Descartes, La dioptrique, 1637

 

 

Discours premier

De la lumire

Toute la conduite de notre vie dŽpend de nos sens, entre lesquels celui de la vue Žtant le plus universel et le plus noble, il n'y a point de doute, que les inventions qui servent ˆ augmenter sa puissance, ne soient des plus utiles qui puissent tre. Et il est malaisŽ d'en trouver aucune qui l'augmente davantage que celle de ces merveilleuses lunettes, qui n'Žtant en usage que depuis peu, nous ont dŽjˆ dŽcouvert de nouveaux astres dans le ciel, et d'autres nouveaux objets dessus la terre en plus grand nombre que ne sont ceux, que nous y avions vus auparavant: en sorte que portant notre vue beaucoup plus loin que n'avait coutume d'aller l'imagination de nos pres, elles semblent nous avoir ouvert le chemin, pour parvenir ˆ une connaissance de la Nature beaucoup plus grande et plus parfaite, qu'ils ne l'ont eue. Mais ˆ la honte de nos sciences, cette invention si utile et si admirable, n'a premirement ŽtŽ trouvŽe que par  l'expŽrience et la fortune. Il y a environ trente ans, qu'un nommŽ Jaques Metius de la ville d'Alcmar en Hollande, homme qui n'avait jamais ŽtudiŽ, bien qu'il eut un pre et un frre qui ont fait profession des mathŽmatiques, mais qui prenait particulirement plaisir ˆ faire des miroirs et verres bržlants, en composant mme l'hiver avec de la glace, ainsi que l'expŽrience a montrŽ qu'on en peut faire; ayant ˆ cette occasion plusieurs verres de diverses formes, s'avisa par bonheur de regarder au travers de deux, dont l'un Žtait un peu plus Žpais au milieu qu'aux extrŽmitŽs, et l'autre au contraire beaucoup plus Žpais aux extrŽmitŽs qu'au milieu, et il les appliqua si heureusement aux deux bouts d'un tuyau, que la premire des lunettes, dont nous parlons, en fut composŽe. Et c'est seulement sur ce patron, que toutes les autres qu'on a vues depuis, ont ŽtŽ faites, sans que personne encore, que je sache, ait suffisamment dŽterminŽ les figures que ces verres doivent avoir. Car, bien qu'il y ait eu depuis quantitŽ de bons esprits, qui ont fort cultivŽ cette matire, et ont trouvŽ ˆ son occasion plusieurs choses en l'Optique qui valent mieux, que ce que nous en avaient laissŽ les anciens, toutefois ˆ cause que les inventions un peu malaisŽes n'arrivent pas ˆ leur dernier degrŽ de perfection du premier coup, il est encore demeurŽ assez de difficultŽs en celle ci, pour me donner sujet d'en Žcrire. Et d'autant que l'exŽcution des choses que je dirai, doit dŽpendre de l'industrie des artisans, qui pour l'ordinaire n'ont point ŽtudiŽ, je  t‰cherai de me rendre intelligible ˆ tout le monde, et de ne rien omettre ni supposer, qu'on doive avoir appris des autres sciences. C'est pourquoi je commencerai par l'explication de la lumire et de ses rayons; puis ayant fait une brve description des parties de l'Ïil, je dirai particulirement en quelle sorte se fait la vision; et ensuite ayant remarquŽ toutes les choses qui sont capables de la rendre plus parfaite, j'enseignerai comment elles y peuvent tre ajoutŽes par les inventions que je dŽcrirai.

Or n'ayant ici autre occasion de parler de la lumire, que pour expliquer comment ses rayons entrent dans l'Ïil, et comment ils peuvent tre dŽtournŽs par les divers corps qu'ils rencontrent, il n'est pas besoin que j'entreprenne de dire au vrai quelle est sa nature, et je croie qu'il suffira que je me serve de deux ou trois comparaisons, qui aident ˆ la concevoir en la faon qui me semble la plus commode, pour expliquer toutes celles de ses propriŽtŽs, que l'expŽrience nous fait conna”tre, et pour dŽduire en suite toutes les autres qui ne peuvent pas si aisŽment tre remarquŽes. Imitant en ceci les Astronomes, qui, bien que leurs suppositions soient presque toutes fausses ou incertaines, toutefois ˆ cause qu'elles se rapportent ˆ diverses observations qu'ils ont faites, ne laissent pas d'en tirer plusieurs consŽquences trs vraies et trs assurŽes.

Il vous est bien sans doute arrivŽ quelquefois en marchant de nuit sans flambeau, par des lieux un peu difficiles, qu'il fallait vous aider d'un b‰ton pour vous conduire, et vous avez pour lors pu remarquer, que vous sentiez par l'entremise de  ce b‰ton, les divers objets qui se rencontraient autour de vous, et mme que vous pouviez distinguer s'il y avait des arbres, ou des pierres, ou du sable, ou de l'eau, ou de l'herbe, ou de la boue, on quelque autre chose de semblable. Il est vrai que cette sorte de sentiment est un peu confuse et obscure, en ceux qui n'en ont pas un long usage: mais considŽrez la en ceux qui, Žtant nŽs aveugles, s'en sont servis toute leur vie, et vous l'y trouverez si parfaite, et si exacte, qu'on pourrait quasi dire qu'ils voient des mains, ou que leur b‰ton est l'organe de quelque sixime sens, qui leur a ŽtŽ donnŽ au dŽfaut de la vue. Et pour tirer une comparaison de ceci, je dŽsire que vous pensiez, que la lumire n'est autre chose dans les corps qu'on nomme lumineux, qu'un certain mouvement, on une action fort prompte, et fort vive, qui passe vers nos yeux, par l'entremise de l'air et des autres corps transparents en mme faon que le mouvement ou la rŽsistance des corps, que rencontre cet aveugle, passe vers sa main, par l'entremise de son b‰ton. Ce qui vous empchera d'abord de trouver Žtrange, que cette lumire puisse Žtendre ses rayons en un instant, depuis le soleil jusque ˆ nous: car vous savez que l'action, dont on meut l'un des bouts d'un b‰ton, doit ainsi passer en un instant jusque ˆ l'autre, et qu'elle y devrait passer en mme sorte, encore qu'il y aurait plus de distance qu'il n'y en a depuis la terre jusque aux cieux. Vous ne trouverez pas Žtrange non plus, que par son moyen nous puissions voir toutes  sortes de couleurs; et mme vous croirez peut-tre que ces couleurs ne sont autre chose dans les corps qu'on nomme colorŽs, que les diverses faons, dont ces corps la reoivent et la renvoient contre nos yeux: si vous considŽrez que les diffŽrences, qu'un aveugle remarque entre des arbres, des pierres, de l'eau, et choses semblables, par l'entremise de son b‰ton, ne lui semblent pas moindres, que nous font celles, qui sont entre le rouge, le jaune, le vert, et toutes les autres couleurs; et toutefois que ces diffŽrences ne sont autre chose en tous ces corps, que les diverses faons de mouvoir, ou de rŽsister aux mouvements de ce b‰ton. Ensuite de quoi vous aurez occasion de juger, qu'il n'est pas besoin de supposer qu'il passe quelque chose de matŽriel, depuis les objets jusque ˆ nos yeux, pour nous faire voir les couleurs et la lumire, ni mme qu'il y ait rien en ces objets, qui soit semblable aux idŽes, ou aux sentiments que nous en avons: tout de mme qu'il ne sort rien des corps, que sent un aveugle, qui doive passer le long de son b‰ton jusque ˆ sa main, et que la rŽsistance ou le mouvement de ces corps, qui est la seule cause des sentiments qu'il en a, n'est rien de semblable aux idŽes qu'il en conoit. Et par ce moyen votre esprit sera dŽlivrŽ de toutes ces petites images voltigeantes par l'air, nommŽes des espces intentionnelles, qui travaillent tant l'imagination des Philosophes. Mme vous pourrez aisŽment dŽcider la question, qui est entre eux, touchant le lieu d'o vient l'action qui cause le sentiment de la vue. Car comme notre aveugle peut sentir les corps qui sont autour de lui, non  seulement par l'action de ces corps, lors qu'ils se meuvent contre son b‰ton, mais aussi par celle de sa main, lors qu'ils ne font que lui rŽsister: ainsi faut il avouer, que les objets de la vue peuvent tre sentis, non seulement par le moyen de l'action, qui Žtant en eux, tend vers les yeux; mais aussi par le moyen de celle, qui Žtant dans les yeux, tend vers eux. Toutefois pour ce que cette action n'est autre chose que la lumire, il faut remarquer qu'il n'y a que ceux qui peuvent voir pendant les tŽnbres de la nuit, comme les chats, dans les yeux desquels elle se trouve: et que pour l'ordinaire des hommes, ils ne voient que par l'action qui vient des objets; car l'expŽrience nous montre que ces objets doivent tre lumineux ou illuminŽs pour tre vus, et non point nos yeux pour les voir. Mais pour ce qu'il y a grande diffŽrence entre le b‰ton de cet aveugle, et l'air ou les autres corps transparents, par l'entremise desquels nous voyons; il faut que je me serve encore ici d'une autre comparaison.

Voyez une cuve au temps de vendange, toute pleine de raisins ˆ demi foulŽs, et dans le fond de laquelle on ait fait un trou ou deux, comme A et B, par o le vin doux, qu'elle contient, puisse couler. Puis pensez que n'y ayant point de vide en la Nature, ainsi que presque tous les Philosophes avouent, et nŽanmoins y ayant plusieurs pores en tous les corps que nous apercevons autour de nous, ainsi que l'expŽrience peut montrer fort clairement; il est nŽcessaire que ces pores soient remplis de quelque matire fort subtile et fort fluide, qui s'Žtende sans interruption depuis les Astres jusque ˆ nous. Or cette matire subtile Žtant comparŽe avec le vin de cette cuve, et les parties moins fluides ou plus grossires tant de l'air, que des autres corps transparents, avec les grappes de raisins qui sont parmi: vous entendrez facilement, que comme les parties de ce vin, qui sont par exemple vers C, tendent ˆ descendre en ligne droite par le trou A, au mme instant qu'il est ouvert, et ensemble par le trou B, et que celles qui sont vers D, et vers E, tendent aussi en mme temps ˆ descendre par ces deux trous, sans qu'aucune de ces actions soit empchŽe par les autres, ni aussi par la rŽsistance des grappes qui sont en cette cuve; nonobstant que ces grappes, Žtant soutenues l'une par l'autre, ne tendent point du tout ˆ descendre par ces trous A et B, comme le vin; et mme qu'elles puissent cependant tre mues en plusieurs autres faons, par ceux qui les foulent. Ainsi toutes les parties de la matire subtile, que touche le c™tŽ du Soleil qui nous regarde, tendent en ligne droite vers nos yeux au mme instant qu'ils sont ouverts, sans s'empcher les unes les autres, et mme sans tre empchŽes par les parties grossires des corps transparents, qui sont entre deux: soit que ces corps se meuvent en d'autres faons, comme l'air, qui est presque toujours agitŽ par quelque vent; soit qu'ils soient sans  mouvement, comme peut tre le verre ou le cristal. Et remarquez ici qu'il faut distinguer entre le mouvement, et l'action ou inclination ˆ se mouvoir. Car on peut fort bien concevoir que les parties du vin, qui sont par exemple vers C, tendent vers B, et ensemble vers A, nonobstant qu'elles ne puissent actuellement se mouvoir vers ces deux c™tŽs en mme temps; et qu'elles tendent exactement en ligne droite vers B et vers A, nonobstant qu'elles ne se puissent mouvoir si exactement vers lˆ en ligne droite, ˆ cause des grappes de raisins qui sont entredeux: et ainsi pensant que ce n'est pas tant le mouvement, comme l'action des corps lumineux qu'il faut prendre pour leur lumire, vous devez juger que les rayons de cette lumire ne sont autre chose, que les lignes, suivant lesquelles tend cette action. En sorte qu'il y a une infinitŽ de tels rayons qui viennent de tous les points des corps lumineux, vers tous les points de ceux qu'ils illuminent, ainsi que vous pouvez imaginer une infinitŽ de lignes droites, suivant lesquelles les actions qui viennent de tous les points de la superficie du vin CDE, tendent vers A, et une infinitŽ d'autres, suivant lesquelles, les actions qui viennent de ces mmes points, tendent aussi vers B sans que les unes empchent les autres.

 

Au reste ces rayons doivent bien tre ainsi toujours imaginŽs exactement droits, lors qu'ils ne passent que par un seul corps transparent, qui est par tout Žgal ˆ soi-mme: mais lorsqu'ils rencontrent quelques autres corps, ils sont sujets ˆ tre dŽtournŽs par eux, ou amortis, en mme faon que l'est le mouvement d'une balle, ou d'une pierre jetŽe dans l'air, par ceux qu'elle rencontre.  Car il est bien aisŽ ˆ croire que l'action ou inclination ˆ se mouvoir, que j'ai dit devoir tre prise pour la lumire, doit suivre en ceci les mmes lois que le mouvement. Et afin que j'explique cette troisime comparaison tout au long, considŽrez que les corps, qui peuvent ainsi tre rencontrŽs par une balle qui passe dans l'air, sont ou mous, ou durs, ou liquides; et que s'ils sont mous, ils arrtent et amortissent tout ˆ fait son mouvement: comme lorsqu'elle donne contre des toiles, ou du sable, ou de la boue; au lieu que s'ils sont durs, ils la renvoient d'un autre c™tŽ sans l'arrter; et ce en plusieurs diverses faons: Car ou leur superficie est toute Žgale et unie, ou raboteuse et inŽgale; et derechef Žtant Žgale, elle est ou plate, ou courbŽe: et Žtant inŽgale, ou son inŽgalitŽ ne consiste, qu'en ce qu'elle est composŽe de plusieurs parties diversement courbŽes, dont chacune est en soi assez unie; ou bien elle consiste outre cela, en ce qu'elle a plusieurs divers angles ou pointes, ou des parties plus dures l'une que l'autre, ou qui se meuvent, et ce avec des variŽtŽs qui peuvent tre imaginŽes en mille sortes. Et il faut remarquer que la balle, outre son mouvement simple et ordinaire, qui la porte d'un lieu en l'autre en peut encore avoir un deuxime, qui la fait tourner autour de son centre, et que la vitesse de celui ci peut avoir plusieurs diverses proportions avec celle de l'autre. Or quand plusieurs balles venant d'un mme c™tŽ, rencontrent un corps, dont la superficie est toute unie et Žgale, elles se  rŽflŽchissent Žgalement, et en mme ordre, en sorte que si cette superficie est toute plate, elles gardent entre elles la mme distance, aprs l'avoir rencontrŽe, qu'elles avaient auparavant. Et si elle est courbŽe en dedans, ou en dehors, elles s'approchent, ou s'Žloignent en mme ordre les unes des autres, plus ou moins, ˆ raison de cette courbure. Comme vous voyez ici les balles ABC, qui, aprs avoir rencontrŽ les superficies des corps DEF, se rŽflŽchissent vers GHI. Et si ces balles rencontrent une superficie inŽgale, comme L, ou M, elles se rŽflŽchissent vers divers c™tŽs, chacune selon la situation de l'endroit de cette superficie qu'elle touche. Et elles ne changent rien que cela en la faon de leur mouvement, lors que son inŽgalitŽ ne consiste qu'en ce que ses parties sont courbŽes diversement. Mais elle peut aussi consister en plusieurs autres choses et faire par ce moyen que si ces balles n'ont eu auparavant qu'un simple mouvement droit, elles en perdent une partie, et en acquirent au lieu un circulaire, qui peut avoir diverse proportion avec ce qu'elles retiennent du droit, selon que la superficie du corps qu'elles rencontrent peut tre diversement disposŽe. Ce que ceux qui jouent ˆ la paume Žprouvent assez,  lorsque leur balle rencontre de faux carreaux, ou bien qu'ils la touchent en biaisant de leur raquette, ce qu'ils nomment, ce me semble couper ou friser.

Enfin considŽrez que si une balle qui se meut rencontre obliquement la superficie d'un corps liquide, par lequel elle puisse passer plus ou moins facilement, que par celui d'o elle sort, elle se dŽtourne et change son cours en y entrant: comme par exemple, si Žtant en l'air au point A on la pousse vers B, elle va bien en ligne droite depuis A jusque ˆ B, si ce n'est que sa pesanteur ou quelque autre cause particulire l'en empche, mais Žtant au point B ou je suppose qu'elle rencontre la superficie de l'eau CBE elle se dŽtourne et prend son cours vers I, allant derechef en ligne droite depuis B jusquՈ I, ainsi qu'il est aisŽ ˆ vŽrifier par l'expŽrience. Or il faut penser en mme faon, qu'il y a des corps qui Žtant rencontrŽs par les rayons de la lumire les amortissent, et leur ™tent toute leur force, ˆ savoir ceux qu'on nomme noirs, lesquels n'ont point d'autre couleur que les tŽnbres. Et qu'il y en a d'autres qui les font rŽflŽchir, les uns au mme ordre qu'ils les reoivent; ˆ savoir ceux qui ayant leur superficie toute polie peuvent servir de miroirs tant plats que courbŽs, et les autres confusŽment vers plusieurs c™tŽs. Et que  derechef entre ceux ci les uns font rŽflŽchir ces rayons sans apporter aucun autre changement en leur action; ˆ savoir ceux qu'on nomme blancs: et les autres y apportent avec cela un changement semblable a celui que reoit le mouvement d'une balle quand on la frise; ˆ savoir ceux qui sont rouges, ou jaunes, ou bleus, ou de quelque autre telle couleur. Car je pense pouvoir dŽterminer en quoi consiste la Nature de chacune de ces couleurs, et le faire voir par expŽrience; mais cela passe les bornes de mon sujet. Et il me suffit ici de vous avertir, que les rayons, qui tombent sur les corps qui sont colorŽs, et non polis, se rŽflŽchissent ordinairement de tous c™tŽs, encore mme qu'ils ne viennent que d'un seul c™tŽ.

Comme encore que ceux qui tombent sur la superficie du corps blanc AB, ne viennent que du flambeau C, ils ne laissent pas de se rŽflŽchir tellement de tous c™tŽs, qu'en quelque lieu qu'on pose l'Ïil, comme par exemple vers D, il s'en trouve toujours plusieurs venants de chaque endroit de cette superficie AB, qui tendent vers lui. Et mme si l'on suppose ce corps fort dŽliŽ comme un papier ou une toile, en sorte que le jour passe au travers, encore que l'Ïil soit d'autre c™tŽ que le flambeau, comme vers E, il ne laissera pas de se rŽflŽchir vers lui quelques rayons de chacune des parties de ce corps. Enfin considŽrez que les rayons se dŽtournent aussi, en mme faon qu'il a ŽtŽ dit d'une balle, quand ils rencontrent obliquement la superficie d'un corps transparent, par lequel ils pŽntrent plus  ou moins facilement, que par celui d'o ils viennent, et cette faon de se dŽtourner s'appelle en eux RŽfraction.

 

Des sens en gŽnŽral

Discours quatrime

Mais il faut que je vous dise maintenant quelque chose de la Nature des sens en gŽnŽral, afin de pouvoir d'autant plus aisŽment expliquer en particulier celui de la vue. On sait dŽjˆ assez que c'est l'‰me qui sent, et non le corps: car on voit que lors qu'elle est divertie par une extase ou forte contemplation, tout le corps demeure sans sentiment, encore qu'il y ait divers objets qui le touchent. Et on sait que ce n'est pas proprement, en tant qu'elle est dans les membres qui servent d'organes aux sens extŽrieurs, qu'elle sent, mais en tant qu'elle est dans le cerveau, o elle exerce cette facultŽ qu'ils appellent le sens commun; car on voit des blessures et maladies qui n'offensant que le cerveau seul, empchent gŽnŽralement tous les sens, encore que le reste du corps ne laisse point pour cela d'tre animŽ. Enfin on sait que c'est par l'entremise des Nerfs, que les impressions que font les objets dans les membres extŽrieurs, parviennent jusquՈ l'‰me dans le cerveau: car on voit divers accidents, qui ne nuisant ˆ rien qu'ˆ quelque Nerf, ™tent le sentiment de toutes les parties du corps, o ce Nerf envoie ces branches, sans rien diminuer de celui des autres. Mais pour savoir plus particulirement en quelle sorte l'‰me  demeurant dans le cerveau, peut ainsi par l'entremise des Nerfs, recevoir les impressions des objets qui sont au dehors, il faut distinguer trois choses en ces Nerfs; ˆ savoir premirement les peaux qui les enveloppent, et qui prenant leur origine de celles qui enveloppent le cerveau, sont comme de petits tuyaux divisŽs en plusieurs branches, qui se vont Žpandre a et lˆ par tous les membres, en mme faon que les veines et les artres. Puis leur substance intŽrieure, qui s'Žtend en forme de petits filets tout le long de ces tuyaux, depuis le cerveau, d'o elle prend son origine, jusque aux extrŽmitŽs des autres membres, o elle s'attache; en sorte qu'on peut imaginer en chacun de ces petits tuyaux, plusieurs de ces petits filets indŽpendants les uns des autres. Puis enfin les esprits animaux, qui sont comme un air ou un vent trs subtil, qui venant des chambres ou concavitŽs, qui sont dans le cerveau, s'Žcoule par ces mmes tuyaux dans les muscles. Or les Anatomistes et MŽdecins avouent assez, que ces trois choses se trouvent dans les Nerfs; mais il ne me semble point qu'aucun d'eux en ait encore bien distinguŽ les usages. Car voyant que les Nerfs ne servent pas seulement ˆ donner le sentiment aux membres, mais aussi ˆ les mouvoir, et qu'il y a quelquefois des paralysies, qui ™tent le mouvement, sans ™ter pour cela le sentiment; tant™t ils ont dit, qu'il y avait deux sortes de Nerfs, dont les uns ne servaient que pour les sens, et les autres que pour les mouvements; et tant™t que la facultŽ de sentir, Žtait dans les peaux ou membranes, et que celle de mouvoir, Žtait dans la substance intŽrieure des Nerfs; qui sont choses fort rŽpugnantes ˆ l'expŽrience et ˆ la raison. Car qui a  jamais pu remarquer aucun Nerf, qui servit au mouvement, sans servir aussi ˆ quelque sens? Et comment, si c'Žtait des peaux que le sentiment dŽpendit, les diverses impressions des objets pourraient elles par le moyen de ces peaux parvenir jusque au cerveau? Afin donc d'Žviter ces difficultŽs, il faut penser que ce sont les esprits, qui coulant par les Nerfs dans les Muscles, et les enflant plus ou moins, tant™t les uns, tant™t les autres, selon les diverses faons que le cerveau les distribue, causent le mouvement de tous les membres: et que ce sont les petits filets, dont la substance intŽrieure de ces Nerfs est composŽe, qui servent aux sens. Et d'autant que je n'ay point ici besoin de parler des mouvements, je dŽsire seulement que vous conceviez, que ces petits filets Žtant enfermŽs, comme j'ay dit, en des tuyaux qui sont toujours enflŽs et tenus ouverts par les esprits qu'ils contiennent, ne se pressent ni empchent aucunement les uns les autres, et sont Žtendus depuis le cerveau jusque aux extrŽmitŽs de tous les membres qui sont capables de quelque sentiment, en telle sorte que pour peu qu'on touche et face mouvoir l'endroit de ces membres, o quelqu'un d'eux est attachŽ, on fait aussi mouvoir au mme instant l'endroit du cerveau d'o il vient, ainsi que tirant l'un des bouts d'une corde qui est toute tendue, on fait mouvoir au mme instant l'autre bout. Car sachant que ces filets sont ainsi enfermŽs en des tuyaux, que les esprits tiennent toujours un peu enflŽs et entre ouverts, il est aisŽ ˆ entendre qu'encore qu'ils fussent beaucoup plus dŽliŽs, que  ceux que filent les vers ˆ soie, et plus faibles, que ceux des araignŽes, ils ne laisseraient pas de se pouvoir Žtendre, depuis la tte jusque aux membres les plus ŽloignŽs, sans tre en aucun hasard de se rompre, ni que les diverses situations de ces membres empchassent leurs mouvements. Il faut outre cela prendre garde ˆ ne pas supposer, que pour sentir, l'‰me ait besoin de contempler quelques images qui soient envoyŽes par les objets jusque au cerveau, ainsi que font communŽment nos Philosophes; ou du moins il faut concevoir la nature de ces images tout autrement qu'ils ne font. Car d'autant qu'ils ne considrent en elles autre chose, sinon qu'elles doivent avoir de la ressemblance avec les objets qu'elles reprŽsentent, il leur est impossible de nous montrer, comment elles peuvent tre formŽes par ces objets, et reues par les organes des sens extŽrieurs, et transmises par les Nerfs jusque au cerveau. Et ils n'ont eu aucune raison de les supposer, sinon que voyant que notre pensŽe peut facilement tre excitŽe par un tableau, ˆ concevoir l'objet qui y est peint, il leur a semblŽ qu'elle devait l'tre en mme faon, ˆ concevoir ceux qui touchent nos sens, par quelques petits tableaux qui s'en formassent en notre teste. au lieu que nous devons considŽrer, qu'il y a plusieurs autres choses que des images, qui peuvent exciter notre pensŽe; comme par exemple, les signes et les paroles, qui ne ressemblent en aucune faon aux choses qu'elles signifient. Et si pour ne nous Žloigner que le moins qu'il est possible des opinions dŽjˆ reues, nous aimons mieux avouer, que les objets que nous sentons, envoient vŽritablement leurs images jusque au dedans de notre  cerveau: il faut au moins que nous remarquions, qu'il n'y a aucunes images, qui doivent en tout ressembler aux objets qu'elles reprŽsentent, car autrement il n'y aurait point de distinction entre l'objet et son image: mais qu'il suffit qu'elles leur ressemblent en peu de choses; et souvent mme que leur perfection dŽpend de ce qu'elles ne leur ressemblent pas tant qu'elles pourraient faire. Comme vous voyez que les tailles-douces n'Žtant faites que d'un peu d'encre posŽe ˆ et lˆ sur du papier, nous reprŽsentent des forets, des villes, des hommes, et mme des batailles, et des temptes, bien que d'une infinitŽ de diverses qualitŽs qu'elles nous font concevoir en ces objets, il n'y en ait aucune que la figure seule, dont elles aient proprement la ressemblance. Et encore est-ce une ressemblance fort imparfaite, vu que sur une superficie toute plate, elles nous reprŽsentent des corps diversement relevŽs et enfoncŽs, et que mme, suivant les rgles de la perspective, souvent elles reprŽsentent mieux des cercles, par des ovales, que par d'autres cercles; et des quarrŽs par des losanges que par d'autres quarrŽs, et ainsi de toutes les autres figures. en sorte que souvent pour tre plus parfaites en qualitŽ d'images, et reprŽsenter mieux un objet, elles doivent ne lui pas ressembler. Or il faut que nous pensions tout le mme des images qui se forment en notre cerveau, et que nous remarquions, qu'il est seulement question de savoir, comment elles peuvent donner moyen a l'‰me, de sentir toutes les diverses qualitŽs des objets auxquels elles se rapportent, et non point, comment  elles ont en soi leur ressemblance. Comme lors que l'Aveugle, dont nous avons parlŽ ci-dessus, touche quelques cors de son baston, il est certain que ces cors n'envoient autre chose jusque ˆ lui, sinon que faisant mouvoir diversement son baston, selon les diverses qualitŽs qui sont en eux, ils meuvent par mme moyen les nerfs de sa main, et en suite les endroits de son cerveau d'o viennent ces nerfs; ce qui donne occasion ˆ son ‰me, de sentir tout autant de diverses qualitŽs en ces cors, qu'il se trouve de variŽtŽs dans les mouvements, qui sont causŽs par eux en son cerveau.

 

 

 

 

De la vision

Discours sixime

Or encore que cette peinture en passant ainsi jusque au dedans de notre tte, retienne toujours quelque chose de la ressemblance des objets dont elle procde; il ne se faut point toutefois persuader, ainsi que je vous ai dŽjˆ tant™t assez fait entendre, que ce soit par le moyen de cette ressemblance qu'elle fasse que nous les sentons, comme s'il y avait derechef d'autres yeux en notre cerveau, avec lesquels nous la pussions apercevoir. Mais plut™t que ce sont les mouvements par lesquels elle est composŽe, qui agissant immŽdiatement contre notre ‰me d'autant qu'elle est unie ˆ notre corps, sont instituŽs de la nature pour lui faire avoir de tels sentiments. Ce que je vous veux ici expliquer plus en dŽtail. Toutes les qualitŽs que nous apercevons dans les objets de la vue, peuvent tre rŽduites ˆ six principales, qui sont, la lumire, la couleur, la situation, la distance, la grandeur, et la figure. Et premirement touchant la lumire et la couleur, qui seules appartiennent proprement au sens de la vue, il faut penser que notre ‰me est de telle nature, que la force des mouvements, qui se trouvent dans les endroits du cerveau, d'o viennent les petits filets des nerfs optiques, lui fait avoir le sentiment de la lumire; et la faon de ces mouvements, celui de  la couleur, ainsi que les mouvements des nerfs qui rŽpondent aux oreilles, lui font ouir les sons; et ceux des nerfs de la langue, lui font gožter les saveurs; et gŽnŽralement, ceux des nerfs de tout le cors, lui font sentir quelque chatouillement, quand ils sont modŽrŽs, et quand ils sont trop violents, quelque douleur; sans qu'il doive, en tout cela, y avoir aucune ressemblance entre les idŽes qu'elle conoit, et les mouvements qui causent ces idŽes. Ce que vous croirez facilement, si vous remarquez, qu'il semble ˆ ceux qui reoivent quelque blessure dans l'Ïil, qu'ils voient une infinitŽ de feux et d'Žclairs devant eux, nonobstant qu'ils ferment les yeux, ou bien qu'ils soient en lieu fort obscur; en sorte que ce sentiment ne peut tre attribuŽ qu'ˆ la seule force du coup, laquelle meut les petits filets du nerf optique, ainsi que ferait une violente lumire. Et cette mme force touchant les oreilles, pourrait faire ouir quelque son; et touchant le corps en d'autres parties, y faire sentir de la douleur. Et ceci se confirme aussi, de ce que si quelquefois on force ses yeux ˆ regarder le soleil, ou quelque autre lumire fort vive, ils en retiennent aprs un peu de temps l'impression, en telle sorte, que nonobstant mme qu'on les tienne fermŽs, il semble qu'on voie diverses couleurs, qui se changent et passent de l'une ˆ l'autre, ˆ mesure qu'elles s'affaiblissent: car cela ne peut procŽder que de ce que les petits filets du nerf optique, ayant ŽtŽ meus extraordinairement fort, ne se peuvent arrter si t™t que de coutume. Mais l'agitation, qui est encore en eux aprs que  les yeux sont fermŽs, n'Žtant plus assez grande, pour reprŽsenter cette forte lumire, qui l'a causŽe, reprŽsente des couleurs moins vives. Et ces couleurs se changent en s'affaiblissant, ce qui montre que leur nature ne consiste qu'en la diversitŽ du mouvement, et n'est point autre que je l'ai ci dessus supposŽe. Et en fin ceci se manifeste de ce que les couleurs paraissent souvent en des corps transparents, o il est certain, qu'il n'y a rien qui les puisse causer, que les diverses faons, dont les rayons de la lumire y sont reus, comme lors que l'arc-en-ciel parait dans les nuŽes, et encore plus clairement, lors qu'on en voit la ressemblance dans un verre, qui est taillŽ ˆ plusieurs faces.

Mais il faut ici particulirement considŽrer, en quoi consiste la quantitŽ de la lumire, qui se voit, c'est ˆ dire, de la force dont est mu chacun des petits filets du nerf optique, car elle n'est pas toujours Žgale ˆ la lumire, qui est dans les objets, mais elle varie ˆ raison de leur distance, et de la grandeur de la prunelle, et aussi ˆ raison de l'espace que les rayons, qui viennent de chaque point de l'objet, peuvent occuper au fonds de l'Ïil. [É]

Au reste pour la faon dont nous voyons la grandeur, et la figure des objets, je n'ai pas besoin d'en rien dire de particulier, d'autant qu'elle est toute comprise, en celle dont nous voyons la distance, et la situation de leurs parties. A savoir leur grandeur s'estime, par la connaissance, ou l'opinion, qu'on a de leur distance, comparŽe avec la grandeur des images qu'ils impriment au fonds de l'Ïil; et non pas absolument par la grandeur de ces images, ainsi qu'il est assez manifeste de ce que encore qu'elles soient, par exemple, cent fois plus grandes, lors que les objets sont fort proches de nous, que lors qu'ils en sont dix fois plus ŽloignŽs, elles ne nous les font point voir pour cela cent fois plus grands, mais presque Žgaux, au moins si leur distance ne nous trompe. Et il est manifeste aussi, que la figure se juge par la connaissance, ou opinion, qu'on a de la situation des diverses parties des objets; et non par la ressemblance des peintures qui sont dans l'Ïil. Car ces peintures ne contiennent ordinairement que des ovales et des losanges, lors  qu'elles nous font voir des cercles et des quarrŽs.

Mais afin que vous ne puissiez aucunement douter, que la vision ne se face ainsi que je l'ai expliquŽe, je vous veux faire encore ici considŽrer les raisons, pourquoi il arrive quelquefois qu'elle nous trompe. Premirement ˆ cause que c'est l'‰me qui voit, et non pas l'Ïil, et qu'elle ne voit immŽdiatement que par l'entremise du cerveau, de lˆ vient que les frŽnŽtiques, et ceux qui dorment, voient souvent, ou pensent voir, divers objets qui ne sont point pour cela devant leurs yeux: ˆ savoir quand quelques vapeurs remuant leur cerveau, disposent celles de ses parties, qui ont coutume de servir ˆ la vision, en mme faon que feraient ces objets s'ils Žtaient prŽsents. Puis ˆ cause que les impressions, qui viennent de dehors, passent vers le sens commun par l'entremise des nerfs, si la situation de ces nerfs est contrainte par quelque cause extraordinaire, elle peut faire voir les objets en d'autres lieux qu'ils ne sont. [É]

De plus, ˆ cause que nous sommes accoutumŽs de juger, que les impressions qui meuvent notre vue, viennent des lieux vers lesquels nous devons regarder pour les sentir, quand il arrive qu'elles viennent d'ailleurs, nous y pouvons facilement tre trompŽs. Comme ceux qui ont les yeux infectŽs de la jaunisse, ou bien qui regardent au travers d'un verre jaune, ou qui sont enfermŽs dans une chambre o il n'entre aucune lumire que par de tels verres, attribuent ceste couleur ˆ tous les corps qu'ils regardent. [É]

Et ainsi vous voyez que les Žtoiles, quoi qu'elles paraissent assez petites; paraissent nŽanmoins beaucoup plus grandes qu'elles ne devraient ˆ raison de leur extrme distance; Et qu'encore qu'elles ne seraient pas entirement rondes, elles ne laisseraient pas de  paraitre telles. Comme aussi une tour carrŽe Žtant vue de loin parait ronde, et tous les corps qui ne tracent que de fort petites images dans l'Ïil, n'y peuvent tracer les figures de leurs angles. Enfin pour ce qui est de juger de la distance par la grandeur, ou la figure, ou la couleur, ou la lumire, les tableaux de Perspective nous montrent assez, combien il est facile de s'y tromper. Car souvent, parce que les choses, qui y sont peintes, sont plus petites, que nous ne nous imaginons qu'elles doivent tre, et que leurs linŽaments sont plus confus, et leurs couleurs plus brunes, ou plus faibles, elles nous paraissent plus ŽloignŽes qu'elles ne sont.