante croit voir pendant le sommeil les objets qu'il a vus pendant la veille. Lequel convient le mieux à un philosophe? interpréter les songes à la façon d'une sorcière dupe d'elle-même ou voir en eux des faits naturels facilement explicables?

 

LXVII. - Il y a, Quintus, une explication rationnelle convenant à tous les songes et, par les dieux immortels ! ne souffrons pas qu'une superstition très propre à nous égarer se substitue à elle. Quel Marius penses-tu que j'ai vu? Je crois, quant à moi, que c'était une apparence, une image pour parler comme Démocrite. Cette image d'où venait-elle? Démocrite veut que les images se détachent de corps solides et d'objets ayant des contours bien définis. Quel était donc à ce moment le corps de Marius? L'image provenait, dit-il, d'un corps qui avait existé antérieurement. Ainsi cette image me poursuivait dans la plaine d'Atina? - Les images sont partout; on ne peut avoir de représentation d'aucun objet sinon par l'action d'une image venue du dehors. Eh quoi? ces images sont tellement dociles à notre appel qu'elles accourent aussitôt que nous le voulons? Y en a-t-il aussi des objets qui n'existent pas? Quelle est en effet la forme que l'âme ne puisse imaginer, si extravagante, si peu conforme à la réalité qu'elle soit. Les choses même que nous n'avons jamais vues nous nous les représentons en leur prêtant une figure, nous imaginons des villes, des personnages humains. Quand je pense aux murs de Babylone ou à la tête d'Homère, y a-t-il quelque image qui vient me frapper? S'il en est ainsi nous pouvons connaître effectivement tout ce que nous voudrons, car il n'est aucun objet auquel nous ne puissions penser. Il n'y a donc point d'images qui se glissent du dehors dans l'âme des dormeurs, d'une manière générale il n'y a point d'images circulant dans les airs; je n'ai vu personne qui parlât avec plus d'autorité pour ne rien dire. Telle est la nature de l'âme, telle son essence, qu'elle reste active et éveillée, sans avoir besoin d'aucune excitation venue du dehors, en vertu de son aptitude à se mouvoir avec une célérité incroyable. Quand elle a l'appui des membres, du corps, des organes sensoriels, elle voit toutes choses de façon plus précise, ses pensées et ses sentiments ont plus de netteté. Quand cet appui lui manque et que l'âme est abandonnée à elle-même par l'engourdissement du corps, elle trouve en soi de quoi alimenter son activité, elle imagine des formes, se représente des actes, croit entendre quantité de paroles et aussi en dire. Dans une âme ainsi affaiblie, détendue, règne la confusion, tout y est mêlé, même les choses les plus diverses, et ce sont principalement celles auxquelles, pendant la veille, nous avons pensé ou que nous avons faites qui, par les traces qu'elles ont laissées dans l'âme, y entretiennent l'agitation. Au temps dont tu parles, par exemple, j'avais l'esprit très occupé de Marius, je me rappelais la grandeur d'âme, la fermeté qu'il avait montrée dans un malheur accablant. C'est pourquoi, je pense, j'ai rêvé de lui.

 

LXVIII. - De ton côté, comme tu pensais à moi avec inquiétude, tu m'as vu soudain sortant du fleuve. Nos esprits à l'un et à l'autre gardaient quelques vestiges des pensées qui les avaient occupés pendant la veille. Il s'y était mêlé, il est vrai, quelques autres éléments : j'ai rêvé du monument de Marius; dans ton rêve à toi figurait le cheval que je montais et qui sortit de l'eau en même temps que moi. Crois-tu qu'il se fût trouvé quelque part une vieille femme assez folle pour croire aux songes si jamais il n'y avait, par rencontre fortuite, coïncidence entre eux et la réalité? Alexandre a cru qu'un serpent lui parlait. Il se peut que cette histoire soit fausse, il se peut qu'elle soit vraie mais, qu'elle soit vraie ou fausse, elle n'a rien de merveilleux : il n'a pas entendu parler le serpent, il a cru l'entendre et, ce qui est encore plus remarquable, alors que cet animal tenait une racine dans sa gueule. Mais rien n'est difficile quand on rêve. Je le demande seulement : pourquoi Alexandre, ayant fait un rêve si clair, si précis, n'en a-t-il jamais fait d'autres pareils, pourquoi les rêves de cette sorte sont-ils peu nombreux d'une manière générale? Pour moi, sauf ce rêve sur Marius je ne m'en rappelle aucun. Que de nuits vides, pendant une vie déjà si longue? Maintenant même, comme mon travail devant les tribunaux est suspendu, j'ai renoncé aux veilles studieuses et je m'accorde des siestes dans la journée, ce qu'autrefois je ne faisais pas; et cependant, malgré le temps que je donne au sommeil, je n'ai jamais en songe aucun avis, si graves que soient les circonstances; il m'arrive de voir en rêve des magistrats au forum et des sénateurs à la curie et l'intérêt de mes rêves ne va jamais au delà.

 

LXXI. Si donc les songes ne sont pas des messages envoyés par la divinité, s'ils n'ont pas de relation nécessaire avec les objets réels, si l'on n'a pu constituer par l'observation une science qui leur soit applicable, il résulte de là qu'il faut absolument refuser d'y croire; cette incrédulité se justifie d'autant mieux que ceux qui ont des visions pendant leur sommeil n'en concluent rien quant à l'avenir et que ceux qui les interprètent font des conjectures qui ne sont pas fondées en nature. Le hasard d'ailleurs, ajouterai-je, a en tout genre amené pendant des siècles presque innombrables des rencontres plus étonnantes que celles qu'on a pu noter au sujet des rêves et rien n'est plus incertain qu'une interprétation conjecturale à laquelle on peut en opposer d'autres différentes et même contraires.

 

LXXII. - Voilà donc cette divination par les songes reconnue aussi peu digne d'estime que les autres modes. À dire vrai la superstition répandue dans toutes les races humaines a exercé sur presque tous les esprits une action déprimante et notre faiblesse lui a laissé prendre de l'empire. Je l'ai dit dans les livres que j'ai composés sur la nature des dieux et c'est aussi ce que j'ai voulu établir dans la présente discussion. Je crois, en effet, que j'aurai fait beaucoup pour moi-même et pour mes concitoyens si je supprime radicalement la superstition. Et tant s'en faut - je tiens à le faire bien comprendre - qu'en supprimant la superstition, j'abolisse la religion. Il est d'un sage de veiller sur les institutions établies par nos ancêtres en maintenant le culte et les cérémonies religieuses, et la beauté du monde, l'ordre qui règne parmi les corps célestes nous obligent à reconnaître l'existence d'un être suprême et éternel auquel les hommes doivent admiration et respect. C'est pourquoi autant il faut répandre la religion qui s'allie avec la connaissance scientifique de la nature, autant il importe d'extirper les racines de la superstition.