Chardin

CĠest celui‑ci qui est un peintre; cĠest celui‑ci qui est coloriste.

Il y a au Salon plusieurs petits tableaux de Chardin; ils reprŽsentent presque tous des fruits avec les accessoires dĠun repas. CĠest la nature mme; les objets sont hors de la toile et dĠune vŽritŽ ˆ tromper les yeux.

Celui quĠon voit en montant lĠescalier mŽrite surtout lĠattention. LĠartiste a placŽ sur une table un vase de vieille porcelaine de la Chine, deux biscuits, un bocal rempli dĠolives, une corbeille de fruits, deux verres ˆ moitiŽ            pleins de vin, une bigarade avec un p‰tŽ.

Pour regarder les tableaux des autres, il semble que jĠaie besoin de me faire des yeux; pour voir ceux de Chardin, je nĠai quĠˆ garder ceux que la nature mĠa donnŽs et mĠen bien servir.

Si je destinais mon enfant ˆ la peinture, voilˆ le tableau que jĠachterais. Ç Copie‑moi cela, lui dirais je, copie‑moi cela encore. È Mais peut‑tre la nature nĠest‑elle pas plus difficile ˆ copier.

CĠest que ce vase de porcelaine est de la porcelaine; cĠest que ces olives sont rŽellement sŽparŽes de lĠÏil par lĠeau dans laquelle elles nagent; cĠest quĠil nĠy a quĠˆ prendre ces biscuits et les manger, cette bigarade lĠouvrir et la presser, ce verre de vin et le boire, ces fruits et les peler, ce p‰tŽ et y mettre le couteau.

CĠest celui‑ci qui entend lĠharmonie des couleurs et des reflets. O Chardin ! ce nĠest pas du blanc, du rouge, du noir que tu broies sur ta palette: cĠest la substance mme des objets, cĠest lĠair et la lumire que tu prends ˆ la pointe de ton pinceau et que tu attaches sur la toile.          

Aprs que mon enfant aurait copiŽ et recopiŽ ce morceau, je lĠoccuperais sur la Raie dŽpouillŽe du mme ma”tre . LĠobjet est dŽgožtant, mais cĠest la chair mme du poisson cĠest sa peau, cĠest son sang; lĠaspect mme de la chose nĠaffecterait pas autrement. Monsieur Pierre, regardez bien ce morceau, quand vous irez ˆ lĠAcadŽmie, et apprenez, si vous pouvez, le secret de sauver par le talent le dŽgožt de certaines natures.

On nĠentend rien ˆ cette magie. Ce sont des couches Žpaisses de couleur appliquŽes les unes sur les autres dont lĠeffet transpire de dessous en dessus. DĠautres fois                  on dirait que cĠest une vapeur quĠon a soufflŽe sur la toile ; ailleurs, une Žcume lŽgre quĠon y a jetŽe. Rubens, Berghem, Greuze, Loutherbourg vous expliqueraient ce fait bien mieux que moi; tous en feront sentir lĠeffet ˆ vos yeux.

Approchez‑vous, tout se brouille, sĠaplatit et dispara”t ; Žloignez‑vous, tout se crŽe et se reproduit. On mĠa dit que Greuze montant au Salon et apercevant le morceau de Chardin que je viens de dŽcrire, le regarda et passa en poussant un profond soupir. Cet Žloge est plus court et vaut mieux que le mien.           

Qui est‑ce qui payera les tableaux de Chardin, quand cet homme rare ne sera plus? Il faut que vous sachiez encore que cet artiste a le sens droit et parle ˆ merveille de son art.

Ah! mon ami, crachez sur le rideau dĠAppelle et sur les raisins de Zeuxis. On trompe sans peine un artiste impatient et les animaux sont mauvais juges en peinture.        

NĠavons‑nous pas vu les oiseaux du Jardin du roi aller se casser  la tte contre la plus mauvaise des perspectives ? Mais  cĠest vous, cĠest moi que Chardin trompera quand il voudra.

Diderot, Salon de 1763, in O.C., Club Franais du Livre, Paris, 1970, T. V, p. 431-433