DURKHEIM
Les formes élémentaires de la vie religieuse
Temps sacré et temps profane




    Nous touchons ici au roc solide sur lequel sont édifiés tous les cultes et qui fait leur persistance depuis qu'il existe des sociétés humaines. Quand on voit de quoi sont faits les rites et à quoi ils paraissent tendre, on se demande avec étonnement comment les hommes ont pu en avoir l'idée et surtout comment ils y sont restés si fidèlement attachés. D'où peut leur être venue cette illusion qu'avec quelques grains de sable jetés au vent, quelques gouttes de sang répandues sur un rocher ou sur la pierre d'un autel, il était possible d'entretenir la vie d'une espèce animale ou d'un dieu ? Sans doute, nous avons fait déjà un pas en avant dans la solution de ce problème quand, sous ces mouvements extérieurs et, en apparence, déraisonnables, nous avons découvert un mécanisme mental qui leur donne un sens et une portée morale. Mais rien ne nous assure que ce mécanisme lui-même, ne consiste pas en un simple jeu d'images hallucinatoires. Nous avons bien montré quel processus psychologique détermine les fidèles à croire que le rite fait renaître autour d'eux les forces spirituelles dont ils ont besoin ; mais de ce que cette croyance est psychologiquement explicable, il ne suit pas qu'elle ait une valeur objective. Pour que nous soyons fondé à voir dans l'efficacité attribuée aux rites autre chose que le produit d'un délire chronique dont s'abuserait l'humanité, il faut pouvoir établir que le culte a réellement pour effet de recréer périodiquement un être moral dont nous dépendons comme il dépend de nous. Or cet être existe : c'est la société.
    En effet, pour peu que les cérémonies religieuses aient d'importance, elles mettent en mouvement la collectivité ; les groupes s'assemblent pour les célébrer. Leur premier effet est donc de rapprocher les individus, de multiplier entre eux les contacts et de les rendre plus intimes. Par cela même, le contenu des consciences change. Pendant les jours ordinaires, ce sont les préoccupations utilitaires et individuelles qui tiennent le plus de place dans les esprits. Chacun vaque de son côté à sa tâche personnelle ; il s'agit avant tout, pour la plupart des gens, de satisfaire aux exigences de la vie matérielle, et le principal mobile de l'activité économique a toujours été l'intérêt privé. Sans doute, les sentiments sociaux ne sauraient en être totalement absents. Nous restons en rapports avec nos semblables ; les habitudes, les idées, les tendances que l'éducation a imprimées en nous et qui président normalement à nos relations avec autrui continuent à faire sentir leur action. Mais elles sont constamment combattues et tenues en échec par les tendances antagonistes qu'éveillent et qu'entretiennent les nécessités de la lutte quotidienne. elles résistent plus ou moins heureusement selon leur énergie intrinsèque ; mais cette énergie n'est pas renouvelée. Elles vivent sur leur passé et, par suite, elles s'useraient avec le temps si rien ne venait leur rendre un peu de la force qu'elles perdent par ces conflits et ces frottements incessants. Quand les Australiens, disséminés par petits groupes, chassent ou pêchent, ils perdent de vue ce qui concerne leur clan ou leur tribu : ils ne pensent qu'à prendre le plus de gibier possible. Aux jours fériés, au contraire, ces préoccupations s'éclipsent obligatoirement ; essentiellement profanes, elles sont exclues des périodes sacrées. Ce qui occupe alors la pensée, ce sont les croyances communes, les traditions communes, les souvenirs des grands ancêtres, l'idéal collectif dont ils sont l'incarnation ; en un mot, ce sont des choses sociales. Même les intérêts matériels que les grandes cérémonies religieuses ont pour objet de satisfaire, sont d'ordre public, partant social. La société tout entière est intéressée à ce que la récolte soit abondante, à ce que la pluie tombe à temps et sans excès, à ce que les animaux se reproduisent régulièrement. C'est donc elle qui est au premier plan dans les consciences ; c'est elle qui domine et dirige la conduite ; ce qui revient à dire qu'elle est alors plus vivante, plus agissante, et, par conséquent, plus réelle qu'en temps profane. Ainsi, les hommes ne s'abusent pas quand ils sentent à ce moment qu'il y a, en dehors d'eux, quelque chose qui renaît, des forces qui se raniment, une vie qui se réveille. Ce renouveau n'est nullement imaginaire, et les individus eux-mêmes en bénéficient. Car la parcelle d'être social que chacun porte en soi participe nécessairement de cette rénovation collective. L'âme individuelle se régénère, elle aussi, en se retrempant à la source même d'où elle tient la vie ; par suite, elle se sent plus forte, plus maîtresse d'elle-même, moins dépendante des nécessités physiques.
    On sait que le culte positif tend naturellement à prendre des formes périodiques ; c'est un de ses caractères distinctifs. Sans doute, il y a des rites que l'homme célèbre occasionnellement, pour faire face à des situations passagères. Mais ces pratiques épisodiques ne jouent jamais qu'un rôle accessoire, et même, dans les religions que nous étudions spécialement dans ce livre, elles sont presque exceptionnelles. Ce qui constitue essentiellement le culte, c'est le cycle des fêtes qui reviennent régulièrement à des époques déterminées. Nous sommes maintenant en état de comprendre d'où provient cette tendance à la périodicité ; le rythme auquel obéit la vie religieuse ne fait qu'exprimer le rythme de la vie sociale, et il en résulte. La société ne peut raviver le sentiment qu'elle a d'elle-même qu'à condition de s'assembler. Mais elle ne peut tenir perpétuellement ses assises. Les exigences de la vie ne lui permettent pas de rester indéfiniment à l'état de congrégation ; elle se disperse donc pour se rassembler à nouveau quand, de nouveau, elle en sent le besoin. C'est à ces alternances nécessaires que répond l'alternance régulière des temps sacrés et des temps profanes. Comme, à l'origine, le culte a pour objet, au moins apparent, de régulariser le cours des phénomènes naturels, le rythme de la vie cosmique a mis sa marque sur le rythme de la vie rituelle. C'est pourquoi les fêtes, pendant longtemps, ont été saisonnières ; nous avons vu que tel était déjà le caractère de l'Intichiuma* australien. Mais les saisons n'ont fourni que le cadre extérieur de cette organisation, non le principe sur lequel elle repose ; car même les cultes qui visent des fins exclusivement spirituelles sont restés périodiques. C'est donc que cette périodicité tient à d'autres causes. Comme les changements saisonniers sont, pour la nature, des époques critiques, ils sont une occasion naturelle de rassemblements et, par suite, de cérémonies religieuses. Mais d'autres événements pouvaient jouer et ont effectivement joué ce rôle de causes occasionnelles. Il faut reconnaître toutefois que ce cadre, quoique purement extérieur, a fait preuve d'une singulière force de résistance ; car on en trouve la trace jusque dans les religions qui sont le plus détachées de toute base physique. Plusieurs des fêtes chrétiennes se relient, sans solution de continuité, aux fêtes pastorales et agraires des anciens Hébreux, bien que, par elles-mêmes, elles n'aient plus rien d'agraire ni de pastoral.
    Ce rythme est, d'ailleurs, susceptible de varier de forme suivant les sociétés. Là où la période de dispersion est longue et où la dispersion est extrême, la période de congrégation est, à son tour, très prolongée, et il se produit alors de véritables débauches de vie collective et religieuse. Les fêtes succèdent aux fêtes pendant des semaines ou des mois et la vie rituelle atteint parfois une sorte de frénésie. C'est le cas des tribus australiennes et de plusieurs sociétés du nord et du nord-ouest américain. Ailleurs, au contraire, ces deux phases de la vie sociale se succèdent à intervalles plus rapprochés et le contraste entre elles est alors moins tranché. Plus les sociétés se développent, moins elles semblent s'accommoder d'intermittences trop accentuées.

* Fête célébrée en Australie par chaque groupe totémique. Elle a lieu juste avant le début de la saison des pluies. Dans un premier temps on célèbre des rites qui ont pour objet d'assurer la prospérité de l'espèce animale ou végétale qui sert de totem au clan. Dans un second temps, après un lourd renforcement des interdits, il y a une consommation commune de l'espèce qui sert de totem.

Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 334-336