Des sens en gŽnŽral

Discours quatrime

 

Mais il faut que je vous dise maintenant quelque chose de la Nature des sens en gŽnŽral, afin de pouvoir d'autant plus aisŽment expliquer en particulier celui de la vue. On sait dŽjˆ assez que c'est l'‰me qui sent, et non le corps: car on voit que lors qu'elle est divertie par une extase ou forte contemplation, tout le corps demeure sans sentiment, encore qu'il y ait divers objets qui le touchent. Et on sait que ce n'est pas proprement, en tant qu'elle est dans les membres qui servent d'organes aux sens extŽrieurs, qu'elle sent, mais en tant qu'elle est dans le cerveau, o elle exerce cette facultŽ qu'ils appellent le sens commun; car on voit des blessures et maladies qui n'offensant que le cerveau seul, empchent gŽnŽralement tous les sens, encore que le reste du corps ne laisse point pour cela d'tre animŽ. Enfin on sait que c'est par l'entremise des Nerfs, que les impressions que font les objets dans les membres extŽrieurs, parviennent jusquĠˆ l'‰me dans le cerveau: car on voit divers accidents, qui ne nuisant ˆ rien qu'ˆ quelque Nerf, ™tent le sentiment de toutes les parties du corps, o ce Nerf envoie ces branches, sans rien diminuer de celui des autres. Mais pour savoir plus particulirement en quelle sorte l'‰me  demeurant dans le cerveau, peut ainsi par l'entremise des Nerfs, recevoir les impressions des objets qui sont au dehors, il faut distinguer trois choses en ces Nerfs; ˆ savoir premirement les peaux qui les enveloppent, et qui prenant leur origine de celles qui enveloppent le cerveau, sont comme de petits tuyaux divisŽs en plusieurs branches, qui se vont Žpandre a et lˆ par tous les membres, en mme faon que les veines et les artres. Puis leur substance intŽrieure, qui s'Žtend en forme de petits filets tout le long de ces tuyaux, depuis le cerveau, d'o elle prend son origine, jusquĠaux extrŽmitŽs des autres membres, o elle s'attache; en sorte qu'on peut imaginer en chacun de ces petits tuyaux, plusieurs de ces petits filets indŽpendants les uns des autres. Puis enfin les esprits animaux, qui sont comme un air ou un vent trs subtil, qui venant des chambres ou concavitŽs, qui sont dans le cerveau, s'Žcoule par ces mmes tuyaux dans les muscles. Or les Anatomistes et MŽdecins avouent assez, que ces trois choses se trouvent dans les Nerfs; mais il ne me semble point qu'aucun d'eux en ait encore bien distinguŽ les usages. Car voyant que les Nerfs ne servent pas seulement ˆ donner le sentiment aux membres, mais aussi ˆ les mouvoir, et qu'il y a quelquefois des paralysies, qui ™tent le mouvement, sans ™ter pour cela le sentiment; tant™t ils ont dit, qu'il y avait deux sortes de Nerfs, dont les uns ne servaient que pour les sens, et les autres que pour les mouvements; et tant™t que la facultŽ de sentir, Žtait dans les peaux ou membranes, et que celle de mouvoir, Žtait dans la substance intŽrieure des Nerfs; qui sont choses fort rŽpugnantes ˆ l'expŽrience et ˆ la raison. Car qui a  jamais pu remarquer aucun Nerf, qui servit au mouvement, sans servir aussi ˆ quelque sens? Et comment, si c'Žtait des peaux que le sentiment dŽpendit, les diverses impressions des objets pourraient elles par le moyen de ces peaux parvenir jusquĠau cerveau? Afin donc d'Žviter ces difficultŽs, il faut penser que ce sont les esprits, qui coulant par les Nerfs dans les Muscles, et les enflant plus ou moins, tant™t les uns, tant™t les autres, selon les diverses faons que le cerveau les distribue, causent le mouvement de tous les membres: et que ce sont les petits filets, dont la substance intŽrieure de ces Nerfs est composŽe, qui servent aux sens. Et d'autant que je n'ai point ici besoin de parler des mouvements, je dŽsire seulement que vous conceviez, que ces petits filets Žtant enfermŽs, comme j'ai dit, en des tuyaux qui sont toujours enflŽs et tenus ouverts par les esprits qu'ils contiennent, ne se pressent ni empchent aucunement les uns les autres, et sont Žtendus depuis le cerveau jusquĠaux extrŽmitŽs de tous les membres qui sont capables de quelque sentiment, en telle sorte que pour peu qu'on touche et fasse mouvoir l'endroit de ces membres, o quelqu'un d'eux est attachŽ, on fait aussi mouvoir au mme instant l'endroit du cerveau d'o il vient, ainsi que tirant l'un des bouts d'une corde qui est toute tendue, on fait mouvoir au mme instant l'autre bout. Car sachant que ces filets sont ainsi enfermŽs en des tuyaux, que les esprits tiennent toujours un peu enflŽs et entrĠouverts, il est aisŽ ˆ entendre qu'encore qu'ils fussent beaucoup plus dŽliŽs, que  ceux que filent les vers ˆ soie, et plus faibles, que ceux des araignŽes, ils ne laisseraient pas de se pouvoir Žtendre, depuis la tte jusque aux membres les plus ŽloignŽs, sans tre en aucun hasard de se rompre, ni que les diverses situations de ces membres empchassent leurs mouvements. Il faut outre cela prendre garde ˆ ne pas supposer, que pour sentir, l'‰me ait besoin de contempler quelques images qui soient envoyŽes par les objets jusquĠau cerveau, ainsi que font communŽment nos Philosophes; ou du moins il faut concevoir la nature de ces images tout autrement qu'ils ne font. Car d'autant qu'ils ne considrent en elles autre chose, sinon qu'elles doivent avoir de la ressemblance avec les objets qu'elles reprŽsentent, il leur est impossible de nous montrer, comment elles peuvent tre formŽes par ces objets, et reues par les organes des sens extŽrieurs, et transmises par les Nerfs jusquĠau cerveau. Et ils n'ont eu aucune raison de les supposer, sinon que voyant que notre pensŽe peut facilement tre excitŽe par un tableau, ˆ concevoir l'objet qui y est peint, il leur a semblŽ qu'elle devait l'tre en mme faon, ˆ concevoir ceux qui touchent nos sens, par quelques petits tableaux qui s'en formassent en notre tte, au lieu que nous devons considŽrer, qu'il y a plusieurs autres choses que des images, qui peuvent exciter notre pensŽe; comme par exemple, les signes et les paroles, qui ne ressemblent en aucune faon aux choses qu'elles signifient. Et si pour ne nous Žloigner que le moins qu'il est possible des opinions dŽjˆ reues, nous aimons mieux avouer, que les objets que nous sentons, envoient vŽritablement leurs images jusquĠau dedans de notre  cerveau: il faut au moins que nous remarquions, qu'il n'y a aucunes images, qui doivent en tout ressembler aux objets qu'elles reprŽsentent, car autrement il n'y aurait point de distinction entre l'objet et son image: mais qu'il suffit qu'elles leur ressemblent en peu de choses; et souvent mme que leur perfection dŽpend de ce qu'elles ne leur ressemblent pas tant qu'elles pourraient faire. Comme vous voyez que les tailles-douces n'Žtant faites que d'un peu d'encre posŽe ˆ et lˆ sur du papier, nous reprŽsentent des forts, des villes, des hommes, et mme des batailles, et des temptes, bien que d'une infinitŽ de diverses qualitŽs qu'elles nous font concevoir en ces objets, il n'y en ait aucune que la figure seule, dont elles aient proprement la ressemblance. Et encore est-ce une ressemblance fort imparfaite, vu que sur une superficie toute plate, elles nous reprŽsentent des corps diversement relevŽs et enfoncŽs, et que mme, suivant les rgles de la perspective, souvent elles reprŽsentent mieux des cercles, par des ovales, que par d'autres cercles; et des carrŽs par des losanges que par d'autres carrŽs, et ainsi de toutes les autres figures, en sorte que souvent pour tre plus parfaites en qualitŽ d'images, et reprŽsenter mieux un objet, elles doivent ne lui pas ressembler. Or il faut que nous pensions tout le mme des images qui se forment en notre cerveau, et que nous remarquions, qu'il est seulement question de savoir, comment elles peuvent donner moyen ˆ l'‰me, de sentir toutes les diverses qualitŽs des objets auxquels elles se rapportent, et non point, comment  elles ont en soi leur ressemblance. Comme lors que l'Aveugle, dont nous avons parlŽ ci-dessus, touche quelques corps de son b‰ton, il est certain que ces corps n'envoient autre chose jusquĠˆ lui, sinon que faisant mouvoir diversement son b‰ton, selon les diverses qualitŽs qui sont en eux, ils meuvent par mme moyen les nerfs de sa main, et en suite les endroits de son cerveau d'o viennent ces nerfs; ce qui donne occasion ˆ son ‰me, de sentir tout autant de diverses qualitŽs en ces corps, qu'il se trouve de variŽtŽs dans les mouvements, qui sont causŽs par eux en son cerveau.