DIDEROT
Jacques le Fataliste et son maître



 

 

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

LE MAITRE. - C’est un grand mot que cela.

JACQUES. - Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet.

LE MAITRE. - Et il avait raison…

Après une courte pause, Jacques s’écria : "Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !

LE MAITRE. - Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.

JACQUES. - C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de mener nos chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit ; il se fâche. Je hoche de la tête ; il prend un bâton et m’en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se donne.

LE MAITRE. - Et tu reçois la balle à ton adresse.
        JACQUES. - Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.

LE MAITRE. - Tu as donc été amoureux ?

JACQUES. - Si je l’ai été !

LE MAITRE. - Et cela par un coup de feu ?

JACQUES. - Par un coup de feu.

LE MAITRE. - Tu ne m’en as jamais dit un mot.

JACQUES. - Je le crois bien.

LE MAITRE. - Et pourquoi cela ?

JACQUES. - C’est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.

LE MAITRE. - Et le moment d’apprendre ces amours est-il venu ?

JACQUES. - Qui le sait ?

LE MAITRE. - A tout hasard, commence toujours…

 

Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’après-dîner : il faisait un temps lourd ; son maître s’endormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup : "Celui- là était apparemment encore écrit là-haut…"

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait. Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu’il est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.

L’aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et poursuivant leur chemin. - Et où allaient-ils ? Voilà la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds : Qu’est-ce que cela vous fait ? Si j’entame le sujet de leur voyage, adieu les amours de Jacques… Ils allèrent quelque temps en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin, le maître dit à son valet : "Eh bien, Jacques, où en étions-nous de tes amours ?

JACQUES. - Nous en étions, je crois, à la déroute de l’armée ennemie. On se sauve, on est poursuivi, chacun pense à soi. Je reste sur le champ de bataille, enseveli sous le nombre des morts et des blessés, qui fut prodigieux. Le lendemain on me jeta, avec une douzaine d’autres, sur une charrette, pour être conduit à un de nos hôpitaux. Ah ! Monsieur, je ne crois pas qu’il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.

LE MAITRE. - Allons donc, Jacques, tu te moques.

JACQUES. - Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas ! Il y a là je ne sais combien d’os, de tendons, et bien d’autres choses qu’ils appellent je ne sais comment…"

 

Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu’il portait en croupe et qui les avait écoutés, prit la parole et dit : "Monsieur a raison…"

On ne savait à qui ce monsieur était adressé, mais il fut mal pris par Jacques et par son maître ; et Jacques dit à cet interlocuteur indiscret : "De quoi te mêles-tu ?

- Je me mêle de mon métier ; je suis chirurgien à votre service, et je vais vous démontrer…"

La femme qu’il portait en croupe lui disait : "Monsieur le docteur, passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n’aiment pas qu’on leur démontre.

- Non, lui répondit le chirurgien, je veux leur démontrer, et je leur démontrerai…"

Et tout en se retournant, il pousse sa compagne, lui fait perdre l’équilibre et la jette à terre, un pied pris dans la basque de son habit et les cotillons renversés sur sa tête. Jacques descend, dégage le pied de cette pauvre créature et lui rabaisse ses jupons. Je ne sais s’il commença par rabaisser les jupons ou par dégager le pied ; mais à juger de l’état de cette femme par ses cris, elle s’était grièvement blessée. Et le maître de Jacques disait au chirurgien : "Voilà ce que c’est que de démontrer."

Et le chirurgien : "Voilà ce que c’est de ne vouloir pas qu’on démontre !.."

 Et Jacques à la femme tombée ou ramassée : "Consolez-vous, ma bonne, il n’y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maître : c’est qu’il était écrit là-haut qu’aujourd’hui, sur ce chemin, à l’heure qu’il est, M. le docteur serait un bavard, que mon maître et moi nous serions deux bourrus, que vous auriez une contusion à la tête et qu’on vous verrait le cul…"

Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s’il me prenait en fantaisie de vous désespérer ! Je donnerais de l’importance à cette femme ; j’en ferais la nièce d’un curé du village voisin ; j’ameuterais les paysans de ce village ; je me préparerais des combats et des amours ; car enfin cette paysanne était belle sous le linge. Jacques et son maître s’en étaient aperçus ; l’amour n’a pas toujours attendu une occasion aussi séduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas amoureux une seconde fois ? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le rival et même le rival préféré de son maître ? Est-ce que le cas lui était déjà arrivé ? Toujours des questions. Vous ne voulez donc pas que Jacques continue le récit de ses amours ? Une bonne fois pour toutes, expliquez-vous ; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir ? Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrière son conducteur, laissons-les aller et revenons à nos deux voyageurs. Cette fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit à son maître :

JACQUES. - "Voilà le train du monde ; vous qui n’avez été blessé de votre vie et qui ne savez ce que c’est qu’un coup de feu au genou, vous me soutenez, à moi qui ai eu le genou fracassé et qui boite depuis vingt ans…

 

 

LE MAITRE. - Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que te voilà encore sur une charrette avec tes camarades, loin de l’hôpital, loin de ta guérison et loin de devenir amoureux.

JACQUES. - Quoi qu’il vous plaise d’en penser, la douleur de mon genou était excessive ; elle s’accroissait encore par la dureté de la voiture, par l’inégalité des chemins, et à chaque cahot je poussais un cri aigu.

LE MAITRE. - Parce qu’il était écrit là-haut que tu crierais ?

JACQUES. - Assurément ! Je perdais tout mon sang, et j’étais un homme mort si notre charrette, la dernière de la ligne, ne se fût arrêtée devant une chaumière. Là, je demande à descendre ; on me met à terre. Une jeune femme, qui était debout à la porte de la chaumière, rentra chez elle et en sortit presque aussitôt avec un verre et une bouteille de vin. J’en bus un ou deux coups à la hâte. Les charrettes qui précédaient la nôtre défilèrent. On se disposait à me rejeter parmi mes camarades, lorsque, m’attachant fortement aux vêtements de cette femme et à tout ce qui était autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que, mourir pour mourir, j’aimerais mieux que ce fût à l’endroit où j’étais qu’à deux lieues plus loin. En achevant ces mots, je tombai en défaillance. Au sortir de cet état, je me trouvai déshabillé et couché dans un lit qui occupait un des coins de la chaumière, ayant autour de moi un paysan, le maître du lieu, sa femme, la même qui m’avait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempé le coin de son tablier dans du vinaigre et m’en frottait le nez et les tempes.

LE MAITRE. - Ah ! malheureux ! ah ! coquin,… Infâme, je te vois arriver.

JACQUES. - Mon maître, je crois que vous ne voyez rien.

LE MAITRE. - N’est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux ?

JACQUES. - Et quand je serais devenu amoureux d’elle, qu’est-ce qu’il y aurait à dire ? Est-ce qu’on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on l’est, est-on maître d’agir comme si on ne l’était pas ? Si cela eût été écrit là-haut, tout ce que vous vous disposez à me dire, je me le serais dit ; je me serais souffleté ; je me serais cogné la tête contre

le mur ; je me serais arraché les cheveux : il n’en aurait été ni plus ni moins, et mon bienfaiteur eût été cocu.

LE MAITRE. - Mais en raisonnant à ta façon, il n’y a point de crime qu’on ne commît sans remord.

JACQUES. - Ce que vous m’objectez là m’a plus d’une fois chiffonné la cervelle ; mais avec tout cela, malgré que j’en aie, j’en reviens toujours au mot de mon capitaine : Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen d’effacer cette écriture ? Puis-je n’être pas moi ?

Et étant moi, puis-je faire autrement que moi. Puis-je être moi en un autre ? Et depuis que je suis au monde, y a-t-il eu un seul instant où cela n’ait été vrai ? Prêchez tant qu’il vous plaira, vos raisons seront peut-être bonnes ; mais s’il est écrit en moi ou là-haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que j’y fasse ? LE MAITRE. - Je rêve à une chose : c’est si ton bienfaiteur eût été cocu parce qu’il était écrit là-haut ; ou bien si cela était écrit là-haut parce que tu ferais cocu ton bienfaiteur ?

JACQUES. - Tous les deux étaient écrits l’un à côté de l’autre. Tout a été écrit à la fois. C’est comme un grand rouleau qu’on déploie petit à petit."

Vous concevez, lecteur, jusqu’où je pourrais pousser cette conversation sur un sujet dont on a tant parlé, tant écrit depuis deux mille ans, sans en être d’un pas plus avancé. Si vous me savez peu de gré de ce que je vous dis, sachez-m’en beaucoup de ce que je ne vous dis pas.

Tandis que nos deux théologiens disputaient sans s’entendre, comme il peut arriver en théologie, la nuit s’approchait. Ils traversaient une contrée peu sûre en tout temps, et qui l’étaient bien moins encore alors que la mauvaise administration et la misère avaient multiplié sans fin le nombre des malfaiteurs. Ils s’arrêtèrent dans la plus misérable des auberges. On leur dressa deux lits de sangle dans une chambre fermée de cloisons entrouvertes de tous les côtés. Ils demandèrent à souper. On leur apporta de l’eau de mare, du pain noir et du vin tourné. L’hôte, l’hôtesse, les enfants, les valets, tout avait l’air sinistre. Ils entendaient à côté d’eux les ris immodérés et la joie tumultueuse d’une douzaine de brigands qui les avaient précédés et qui s’étaient emparés de toutes les provisions. Jacques était assez tranquille ; il s’en fallait beaucoup que son maître le fût autant. Celui-ci promenait son souci de long en large, tandis que son valet dévorait quelques morceaux de pain noir, et avalait en grimaçant quelques verres de mauvais vin. Ils en étaient là, lorsqu’ils entendirent frapper à leur porte ; c’était un valet que ces insolents et dangereux voisins avaient contraint d’apporter à nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes, tous les os d’une volaille qu’ils avaient mangée. Jacques, indigné, prend les pistolets de son maître.

"Où vas-tu ? - Laissez-moi faire.

- Où vas-tu ? te dis-je.

- Mettre à la raison cette canaille.

- Sais-tu qu’ils sont une douzaine ?

- Fussent-ils cent, le nombre n’y fait rien, s’il est écrit là-haut qu’ils ne sont pas assez.

- Que le diable t’emporte avec ton impertinent dicton ?.."

 Jacques s’échappe des mains de son maître, entre dans la chambre de ces coupe-jarrets, un pistolet armé dans chaque main. "Vite, qu’on se couche, leur dit-il, le premier qui remue je lui brûle la cervelle.." Jacques avait l’air et le ton si vrais, que ces coquins, qui prisaient autant la vie que d’honnêtes gens, se lèvent de table dans souffler mot, se déshabillent et se couchent. Son maître, incertain sur la manière dont cette aventure finirait, l’attendait en tremblant. Jacques rentra chargé des dépouilles de ces gens ; il s’en était emparé pour qu’ils ne fussent pas tentés de se relever ; il avait éteint leur lumière et fermé à double tour leur porte, dont il tenait la clef avec un de ses pistolets." A présent, monsieur, dit-il à son maître, nous n’avons plus qu’à nous barricader en poussant nos lits contre cette porte, et à dormir paisiblement…" Et il se mit en devoir de pousser les lits, racontant froidement et succinctement à son maître le détail de cette expédition.

LE MAITRE. - Jacques, quel diable d’hommes es-tu ! Tu crois donc…

JACQUES. - Je ne crois ni ne décrois.

LE MAITRE. - S’ils avaient refusé de se coucher ?

JACQUES. - Cela était impossible.

LE MAITRE. - Pourquoi ?

JACQUES. - Parce qu’ils ne l’ont pas fait.

LE MAITRE. - S’ils se relevaient ? JACQUES. - Tant pis ou tant mieux.

LE MAITRE. - - Si… si… si… et…

JACQUES. - Si, si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des poissons de cuits. Que diable, monsieur, tout à l’heure vous avez cru que je courais un grand danger et rien n’était plus faux ; à présent vous vous croyez en grand danger, et rien peut-être n’est encore plus faux. Tous, dans cette maison, nous avons peur les uns des autres ; ce qui prouve que nous sommes tous des sots…

Et, tout en discourant ainsi, le voilà déshabillé, couché et endormi. Son maître, en mangeant à son tour un morceau de pain noir, et buvant un coup de mauvais vin, prêtait l’oreille autour de lui, regardait Jacques qui ronflait et disait : "Quel diable d’homme est-ce ce là !.." A l’exemple de son valet, le maître s’étendit aussi sur son grabat, mais n’y dormit pas de même. Dès la pointe du jour, Jacques sentit une main qui le poussait ; c’était celle de son maître qui l’appelait à voix basse : "Jacques ! Jacques !

JACQUES. - Qu’est-ce ?

LE MAITRE. - Il fait jour.

JACQUES. - Cela se peut.

LE MAITRE. - Lève-toi donc.

JACQUES. - Pourquoi ?

LE MAITRE. - Pour sortir d’ici au plus vite.

JACQUES. - Pourquoi ?

LE MAITRE. - Parce que nous y sommes mal.

JACQUES. - Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs ?

LE MAITRE. - Jacques ? JACQUES. - Eh bien, Jacques ! Jacques!! quel diable d’homme êtes-vous ?

LE MAITRE. - Quel diable d’homme es-tu ? Jacques, mon ami, je t’en prie.

 

 

Jacques se frotta les yeux, bâilla à plusieurs reprises, étendit les bras, se leva, s’habilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de la chambre, descendit, alla à l’écurie, sella et brida les chevaux, éveilla l’hôte qui dormait encore, paya la dépense, garda les clefs des deux chambres ; et voilà nos gens partis.

Le maître voulait s’éloigner au grand trot ; Jacques voulait aller le pas, et toujours d’après son système. Lorsqu’ils furent à une assez grande distance de leur triste gîte, le maître, entendant quelque chose qui résonnait dans la poche de Jacques, lui demanda ce que c’était : Jacques lui dit que c’étaient les deux clefs des chambres.

LE MAITRE. - Et pourquoi ne les avoir pas rendues ?

JACQUES. - C’est qu’il faudra enfoncer deux portes ; celles de nos voisins pour les tirer de leur prison, la nôtre pour leur délivrer leurs vêtements ; et que cela nous donnera du temps.

LE MAITRE. - Fort bien, Jacques ! mais pourquoi gagner du temps ?

JACQUES. - Pourquoi ? Ma foi, je n’en sais rien.

LE MAITRE. - Et si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit pas comme tu fais ?

JACQUES. - C’est que, faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait, et qu’on suit sa fantaisie qu’on appelle raison, ou sa raison qui n’est souvent qu’une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal. LE MAITRE. - Pourrais-tu me dire ce que c’est qu’un fou, ce que c’est qu’un sage ?

JACQUES. - Pourquoi pas ?… un fou… Attendez… c’est un homme malheureux ; et par conséquent un homme heureux est sage.

LE MAITRE. - Et qu’est-ce qu’un homme heureux ou malheureux ?

JACQUES. - Pour celui-ci, il est aisé. Un homme heureux est celui dont le bonheur est écrit là-haut ; et par conséquent celui dont le malheur est écrit là-haut, est un homme malheureux.

LE MAITRE. - Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le malheur ?

JACQUES. - Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau où tout est écrit ? Un capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un petit écu pour le savoir ; lui, n’aurait pas donné une obole, ni moi non plus ; car à quoi cela me servirait-il ? En éviterais-je pour cela le trou où je dois m’aller casser le cou ?

LE MAITRE. - Je crois que oui.

JACQUES. - Moi, je crois que non ; car il faudrait qu’il y eût une ligne fausse sur le grand rouleau qui contient vérité, qui ne contient que vérité, et qui contient toute vérité. Il serait écrit sur le grand rouleau : "Jacques se cassera le cou tel jour", et Jacques ne se casserait pas le cou ? Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit l’auteur du grand rouleau ?

LE MAITRE. - Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus…

JACQUES. - Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle l’expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous trouvons comme cause de certains effets à espérer ou à craindre pour l’avenir.

LE MAITRE. - Et tu entendrais quelque chose à cela ?

JACQUES. - Assurément, peu à peu je m’étais fait à sa langue. Mais, disait-il, qui peut se vanter d’avoir assez d’expérience ? Celui qui s’en flatté d’en être le mieux pourvu, n’a-t-il jamais été dupe ? Et puis, y a-t-il un homme capable d’apprécier juste les circonstances où il se trouve ? Le calcul qui se fait dans nos têtes, et celui qui est arrêté sur le registre d’en haut, sont deux calculs bien différents. Est-ce nous qui menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mène ? Combien de projets sagement concertés ont manqué, et combien manqueront ! Combien de projets insensés ont réussi, et combien réussiront ! C’est ce que mon capitaine me répétait, après la prise de Berg-op-Zoom et celle du Port-Mahon ; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon succès, mais qu’elle nous consolait et nous excusait d’un mauvais : aussi dormait-il la veille d’une action sous sa tente comme dans sa garnison et allait-il au feu comme au bal. C’est bien de lui que vous vous seriez écrié : "Quel diable d’homme !.."

 

 Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance derrière eux du bruit et des cris ; ils retournèrent la tête, et virent une troupe d’hommes armés de gaules et de fourches qui s’avançaient vers eux à toutes jambes. Vous allez croire que le matin on avait enfoncé leur porte faute de clefs, et que ces brigands s’étaient imaginé que nos deux voyageurs avaient décampé avec leurs dépouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents : "Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui le mes fit emporter ! Maudite soit la prudence ! etc. etc." Vous allez croire que cette petite armée tombera sur Jacques et son maître, qu’il y aura une action sanglante, des coups de bâton donné, des coups de pistolets tirés ; et il ne tiendrait qu’à moi que tout cela n’arriva ; mais adieu la vérité de l’histoire, adieu le récit des amours de Jacques. Nos deux voyageurs n’étaient point suivis : j’ignore ce qui se passa dans l’auberge après leur départ. Ils continuèrent leur route, allant toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu’ils sussent à peu près où ils voulaient aller ; trompant l’ennui et la fatigue par le silence et le bavardage, comme c’est l’usage de ceux qui marchent, et quelquefois de ceux qui sont assis.

Il est bien évident que je ne fait pas un roman, puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable.

Cette fois-ci ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta par le refrain accoutumé : "Eh bien ! Jacques, l’histoire de tes amours ?

 

JACQUES. - Je ne sais où j’en étais. J’ai été si souvent interrompu, que je ferais tout aussi bien de recommencer.

LE MAITRE. - Non, non. Revenu de ta défaillance à la porte de la chaumière, tu te trouvas dans un lit, entouré des gens qui l’habitaient.

JACQUES. - Fort bien ! La chose la plus pressée était d’avoir un chirurgien, et il n’y en avait point à plus d’une lieue à la ronde. Le bonhomme fit monter à cheval un de ses enfants, et l’envoya au lieu le moins éloigné. Cependant la bonne femme avait fait chauffer du gros vin, déchiré une vieille chemise de son mari ; et mon genou fut étuvé, couvert de compresses et enveloppé de linges. On mit quelques morceaux de sucre, enlevés aux fourmis, dans une portion du vin qui avait servi à mon pansement, et je l’avalai ; ensuite on m’exhorta à prendre patience. Il était tard ; ces gens se mirent à table et soupèrent. Voilà le souper fini. Cependant l’enfant ne revenait point, et point de chirurgien. Le père prit de l’humeur. C’était un homme naturellement chagrin ; il boudait sa femme, il ne trouvait rien à son gré. Il envoya durement coucher ses autres enfants. Sa femme s’assit sur un banc et prit sa quenouille. Lui, allait et venait ; et en allant et venant, il lui cherchait querelle sur tout. "Si tu avais été au moulin comme je te l’avais dit…" et il achevait la phrase en hochant de la tête du côté de mon lit.

- On ira demain.

- C’est aujourd’hui qu’il fallait y aller, comme je te l’avais dit… Et ces restes de paille qui sont encore sur la grange, qu’attends-tu pour les relever ?

- On les relèvera demain.

- Ce que nous en avons tire à sa fin et tu aurais beaucoup mieux fait de les relever aujourd’hui, comme je te l’avais dit… Et ce tas d’orge qui se gâte sur le grenier, je gage que tu n’as pas songé à le remuer.

- Les enfants l’ont fait.

- Il fallait le faire toi-même. Si tu avais été sur ton grenier, tu n’aurais pas été à la porte…

Cependant il arriva un chirurgien, puis un second, puis un troisième, avec le petit garçon de la chaumière.

LE MAITRE. - Te voilà en chirurgien comme saint Roch en chapeaux.

JACQUES. - Le premier était absent, lorsque le petit garçon était arrivé chez lui ; mais sa femme avait fait avertir le second, et le troisième avait accompagné le petit garçon. "Eh ! bonsoir, compères ; vous voilà ?" Dit le premier aux deux autres… Ils avaient fait le plus de diligence possible, ils avaient chaud, ils étaient altérés. Il s’asseyent autour de la table dont la nappe n’était pas encore ôtée. La femme descend à la cave, et en remonte avec une bouteille. Le mari grommelait entre ses dents : "Eh ! que diable faisait-elle à sa porte ?" On boit, on parle des maladies du canton ; on entame l’énumération de ses pratiques. Je me plains ; on me dit : "Dans un moment nous serons à vous." Après cette bouteille, on en demande une seconde, à compte sur mon traitement ; puis une troisième, une quatrième, toujours à compte sur mon traitement ; et à chaque bouteille, le mari revenait à sa première exclamation : "Eh ! que diable faisait-elle à sa porte ?"

 

Quel parti un autre n’aurait-il pas tiré de ces trois chirurgiens, de leur conversation à la quatrième bouteille, de la multitude de leurs cures merveilleuses, de l’impatience de Jacques, de la mauvaise humeur de l’hôte, des propos de nos Esculapes de campagne autour du genou de Jacques, de leurs différents avis, l’un prétendant que Jacques était mort si l’on ne se hâtait de lui couper la jambe, l’autre qu’il fallait extraire la balle et la portion de vêtement qui l’avait suivie, et conserver la jambe à ce pauvre diable. Cependant on aurait vu Jacques assis sur son lit, regardant sa jambe en pitié, et lui faisant ces derniers adieux, comme on vit un de nos généraux entre Dufouart et Louis. Le troisième chirurgien aurait gobe-mouché jusqu’à ce que la querelle se fût élevée entre eux, et que des invectives on en fût venu aux gestes.

Je vous fais grâce de toutes ces choses, que vous trouverez dans les romans, dans la comédie ancienne et dans la société. Lorsque j’entendis l’hôte s’écrier de sa femme : "Que diable faisait-elle à sa porte !" je me rappelai l’Harpagon de Molière, lorsqu’il dit de son fils : Qu’allait-il faire dans cette galère ? Et je conçus qu’il ne s’agissait pas seulement d’être vrai, mais qu’il fallait encore être plaisant ; et que c’était la raison pour laquelle on dirait à jamais : Qu’allait-il faire dans cette galère ? Et que le mot de mon paysan Que faisait-elle à sa porte ? Ne passerait pas en proverbe.

Jacques n’en usa pas envers son maître avec la même réserve que je garde avec vous ; il n’omit pas la moindre circonstance, au hasard de l’endormir une seconde fois. Si ce ne fut pas le plus habile, ce fut au moins le plus vigoureux des trois chirurgiens qui resta maître du patient.

N’allez-vous pas, me direz-vous, tirer des bistouris à nos yeux, couper des chairs, faire couler du sang, et nous montrer une opération chirurgicale ? A votre avis, cela ne sera-t-il pas de bon goût ?… Allons, passons encore l’opération chirurgicale ; mais vous permettrez au moins à Jacques de dire à son maître, comme il le fit : "Ah ! Monsieur, c’est une terrible affaire que de r’arranger un genou fracassé !" Et à son maître de lui répondre comme auparavant : "Allons donc, Jacques, tu te moques…" Mais ce que je ne vous laisserais pas ignorer pour tout l’or du monde, c’est qu’à peine le maître de Jacques lui eut-il fait cette impertinente réponse, que son cheval bronche et s’abat, que son genou va s’appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voilà criant à tue-tête : "Je suis mort ! j’ai le genou cassé !.."

 Quoique Jacques, la meilleure pâte d’homme qu’on puisse imaginer, fût tendrement attaché à son maître, je voudrais bien savoir ce qui se passa au fond de son âme, sinon dans le premier moment, du moins lorsqu’il fut bien assuré que cette chute n’aurait point de suite fâcheuse, et s’il put se refuser à un léger mouvement de joie secrète d’un accident qui apprendrait à son maître ce que c’était qu’une blessure au genou. Une autre chose, lecteur, que je voudrais bien que vous me disiez, c’est si son maître n’eût pas mieux aimé être blessé, même un peu grièvement, ailleurs qu’au genou, ou s’il ne fut pas plus sensible à la honte qu’à la douleur.

 

Lorsque le maître fut un peu revenu de sa chute et de son angoisse, il se remit en selle et appuya cinq ou six coups d’éperon à son cheval, qui partit comme un éclair ; et autant en fit la monture de Jacques, car il y avait entre ces deux animaux la même intimité qu’entre leurs cavaliers ; c’étaient deux paires d’amis.

Lorsque les deux chevaux essoufflés reprirent leur pas ordinaire, Jacques dit à son maître : "Eh bien, monsieur, qu’en pensez-vous ?

LE MAITRE. - De quoi ?

JACQUES. - De la blessure au genou. LE MAITRE. - Je suis de ton avis ; c’est une des plus cruelles.

JACQUES. - Au vôtre ?

LE MAITRE. - Non, non, au tien, au mien, à tous les genoux du monde.

JACQUES. - Mon maître, mon maître, vous n’y avez pas bien regardé ; croyez que nous ne plaignons jamais que nous.

LE MAITRE. - Quelle folie !

JACQUES. - Ah ! si je savais dire comme je sais penser ! Mais il était écrit là-haut que j’aurais les choses dans ma tête, et que les mots ne me viendraient pas."

 

Ici Jacques s’embarrassa dans une métaphysique très subtile et peut-être très vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître que le mot douleur était sans idée, et qu’il ne commençait à signifier quelque chose qu’au moment où il rappelait à notre mémoire une sensation que nous avions éprouvée. Son maître lui demanda s’il avait déjà accouché.

- Non, lui répondit Jacques.

- Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d’accoucher ?

- Assurément !

- Plains-tu les femmes en mal d’enfant ?

- Beaucoup.

- Tu plains donc quelquefois un autre que toi ?

- Je plains ceux ou celle qui se tordent les bras, qui s’arrachent les cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais par expérience qu’on ne fait pas cela sans souffrir ; mais pour le mal propre à la femme qui accouche, je ne le plains pas : je ne sais ce que c’est, Dieu merci ! Mais pour en revenir à une peine que nous connaissons tous deux, l’histoire de mon genou, qui est devenu le vôtre par votre chute…. LE MAITRE. - Non, Jacques ; l’histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes chagrins passés.

 

JACQUES. - - Me voilà pansé, un peu soulagé, le chirurgien parti, et mes hôtes retirés et couchés. Leur chambre n’était séparée de la mienne que par des planches à claire-voie sur lesquelles on avait collé du papier gris, et sur ce papier quelques images enluminées. Je ne dormais pas, et j’entendis la femme qui disait à son mari : "Laissez-moi, je n’ai pas envie de rire. Un pauvre malheureux qui se meurt à notre porte !..

 - Femme, tu me diras tout cela après.

- Non, cela ne sera pas. Si vous ne finissez pas, je me lève. Cela ne me fera-t-il pas bien aise, lorsque j’ai le cœur gros ?

- Oh ! si tu te fais tant prier, tu en seras la dupe.

- Ce n’est pas pour se faire prier, mais c’est que vous êtes quelquefois d’un dur !.. c’est que… c’est que…"

Après une assez courte pause, le mari prit la parole et dit : "Là, femme, conviens donc à présent que, par une compassion déplacée, tu nous as mis dans un embarras dont il est presque impossible de se tirer. L’année est mauvaise ; à peine pouvons-nous suffire à nos besoins et aux besoins de nos enfants. Le grain est d’une cherté ! Point de vin ! Encore si l’on trouvait à travailler ; mais les riches se retranchent ; les pauvres gens ne font rien ; pour une journée qu’on emploie, on en perd quatre ; Personne ne paie ce qu’il doit ; les créanciers sont d’une âpreté qui désespère : et voilà le moment que tu prends pour retirer ici un inconnu, un étranger qui y restera tant qu’il plaira à Dieu ; et au chirurgien qui ne se pressera pas de le guérir ; car ces chirurgiens font durer les maladies le plus longtemps qu’ils peuvent ; qui n’a pas le sou, et qui doublera, triplera notre dépense. Là, femme, comment te déferas-tu de cet homme ? Parle donc, femme, dis-moi donc quelque raison.

- Est-ce qu’on peut parler avec vous.

- Tu dis que j’ai de l’humeur, que je gronde ; eh ! qui n’en aurait pas ? qui ne gronderait pas ? Il y avait encore un peu de vin à la cave : Dieu sait le train dont il ira ! Les chirurgiens en burent hier au soir plus que nous et nos enfants n’aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien qui ne viendra pas pour rien, comme tu peux penser, qui le paiera ?

- Oui, voilà qui est fort bien dit et parce qu’on est dans la misère vous me faites un enfant comme si nous n’en avions pas déjà assez.

- Oh ! que non !

- Oh ! que si ; je suis sûre que je vais être grosse !

- Voilà comme tu dis toutes les fois.

- Et cela n’a jamais manqué quand l’oreille me démange après, et j’y sens une démangeaison comme jamais.

- Ton oreille ne sait ce qu’elle dit.

- Ne me touche pas ! laisse là mon oreille ! laisse donc, l’homme ; est-ce que tu es fou ? tu t’en trouveras mal.

- Non, non, cela ne m’est pas arrivé depuis le soir de la Saint-Jean.

- Tu feras si bien que… et puis dans un mois d’ici tu me bouderas comme si c’était de ma faute.

- Non, non.

- Et dans neuf mois d’ici ce sera bien pis.

- Non, non.

- C’est toi qui l’auras voulu ?

- Oui, oui.

Tu t’en souviendras ? tu ne diras pas comme tu as dit toutes les autres fois ?

- Oui, oui…"

 

 

Et puis voilà que de non, non, en oui, oui, cet homme enragé contre sa femme d’avoir cédé à un sentiment d’humanité…

LE MAITRE. - - C’est la réflexion que je faisais.

JACQUES. - Il est certain que ce mari n’était pas trop conséquent ; mais il était jeune et sa femme jolie. On ne fait jamais tant d’enfants que dans les temps de misère.

LE MAITRE. - Rien ne peuple comme les gueux.

JACQUES. - Un enfant de plus n’est rien pour eux, c’est la charité qui les nourrit. Et puis c’est le seul plaisir qui ne coûte rien ; on se console pendant la nuit, sans frais, des calamités du jour… Cependant les réflexions de cet homme n’en étaient pas moins justes. Tandis que je me disais cela à moi-même, je ressentis une douleur violente au genou, et je m’écriai : "Ah ! le genou !" Et le mari s’écria : "Ah ! femme !.." Et la femme s’écria : "Ah ! mon homme ! mais… cet homme qui est là !

- Eh bien ! cet homme ?

- Il nous aura peut-être entendus !

- Qu’il ait entendu.

- Demain, je n’oserai le regarder.

- Et pourquoi ? Est-ce que tu n’es pas ma femme ? Est-ce que je ne suis pas ton mari ? Est-ce qu’un mari a une femme, est-ce qu’une femme a un mari pour rien ?

- Ah ! ah !

- Eh bien, qu’est-ce ?

- Mon oreille !..

 - Eh bien, ton oreille ?

- C’est pire que jamais.

- Dors, cela passera.

- Je ne saurais. Ah ! l’oreille ! ah ! l’oreille !

- L’oreille, l’oreille, cela est bien aisé à dire…"

Je ne vous dirai point ce qui se passait entre eux ; mais la femme, après avoir répété l’oreille, l’oreille, plusieurs fois de suite à voix basse et précipitée, finit par balbutier à syllabes interrompues l’or… reil… le, et à la suite de cette o… reil… le, je ne sais quoi, qui, joint au silence qui succéda, me fit imaginer que son mal d’oreille s’était apaisé d’une ou d’autre façon, il n’importe : cela me fit plaisir. Et à elle donc !

LE MAITRE. - Jacques, mettez la main sur la conscience, et jurez-moi que ce n’est pas de cette femme que vous devîntes amoureux.

JACQUES. - Je le jure. LE MAITRE. - Tant pis pour toi.

JACQUES. - C’est tant pis ou tant mieux. Vous croyez apparemment que les femmes qui ont une oreille comme la sienne écoutent volontiers ?

LE MAITRE. - Je crois que cela est écrit là-haut.

JACQUES. - Je crois qu’il est écrit à la suite qu’elles n’écoutent pas longtemps le même, et qu’elles sont tant soit peu sujettes à prêter l’oreille à un autre.

LE MAITRE. - Cela se pourrait.

 

 

Et les voilà embarqués dans une querelle interminable sur les femmes ; l’un prétendant qu’elles étaient bonnes, l’autre méchantes : et ils avaient tous deux raison ; l’un sottes, l’autre pleines d’esprit : et ils avaient tous deux raison ; l’un fausses, l’autres vraies : et ils avaient tous deux raison ; l’un avares, l’autre libérales : et ils avaient tous deux raison ; l’un belles, l’autre laides : et ils avaient tous deux raison ; l’un bavardes, l’autre discrètes ; l’un franches, l’autre dissimulées ; l’un ignorantes, l’autres éclairées ; l’un sages, l’autre libertines ; l’un folles, l’autre sensées ; l’un grandes, l’autre petites : et ils avaient tous deux raison.

En suivant cette dispute sur laquelle ils auraient pu faire le tour du globe sans déparler un moment et sans s’accorder, ils furent accueillis par un orage qui les contraignit de s’acheminer… - Où ? - Où ? lecteur, vous êtes d’une curiosité bien incommode ! Et que diable cela vous fait-il ? Quand je vous aurai dit que c’est à Pontoise ou à Saint-Germain, à Notre-Dame de Lorette ou à Saint-Jacques de Compostelle, en serez-vous plus avancé ? Si vous insistez, je vous dirai qu’il s’acheminèrent vers… oui ; pourquoi pas ?… vers un château immense, au frontispice duquel on lisait : "je n’appartiens à personne et j’appartiens à tout le monde. Vous y étiez avant que d’y entrer, et vous y serez encore quand vous en sortirez." - Entrèrent-ils dans ce château ? - Non, car l’inscription était fausse, ou ils y étaient avant que d’y entrer. - Mais du moins ils en sortirent ? - Non car l’inscription était fausse, ou ils y étaient encore quand ils furent sortis. - Et que firent-ils là ? - Jacques disait ce qui était écrit là-haut ; son maître ce qu’il voulut : et ils avaient tous deux raison. - Quelles compagnie y trouvèrent-ils ? - Mêlée. - Qu’y disait-on ? - Quelques vérités, et beaucoup de mensonges. - Y avait-il des gens d’esprit ? Où n’y en a-t-il pas ? et de maudits questionneurs qu’on fuyait comme la peste. Ce qui choqua le plus Jacques et son maître pendant tout le temps qu’ils s’y promenèrent. - On s’y promenait donc ? - On ne faisait que cela, quand on n’était pas assis ou couché… Ce qui choqua le plus Jacques et son maître, ce fut d’y trouver une vingtaine d’audacieux, qui s’étaient emparés des plus superbes appartements, où ils se trouvaient presque toujours à l’endroit ; qui prétendaient, contre le droit commun et le vrai sens de l’inscription, que le château leur avait été légué en toute propriété ; et qui, à l’aide d’un certain nombre de coglions à leurs gages, l’avaient persuadé à un grand nombre d’autres coglions à leurs gages, tout prêts pour une petite pièce de monnaie à prendre ou assassiner le premier qui aurait osé les contredire : cependant au temps de Jacques et de son maître, on l’osait quelquefois. - Impunément ? - C’est selon.

Vous allez dire que je m’amuse, et que, ne sachant plus que faire de mes voyageurs, je me jette dans l’allégorie, la ressource ordinaire des esprits stériles. Je vous sacrifierai mon allégorie et toutes les richesses que j’en pouvais tirer ; je conviendrai de tout ce qu’il vous plaira, mais à condition que vous ne me tracasserez point sur ce dernier gîte de Jacques et de son maître ; soit qu’ils aient atteint une grande ville et qu’ils aient couché chez des filles ; qu’ils aient passé la nuit chez un vieil ami qui les fêta de son mieux ; qu’ils se soient réfugiés chez des moines mendiants, où ils furent mal logés et mal repus pour l’amour de Dieu ; qu’ils aient été accueillis dans la maison d’un grand, où ils manquèrent de tout ce qui est nécessaire, au milieu de tout ce qui est superflu ; qu’ils soient sortis le matin d’une grande auberge, où on leur fit payer très chèrement un mauvais souper servi dans des plats d’argent, et une nuit passée entre des rideaux de damas et des draps humides et repliés ; qu’ils aient reçu l’hospitalité chez un curé de village à portion congrue, qui courut mettre à contribution les basses-cours de ses paroissiens, pour avoir une omelette et une fricassée de poulets ; ou qu’ils se soient enivrés d’excellents vins, aient fait grande chère et pris une indigestion bien conditionnée dans une riche abbaye de Bernardins ; car quoique tout cela vous paraisse également possible, Jacques n’était pas de cet avis : il n’y avait réellement de possible que la chose qui était écrite en haut. Ce qu’il y a de vrai, c’est que, de quelque endroit qu’il vous plaise de les mettre en route, ils n’eurent pas fait vingt pas que le maître dit à Jacques, après avoir toutefois, selon son usage, pris sa prise de tabac : "Eh bien ! Jacques, l’histoire de tes amours ?"

Au lieu de répondre, Jacques s’écria : "Au diable l’histoire de mes amours ! Ne voilà-t-il pas que j’ai laissé…

LE MAITRE. - Qu’as-tu laissé ?"

Au lieu de lui répondre, Jacques retournait toutes ses poches, et se fouillait partout inutilement. Il avait laissé la bourse de voyage sous le chevet de son lit, et il n’en eut pas plus tôt fait l’aveu à son maître, que celui-ci s’écria : "Au diable l’histoire de tes amours ! Ne voilà-t-il pas que ma montre est restée accrochée à la cheminée !"

 

Jacques ne se fit pas prier ; aussitôt il tourne bride, et regagne au petit pas, car il n’était jamais pressé… - Le Château immense ? - Non, non. Entre les différents gîtes possibles ou non possibles, dont je vous ai fait l’énumération qui précède, choisissez celui qui convient le mieux à la circonstance présente.

 

 

Cependant son maître allait toujours en avant : mais voilà le maître et le valet séparés, et je ne sais auquel des deux m’attacher de préférence. Si vous voulez suivre Jacques, prenez-y garde ; la recherche de la bourse et de la montre pourra devenir si longue et si compliquée, que de longtemps il ne rejoindra son maître, le seul confident de ses amours, et adieu les amours de Jacques. Si l’abandonnant seul à la quête de la bourse et de la montre, vous prenez le parti de faire compagnie à son maître, vous serez poli, mais très ennuyé ; vous ne connaissez pas encore cette espèce-là. Il a peu d’idées dans la tête ; s’il lui arrive de dire quelque chose de sensé, c’est de réminiscence ou d’inspiration. Il a des yeux comme vous et moi ; mais on ne sait la plupart du temps s’il regarde. Il ne dort pas, il ne veille pas non plus ; il se laisse exister : c’est sa fonction habituelle. L’automate allait devant lui, se retournant de temps en temps pour voir si Jacques ne revenait pas ; il descendait de cheval et marchait à pied ; il remontait sur sa bête, faisait un quart de lieue, redescendait et s’asseyait à terre, la bride de son cheval passée dans ses bras, et la tête appuyée sur ses deux mains. Quand il était las de cette posture, il se levait et regardait au loin s’il n’apercevait point Jacques. Point de Jacques. Alors il s’impatientait, et sans trop savoir s’il parlait ou non, il disait : "Le bourreau ! le chien ! le coquin ! où est-il ? que fait-il ? Faut-il tant de temps pour reprendre une bourse et une montre ? Je le rouerai de coups." Puis il cherchait sa montre, à son gousset, où elle n’était pas, et il achevait de se désoler, car il ne savait que devenir sans sa montre, sans sa tabatière et sans Jacques : c’étaient les trois grandes ressources de sa vie, qui se passait à prendre du tabac, à regarder l’heure qu’il était, à questionner Jacques, et cela dans toutes les combinaisons. Privé de sa montre, il en était donc réduit à sa tabatière, qu’il ouvrait et fermait à chaque minute, comme je fais, moi, lorsque je m’ennuie. Ce qui reste de tabac le soir dans ma tabatière est en raison directe de l’amusement, ou l’inverse de l’ennui de ma journée. Je vous supplie, lecteur, de vous familiariser avec cette manière de dire empruntée de la géométrie, parce que je la trouve précise et que je m’en servirai souvent. Eh bien ! en avez-vous assez du maître ; et son valet ne venant point à vous, voulez-vous que nous allions à lui ? Le pauvre Jacques ! au moment où nous en parlons, il s’écriait douloureusement : "Il était donc écrit là-haut qu’en un même jour je serais appréhendé comme voleur de grand chemin, sur le point d’être conduit dans une prison, et accusé d’avoir séduit une fille !"

Comme il approchait, au petit pas du château, non… du lieu de leur dernière couchée, il passe à côté de lui un de ces merciers ambulants qu’on appelle porteballes, et qui lui crie : "Monsieur le chevalier, jarretières, ceintures, cordons de montre, tabatières du dernier goût, vraies jaback, bagues, cachet de montre. Montre, monsieur, une montre, une belle montre d’or, ciselée, à double boîte, comme neuve…" Jacques lui répond :

"J’en cherche bien une, mais ce n’est pas la tienne…" et continue sa route, toujours au petit pas. En allant, il crut voir écrit en haut que la montre que cet homme lui avait proposée était celle de son maître. Il revient sur ses pas, et dit au porteballe : "L’ami, voyons votre montre à boite d’or, j’ai dans la fantaisie qu’elle pourrait me convenir.

- Ma foi, dit le porteballe, je n’en serais pas surpris ; elle est très belle, très belle, de Julien Le Roi. Il n’y a qu’un moment qu’elle m’appartient ; je l’ai acquise pour un morceau de pain, j’en ferai bon marché. J’aime les petits gains répétés ; mais on est bien malheureux par le temps qui court : de trois mois d’ici je n’aurai pas une meilleure aubaine. Vous m’avez l’air d’un galant homme, et j’aimerais mieux que vous en profitassiez qu’un autre…"

Tout en causant, le mercier avait mis sa balle à terre, l’avait ouverte, et en avait tiré la montre que Jacques reconnut sur-le-champ, sans en être étonné ; car s’il ne se pressait jamais, il s’étonnait rarement. Il regarde bien la montre : "Oui, se dit-il en lui-même, c’est elle…" Au porteballe : "Vous avez raison, elle est belle, très belle, et je sais qu’elle est bonne… Puis la mettant dans son gousset il dit au porteballe : "L’ami, grand merci !

- Comment grand merci !

- Oui, c’est la montre de mon maître.

- Je ne connais point votre maître, cette montre est à moi, je l’ai achetée et bien payée…"

Et saisissant Jacques au collet, il se mit en devoir de lui reprendre la montre. Jacques s’approche de son cheval, prend un de ses pistolets, et l’appuyant sur la poitrine du porteballe : "Retire-toi, lui dit-il, ou tu es mort." Le porteballe effrayé lâche prise. Jacques remontre sur son cheval et s’achemine au petit pas vers la ville, en disant en lui-même : "Voilà la montre recouvrée, à présent voyons à notre bourse…" Le porteballe se hâte de refermer sa malle, la remet sur ses épaules, et suit Jacques en criant : "Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au secours ! à moi ! à moi !.."

C’était dans la saison des récoltes : les champs étaient couverts de travailleurs. Tous laissent leurs faucilles, s’attroupent autour de cet homme, et lui demandent où est le voleur, où est l’assassin.

"Le voilà, le voilà là-bas.

- Quoi ! celui qui s’achemine au petit pas vers la porte de la ville ?

- Lui-même.

- Allez, vous êtes fou, ce n’est point là l’allure d’un voleur.

- C’est est un, c’en est un, vous dis-je, il m’a pris de force une montre d’or…"

Ces gens ne savaient à quoi s’en rapporter, des cris du porteballe ou de la marche tranquille de Jacques.

"Cependant, ajoutait le porteballe, mes enfants, je suis ruiné si vous ne me secourez ; elle vaut trente louis comme un liard. Secourez-moi, il emporte ma montre, et s’il vient à piquer des deux, ma montre est perdue…"

Si Jacques n’était guère à portée d’entendre ces cris, il pouvait aisément voir l’attroupement, et n’en allait pas plus vite. Le porteballe détermina, par l’espoir d’une récompense, les paysans à courir après Jacques. Voilà donc une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants allant et criant : "Au voleur ! au voleur ! à l’assassin !" et le porteballe les suivant d’aussi près que le fardeau dont il était chargé le lui permettait, et criant : "Au voleur ! au voleur ! à l’assassin !.."

 Ils sont entrés dans la ville, car c’est dans une ville que Jacques et son maître avaient séjourné la veille ; je me le rappelle à l’instant. Les habitants quittent leurs maisons, se joignent aux paysans et au porteballe, tous vont criant à l’unisson : "Au voleur ! au voleur ! à l’assassin !.." Tous atteignent Jacques en même temps. Le porteballe s’élançant sur lui, Jacques lui détache un coup de botte, dont il est renversé par terre, mais n’en criant pas moins : "Coquin, fripon, scélérat, rends-moi ma montre ; tu me la rendras, et tu n’en seras pas moins pendu…" Jacques, gardant son sang-froid, s’adressait à la foule qui grossissait à chaque instant, et disait : "Il y a un magistrat de police ici, qu’on me mène chez lui : là, je ferai voir que je ne suis point un coquin, et que cet homme en pourrait bien être un. Je lui ai pris une montre, il est vrai ; mais cette montre est celle de mon maître. Je ne suis point inconnu dans cette ville : avant-hier au soir nous arrivâmes mon maître et moi, et nous avons séjourné chez M. le lieutenant général, son ancien ami." Si je ne vous ai pas dit plus tôt que Jacques et son maître avaient passé par Conches, et qu’ils avaient logé chez M. le lieutenant général de ce lieu, c’est que cela ne m’est pas revenu plus tôt. Qu’on me conduise chez M. le lieutenant général", disait Jacques, et en même temps il mit pied à terre. On le voyait au centre du cortège, lui, son cheval et le porteballe. Ils marchent, ils arrivent à la porte du lieutenant général. Jacques, son cheval et le porteballe entrent. Jacques et le porteballe se tenant l’un l’autre à la boutonnière. La foule reste en dehors.

Cependant, que faisait le maître de Jacques ? Il s’était assoupi au bord du grand chemin, la bride de son cheval passée dans son bras, et l’animal paissait l’herbe autour du dormeur, autant que la longueur de la bride le lui permettait.

Aussitôt que le lieutenant général aperçut Jacques, il s’écria : "Eh ! c’est toi, mon pauvre Jacques ! Qu’est-ce qui te ramène seul ici ?

La montre de mon maître : il l’avait laissée pendue au coin de la cheminée, et je l’ai retrouvée dans la balle de cet homme ; notre bourse, que j’ai oubliée sous mon chevet, et qui se retrouvera si vous l’ordonnez.

Et que cela soit écrit là-haut…", ajouta le magistrat.

 

 

A l’instant il fit appeler ses gens : à l’instant le porteballe montrant un grand drôle de mauvaise mine, et nouvellement installé dans la maison, dit : "Voilà celui qui m’a vendu la montre."

Le magistrat, prenant un air sévère, dit au porteballe et à son valet : "Vous mériteriez tous deux les galères, toi pour avoir vendu la montre, toi pour l’avoir achetée…" A son valet : "Rends à cet homme son argent, et mets bas ton habit sur-le-champ…" Au porteballe : "Dépêche-toi de vider le pays, si tu ne veux pas y rester accroché pour toujours. Vous faites tous deux un métier qui porte malheur… Jacques, à présent il s’agit de ta bourse." Celle qui se l’était appropriée comparut sans se faire appeler ; c’était une grande fille faite au tour." C’est moi, monsieur, qui ai la bourse, dit-elle à son maître ; mais je ne l’ai point volée : c’est lui qui me l’a donnée.

- Je vous ai donné ma bourse ?

- Oui.

- Cela se peut, mais que le diable m’emporte si je m’en souviens…"

Le magistrat dit à Jacques : "Allons, Jacques, n’éclaircissons pas cela davantage.

- Monsieur…

- Elle est jolie et complaisante à ce que je vois.

- Monsieur, je vous jure…

- Combien y avait-il dans la bourse ?

- Environ neuf cent dix-sept livres.

- Ah ! Javotte ! neuf cent dix-sept livres pour une nuit, c’est beaucoup trop pour vous et pour lui. Donnez-moi la bourse…"

La grande fille donna la bourse à son maître qui en tira un écu de six francs : "Tenez, lui dit-il, en lui jetant l’écu, voilà le prix de vos services ; vous valez mieux, mais pour un autre que Jacques. Je vous en souhaite deux fois autant tous les jours, mais hors de chez moi, entendez-vous ? Et toi, Jacques, dépêche-toi de remonter sur ton cheval, et de retourner à ton maître."

Jacques salua le magistrat et s’éloigna sans répondre, mais il disait en lui-même : "L’effrontée, la coquine ! il était donc écrit là-haut qu’un autre coucherait avec elle, et que Jacques paierait !.. Allons, Jacques, console-toi ; n’es-tu pas trop heureux d’avoir rattrapé ta bourse et la montre de ton maître, et qu’il t’en ait si peu coûté ?"

Jacques remonte sur son cheval et fend la presse qui s’était faite à l’entrée de la maison du magistrat ; mais comme il souffrait avec peine que tant de gens le prissent pour un fripon, il affecta de tirer la montre de sa poche et de regarder l’heure qu’il était ; puis il piqua des deux son cheval, qui n’y était pas fait, et qui n’en partit qu’avec plus de célérité. Son usage était de le laisser aller à sa fantaisie ; car il trouvait autant d’inconvénient à l’arrêter quand il galopait, qu’à le presser quand il marchait lentement. Nous croyons conduire le destin ; mais c’est toujours lui qui nous mène : et le destin, pour Jacques, était tout ce qui le touchait ou l’approchait, son cheval, son maître, un moine, un chien, une femme, un mulet, une corneille. Son cheval le conduisait donc à toutes jambes vers son maître, qui s’était assoupi sur le bord du chemin, la bride de son cheval passée dans son bras, comme je vous l’ai dit. Alors le cheval tenait à la bride ; mais lorsque Jacques arriva, la bride était restée à sa place, et le cheval n’y tenait plus. Un fripon s’était apparemment approché du dormeur, avait doucement coupé la bride et emmené l’animal. Au bruit du cheval de Jacques, son maître se réveilla, et son premier mot fut : "Arrive, arrive, maroufle ! je te vais…" Là, il se mit à bâiller d’une aune.

- Bâillez, bâillez, monsieur, tout à votre aise, lui dit Jacques, mais où est votre cheval ?

- Mon cheval ?

- Oui, votre cheval…"

Le maître s’apercevant aussitôt qu’on lui avait volé son cheval, se disposait à tomber sur Jacques à grands coups de bride, lorsque Jacques lui dit : "Tout doux, monsieur, je ne suis pas d’humeur aujourd’hui à me laisser assommer ; je recevrai le premier coup, mais je jure qu’au second je pique des deux et vous laisse là…"

Cette menace de Jacques fit tomber subitement la fureur de son maître, qui lui dit d’un ton radouci : "Et ma montre ?

- La voilà.

- Et ta bourse ?

- La voilà.

- Tu as été bien longtemps.

- Pas trop pour tout ce que j’ai fait. Écoutez bien.

Je suis allé, je me suis battu, j’ai ameuté tous les paysans de la campagne, j’ai ameuté tous les habitants de la ville, j’ai été pris pour voleur de grand chemin, j’ai été conduit chez le juge, j’ai subi deux interrogatoires, j’ai presque fait pendre deux hommes, j’ai fait mettre à la porte un valet, j’ai fait chasser une servante, j’ai été convaincu d’avoir couché avec une créature que je n’ai jamais vue et que j’ai pourtant payée ; et je suis revenu.

- Et moi, en t’attendant…

- En m’attendant il était écrit là-haut que vous vous endormiriez, et qu’on vous volerait votre cheval. Eh bien ! monsieur, n’y pensons plus ! c’est un cheval perdu et peut-être est-il écrit là-haut qu’il se retrouvera.

- Mon cheval ! mon pauvre cheval !

- Quand vous continuerez vos lamentations jusqu’à demain, il n’en sera ni plus ni moins.

- Qu’allons-nous faire ?

- Je vais vous prendre en croupe, ou, si vous l’aimez mieux, nous quitterons nos bottes, nous les attacherons sur la selle de mon cheval, et nous poursuivrons notre route à pied.

- Mon cheval ! mon pauvre cheval !"

Ils prirent le parti d’aller à pied, le maître s’écriant de temps en temps : "Mon cheval ! mon pauvre cheval ! et Jacques paraphrasant l’abrégé de ses aventures. Lorsqu’il en fut à l’accusation de la fille, son maître lui dit : "Vrai, Jacques, tu n’avais pas couché avec cette fille ?

JACQUES. - Non, monsieur.

LE MAITRE. - Et tu l’as payée ?

JACQUES. - Assurément !

LE MAITRE. - Je fus une fois en ma vie plus malheureux que toi.

JACQUES. - Vous payâtes après avoir couché ?

LE MAITRE. - Tu l’as dit.

JACQUES. - Est-ce que vous ne me raconterez pas cela ?

LE MAITRE. - Avant que d’entrer dans l’histoire de mes amours, il faut être sorti de l’histoire des tiennes. Eh bien ! Jacques, et tes amours, que je prendrai pour les premières et les seules de ta vie, nonobstant l’aventure de la servante du lieutenant général de Conches ; car, quand tu aurais couché avec elle, tu n’en aurais pas été l’amoureux pour cela. Tous les jours on couche avec des femmes qu’on n’aime pas, et l’on ne couche pas avec des femmes qu’on aime. Mais…

JACQUES. - Eh bien ! mais !.. qu’est-ce ?

LE MAITRE. - Mon cheval !.. Jacques, mon ami, ne te fâche pas mets-toi à la place de mon cheval, suppose que je t’aie perdu, et dis-moi si tu ne m’en estimerais pas davantage si tu m’entendais m’écrier : "Mon Jacques ! mon pauvre Jacques !"

Jacques sourit et dit : "J’en étais, je crois, au discours de mon hôte avec sa femme pendant la nuit qui suivit mon premier pansement. Je reposai un peu. Mon hôte et sa femme se levèrent plus tard que de coutume.

LE MAITRE. - Je le crois.

JACQUES. - A mon réveil, j’entrouvris doucement mes rideaux, et je vis mon hôte, sa femme et le chirurgien en conférence secrète vers la fenêtre. Après ce que j’avais entendu pendant la nuit, il ne me fut pas difficile de deviner ce qui se traitait là. Je toussai. Le chirurgien dit au mari : "Il est éveillé ; compère, descendez à la cave, nous boirons un coup, cela rend la main sûre ; je lèverai ensuite mon appareil, puis nous aviserons au reste."

La bouteille arrivée et vidée, car, en terme de l’art, boire un coup c’est vider au moins une bouteille, le chirurgien s’approcha de mon lit, et me dit : "Comment la nuit a-t-elle été ?

- Pas mal.

- Votre bras… Bon, bon… le pouls n’est pas mauvais, il n’y a presque plus de fièvre. Il faut voir à ce genou… Allons, commère, dit-il à l’hôtesse qui était debout au pied de mon lit derrière le rideau, aidez-nous…" L’hôtesse appela un de ses enfants… "Ce n’est pas un enfant qu’il nous faut ici, c’est vous, un faux mouvement nous apprêterait de la besogne pour un mois. Approchez." L’hôtesse approcha, les yeux baissés… "Prenez cette jambe, la bonne, je me charge de l’autre. Doucement, doucement… A moi, encore un peu à moi… L’ami, un petit tour de corps à droite… à droite vous dis-je, et nous y voilà…"

Je tenais le matelas des deux mains, je grinçais les dents, la sueur me coulait le long du visage. "L’ami, cela n’est pas doux.

- Je le sens.

- Vous y voilà. Commère, lâchez la jambe, prenez l’oreiller ; approchez la chaise et mettez l’oreiller dessus… Trop près… Un peu plus loin… L’ami, donnez-moi la main, serrez-moi ferme. Commère, passez dans la ruelle, et tenez-le par-dessous le bras… A merveille… Compère, ne reste-t-il rien dans la bouteille ?

- Non.

- Allez prendre la place de votre femme, et qu’elle en aille chercher une autre… Bon, bon, versez plein… Femme, laissez votre homme où il est, et venez à côté de moi…" L’hôtesse appela encore une fois un de ses enfants. "Eh ! mort diable, je vous l’ai déjà dit, un enfant n’est pas ce qu’il nous faut. Mettez-vous à genoux, passez la main sous le mollet.. Commère, vous tremblez comme si vous aviez fait un mauvais coup ; allons donc, du courage… La gauche sous le bas de la cuisse, là, au-dessus du bandage… Fort bien !.." Voilà les coutures coupées, les bandes déroulées, l’appareil levé et ma blessure à découvert. Le chirurgien tâte en dessus, en dessous, par les côtés, et à chaque fois qu’il me touche, il dit : "L’ignorant ! l’âne ! le butor ! et cela se mêle de chirurgie ! Cette jambe, une jambe à couper ? Elle durera autant que l’autre : c’est moi qui vous en réponds.

- Je guérirai ?

- J’en ai bien guéri d’autres.

- Je marcherai ?

- Vous marcherez.

- Sans boiter ?

- C’est autre chose ; diable, l’ami, comme vous

y aller ? N’est-ce pas assez que je vous aie sauvé votre jambe ? Au demeurant, si vous boitez, ce sera peu de chose. Aimez-vous la danse ?

- Beaucoup.

- Si vous en marchez un peu moins bien, vous n’en danserez que mieux… Commère, le vin chaud… Non, l’autre d’abord : encore un petit verre, et votre pansement n’en ira pas plus mal."

Il boit : on apporte le vin chaud, on m’étuve, on remet l’appareil, on m’étend dans mon lit, on m’exhorte à dormir, si je puis, on ferme les rideaux, on finit la bouteille entamée, on en remonte une autre, et la conférence reprend entre le chirurgien, l’hôte et l’hôtesse.

L’HOTE. - Compère, cela sera-t-il long ?

LE CHIRURGIEN. - Très long… A vous, compère.

L’HOTE. - Mais combien ? Un mois ?

LE CHIRURGIEN. - Un mois ! Mettez-en deux, trois, quatre, qui sait cela ? La rotule est entamée, le fémur, le tibia… A vous, commère.

L’HOTE. - Quatre mois ! Miséricorde ! Pourquoi le recevoir ici ? Que diable faisait-elle à sa porte ?

LE CHIRURGIEN. - A moi ; car j’ai bien travaillé.

L’HOTESSE. - Mon ami, voilà que tu recommences.

Ce n’est pas là ce que tu m’as promis cette nuit ; mais patience, tu y reviendras ;

L’HOTE. - Mais, dis-moi, que faire de cet homme ? Encore si l’année n’était pas si mauvaise !..

 L’HOTESSE. - Si tu voulais, j’irais chez le curé.

L’HOTE. - Si tu y mets le pied, je te roue de coups.

LE CHIRUGIEN. - Pourquoi donc, compère ? la mienne y va bien.

L’HOTE. - C’est votre affaire.

LE CHIRUGIEN. - A ma filleule ; comment se porte-t-elle ?

L’HOTESSE. - Fort bien.

LE CHIRURGIEN. - Allons, compère, à votre femme et à la mienne ; ce sont deux bonnes femmes.

L’HOTE. - La vôtre est plus avisée ; et elle n’aurait pas fait cette sottise…

L’HOTESSE. - Mais, compère, il y a les sœurs grises.

LE CHIRURGIEN. - Ah ! commère ! un homme, un homme chez les sœurs ! Et puis il y a une petite difficulté un peu plus grande que le doigt… Buvons aux sœurs, ce sont de bonnes filles.

L’HOTESSE. - Et quelle difficulté ?

LE CHIRURGIEN. - Votre homme ne veut pas que vous alliez chez le curé et ma femme ne veut pas que j’aille chez les sœurs… Mais, compère, encore un coup, cela nous avisera peut-être. Avez-vous questionné cet homme ? Il n’est peut-être pas sans ressource.

L’HOTE. - Un soldat !

LE CHIRURGIEN. - Un soldat a père, mère, frères, sœurs, des parents, des amis, quelqu’un sous le ciel… Buvons encore un coup, éloignez-vous, et laissez-moi faire.

Telle fut à la lettre la conversation du chirurgien, de l’hôte et de l’hôtesse : mais quelle autre couleur n’aurais-je pas été le maître de lui donner, en introduisant un scélérat parmi ces bonnes gens ? Jacques se serait vu, ou vous auriez vu Jacques au moment d’être arraché de son lit, jeté sur un grand chemin ou dans une fondrière. - Pourquoi pas tué ? - Tué, non. J’aurais bien su appeler quelqu’un à son secours ; ce quelqu’un-là aurait été un soldat de sa compagnie : mais cela aurait pué le Cleveland à infecter. La vérité, la vérité ! - La vérité, me direz-vous, est souvent froide, commune et plate ; par exemple, votre dernier récit du pansement de Jacques est vrai, mais qu’y a-t-il d’intéressant ? Rien. - D’accord. - S’il faut être vrai, c’est comme Molière, Regnard, Richardson, Sedaine ; la vérité a ses côté piquants, qu’on saisit quand on a du génie ; mais quand on en manque ? - Quand on en manque, il ne faut pas écrire. - Et si par malheur on ressemblait à un certain poète que j’envoyai à Pondichéry ? - Qu’est-ce que ce poète ? - Ce poète… Mais si vous m’interrompez, lecteur, et si je m’interromps moi-même à tout coup, que deviendront les amours de Jacques ? Croyez-moi, laissons là le poète… L’hôte et l’hôtesse s’éloignèrent… - Non, non, l’histoire du poète de Pondichéry. - Le chirurgien s’approcha du lit de Jacques… - L’histoire du poète de Pondichéry, l’histoire du poète de Pondichéry. - Un jour, il me vint un jeune poète, comme il m’en vient tous les jours… Mais, lecteur, quel rapport cela a-t-il avec le voyage de Jacques le Fataliste et de son maître…. - L’histoire du poète de Pondichéry. - Après les compliments ordinaires sur mon esprit, mon génie, mon goût, ma bienfaisance, et autres propos dont je ne crois pas un mot, bien qu’il y ait plus de vingt ans qu’on me les répète, et peut-être de bonne foi, le jeune poète tire un papier de sa poche : ce sont des vers, me dit-il ; - Des vers ! - Oui, monsieur ; et sur lesquels j’espère que vous aurez la bonté de me dire votre avis ; - Aimez- vous la vérité ? - Oui, monsieur ; et je vous la demande. - Vous allez la savoir. - Quoi ! vous êtes assez bête pour croire qu’un poète vient chercher la vérité chez vous ? - Oui. - Et pour la lui dire ? - Assurément ! - Sans ménagement ? - Sans doute : le ménagement le mieux apprêté ne serait qu’une offense grossière ; fidèlement interprété, il signifierait : vous êtes un mauvais poète ; et comme je ne vous crois pas assez robuste pour entendre la vérité, vous n’êtes encore qu’un plat homme. - Et la franchise vous a toujours réussi ? - Presque toujours… Je lis les vers de mon jeune poète, et je lui dis : Non seulement vos vers sont mauvais, mais il m’est démontré que vous n’en ferez jamais de bons. - Il faudra donc que j’en fasse de mauvais ; car je ne saurais m’empêcher d’en faire ; - Voilà une terrible malédiction ! Concevez-vous, monsieur, dans quel avilissement vous allez tomber ? Ni les dieux, ni les hommes, ni les colonnes, n’ont pardonné la médiocrité aux poètes : c’est Horace qui l’a dit ; - Je le sais. - Êtes-vous riche ? - Non. - Êtes-vous pauvre ? - Très pauvre. - Et vous allez joindre à la pauvreté le ridicule de mauvais poète ; vous aurez perdu toute votre vie, vous serez vieux. Vieux, pauvre et mauvais poète, ah ! monsieur, quel rôle ! - Je le conçois, mais je suis entraîné malgré moi… (Ici Jacques aurait dit : Mais cela est écrit là-haut.) - Avez-vous des parents ? J’en ai. - Quel est leur état ? - Ils sont joailliers. - Feraient-ils quelque chose pour vous ? - Peut-être. - Eh bien ! voyez vos parents, proposez-leur de vous avancer une pacotille de bijoux. Embarquez-vous pour Pondichéry ; vous ferez de mauvais vers sur la route ; arrivé, vous ferez fortune. Votre fortune faite, vous reviendrez faire ici tant de mauvais vers qu’il vous plaira, pourvu que vous ne les fassiez pas imprimer, car il ne faut ruiner personne… Il y avait environ douze ans que j’avais donné ce conseil au jeune homme, lorsqu’il m’apparut ; je ne le reconnaissais pas. C’est moi, monsieur, me dit-il, que vous avez envoyé à Pondichéry. J’y ai été, j’ai amassé là une centaine de mille francs. Je suis revenu ; je me suis remis à faire des vers, et en voilà que je vous apporte… Ils sont toujours mauvais ? - Toujours ; mais votre sort est arrangé, et je consens que vous continuiez à faire de mauvais vers. - C’est bien mon projet…

 

 

Et le chirurgien s’étant approché du lit de Jacques, celui-ci ne lui laissa pas le temps de parler. J’ai tout entendu, lui dit-il… Puis, s’adressant à son maître, il ajouta… Il allait ajouter, lorsque son maître l’arrêta. Il était las de marcher ; il s’assit sur le bord du chemin, la tête tournée vers un voyageur qui s’avançait de leur côté, à pied, la bride de son cheval, qui le suivait, passée dans son bras.

Vous allez croire, lecteur, que ce cheval est celui qu’on a volé au maître de Jacques : et vous vous tromperez. C’est ainsi que cela arriverait dans un roman, un peu plus tôt ou un peu plus tard, de cette manière ou autrement ; mais ceci n’est point un roman, je vous l’ai déjà dit, je crois, et je vous le répète encore. Le maître dit à Jacques :

"Vois-tu cet homme qui vient à nous ?

JACQUES. - Je le vois.

LE MAITRE. - Son cheval me paraît bon.

JACQUES. - J’ai servi dans l’infanterie, et je ne m’y connais pas.

LE MAITRE. - Moi, j’ai commandé dans la cavalerie, et je m’y connais.

JACQUES. - Après ?

LE MAITRE. - Après ? Je voudrais que tu allasses proposer à cet homme de nous le céder, en payant s’entend.

JACQUES. - Cela est bien fou, mais j’y vais. Combien y voulez-vous mettre ?

LE MAITRE. - Jusqu’à cent écus…"

Jacques, après avoir recommandé à son maître de ne pas s’endormir, va à la rencontre du voyageur, lui propose l’achat de son cheval, le paie et l’emmène. "Eh bien ! Jacques, lui dit son maître, si vous avez vos pressentiments, vous voyez que j’ai aussi les miens. Ce cheval est beau ; le marchand t’aura juré qu’il était sans défaut ; mais en fait de chevaux tous les hommes sont maquignons.

JACQUES. - Et en quoi ne le sont-ils pas ?

LE MAITRE. - - Tu le monteras et tu me céderas le tien.

JACQUES. - - D’accord."

Les voilà tous les deux à cheval, et Jacques ajoutant :

"Lorsque je quittai la maison, mon père, ma mère, mon parrain, m’avaient tous donné quelque chose, chacun selon leurs petits moyens ; et j’avais en réserve cinq louis, dont Jean, mon aîné, m’avait fait présent lorsqu’il partit pour son malheureux voyage de Lisbonne… (Ici Jacques se mit à pleurer, et son maître à lui représenter que cela était écrit là-haut.) Il est vrai, monsieur, je me le suis dit cent fois ; et avec tout cela je ne saurais m’empêcher de pleurer.. ;"

 Puis voilà Jacques qui sanglote et qui pleure de plus belle ; et son maître qui prend sa prise de tabac, et qui regarde à sa montre l’heure qu’il est. Après avoir mis la bride de son cheval entre ses dents et essuyé ses yeux avec ses deux mains, Jacques continua :

"Des cinq louis de Jean, de mon engagement, et des présents de mes parents et amis, j’avais fait une bourse dont je n’avais pas encore soustrait une obole. Je retrouvai ce magot bien à point ; qu’en dites-vous, mon maître ?

LE MAITRE. - Il était impossible que tu restasses plus longtemps dans la chaumière.

JACQUES. - Même en payant.

LE MAITRE. - Mais qu’est-ce que ton frère Jean était allé chercher à Lisbonne ?

JACQUES. - Il me semble que vous prenez à tâche de me fourvoyer. Avec vos questions, nous aurons fait le tour du monde avant que d’avoir atteint la fin de mes amours.

LE MAITRE. - Qu’importe, pourvu que tu parles et que j’écoute ? Ne sont-ce pas là les deux points importants ? Tu me grondes, lorsque tu devrais me remercier.

JACQUES. - Mon frère était allé chercher le repos à Lisbonne. Jean, mon frère, était un garçon d’esprit : c’est ce qui lui a porté malheur ; il eût été mieux pour lui qu’il eût été un sot comme moi ; mais cela était écrit là-haut. Il était écrit que le frère quêteur des Carmes qui venait dans notre village demander des œufs, de la laine, du chanvre, des fruits, du vin à chaque saison, logerait chez mon père, qu’il débaucherait Jean, mon frère, et que Jean, mon frère, prendrait l’habit de moine. LE MAITRE. - Jean, ton frère, a été Carme ?

JACQUES. - Oui, monsieur, et Carme déchaux. Il était actif, intelligent, chicaneur ; c’était l’avocat consultant du village. Il savait lire et écrire, et, dès sa jeunesse, il s’occupait à déchiffrer et à copier de vieux parchemins. Il passa par toutes les fonctions de l’ordre, successivement portier, sommelier, jardinier, sacristain, adjoint à procure et banquier ; du train dont il y allait, il aurait fait notre fortune à tous. Il a marié et bien marié deux de nos sœurs et quelques autres filles du village. Il ne passait pas dans les rues, que les pères, les mères et les enfants n’allassent à lui, et ne lui criassent : "Bonjour, frère Jean ; comment vous portez-vous, frère Jean ?" Il est sûr que quand il entrait dans une maison la bénédiction du Ciel y entrait avec lui ; et que s’il y avait une fille, deux mois après sa visite elle était mariée. Le pauvre frère Jean ! L’ambition le perdit. Le procureur de la maison, auquel on l’avait donné pour adjoint, était vieux. Les moines ont dit qu’il avait formé le projet de lui succéder après sa mort, que pour cet effet il bouleversa tout le chartrier, qu’il brûla les anciens registres, et qu’il en fit de nouveaux, en sorte qu’à la mort du vieux procureur, le diable n’aurait vu goutte dans les titres de la communauté. Avait-on besoin d’un papier, il fallait perdre un mois à le chercher ; encore souvent ne le trouvait-on pas. Les Pères démêlèrent la ruse du frère Jean, et son objet : ils prirent la chose au grave, et frère Jean, au lieu d’être procureur comme il s’en était flatté, fut réduit au pain et à l’eau, et discipliné jusqu’à ce qu’il eût communiqué à un autre la clef de ses registres. Les moines sont implacables. Quand on eut tiré de frère Jean tous les éclaircissements dont on avait besoin, on le fit porteur de charbon dans le laboratoire où l’on distille l’eau des Carmes. Frère Jean, ci-devant banquier de l’ordre et adjoint à procure, maintenant charbonnier ! Frère Jean avait du cœur, il ne put supporter ce déchet d’importance et de splendeur, et n’attendit qu’une occasion de se soustraire à cette humiliation.

Ce fut alors qu’il arriva dans la même maison un jeune Père qui passait pour la merveille de l’ordre au tribunal et dans la chaire ; il s’appelait le Père Ange. Il avait de beaux yeux, un beau visage, un bras et des mains à modeler. Le voilà qui prêche, qui prêche, qui confesse, qui confesse ; voilà les vieux directeurs quittés par leurs dévotes ; voilà ces dévotes attachées au jeune Père Ange ; voilà que les veilles de dimanches et de grandes fêtes la boutique du Père Ange est environnée de pénitents et de pénitentes, et que les vieux Pères attendaient inutilement pratique dans leurs boutiques désertes ; ce qui les chagrinait beaucoup… Mais, monsieur, si je laissais là l’histoire de frère Jean et que je reprisse celle de mes amours, cela serait peut-être plus gai.

LE MAITRE. - Non, non ; prenons une prise de tabac, voyons l’heure qu’il est et poursuis.

JACQUES. - J’y consens, puisque vous le voulez…"

 

Mais le cheval de Jacques fut d’un autre avis ; le voilà qui prend tout à coup le mors aux dents et qui se précipite dans une fondrière. Jacques a beau le serrer des genoux et lui tenir la bride courte, du plus bas de la fondrière, l’animal têtu s’élance et se met à grimper à toutes jambes un monticule où il s’arrête tout court et où Jacques, tournant ses regards autour de lui se voit entre des fourches patibulaires.

Un autre que moi, lecteur, ne manquerait pas de garnir ces fourches de leur gibier et de ménager à Jacques une triste reconnaissance. Si je vous disais, vous le croiriez peut-être, car il y a des hasards singuliers, mais la chose n’en serait pas plus vraie ; ces fourches étaient vacantes.

Jacques laissa reprendre haleine à son cheval, qui de lui-même redescendit la montagne, remonta la fondrière et replaça Jacques à côté de son maître, qui lui dit : "Ah ! mon ami, quelle frayeur tu m’as causée ! je t’ai tenu pour mort… mais tu rêves ; à quoi rêves-tu ? JACQUES. - A ce que j’ai trouvé là-haut.

LE MAITRE. - Et qu’y as-tu donc trouvé ?

JACQUES. - Des fourches patibulaires, un gibet.

LE MAITRE. - Diable ! cela est de fâcheux augure ; mais rappelle-toi ta doctrine. Si cela est écrit là-haut, tu auras beau faire, tu seras pendu, cher ami ; et si cela n’est pas écrit là-haut, le cheval en aura menti. Si cet animal n’est pas inspiré, il est sujet à des lubies ; il faut y prendre garde…"

 

 

Après un moment de silence, Jacques se frotta le front et secoua ses oreilles, comme on fait lorsqu’on cherche à écarter de soi une idée fâcheuse, et reprit brusquement :

"Ces vieux moines tinrent conseil entre eux et résolurent à quelque prix et par quelque voie que ce fût, de se défaire d’une jeune barbe qui les humiliait. Savez-vous ce qu’ils firent ?… Mon maître, vous ne m’écoutez pas.

LE MAITRE. - Je t’écoute, je t’écoute : continue.

JACQUES. - Ils gagnèrent le portier, qui était un vieux coquin comme eux. Ce vieux coquin accusa le jeune Père d’avoir pris des libertés avec une de ses dévotes dans le parloir et assura, par serment, qu’il l’avait vu. Peut-être cela était-il vrai, peut-être cela était-il faux : que sait-on ? Ce qu’il y a de plaisant, c’est que le lendemain de cette accusation, le prieur de la maison fut assigné au nom d’un chirurgien pour être satisfait des remèdes qu’il avait administrés et des soins qu’il avait donnés à ce scélérat de portier dans le cours d’une maladie galante… Mon maître, vous ne m’écoutez pas, et je sais ce qui vous distrait, je gage que ce sont ces fourches patibulaires.

LE MAITRE. - Je ne saurais en disconvenir.

JACQUES. - Je surprends vos yeux attachés sur mon visage ; est-ce que vous me trouvez l’air sinistre ?

LE MAITRE. - Non, non.

JACQUES. - C’est-à-dire, oui, oui. Eh bien ! si je vous fais peur, nous n’avons qu’à nous séparer.

LE MAITRE. - Allons donc, Jacques, vous perdez l’esprit ; est-ce que vous n’êtes pas sûr de vous ?

JACQUES. - Non, monsieur ; et qui est-ce qui est sûr de soi ?

LE MAITRE. - Tout homme de bien. Est-ce que Jacques, l’honnête Jacques, ne se sent pas là de l’horreur pour le crime ?… Allons, Jacques, finissons cette dispute et reprenez votre récit.

 

JACQUES. - En conséquence de cette calomnie ou médisance du portier, on se crut autorisé à faire mille diableries, mille méchancetés à ce pauvre Père Ange dont la tête parut se déranger. Alors on appela un médecin qu’on corrompit et qui attesta que ce religieux était fou et qu’il avait besoin de respirer l’air natal. S’il n’eût été question que d’éloigner ou d’enfermer le Père Ange, c’eût été une affaire bientôt faite ; mais parmi les dévote dont il était la coqueluche, il y avait de grandes dames à ménager. On leur parlait de leur directeur avec une commisération hypocrite : "Hélas ! ce pauvre Père, c’est bien dommage ! c’était l’aigle de notre communauté. - Qu’est-ce qui lui est donc arrivé ?" A cette question on ne répondait qu’en poussant un profond soupir et en levant les yeux au ciel ; si l’on insistait, on baissait la tête et l’on se taisait. A cette singerie l’on ajoutait quelquefois : "O Dieu ! qu’est-ce que de nous !.. Il a encore des moments surprenants… des éclairs de génie… Cela reviendra peut-être, mais il y a peu d’espoir… Quelle perte pour la religion !.."

Cependant les mauvais procédés redoublaient ;

il n’y avait rien qu’on ne tentât pour amener le Père Ange au point où on le disait ; et on y aurait réussi si frère Jean ne l’eût pris en pitié. Que vous dirai-je de plus ? Un soir que nous étions tous endormis, nous entendîmes frapper à notre porte : nous nous levons ; nous ouvrons au Père Ange et à mon frère déguisés. Ils passèrent le jour suivant dans la maison ; le lendemain, dès l’aube du jour, ils décampèrent. Il s’en allaient les mains bien garnies ; car Jean, en m’embrassant, me dit : "J’ai marié tes sœurs ; si j’étais resté dans le couvent, deux ans de plus, ce que j’y étais, tu serais un des gros fermiers du canton ; mais tout a changé, et voilà ce que je puis faire pour toi. Adieu, Jacques, si nous avons du bonheur, le Père et moi, tu t’en ressentiras…" puis il me lâcha dans la main les cinq louis dont je vous ai parlé, avec cinq autres pour la dernière des filles du village, qu’il avait mariée et qui venait d’accoucher d’un gros garçon qui ressemblait à frère Jean comme deux gouttes d’eau.

LE MAITRE. -, sa tabatière ouverte et sa montre replacée. - Et qu’allaient-ils faire à Lisbonne ?

JACQUES. - Chercher un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire sans eux ; être écrasés, engloutis, brûlés ; comme il était écrit là-haut.

LE MAITRE. - Ah ! les moines ! les moines !

JACQUES. - Le meilleur ne vaut pas grand argent.

LE MAITRE. - Je le sais mieux que toi.

JACQUES. - Est-ce que vous avez passé par leurs mains ?

LE MAITRE. - Une autre fois je te dirai cela.

JACQUES. - Mais pourquoi est-ce qu’ils sont si méchants ?

LE MAITRE. - Je crois que c’est parce qu’ils sont moines… Et puis revenons à tes amours.

JACQUES. - Non, monsieur, n’y revenons pas.

LE MAITRE. - Est-ce que tu ne veux plus que je les sache ?

JACQUES. - Je le veux toujours ; mais le destin, lui, ne le veut pas. Est-ce que vous ne voyez pas qu’aussitôt que j’en ouvre la bouche, le diable s’en mêle, et qu’il survient toujours quelque incident qui me coupe la parole ? Je ne les finirai pas, vous dis-je, cela est écrit là-haut.

LE MAITRE. - Essaie, mon ami.

JACQUES. - Mais si vous commenciez l’histoire des vôtres, peut-être que cela romprait le sortilège et qu’ensuite les miennes en iraient mieux. J’ai dans la tête que cela tient à cela ; tenez, monsieur, il me semble quelquefois que le destin me parle.

LE MAITRE. - Et tu te trouves toujours bien de l’écouter ?

JACQUES. - Mais, oui, témoin le jour qu’il me dit que votre montre était sur le dos du porteballe…"

Le maître se mit à bâiller ; en bâillant il frappait de la main sur sa tabatière, et en frappant sur sa tabatière, il regardait au loin, et en regardant au loin, il dit à Jacques : "Ne vois-tu pas quelque chose sur ta gauche ?

JACQUES. - Oui, et je gage que c’est quelque chose qui ne voudra pas que je continue mon histoire, ni que vous commenciez la vôtre…"

Jacques avait raison. Comme la chose qu’ils voyaient venait à eux et qu’ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la distance ; et bientôt ils aperçurent un char drapé de noir, traîné par quatre chevaux noirs, couverts de housses noires qui leur enveloppaient la tête et qui descendaient jusqu’à leurs pieds ; derrière, deux domestiques en noir ; à la suite deux autres vêtus de noir, chacun sur un cheval noir, caparaçonné de noir ; sur le siège du char un cocher noir, le chapeau clabaud et entouré d’un long crêpe qui pendait le long de son épaule gauche ; ce cocher avait la tête penchée, laissait flotter ses guides et conduisait moins ses chevaux qu’ils ne le conduisaient. Voilà nos deux voyageurs arrivés au côté de cette voiture funèbre. A l’instant, Jacques pousse un cri, tombe de son cheval plutôt qu’il n’en descend, s’arrache les cheveux, se roule à terre en criant : "Mon capitaine ! mon pauvre capitaine ! c’est lui, je n’en saurais douter, voilà ses armes…" Il y avait, en effet, dans le char, un long cercueil sous un drap mortuaire, sur le drap mortuaire une épée avec un cordon, et à côté du cercueil un prêtre, son bréviaire à la main et psalmodiant. Le char allait toujours, Jacques le suivait en se lamentant, le maître suivait Jacques en jurant et les domestiques certifiaient à Jacques que ce convoi était celui de son capitaine, décédé dans une ville voisine, d’où on le transportait à la sépulture de ses ancêtres. Depuis que ce militaire avait été privé par la mort d’un autre militaire, son ami, capitaine au même régiment, de la satisfaction de se battre au moins une fois par semaine, il en était tombé dans une mélancolie qui l’avait éteint au bout de quelques mois. Jacques, après avoir payé à son capitaine le tribut d’éloges, de regrets et de larmes qu’il lui devait, fit excuse à son maître, remonta sur son cheval, et ils allaient en silence.

Mais, pour Dieu, lecteur, me dites-vous, où allaient-ils… Mais, pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu’on sait où l’on va ? Et vous, où allez-vous ? Faut-il que je vous rappelle l’aventure d’Ésope ? Son maître Xanthippe lui dit un soir d’été ou d’hiver, car les Grecs se baignaient dans toutes les saisons : "Ésope, va au bain ; s’il y a peu de monde nous nous baignerons…" Ésope part. Chemin faisant il rencontre la patrouille d’Athènes. "Où vas-tu ? - Où je vais ? répond Ésope, je n’en sais rien. - Tu n’en sais rien ? marche en prison. - Eh bien ! reprit Ésope, ne l’avais-je pas bien dit que je ne savais où j’allais ? je voulais aller au bain, et voilà que je vais en prison…" Jacques suivait son maître comme vous le vôtre ; son maître suivait le sien comme Jacques le suivait - Mais, qui était le maître du maître de Jacques ? - Bon, est-ce qu’on manque de maître dans ce monde ? Le maître de Jacques en avait cent pour un, comme vous. Mais parmi tant de maîtres du maître de Jacques, il fallait qu’il n’y en eût pas un bon ; car d’un jour à l’autre il en changeait. - Il était homme ; - Homme passionné comme vous, lecteur ; homme curieux comme vous, lecteur ; homme questionneur comme vous, lecteur ; homme importun comme vous, lecteur. - Et pourquoi questionnait-il ? - Belle question ! Il questionnait pour apprendre et pour redire comme vous, lecteur…

 

 

 

Le maître dit à Jacques : "Tu ne me parais pas disposé à reprendre l’histoire de tes amours.

JACQUES. - Mon pauvre capitaine ! il s’en va où nous allons tous et où il est bien extraordinaire qu’il ne soit pas arrivé plus tôt. Ahi !.. Ahi !..

 LE MAITRE. - Mais, Jacques, vous pleurez, je crois !.. "Pleurez sans contrainte, parce que vous pouvez pleurer sans honte ; sa mort vous affranchit des bienséances scrupuleuses qui vous gênaient pendant sa vie. Vous n’avez pas les mêmes raisons de dissimuler votre bonheur ; on ne pensera pas à tirer de vos larmes les conséquences qu’on eût tirées de votre joie. On pardonne au malheur. Et puis il faut dans ce moment se montrer sensible ou ingrat, et tout bien considéré, il vaut mieux déceler une faiblesses que se laisser soupçonner d’un vice. Je veux que votre plainte soit libre pour être moins douloureuse, je la veux violente pour être moins longue. Rappelez-vous, exagérez-vous même ce qu’il était ; sa pénétration à sonder les matières les plus profondes ; sa subtilité à discuter les plus délicates ; son goût solide qui l’attachait aux plus importantes ; la fécondité qu’il jetait dans les plus stériles ; avec quel art il défendait les accusés : son indulgence lui donnait mille fois plus d’esprit que l’intérêt ou l’amour-propre n’en donnait au coupable ; il n’était sévère que pour lui seul. Loin de chercher des excuses aux fautes légères qui lui échappaient, il s’occupait avec toute la méchanceté d’un ennemi à se les exagérer, et avec tout l’esprit d’un jaloux à rabaisser le prix de ses vertus par un examen rigoureux des motifs qui l’avaient peut-être déterminé à son insu. Ne prescrivez à vos regrets d’autre terme que celui que le temps y mettra. Soumettons-nous à l’ordre universel lorsque nous perdons nos amis, comme nous nous y soumettrons lorsqu’il lui plaira de disposer de nous ; acceptons l’arrêt du sort qui les condamne, sans désespoir, comme nous l’accepterons sans résistance lorsqu’il se prononcera contre nous. Les devoirs de la sépulture ne sont pas les derniers devoirs des amis. La terre qui se remue dans ce moment se raffermira sur la tombe de votre amant ; mais votre âme conservera toute sa sensibilité."

JACQUES. - Mon maître ; cela est fort beau ; mais à quoi diable cela revient-il ? J’ai perdu mon capitaine, j’en suis désolé ; et vous me détachez, comme un perroquet, un lambeau de la consolation d’un homme ou d’une femme à une autre femme qui a perdu son amant.

LE MAITRE. - Je crois que c’est d’une femme.

JACQUES. - Moi, je crois que c’est d’un homme. Mais que ce soit d’un homme ou d’une femme, encore une fois, à quoi diable cela revient-il ? Est-ce que vous me prenez pour la maîtresse de mon capitaine ? Mon capitaine, monsieur, était un brave homme ; et moi, j’ai toujours été un honnête garçon.

LE MAITRE. - Jacques, qui est-ce qui vous le dispute ?

JACQUES. - A quoi diable revient donc votre consolation d’un homme ou d’une femme à une autre femme ? A force de vous le demander, vous me le direz peut-être.

LE MAITRE. - Non Jacques, il faut que vous trouviez cela tout seul.

JACQUES. - J’y rêverais le reste de ma vie, que je ne le devinerais pas ; j’en aurais pour jusqu’au jugement dernier.

LE MAITRE. - Jacques, il m’a paru que vous m’écoutiez avec attention tandis que je disais.

JACQUES. - Est-ce qu’on peut la refuser au ridicule ?

LE MAITRE. - Fort bien, Jacques !

JACQUES. - Peu s’en est fallu que je n’aie éclaté à l’endroit des bienséances rigoureuses qui me gênaient pendant la vie de mon capitaine, et dont j’avais été affranchi par sa mort.

LE MAITRE. - Fort bien, Jacques ! J’ai donc fait ce que je m’étais proposé. Dites-moi s’il était possible de s’y prendre mieux pour vous consoler. Vous pleuriez : si je vous avais entretenu de l’objet de votre douleur, qu’en serait-il arrivé ? Que vous eussiez pleuré bien davantage, et que j’aurais achevé de vous désoler. Je vous ai donné le change, et par le ridicule de mon oraison funèbre, et par la petite querelle qui s’en est suivie. A présent, convenez que la pensée de votre capitaine est aussi loin de vous que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile. Partant je pense que vous pouvez reprendre l’histoire de vos amours.

JACQUES. - Je le pense aussi.

- Docteur, dis-je au chirurgien, demeurez-vous loin d’ici ?

- A un quart de lieue au moins.

- Êtes-vous un peu commodément logé ?

- Assez commodément. - Pourriez-vous disposer d’un lit ?

- Non.

- Quoi ! pas même en payant, en payant bien ?

- Oh ! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais l’ami, vous ne me paraissez guère en état de payer, et moins encore de bien payer.

- C’est mon affaire. Et serais-je un peu soigné chez vous ?

- Très bien. J’ai ma femme qui a gardé des malades toutes sa vie ; j’ai une fille aînée qui fait le poil à tout venant, et qui vous lève un appareil aussi bien que moi.

- Combien me prendriez-vous pour mon logement, ma nourriture et vos soins ?

Le chirurgien dit en se grattant l’oreille :

- Pour le logement… la nourriture… les soins… Mais qui est-ce qui me répondra du paiement ?

- Je paierai tous les jours.

- Voilà ce qui s’appelle parler, cela…

Mais, monsieur, je crois que vous ne m’écoutez pas.

LE MAITRE. - Non, Jacques, il était écrit là-haut que tu parlerais cette fois, qui ne sera peut-être pas la dernière sans être écouté.

JACQUES. - Quand on n’écoute pas celui qui parle, c’est qu’on ne pense à rien, ou qu’on pense à autre chose que ce qu’il dit : lequel des deux faisiez-vous ?

LE MAITRE. - Le dernier. Je rêvais à ce qu’un des domestiques noirs qui suivait le char te disait, que ton capitaine avait été privé, par la mort de son ami, du plaisir de se battre au moins une fois la semaine. As-tu compris quelque chose à cela ?

JACQUES. - Assurément.

LE MAITRE. - C’est pour moi une énigme que tu m’obligerais de m’expliquer.

JACQUES. - Et que diable cela vous fait-il ? LE MAITRE. - Peu de chose mais, quand tu parleras, tu veux apparemment être écouté ?

JACQUES. - Cela va sans dire.

LE MAITRE. - - Eh bien ! en conscience, je ne saurais t’en répondre, tant que cet inintelligible propos me chiffonnera la cervelle. Tire-moi de là, je t’en prie.

JACQUES. - A la bonne heure ! mais jurez-moi, du moins, que vous ne m’interromprez plus.

LE MAITRE. - A tout hasard, je te le jure.

- C’est que mon capitaine, bon homme, galant homme, homme de mérite, un des meilleurs officiers du corps, mais homme un peu hétéroclite, avait rencontré et fait amitié avec un autre officier du même corps, bon homme aussi, galant homme aussi, homme de mérite aussi, aussi bon officier que lui, mais homme aussi hétéroclite que lui…

 

 

 

Jacques était à entamer l’histoire de son capitaine, lorsqu’ils entendirent une troupe nombreuse d’hommes et de chevaux qui s’acheminaient derrière eux. C’était le même char lugubre qui revenait sur ses pas. Il était entouré… De gardes de la Ferme ? - Non - De cavalier de maréchaussée ? - Peut-être. Quoi qu’il en soit ce cortège était précédé du prêtre en soutane et en surplis, les mains derrière le dos ; et des deux valets noirs, les mains liés derrière le dos. Qui fut bien surpris ? Ce fut Jacques, qui s’écria : "Mon capitaine, mon pauvre capitaine n’est pas mort ! Dieu soit loué !.." Puis Jacques tourne bride, pique des deux, s’avance à toutes jambes au-devant du prétendu convoi. Il n’en était pas à trente pas, que les gardes de la Ferme ou les cavaliers de maréchaussée le couchent en joue, et lui crient : "Arrête, retourne sur tes pas, ou tu es mort…" Jacques s’arrêta tout court, consulta le destin dans sa tête ; il lui sembla que le destin lui disait : "Retourne sur tes pas", ce qu’il fit. Son maître lui dit : "Eh bien ! Jacques, qu’est-ce ?

JACQUES. - Ma foi, je n’en sais rien.

LE MAITRE. - Et pourquoi ?

JACQUES. - Je n’en sais pas davantage.

LE MAITRE. - Tu verras que ce sont des contrebandiers qui auront rempli cette bière de marchandises prohibées, et qu’ils auront été vendus à la Ferme par les coquins mêmes de qui ils les avaient achetées.

JACQUES. - Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine ?

LE MAITRE. - Ou c’est un enlèvement. On aura caché dans ce cercueil, que sait-on, une femme, une fille, une religieuse ; ce n’est pas le linceul qui fait le mort.

JACQUES. - Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine ?

LE MAITRE. - Ce sera tout ce qu’il te plaira ; mais achève-moi l’histoire de ton capitaine.

JACQUES. - Vous tenez encore à cette histoire ? Mais peut-être que mon capitaine est encore vivant.

LE MAITRE. - Qu’est-ce que cela fait à la chose ?

JACQUES. - Je n’aime pas à parler des vivants, parce qu’on est de temps en temps exposé à rougir du bien et du mal qu’on en a dit ; du bien qu’ils gâtent, du mal qu’ils réparent …

LE MAITRE. - Ne sois ni fade panégyriste, ni censeur amer ; dis la chose comme elle est. JACQUES. - Cela n’est pas aisé. N’a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût, ses passions, d’après quoi l’on exagère ou l’on atténue ? Dis la chose comme elle est !.. Cela n’arrive peut-être pas deux fois en un jour dans toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé que celui qui parle ? Non. D’où il doit arriver que deux fois à peine en un jour, dans toute une grande ville, on soit entendu comme on dit.

LE MAITRE. - Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire l’usage de la langue et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien écouter, à ne rien croire ! Cependant, dis comme toi, je t’écouterai comme moi, et je t’en croirai comme je pourrai.

JACQUES. - Si l’on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le dit, il y a bien pis, c’est qu’on n’y fait presque rien qui soit jugé comme on l’a fait.

LE MAITRE. - Il n’y a peut-être pas sous le ciel une autre tête qui contienne autant de paradoxes que la tienne.

JACQUES. - Et quel mal y aurait-il à cela ? Un paradoxe n’est pas toujours une fausseté.

LE MAITRE. - Il est vrai.

JACQUES. - Nous passions à Orléans, mon capitaine et moi. Il n’était bruit dans la ville que d’une aventure récemment arrivée à un citoyen appelé M. Le Pelletier, homme pénétré d’une si profonde commisération pour les malheureux, qu’après avoir réduit, par des aumônes démesurées, une fortune assez considérable au plus étroit nécessaire, il allait de porte en porte chercher dans la bourse d’autrui des secours qu’il n’était plus en état de puiser dans la sienne.

LE MAITRE. - Et tu crois qu’il y avait deux opinions sur la conduite de cet homme-là ? JACQUES. - Non, parmi les pauvres ; mais presque tous les riches, sans exception, le regardaient comme une espèce de fou ; et peu s’en fallut que ses proches ne le fissent interdire comme dissipateur. Tandis que nous nous rafraîchissions dans une auberge, une foule d’oisifs s’était rassemblée autour d’une espèce d’orateur, le barbier de la rue, et lui disait : "Vous y étiez, vous, racontez-nous comment la chose s’est passée.

- Très volontiers, répondit l’orateur du coin, qui ne demandait pas mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison fait face à l’église des Capucins, était sur sa porte ; M. Le Pelletier l’aborde et lui dit : "Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour mes amis ?" car c’est ainsi qu’il appelle les pauvres, comme vous savez.

"- Non, pour aujourd’hui, monsieur Le Pelletier."

M. Le Pelletier insiste : "Si vous saviez en faveur de qui je sollicite votre charité ! c’est une pauvre femme qui vient d’accoucher, et qui n’a pas un guenillon pour entortiller son enfant.

- Je ne saurais.

- C’est une jeune et belle fille qui manque d’ouvrage et de pain, et que votre libéralité sauvera peut-être du désordre.

- Je ne saurais.

- C’est un manœuvre qui n’avait que ses bras pour vivre, et qui vient de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud.

- Je ne saurais, vous dis-je.

- Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr que jamais vous n’aurez l’occasion de faire une action plus méritoire.

- Je ne saurais, je ne saurais.

- Mon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot !..

 - Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos ; quand je veux donner, je ne me fais pas prier…"

Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son magasin, où M. Le Pelletier le suit ; il le suit de son magasin dans son arrière-boutique, de son arrière-boutique dans son appartement ; là, M. Aubertot, excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un soufflet…

Alors mon capitaine se lève brusquement, et dit à l’orateur : "Et il ne le tua pas ?

- Non, monsieur ; est-ce qu’on tue comme cela ?

- Un soufflet, morbleu ! un soufflet ! Et que fit-il donc ?

- Ce qu’il fit après son soufflet reçu ? il prit un air riant, et dit à M. Aubertot : "Cela c’est pour moi ; mais mes pauvres ?…"

 A ces mots tous les auditeurs s’écrièrent d’admiration, excepté mon capitaine qui leur disait : "Votre M. Le Pelletier, messieurs, n’est qu’un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui cependant cette épée aurait fait prompte justice, si j’avais été là ; et votre Aubertot aurait été bien heureux, s’il ne lui en avait coûté que le nez et les deux oreilles."

L’orateur lui répliqua : "Je vois, monsieur, que vous n’auriez pas laissé le temps à l’homme insolent de reconnaître sa faute, de se jeter aux pieds de M. Le Pelletier, et de lui présenter sa bourse.

- Non, certes !

- Vous êtes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrétien ; vous n’avez pas les mêmes idées du soufflet.

- La joue de tous les hommes d’honneur est la même.

- Ce n’est pas tout à fait l’avis de l’Évangile.

- L’Évangile est dans mon cœur et dans mon fourreau, et je n’en connais pas d’autre…

- Le vôtre, mon maître, est je ne sais où ; le mien est écrit là-haut ; chacun apprécie l’injure et le bienfait à sa manière ; et peut-être n’en portons-nous pas le même jugement dans deux instants de notre vie.

LE MAITRE. - Après, maudit bavard, après…"

 

 

 

 

Lorsque le maître de Jacques avait pris de l’humeur, Jacques se taisait, se mettait à rêver, et souvent ne rompait le silence que par un propos, lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la conversation que la lecture

d’un livre dont on aurait sauté quelques feuillets. C’est précisément ce qui lui arriva lorsqu’il dit : "Mon cher maître…

LE MAITRE. - - Ah ! la parole t’est enfin revenue. Je m’en réjouis pour tous les deux, car je commençais à m’ennuyer de ne pas entendre, et toi de ne pas parler. Parle donc…"

JACQUES. - - Mon cher maître, la vie se passe en quiproquos. Il y a les quiproquos d’amour, les quiproquos d’amitié, les quiproquos de politique, de finance, d’église, de magistrature, de commerce, de femmes, de maris…

LE MAITRE. - - Eh ! laisse là ces quiproquos, et tâche de t’apercevoir que c’est en faire un grossier que de t’embarquer dans un chapitre de morale, lorsqu’il s’agit d’un fait historique. L’histoire de ton capitaine ?

Jacques allait commencer l’histoire de son capitaine, lorsque, pour la seconde fois, son cheval, se jetant brusquement hors de la grande route à droite, l’emporte à travers une longue plaine, à un bon quart de lieue de distance, et s’arrête tout court entre des fourches patibulaires… Entre des fourches patibulaires ! Voilà une singulière allure de cheval de mener son cavalier au gibet !..

 JACQUES. - "Qu’est-ce qui cela signifie, disait Jacques. Est-ce un avertissement du destin ?

LE MAITRE. - Mon ami, n’en doutez pas. Votre cheval est inspiré, et le fâcheux, c’est que tous ces pronostics, inspirations, avertissements d’en haut par rêves, par apparitions, ne servent à rien : la chose n’en arrive pas moins. Cher ami, je vous conseille de mettre votre conscience en bon état, d’arranger vos petites affaires et de me dépêcher, le plus vite que vous pourrez, l’histoire de votre capitaine et celle de vos amours, car je serais fâché de vous perdre sans les avoir entendues. Quand vous vous soucieriez encore plus que vous ne faites, à quoi cela remédierait-il ? à rien. L’arrêt du destin, prononcé deux fois par votre cheval, s’accomplira. Voyez, n’avez-vous rien à restituer à personne ? Confiez-moi vos dernières volontés, et soyez sûr qu’elles seront fidèlement remplies. Si vous m’avez pris quelque chose, je vous le donne ; demandez-en seulement pardon à Dieu, et pendant le temps plus ou moins court que nous avons encore à vivre ensemble, ne me volez plus.

JACQUES. - J’ai beau revenir sur le passé, je n’y vois rien à démêler avec la justice des hommes. Je n’ai tué, ni volé, ni violé.

LE MAITRE. - Tant pis ; à tout prendre, j’aimerais mieux que le crime fût commis qu’à commettre, et pour cause.

JACQUES. - Mais, monsieur, ce ne sera peut-être pas pour mon compte, mais pour le compte d’un autre, que je serai pendu.

LE MAITRE. - Cela se peut.

JACQUES. - Ce n’est peut-être qu’après ma mort que je serai pendu.

LE MAITRE. - Cela se peut encore.

JACQUES. - Je ne serai peut-être pas pendu du tout.

LE MAITRE. - J’en doute.

JACQUES. - Il est peut-être écrit là-haut que j’assisterai

 seulement à la potence d’un autre ; et cet autre-là qui sait qui il est ? s’il est proche, ou s’il est loin ?

LE MAITRE. - Monsieur Jacques, soyez pendu, puisque le sort le veut, et que votre cheval le dit : mais ne soyez pas insolent : finissez vos conjectures impertinentes, et faites-moi vite l’histoire de votre capitaine. JACQUES. - Monsieur, ne vous fâchez pas, on a quelquefois pendu de fort honnêtes gens : c’est un quiproquo de justice.

LE MAITRE. - Ces quiproquos-là sont affligeants. Parlons d’autre chose."

Jacques, un peu rassuré par les interprétations diverses qu’il avait trouvées au pronostic du cheval, dit :

JACQUES. - "Quand j’entrai au régiment, il y avait deux officiers à peu près égaux d’âge, de naissance, de service et de mérite. Mon capitaine était l’un des deux. La seule différence qu’il y eût entre eux, c’est que l’un était riche et que l’autre ne l’était pas. Mon capitaine était le riche. Cette conformité devait produire ou la sympathie, ou l’antipathie la plus forte ; elle produisit l’une et l’autre…"

Ici Jacques s’arrêta, et cela lui arriva plusieurs fois dans le cours de son récit, à chaque mouvement de tête que son cheval faisait de droite et de gauche. Alors, pour continuer, il reprenait sa dernière phrase, comme s’il avait eu le hoquet.

"… Elle produisit l’une et l’autre. Il y avait des jours où ils étaient les meilleurs amis du monde, et d’autres où ils étaient ennemis mortels. Les jours d’amitié ils se cherchaient, ils se fêtaient, ils s’embrassaient, ils se communiquaient leurs peines, leurs plaisirs, leurs besoins ; ils se consultaient sur leurs affaires les plus secrètes, sur leurs intérêts domestiques, sur leurs espérances, sur leurs craintes, sur leurs projet d’avancement. Le lendemain, se rencontraient-ils ? ils passaient l’un à côté de l’autre sans se regarder, ou ils se regardaient fièrement, ils s’appelaient Monsieur, ils s’adressaient des mots durs, ils mettaient l’épée à la mains et se battaient. S’il arrivait que l’un des deux fût blessé, l’autre se précipitait sur son camarade, pleurait, se désespérait, l’accompagnait chez lui et s’établissait à côté de son lit jusqu’à ce qu’il fût guéri. Huit jours, quinze jours, un mois après, c’était à recommencer, et l’on voyait, d’un instant à un autre, deux braves gens… deux braves gens, deux amis sincères, exposés à périr par la main l’un de l’autre, et le mort n’aurait certainement pas été le plus à plaindre des deux. On leur avait parlé plusieurs fois de la bizarrerie de leur conduite ; moi-même, à qui mon capitaine avait permis de parler, je lui disais : "Mais, monsieur, s’il vous arrivait de le tuer ?" A ces mots, il se mettait à pleurer et se couvrait les yeux de ses mains ; il courait dans son appartement comme un fou. Deux heures après, ou son camarade le ramenait chez lui blessé, ou il rendait le même service à son camarade. Ni mes remontrances… ni mes remontrances, ni celles des autres n’y faisaient rien ; on n’y trouva de remède qu’à les séparer. Le ministre de la Guerre fut instruit d’une persévérance si singulière dans des extrémités si opposées, et mon capitaine nommé à un commandement de place, avec injonction expresse de se rendre sur-le-champ à son poste, et défense de s’en éloigner ; une autre défense fixa son camarade au régiment… Je crois que ce maudit cheval me fera devenir fou… A peine les ordres du ministre furent-ils arrivés, que mon capitaine, sous prétexte d’aller remercier de la faveur qu’il venait d’obtenir, partit pour la cour, représenta qu’il était riche et que son camarade indigent avait le même droit aux grâces du roi ; que le poste qu’on venait de lui accorder récompenserait les services de son ami, suppléerait à son peu de fortune, et qu’il en serait, lui, comblé de joie. Comme le ministre n’avait eu d’autre intention que de séparer ces deux hommes bizarres, et que les procédés généreux touchent toujours, il fut arrêté… Maudite bête, tiendras-tu la tête droite ?… Il fut arrêté que mon capitaine resterait au régiment et que son camarade irait occuper le commandement de place.

A peine furent-ils séparés, qu’ils sentirent le besoin qu’ils avaient l’un de l’autre ; ils tombèrent dans une mélancolie profonde. Mon capitaine demanda un congé de semestre pour aller prendre l’air natal ; mais à deux lieues de la garnison, il vend son cheval, se déguise en paysan et s’achemine vers la place que son ami commandait. Il paraît que c’était une démarche concertée entre eux. Il arrive… Va donc où tu voudras ! Y a-t-il encore là quelque gibet qu’il te plaise de visiter ?… Riez bien, monsieur ; cela est en effet très plaisant… Il arrive ; mais il était écrit là-haut que, quelques précautions qu’ils prissent pour cacher la satisfaction qu’ils avaient de se revoir et ne s’aborder qu’avec les marques extérieures de la subordination d’un paysan à un commandant de place, des soldats, quelques officiers qui se rencontreraient par hasard à leur entrevue et qui seraient instruits de leur aventure, prendraient des soupçons et iraient prévenir le major de la place.

Celui-ci, homme prudent, sourit de l’avis, mais ne laissa pas d’y attacher toute l’importance qu’il méritait. Il mit des espions autour du commandant. Leur premier rapport fut que le commandant sortait peu, et que le paysan ne sortait point du tout. Il était impossible que ces deux hommes vécussent ensemble huit jours de suite, sans que leur étrange manie les reprît ; ce qui ne manqua pas d’arriver."

 

Vous voyez, lecteur, combien je suis obligeant ; il ne tiendrait qu’à moi de donner un coup de fouet aux chevaux qui traînent le carrosse drapé de noir, d’assembler, à la porte du gîte prochain, Jacques, son maître, les gardes des Fermes ou les cavaliers de maréchaussée avec le reste de leur cortège, d’interrompre l’histoire du capitaine de Jacques et de vous impatienter à mon aise ; mais pour cela, il faudrait mentir, et je n’aime pas le mensonge, à moins qu’il ne soit utile et forcé. Le fait est que Jacques et son maître ne virent plus le carrosse drapé, et que Jacques, toujours inquiet de l’allure de son cheval, continua son récit :

 

 

"Un jour, les espions rapportèrent au major qu’il y avait eu une contestation fort vive entre le commandant et le paysan ; qu’ensuite ils étaient sortis, le paysan marchant le premier, le commandant ne le suivant qu’à regret, et qu’ils étaient entrés chez un banquier de la ville, où ils étaient encore.

On apprit dans la suite que, n’espérant plus se revoir, ils avaient résolu de se battre à toute outrance, et que, sensible aux devoirs de la plus tendre amitié, au moment même de la férocité la plus inouïe, mon capitaine qui était riche, comme je vous l’ai dit… J’espère, monsieur, que vous ne me condamnerez pas à finir notre voyage sur ce bizarre animal… Mon capitaine, qui était riche, avait exigé de son camarade qu’il acceptât une lettre de change de vingt-quatre mille livres qui lui assurât de quoi vivre chez l’étranger, au cas qu’il fût tué, celui-ci protestant qu’il ne se battrait point sans ce préalable ; l’autre répondant à cette offre : "Est-ce que tu crois, mon ami, que si je te tue, je te survivrai…"

Ils sortaient de chez le banquier, et ils s’acheminaient vers les portes de la ville, lorsqu’ils se virent entourés du major et de quelques officiers. Quoique cette rencontre eût l’air d’un incident fortuit, nos deux amis, nos deux ennemis, comme il vous plaira de les appeler, ne s’y méprirent pas. Le paysan se laissa reconnaître pour ce qu’il était. On alla passer la nuit dans une maison écartée. Le lendemain, dès la pointe du jour, mon capitaine, après avoir embrassé plusieurs fois son camarade, s’en sépara pour ne plus le revoir.

A peine fut-il arrivé dans son pays, qu’il mourut.

LE MAITRE. - Et qui est-ce qui t’a dit qu’il était mort ?

JACQUES. - Et ce cercueil ? et ce carrosse à ses armes ? Mon pauvre capitaine est mort, je n’en doute pas.

LE MAITRE. - Et ce prêtre les mains liées sur le dos ; et ces gens les mains liées sur le dos ; et ces gardes de la Ferme ou ces cavaliers de maréchaussée ; et ce retour du convoi vers la ville ? Ton capitaine est vivant, je n’en doute pas ; mais ne sais-tu rien de son camarade ?

JACQUES. - L’histoire de son camarade est une belle ligne de ce grand rouleau ou de ce qui est écrit là-haut.

LE MAITRE. - J’espère…

Le cheval de Jacques ne permit pas à son maître d’achever ; il part comme un éclair, ne s’écartant ni à droite ni à gauche, suivant la grande route. On ne vit plus Jacques ; et son maître, persuadé que le chemin aboutissait à des fourches patibulaires, se tenait les côtes de rire. Et puisque Jacques et son maître ne sont bons qu’ensemble et ne valent rien séparés non plus que Don Quichotte sans Sancho et Richardet sans Ferragus, ce que le continuateur de Cervantès et l’imitateur de l’Arioste, monsignor Forti-Guerra, n’ont pas assez compris, lecteur, causons ensemble jusqu’à ce qu’ils se soient rejoints.

Vous allez prendre l’histoire du capitaine de Jacques pour un conte, et vous aurez tort. Je vous proteste que telle qu’il l’a racontée à son maître, tel fut le récit que j’en avais entendu faire aux Invalides, je ne sais en quelle année, le jour de Saint-Louis, à table chez un M. de Saint-Etienne, major de l’hôtel ; et l’historien qui parlait en présence de plusieurs autres officiers de la maison, qui avaient connaissance du fait, était un personnage grave qui n’avait point du tout l’air d’un badin. Je vous le répète donc pour ce moment et pour la suite : soyez circonspect si vous ne voulez pas prendre dans cet entretien de Jacques et de son maître le vrai pour le faux, le faux pour le vrai. Vous voilà bien averti, et je m’en lave les mains. - Voilà, me direz-vous, deux hommes bien extraordinaires ! - Et c’est là ce qui vous met en défiance. Premièrement, la nature est si variée, surtout dans les instincts et les caractères, qu’il n’y a rien de si bizarre dans l’imagination d’un poète dont l’expérience et l’observation ne vous offrissent le modèle dans la nature. Moi, qui vous parle, j’ai rencontré le pendant du Médecin malgré lui, que j’avais regardé jusque-là comme la plus folle et la plus gaie des fictions. - Quoi ! le pendant du mari à qui sa femme dit : J’ai trois enfants sur les bras ; et qui lui répond : Mets-les à terre… Ils me demandent du pain : donne-leur le fouet ! - Précisément. Voici son entretien avec ma femme.

"Vous voilà, monsieur Gousse ?

- Non, madame, je ne suis pas un autre.

- D’où venez-vous ?

- D’où j’étais allé.

- Qu’avez-vous fait là ?

- J’ai raccommodé un moulin qui allait mal.

- A qui appartenait ce moulin ?

- Je n’en sais rien ; je n’étais pas allé pour raccommoder le meunier.

- Vous êtes fort bien vêtu contre votre usage ; pourquoi sous cet habit, qui est très propre, une chemise sale ?

- C’est que je n’en ai qu’une.

- Et pourquoi n’en avez-vous qu’une ?

- C’est que je n’ai qu’un corps à la fois.

- Mon mari n’y est pas, mais cela ne vous empêchera pas de dîner ici.

- Non, puisque je ne lui ai confié ni mon estomac ni mon appétit.

- Comme se porte votre femme ?

- Comme il lui plaît ; c’est son affaire.

- Et vos enfants ?

- A merveille !

- Et celui qui a de si beaux yeux, un si bel embonpoint, une si belle peau ?

- Beaucoup mieux que les autres ; il est mort.

- Leur apprenez-vous quelque chose ?

- Non, madame.

- Quoi ? ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme ?

- Ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme.

- Et pourquoi cela ?

- C’est qu’on ne m’a rien appris, et que je n’en suis pas plus ignorant. S’ils ont de l’esprit, ils feront comme moi ; s’ils sont sots, ce que je leur apprendrais ne les rendrait que plus sots…"

Si vous rencontrez jamais cet original, il n’est pas nécessaire de le connaître pour l’aborder. Entraînez-le dans un cabaret, dites-lui votre affaire, proposez-lui de vous suivre à vingt lieues, il vous suivra ; après l’avoir employé, renvoyez-le sans un sou ; il s’en retournera satisfait.

Avez-vous entendu parler d’un certain Prémontval qui donnait à Paris des leçons publiques de mathématiques ? C’était son ami… Mais Jacques et son maître se sont peut-être rejoints : voulez-vous que nous allions à eux, ou rester avec moi ?… Gousse et Prémontval tenaient ensemble l’école. Parmi les élèves qui s’y rendaient en foule, il y avait une jeune fille appelée Mlle Pigeon, la fille de cet habile artiste qui a construit ces deux beaux planisphères qu’on a transportés du jardin du Roi dans les salles de l’Académie des Sciences. Mlle Pigeon allait là tous les matins avec son portefeuille sous le bras et son étui de mathématiques dans son manchon. Un des professeurs, Prémontval, devint amoureux de son écolière, et tout à travers les propositions sur les solides inscrits à la sphère, il y eut un enfant de fait. Le père Pigeon n’était pas homme à entendre patiemment la vérité de ce corollaire. La situation des amants devient embarrassante, ils en confèrent ; mais n’ayant rien, mais rien du tout, quel pouvait être le résultat de leurs délibérations ? Ils appellent à leur secours l’ami Gousse. Celui-ci, sans mot dire, vend tout ce qu’il possède, linge, habits, machines, meubles, livres ; fait une somme, jette les deux amoureux dans une chaise de poste, les accompagne à franc étrier jusqu’aux Alpes ; là, il vide sa bourse du peu d’argent qui lui restait, le leur donne, les embrasse, leur souhaite un bon voyage, et s’en revient à pied demandant l’aumône jusqu’à Lyon, où il gagna, à peindre les parois d’un cloître de moines, de quoi revenir à Paris sans mendier. - Cela est très beau. - Assurément ! et d’après cette action héroïque, vous croyez à Gousse un grand fonds de morale ? Eh bien ! détrompez-vous, il n’en avait non plus qu’il n’y en a dans la tête d’un brochet. - Cela est impossible. - Cela est. Je l’avais occupé. Je lui donne un mandat de quatre-vingts livres sur mes commettants ! la somme était écrite en chiffres ; que fait-il ? Il ajoute un zéro, et se fait payer huit cents livres ; - Ah ! l’horreur ! - Il n’est pas plus malhonnête quand il me vole, qu’honnête quand il se dépouille pour un ami ; c’est un original sans principes. Ces quatre-vingts francs ne lui suffisaient pas, avec un trait de plume, il s’en procurait huit cents dont il avait besoin. Et les livres précieux dont il me fait présent ? - Qu’est-ce que ces livres ?… - Mais Jacques et son maître ? Mais les amours de Jacques ? Ah ! lecteur, la patience avec laquelle vous m’écoutez me prouve le peu d’intérêt que vous prenez à mes deux personnages, et je suis tenté de les laisser où ils sont… J’avais besoin d’un livre précieux, il me l’apporte ; quelque temps après j’ai besoin d’un autre livre précieux, il me l’apporte encore ; je veux les payer, il en refuse le prix. J’ai besoin d’un troisième livre précieux. "Pour celui-ci, dit-il, vous ne l’aurez pas, vous avez parlé trop tard ; mon docteur de Sorbonne est mort.

- Et qu’a de commun la mort de votre docteur de Sorbonne avec le livre que je désire ? Est-ce que vous avez pris les deux autres dans sa bibliothèque ?

- Assurément !

- Sans son aveu ?

- Eh ! qu’en avais-je besoin pour exercer une justice distributive ? Je n’ai fait que déplacer ces livres pour le mieux, en les transférant d’un endroit où ils étaient inutiles, dans un autre où l’on en ferait un bon usage…" Et prononcez après cela sur l’allure des hommes. Mais c’est l’histoire de Gousse avec sa femme qui est excellente… Je vous entends ; vous en avez assez, et votre avis serait que nous allassions rejoindre nos deux voyageurs. Lecteur, vous me traitez comme un automate, cela n’est pas poli ; dites les amours de Jacques, ne dites pas les amours de Jacques ;… je veux que vous me parliez de l’histoire de Gousse ; j’en ai assez… Il faut sans doute que j’aille quelquefois à votre fantaisie ; mais il faut que j’aille quelquefois à la mienne, sans compter que tout auditeur qui me permet de commencer un récit s’engage d’entendre la fin.

 

 

Je vous ai dit premièrement ; or, dire un premièrement, c’est annoncer au moins un secondement. Secondement donc… Écoutez-moi, ne m’écoutez pas, je parlerai tout seul… Le capitaine de Jacques et son camarades pouvaient être tourmentés d’une jalousie violente et secrète : c’est un sentiment que l’amitié n’éteint pas toujours. Rien de si difficile à pardonner que le mérite. N’appréhendaient-ils pas un passe-droit, qui les aurait également offensés tous deux ? Sans s’en douter, ils cherchaient d’avance à se délivrer d’un concurrent dangereux, ils se tâtaient pour l’occasion à venir. Mais comment avoir cette idées de celui qui cède si généreusement son commandement de place à son ami indigent ? Il le cède, il est vrai ; mais s’il en eût été privé, peut-être l’eût-il revendiqué à la pointe de l’épée. Un passe-droit entre les militaires, s’il n’honore pas celui qui en profite, déshonore son rival. Mais laissons tout cela, et disons que c’était leur coin de folie. Est-ce que chacun n’a pas le sien ? Celui de nos deux officiers fut pendant plusieurs siècles celui de tout l’Europe ; on l’appelait l’esprit de chevalerie. Toute cette multitude brillante, armée de pied en cap, décorée de diverses livrées d’amour, caracolant sur des palefrois, la lance au poing, la visière haute ou baissée, se regardant fièrement, se mesurant de l’œil, se menaçant, se renversant sur la poussière, jonchant l’espace d’un vaste tournoi des éclats d’armes brisées, n’étaient que des amis jaloux du mérite en vogue. Ces amis, au moment où ils tenaient leurs lances en arrêt, chacun à l’extrémité de la carrière, et qu’ils avaient pressé de l’aiguillon les flancs de leurs coursiers, devenaient les plus terribles ennemis ; ils fondaient les uns sur les autres avec la même fureur qu’ils auraient portée sur un champ de bataille. Eh bien ! nos deux officiers n’étaient que deux paladins, nés de nos jours, avec les mœurs des anciens. Chaque vertu et chaque vice se montre et passe de mode. La force du corps eut son temps, l’adresse aux exercices eut le sien. La bravoure est tantôt plus, tantôt moins considérée ; plus elle est commune, moins on en est vain, moins on en fait l’éloge. Suivez les inclinations des hommes, et vous en remarquerez qui semblent être venus au monde trop tard : ils sont d’un autre siècle. Et qu’est-ce qui empêcherait de croire que nos deux militaires avaient été engagés dans ces combats journaliers et périlleux par le seul désir de trouver le côté faible de son rival et d’obtenir la supériorité sur lui ? Les duels se répètent dans la société sous toutes sortes de formes, entre des prêtres, entre des magistrats, entre des littérateurs, entre des philosophes ; chaque état a sa lance et ses chevaliers, et nos assemblées les plus respectables, les plus amusantes, ne sont que de petits tournois où quelquefois on porte des livrées de l’amour dans le fond de son cœur, sinon sur l’épaule. Plus il y a d’assistants, plus la joute est vive ; la présence de femmes y pousse la chaleur et l’opiniâtreté à toute outrance, et la honte d’avoir succombé devant elles ne s’oublie guère.

Et Jacques ?… Jacques avait franchi les portes de la ville, traversé les rues aux acclamations des enfants, et atteint l’extrémité du faubourg opposé, où, son cheval s’élançant dans une petite porte basse, il y eut entre le linteau de cette porte et la tête de Jacques un choc terrible dans lequel il fallait que le linteau fût déplacé ou Jacques renversé en arrière ; ce fut, comme on pense bien, le dernier qui arriva. Jacques tomba, la tête fendue et sans connaissance. On le ramasse, on le rappelle à la vie avec des eaux spiritueuses ; je crois même qu’il fut saigné par le maître de la maison. - Cet homme était donc chirurgien. - Non. Cependant son maître était arrivé et demandait de ses nouvelles à tous ceux qu’il rencontrait. "N’auriez-vous point aperçu un grand homme sec, monté sur un cheval pie ?

- Il vient de passer, il allait comme si le diable l’eût emporté ; il doit être arrivé chez son maître.

- Et qui est son maître ?

- Le bourreau.

- Le bourreau !

- Oui, car ce cheval est le sien.

- Où demeure le bourreau ?

- Assez loin, mais ne vous donnez pas la peine d’y aller, voilà ses gens qui vous apportent apparemment l’homme sec que vous demandez et que nous avons pris pour un se ses valets…" Et qui est-ce qui parlait ainsi avec le maître de Jacques ? C’était un aubergiste à la porte duquel il s’était arrêté, il n’y avait pas à se tromper : il était court et gros comme un tonneau ; en chemise retroussée jusqu’aux coudes ; avec un bonnet de coton sur la tête, un tablier de cuisine autour de lui et un grand couteau à son côté ; "Vite, vite, un lit pour ce malheureux, lui dit le maître de Jacques, un chirurgien, un médecin, un apothicaire…" Cependant on avait déposé Jacques à ses pieds, le front couvert d’une épaisse et énorme compresse, et les yeux fermés. "Jacques ? Jacques ?

- Est-ce vous, mon maître ?

- Oui, c’est moi ; regarde-moi donc.

- Je ne saurais.

- Qu’est-ce donc qu’il t’est arrivé ?

- Ah ! le cheval ! le maudit cheval ! je vous dirai tout cela demain, si je ne meurs pas pendant la nuit."

Tandis qu’on le transportait et qu’on le montait sa chambre, le maître dirigeait la marche et criait : "Prenez garde, allez doucement ; doucement, mordieu ! vous allez le blesser. Toi, qui le tiens par les jambes, tourne à droite ; toi, qui lui tiens la tête, tourne à gauche." Et Jacques disait à voix basse. "Il était donc écrit là-haut !..

 

 A peine Jacques fut-il couché, qu’il s’endormit profondément.

Son maître passa la nuit à son chevet, lui tâtant le pouls et humectant sans cesse sa compresse avec de l’eau vulnéraire. Jacques le surprit à son réveil dans cette fonction, et lui dit : "Que faites-vous là ?

LE MAITRE. - Je te veille. Tu es mon serviteur, quand je suis malade ou bien portant ; mais je suis le tien quand tu te portes mal.

JACQUES. - Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain ; ce n’est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets.

LE MAITRE. - Comment va la tête ?

JACQUES. - Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutté.

LE MAITRE. - Prends ce drap entre tes dents et secoue fort… Qu’as-tu senti ?

JACQUES. - Rien ; la cruche me paraît sans fêlure.

LE MAITRE. - Tant mieux. Tu veux te lever, je crois ?

JACQUES. - Et que voulez-vous que je fasse là ?

LE MAITRE. - Je veux que tu te reposes.

JACQUES. - Mon avis, à moi, est que nous déjeunions et que nous partions.

LE MAITRE. - Et le cheval ?

JACQUES. - Je l’ai laissé chez son maître, honnête homme, galant homme, qui l’a repris pour ce qu’il nous l’a vendu.

LE MAITRE. - Et cet honnête homme, ce galant homme, sais-tu qui il est ?

JACQUES. - Non.

LE MAITRE. - Je te le dirai quand nous serons en route.

JACQUES. - Et pourquoi pas à présent ? Quel mystère y a-t-il à cela ?

LE MAITRE. - Mystère ou non, quelle nécessité y a-t-il de te l’apprendre dans ce moment ou dans un autre ?

JACQUES. - Aucune.

LE MAITRE. - Mais il te faut un cheval.

JACQUES. - L’hôte de cette auberge ne demandera peut-être pas mieux que de nous céder un des siens.

LE MAITRE. - - Dors un moment, et je vais voir à cela."

 

 

 

 

Le maître de Jacques descend, ordonne le déjeuner, achète un cheval, remonte et trouve Jacques habillé. Ils ont déjeuné et les voilà partis ; Jacques protestant qu’il était malhonnête de s’en aller sans avoir fait une visite de politesse au citoyen à la porte duquel il s’était presque assommé et qui l’avait si obligeamment secouru, son maître le tranquillisant sur sa délicatesse par l’assurance qu’il avait bien récompensé ses satellites qui l’avaient apporté à l’auberge ; Jacques prétendant que l’argent donné aux serviteurs ne l’acquittait pas avec leur maître ; que c’était ainsi que l’on inspirait aux hommes le regret et le dégoût de la bienfaisance, et que l’on se donnait à soi-même un air d’ingratitude. "Mon maître, j’entends tout ce que cet homme dit de moi par ce que je dirais de lui, s’il était à ma place et moi à la mienne…"

Il sortaient de la ville lorsqu’ils rencontrèrent un homme grand et vigoureux, le chapeau bordé sur la tête, l’habit galonné sur toutes les tailles, allant seul si vous en exceptez deux grands chiens qui le précédaient. Jacques ne l’eut pas plus tôt aperçu, que descendre de cheval, s’écrier : "C’est lui !" et se jeter à son cou, fut l’affaire d’un instant. L’homme aux deux chiens paraissait très embarrassé des caresses de Jacques, le repoussait doucement, et lui disait : "Monsieur, vous me faites trop d’honneur.

- Eh non ! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en remercier.

- Vous ne savez pas qui je suis.

- N’êtes-vous pas le citoyen officieux qui m’a secouru, qui m’a saigné et qui m’a pansé, lorsque mon cheval…

- Il est vrai.

- N’êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour le même prix qu’il me l’avait vendu ?

- Je le suis." Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l’autre, et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le nez en l’air et comme émerveillé d’une scène qu’ils voyaient pour la première fois. Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations de gratitude force révérences, que son bienfaiteurs ne lui rendait pas, et force souhaits qu’on recevait froidement, remonte sur son cheval, et dit à son maître : "J’ai la plus profonde vénération pour cet homme que vous devez me faire connaître.

LE MAITRE. - Et pourquoi, Jacques, est-il si vénérable à vos yeux ?

JACQUES. - C’est que, n’attachant aucune importance aux service qu’il rend, il faut qu’il soit naturellement officieux et qu’il ait une longue habitude de bienfaisance.

LE MAITRE. - Et à quoi jugez-vous cela ?

JACQUES. - A l’air indifférent et froid avec lequel il a reçu mon remerciement ; il ne me salue point, il ne me dit pas un mot, il semble me méconnaître, et peut-être à présent se dit-il en lui-même avec un sentiment de mépris : Il faut que la bienfaisance soit fort étrangère à ce voyageur, et que l’exercice de la justice lui soit bien pénible, puisqu’il en est si touché… Qu’est-ce qu’il y a donc de si absurde dans ce que je vous dis, pour vous faire rire de si bon cœur !.. Quoi qu’il en soit, dites-moi le nom de cet homme, afin que je l’écrive sur mes tablettes.

LE MAITRE. - Très volontiers ; écrivez.

JACQUES. - Dites

LE MAITRE. - Écrivez : l’homme auquel je porte la plus profonde vénération…

JACQUES. - La plus profonde vénération…

LE MAITRE. - Est…

JACQUES. - Est…

LE MAITRE. - Le bourreau de XXX.

JACQUES. - Le bourreau !

LE MAITRE. - Oui, oui le bourreau.

JACQUES. - Pourriez-vous me dire où est le sel de cette plaisanterie ?

LE MAITRE. - Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de votre gourmette. Vous avez besoin d’un cheval, le sort vous adresse à un passant, et ce passant, c’est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches patibulaires ; la troisième, il vous dépose chez un bourreau ; là vous tombez sans vie, de là on vous apporte, où ? dans une auberge, un gîte, un asile commun. Jacques, savez-vous l’histoire de la mort de Socrate ?

JACQUES. - Non.

LE MAITRE. - C’était un sage d’Athènes. Il y a longtemps que le rôle de sage est dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le condamnèrent à boire la ciguë. Eh bien ! Socrate fit comme vous venez de faire ; il en usa avec le bourreau qui lui présenta la ciguë aussi poliment que vous. Jacques, vous êtes une espèce de philosophe, convenez-en. Je sais bien que c’est une race d’homme odieuse aux grands, devant lesquels ils ne fléchissent pas le genou ; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu’ils poursuivent ; aux prêtres qui les voient rarement au pied de leurs autels ; aux poètes, gens sans principes et qui regardent sottement la philosophie comme la cognée des beaux-arts, sans compter que ceux même d’entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de la satire, n’ont été que des flatteurs ; aux peuples, de tout temps les esclaves des tyrans qui les oppriment, des fripons qui les trompent, et des bouffons qui les amusent. Ainsi je connais, comme vous voyez, tout le péril de votre profession et toute l’importance de l’aveu que je vous demande ; mais je n’abuserai pas de votre secret, Jacques, mon ami, vous êtes un philosophe, j’en suis fâché pour vous ; et s’il est permis de lire dans les choses présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui est écrit là-haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant l’événement, je présume que votre mort sera philosophique, et que vous recevrez le lacet d’aussi bonne grâce que Socrate reçut la coupe de la ciguë.

JACQUES. - Mon maître, un prophète ne dirait pas mieux ; mais heureusement…

LE MAITRE. - Vous n’y croyez pas trop ; ce qui achève de donner de la force à mon pressentiment ;

JACQUES. - Et vous, monsieur, y croyez-vous ?

LE MAITRE. - J’y crois ; mais je n’y croirais pas que ce serait sans conséquence.

JACQUES. - Et pourquoi ?

LE MAITRE. - C’est qu’il n’y a du danger que pour ceux qui parlent ; et je me tais.

JACQUES. - Et aux pressentiments ?

LE MAITRE. - J’en ris, mais j’avoue que c’est en tremblant. Il y en a qui ont un caractère si frappant ! On a été bercé de ces contes-là de si bonne heure ! Si vos rêves s’étaient réalisés cinq ou six fois, et qu’il vous arrivât de rêver que votre ami est mort, vous iriez bien vite le matin chez lui pour savoir ce qui en est. Mais les pressentiments dont il est impossible de se défendre, ce sont surtout ceux qui se présentent au moment où la chose se passe loin de nous, et qui ont un air symbolique.

JACQUES. - Vous êtes quelquefois si profond et si sublime que je ne vous entends pas. Ne pourriez-vous pas m’éclaircir cela par un exemple ?

LE MAITRE. - Rien de plus aisé. Une femme vivait à la campagne avec son mari octogénaire et attaqué de la pierre. Le mari quitta sa femme et vient à la ville se faire opérer. La veille de l’opération il écrit à sa femme : "A l’heure où vous recevrez cette lettre, je serai sous le bistouri du frère Cosme…" Tu connais ces anneaux de mariages qui se séparent en deux parties, sur chacune desquelles les noms de l’époux et de la femme sont gravés. Eh bien ! cette femme en avait un pareil au doigt, lorsqu’elle ouvrit la lettre de son mari. A l’instant, les deux moitiés de cet anneau se séparent ; celle qui portait son nom reste à son doigt ; celle qui portait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre qu’elle lisait… Dis-moi, Jacques, crois-tu qu’il y ait de tête assez forte, d’âme assez ferme, pour n’être pas plus ou moins ébranlée d’un pareil accident, et dans une circonstance pareille ? Aussi cette femme en pensa mourir. Ses transes durèrent jusqu’au jour de la poste suivante par laquelle son mari lui écrivit que l’opération s’était faite heureusement, qu’il était hors de tout danger, et qu’il se flattait de l’embrasser avant la fin du mois.

JACQUES. - Et l’embrassa-t-il en effet ?

LE MAITRE. - Oui.

JACQUES. - Je vous ai fait cette question, parce que j’ai remarqué plusieurs fois que le destin était cauteleux. On lui dit au premier moment qu’il en aura menti, et il se trouve au second moment, qu’il a dit vrai. Ainsi donc, Monsieur, vous me croyez dans le cas du pressentiment symbolique ; et, malgré vous, vous me croyez menacé de la mort du philosophe ?

LE MAITRE. - Je ne saurais te le dissimuler ; mais pour écarter cette triste idée, ne pourrais-tu pas ?…

 JACQUES. - Reprendre l’histoire de mes amours ?…"

 

 

 Jacques reprit l’histoire de ses amours. Nous l’avions laissé, je crois, avec le chirurgien.

LE CHIRURGIEN. - J’ai peur qu’il n’y ait de la besogne à votre genou pour plus d’un jour.

JACQUES. - Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est écrit là-haut, qu’importe ?

LE CHIRURGIEN. - A tant par jour pour le logement, la nourriture et mes soins, cela fera une somme.

JACQUES. - Docteur, il ne s’agit pas de la somme pour tout ce temps ; mais combien par jour.

LE CHIRURGIEN. - Vingt-cinq sous, serait-ce trop ?

JACQUES. - Beaucoup trop ; allons, docteur, je suis un pauvre diable : ainsi réduisons la chose à la moitié, et avisez le plus promptement que vous pourrez à me faire transporter chez vous.

LE CHIRURGIEN. - Douze sous et demi, ce n’est guère ; vous mettrez bien les treize sous !

JACQUES. - Douze sous et demi, treize sous… Tope.

LE CHIRURGIEN. - Et vous paierez tous les jours ?

JACQUES. - C’est la condition.

LE CHIRURGIEN. - C’est que j’ai une diable de femme qui n’entend pas raillerie, voyez-vous.

JACQUES. - Eh ! docteur, faites-moi transporter bien vite auprès de votre diable de femme.

LE CHIRURGIEN. - Un mois à treize sous par jour, c’est dix-neuf livres dix sous. Vous mettrez bien vingt francs ?

JACQUES. - Vingt francs, soit.

LE CHIRURGIEN. - Vous voulez être bien nourri, bien soigné, promptement guéri. Outre la nourriture, le logement et les soins, il y aura peut-être les médicaments, il y aura des linges, il y aura…

JACQUES. - Après ?

LE CHIRURGIEN. - Ma foi, le tout vaudra bien vingt-quatre francs.

JACQUES. - Va pour vingt-quatre francs ; mais sans queue.

LE CHIRURGIEN. - Un moi à vingt-quatre francs ; deux mois, cela fera quarante-huit livres ; trois mois, cela fera soixante et douze. Ah ! que la doctoresse serait contente, si vous pouviez lui avancer, en entrant, la moitié de ces soixante et douze livres !

JACQUES. - J’y consens.

LE CHIRURGIEN. - Elle serait bien plus contente encore…

JACQUES. - Si je payais le quartier ? Je le paierai.

 

Jacques ajouta : "Le chirurgien alla retrouver mes hôtes, les prévint de notre arrangement, et un moment après, l’homme, la femme et les enfants se rassemblèrent autour de mon lit avec un air serein ; ce furent des questions sans fin sur ma santé et sur mon genou, des éloges sur le chirurgien, leur compère et sa femme, des souhaits à perte de vue, la plus belle affabilité, un intérêt ! un empressement à me servir ! Cependant le chirurgien ne leur avait pas dit que j’avais quelque argent, mais ils connaissaient l’homme ; il me prenait chez lui, et ils le savaient. Je payai ce que je devais à ces gens ; je fis aux enfants de petites largesses que leur père et mère ne laissèrent pas longtemps entre leurs mains. C’était le matin. L’hôte partit pour s’en aller aux champs, l’hôtesse prit sa hotte sur ses épaules et s’éloigna ; les enfants, attristés et mécontents d’avoir été spoliés, disparurent, et quand il fut question de me tirer de mon grabat, de me vêtir et de m’arranger sur mon brancard, il ne se trouva personne que le docteur, qui se mit à crier à tue-tête et que personne n’entendit.

LE MAITRE. - Et Jacques, qui aime à se parler à lui-même, se disait apparemment : Ne payez jamais d’avance, si vous ne voulez pas être mal servi.

JACQUES. - Non, mon maître ; ce n’était pas le temps de moraliser, mais bien celui de s’impatienter et de jurer. Je m’impatientai, je jurai, je fis de la morale ensuite : et tandis que je moralisais, le docteur, qui m’avait laissé seul, revint avec deux paysans qu’il avait loué pour mon transport et à mes frais, ce qu’il ne me laissa pas ignorer. Ces hommes me rendirent tous les soins préliminaires à mon installation sur l’espèce de brancard qu’on me fit avec un matelas étendu sur des perches.

LE MAITRE. - Dieu soit loué ! te voilà dans la maison du chirurgien, et amoureux de la femme ou de la fille du docteur.

JACQUES. - Je crois, mon maître, que vous vous trompez.

LE MAITRE. - Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison du docteur avant que d’avoir entendu le premier mot de tes amours ? Ah ! Jacques, cela ne se peut. Fais-moi grâce, je te prie, et de la description de la maison, et du caractère du docteur, et de l’humeur de la doctoresse, et des progrès de ta guérison ; saute, saute par-dessus tout cela. Au fait ! allons au fait ! Voilà ton genou à peu près guéri, te voilà assez bien portant, et tu aimes.

JACQUES. - J’aime donc, puisque vous êtes si pressé.

LE MAITRE. - Et qui aimes-tu ?

JACQUES. - Une grande brune de dix-huit ans, faite au tour, grands yeux noirs, petite bouche vermeille, beaux bras, jolis mains… Ah ! mon maître, les jolies mains !.. C’est que ces mains-là…

LE MAITRE. - Tu crois encore les tenir.

JACQUES. - C’est que vous les avez prises et tenues plus d’une fois à la dérobée, et qu’il n’a dépendu que d’elles que vous n’en ayez fait tout ce qu’il vous plairait.

LE MAITRE. - Ma foi, Jacques, je ne m’attendais pas à celui-là.

JACQUES. - Ni moi non plus.

LE MAITRE. - J’ai beau rêver, je ne me rappelle ni grande brune, ni jolies mains : tâche de t’expliquer.

JACQUES. - J’y consens ; mais c’est à la condition que nous reviendrons sur nos pas et que nous rentrerons dans la maison du chirurgien.

LE MAITRE. - Crois-tu que cela soit écrit là-haut ?

JACQUES. - C’est vous qui me l’allez apprendre ; mais il est écrit ici-bas que chi va piano va sano.

LE MAITRE. - Et que chi va sano va lontano ; et je voudrais bien arriver.

JACQUES. - Eh bien ! qu’avez-vous résolu ?

LE MAITRE. - Ce que tu voudras.

JACQUES. - En ce cas, nous revoilà chez le chirurgien ; et il était écrit là-haut que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses enfants se concertèrent si bien pour épuiser ma bourse par toutes sortes de petites rapines, qu’ils y eurent bientôt réussi. La guérison de mon genou paraissait bien avancée sans l’être, la plaie était refermée à peu de chose près, je pouvais sortir à l’aide d’une béquille, et il me restait encore dix-huit francs. Pas de gens qui aiment plus à parler que les bègues, pas de gens qui aiment plus à marcher que les boiteux. Un jour d’automne, une après-dîner qu’il faisait beau, je projetai une longue course ; du village que j’habitais au village voisin, il y avait environ deux lieues.

LE MAITRE. - Et ce village s’appelait ?

JACQUES. - Si je vous le nommais, vous sauriez tout. Arrivé là, j’entrai dans un cabaret, je me reposai, je me rafraîchis. Le jour commençait à baisser, et je me disposais à regagner le gîte lorsque, de la maison où j’étais, j’entendis une femme qui poussait les cris les plus aigus. Je sortis ; on s’était attroupé autour d’elle. Elle était à terre, elle s’arrachait les cheveux ; elle disait, en montrant les débris d’une grande cruche : "Je suis ruinée, je suis ruinée pour un mois ; pendant ce temps qui est-ce qui nourrira mes pauvres enfants ? Cet intendant, qui a l’âme plus dure qu’une pierre, ne me fera pas grâce d’un sou. Que je suis malheureuse ! Je suis ruinée, je suis ruinée !.." Tout le monde la plaignait ; je n’entendais autour d’elle que : "La pauvre femme !" mais personne ne mettait la main dans la poche. Je m’approchai brusquement et lui dis : "Ma bonne, qu’est-ce qui vous est arrivé ? - Ce qui m’est arrivé ! est-ce que vous ne le voyez pas ? On m’avait envoyé acheter une cruche d’huile : j’ai fait un faux pas, je suis tombée, ma cruche s’est cassée, et voilà l’huile dont elle était pleine…" Dans ce moment survinrent les petits enfants de cette femme, ils étaient presque nus, et les mauvais vêtements de leur mère montraient toute la misère de la famille ; et la mère et les enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en fallait dix fois moins pour me toucher ; mes entrailles s’émurent de compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette femme, d’une voix entrecoupée, pour combien il y avait d’huile dans sa cruche ; "Pour combien ? me répondit-elle en levant les mains en haut. Pour neuf francs, pour plus que je ne saurais gagner en un mois…" A l’instant, déliant ma bourse et lui jetant deux gros écus, "tenez, ma bonne, lui dis-je, en voilà douze…" Et, sans attendre ses remerciements, je repris le chemin du village.

 

 

 

LE MAITRE. - Jacques, vous fîtes là une belle chose.

JACQUES. - Je fis une sottise, ne vous déplaise. Je ne fus pas à cent pas du village que je me le dis ; je ne fus pas à moitié chemin, que je me le dis bien mieux ; arrivé chez mon chirurgien, le gousset vide, je le sentis bien autrement.

LE MAITRE. - Tu pourrais bien avoir raison, et mon éloge être aussi déplacé que ta commisération… Non, non, Jacques, je persiste dans mon premier jugement, et c’est l’oubli de ton propre besoin qui fait le principal mérite de ton action. J’en vois les suites : tu vas être exposé à l’inhumanité de ton chirurgien et de sa femme ; ils te chasseront de chez eux ; mais quand tu devrais mourir à leur porte sur un fumier, sur ce fumier tu serais satisfait de toi.

JACQUES. - Mon maître, je ne suis pas de cette force-là ; je m’acheminais cahin-caha ; et, puisqu’il faut vous l’avouer, regrettant mes deux gros écus, qui n’en étaient pas moins donnés, et gâtant par mon regret l’œuvre que j’avais faite. J’étais à une égale distance des deux villages, et le jour était tout à fait tombé lorsque trois bandits sortent d’entre les broussailles qui bordaient le chemin, se jettent sur moi, me renversent à terre, me fouillent, et sont étonnés de me trouver aussi peu d’argent que j’en avais. Ils avaient compté sur une meilleure proie ; témoins de l’aumône que j’avais faite au village, ils avaient imaginé que celui qui peut se dessaisir aussi lestement d’un demi-louis devait en avoir encore une vingtaine. Dans la rage de voir leur espérance trompée et de s’être exposés à avoir les os brisés sur un échafaud pour une poignée de sous-marques, si je les dénonçais, s’ils étaient pris et que je les reconnusse, ils balancèrent un moment s’ils ne m’assassineraient pas. Heureusement ils entendirent du bruit ; ils s’enfuirent, et j’en fus quitte pour quelques contusions que je me fis en tombant et que je reçus tandis qu’on me volait. Les bandits éloignés, je me retirai ; je regagnai le village comme je pus ; j’y arrivai à deux heures de nuit, pâle, défait, la douleur de mon genou fort accrue et souffrant, en différents endroits des coups que j’avais remboursés. Le docteur… Mon maître, qu’avez-vous. Vous serrez les dents, vous vous agitez comme si vous étiez en présence d’un ennemi.

LE MAITRE. - J’y suis, en effet ; j’ai l’épée à la main, je fonds sur tes voleurs, et je te venge. Dis-moi comment celui qui a écrit le grand rouleau a pu écrire que telle serait la récompense d’une action généreuse ? Pourquoi moi, qui ne suis qu’un misérable composé de défauts, je prends ta défense, tandis que lui qui t’a vu tranquillement attaqué, renversé, maltraité, foulé aux pieds, lui qu’on dit être l’assemblage de toutes perfections !..

 JACQUES. - Mon maître, paix, paix : ce que vous dites là sent le fagot en diable.

 

LE MAITRE. - Qu’est-ce que tu regardes ?

JACQUES. - Je regarde s’il n’y a personne autour de nous qui vous ait entendu… Le docteur me tâta le pouls et me trouva de la fièvre. Je me couchai sans parler de mon aventure, rêvant sur mon grabat, ayant affaire à deux âmes… Dieu ! quelles âmes ! n’ayant pas le sou, et pas le moindre doute que le lendemain, à mon réveil, on n’exigeât le prix dont nous étions convenus par jour.

En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son valet, en s’écriant : "Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire ? Que vas-tu devenir ? Ta position m’effraie.

JACQUES. - Mon maître, rassurez-vous, me voilà.

LE MAITRE. - Je n’y pensais pas ; j’étais à demain, à côté de toi, chez le docteur, au moment où tu t’éveilles, et où l’on vient te demander de l’argent.

JACQUES. - Mon maître, on ne sait de quoi se réjouir, ni de quoi s’affliger dans la vie. Le bien amène le mal, le mal amène le bien. Nous marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie et dans notre affliction. Quand je pleure, je trouve souvent que je suis un sot.

LE MAITRE. - Et quand tu ris ?

 

JACQUES. - Je trouve encore que je suis un sot ; cependant, je ne puis m’empêcher de pleurer ni de rire : et c’est ce qui me fait enrager. J’ai cent fois essayé… Je ne fermai pas l’œil de la nuit…

LE MAITRE. - Non, non, dis-moi ce que tu as essayé.

JACQUES. - De me moquer de tout. Ah ! si j’avais pu y réussir.

LE MAITRE. - A quoi cela t’aurait-il servi ?

JACQUES. - A me délivrer de souci, à n’avoir plus besoin de rien, à me rendre parfaitement maître de moi, à me trouver aussi bien la tête contre une borne, au coin de la rue, que sur un bon oreiller. Tel je suis quelquefois ; mais le diable est que cela ne dure pas, et que dur et ferme comme un rocher dans les grands occasions, il arrive souvent qu’une petite contradiction, une bagatelle me déferre ; c’est à se donner des soufflets. J’y ai renoncé ; j’ai pris le parti d’être comme je suis ; et j’ai vu, en y pensant un peu, que cela revenait presque au même, en ajoutant : Qu’importe comme on soit ? C’est une autre résignation plus facile et plus commode.

LE MAITRE. - Pour plus commode, cela est sûr.

Dès le matin, le chirurgien tira mes rideaux et me dit : "Allons, l’ami, votre genou ; car il faut que j’aille au loin.

- Docteur, lui dis-je d’un ton douloureux, j’ai sommeil.

- Tant mieux ! c’est bon signe.

Laissez-moi dormir, je ne me soucie pas d’être pansé.

- Il n’y a pas grand inconvénient à cela, dormez…"

Cela dit, il referme mes rideaux ; et je ne dors pas. Une heure après, la doctoresse tira mes rideaux et me dit : "Allons, l’ami, prenez votre rôtie au sucre.

- Madame la doctoresse, lui répondis-je d’un ton douloureux, je ne me sens pas d’appétit.

- Mangez, mangez, vous n’en paierez ni plus ni moins.

- Je ne veux pas manger.

- Tant mieux ! ce sera pour mes enfants et pour moi."

Et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre.

 

Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse l’histoire de l’homme à une seule chemise, parce qu’il n’avait qu’un corps à la fois, je voudrais bien savoir ce que vous en penseriez. Que je me suis fourré dans une impasse à la Voltaire, ou vulgairement dans un cul-de-sac, d’où je ne sais comment sortir, et que je me jette dans un conte fait à plaisir, pour gagner du temps et chercher quelque moyen de sortir de celui que j’ai commencé. Eh bien, lecteur, vous vous abusez de tout point. Je sais comment Jacques sera tiré de sa détresse, et ce que je vais vous dire de Gousse, l’homme à une seule chemise à la fois, parce qu’il n’avait qu’un corps à la fois, n’est point du tout un conte.

C’était un jour de Pentecôte, le matin, que je reçus un billet de Gousse, par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison où il était confiné. En m’habillant, je rêvais à son aventure ; et je pensais que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou son hôte, avaient obtenu et mis à exécution contre lui une prise de corps. J’arrive, et je le trouve faisant chambrée commune avec d’autres personnages d’une figure omineuse. Je lui demandai ce que c’étaient que ces gens-là.

"Le vieux que vous voyez avec ses lunettes sur le nez est un homme adroit qui sait supérieurement le calcul et qui cherche à faire cadrer les registres qu’il copie avec ses comptes. Cela est difficile, nous en avons causé, mais je ne doute point qu’il n’y réussisse.

- Et cet autre ?

- C’est un sot.

- Mais encore ?

- Un sot, qui avait inventé une machine à contre-faire les billets publics, mauvaise machine, machine vicieuse qui pèche par vingt endroits.

- Et ce troisième, qui est vêtu d’une livrée et qui joue de la basse ?

- Il n’est ici qu’en attendant ; ce soir peut-être ou demain matin, car son affaire n’est rien, il sera transféré à Bicêtre. - Et vous ?

- Moi ? mon affaire est moindre encore."

Après cette réponse, il se lève, pose son bonnet sur le lit, et à l’instant ses trois camarades de prison disparaissent. Quand j’entrai, j’avais trouvé Gousse en robe de chambre, assis à une petite table, traçant des figures de géométrie et travaillant aussi tranquillement que s’il eût été chez lui. Nous voilà seuls. "Et vous, que faites-vous ici ?

- Moi, je travaille, comme vous voyez.

- Et qui est-ce qui vous y a fait mettre ?

- Moi.

- Comment vous ?

- Oui, oui, monsieur.

- Et comment vous y êtes-vous pris ?

- Comme je m’y serais pris avec un autre. Je me suis fait un procès à moi-même ; je l’ai gagné, et en conséquence de la sentence que j’ai obtenue contre moi et du décret qui s’en est suivi, j’ai été appréhendé et conduit ici.

- Êtes-vous fou ?

- Non, monsieur, je vous dis la chose telle qu’elle est.

- Ne pourriez-vous pas vous faire un autre procès à vous-même, le gagner, et, en conséquence d’une autre sentence et d’un autre décret, vous faire élargir ?

- Non, monsieur."

 

Gousse avait une servante jolie, et qui lui servait de moitié plus souvent que la sienne. Ce partage inégal avait troublé la paix domestique. Quoique rien ne fût plus difficile que de tourmenter cet homme, celui de tous qui s’épouvantait le moins du bruit, il prit le parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante. Mais toute sa fortune consistait en meubles, en machines, en dessins, en outils et autres effets mobiliers ; et il aimait mieux laisser sa femme toute nue que de s’en aller les mains vides ; en conséquence, voici le projet qu’il conçut. Ce fut de faire des billets à sa servante, qui en poursuivrait le paiement et obtiendrait la saisie et la vente de ses effets, qui iraient du pont Saint-Michel dans le logement où il se proposait de s’installer avec elle. Il est enchanté de l’idée, il fait les billets, il s’assigne, il a deux procureurs. Le voilà courant chez l’un et chez l’autre, se poursuivant lui-même avec toute la vivacité possible, s’attaquant bien, se défendant mal ; le voilà condamné à payer sous les peines portées par la loi ; le voilà s’emparant en idée de tout ce qu’il pouvait y avoir dans sa maison ; mais il n’en fut pas tout à fait ainsi. Il avait affaire à une coquine très rusée qui, au lieu de le faire exécuter dans ses meubles, se jeta sur sa personne, le fit prendre et mettre en prison ; en sorte que quelques bizarres que fussent les réponses énigmatiques qu’il m’avait faites, elles n’en étaient pas moins vraies.

Tandis que je vous faisais cette histoire, que vous prendrez pour un conte… - Et celle de l’homme à la livrée qui raclait de la basse ? - Lecteur, je vous la promets ; d’honneur, vous ne la perdrez pas ; mais permettez que je revienne à Jacques et à son maître. Jacques et son maître avaient atteint le gîte où ils avaient la nuit à passer. Il était tard ; la porte de la ville était fermée, et ils avaient été obligés de s’arrêter dans le faubourg. Là, j’entends un vacarme… - Vous entendez ! Vous n’y étiez pas ; il ne s’agit pas de vous .

Il est vrai ! Eh bien ! Jacques… son maître… On entend un vacarme effroyable. Je vois deux hommes… - Vous ne voyez rien ; il ne s’agit pas de vous, vous n’y étiez pas. - Il est vrai. Il y avait deux hommes à table, causant assez tranquillement à la porte de la chambre qu’ils occupaient ; une femme, les deux poings sur les côté, leur vomissait un torrent d’injures, et Jacques essayait d’apaiser cette femme, qui n’écoutait non plus ses remontrances pacifiques que les deux personnages à qui elle s’adressait ne faisaient attention à ses invectives. "Allons, ma bonne, lui disait Jacques, patience, remettez-vous ; voyons, de quoi s’agit-il ? Ces messieurs me semblent d’honnêtes gens.

- Eux, d’honnêtes gens ? Ce sont des brutaux, des gens sans pitié, sans humanité, sans aucun sentiment. Eh ! quel mal leur faisait cette pauvre Nicole pour la maltraiter ainsi ? Elle en sera peut-être estropiée pour le reste de sa vie. - Le mal n’est peut-être pas aussi grand que vous le croyez.

- Le coup a été effroyable, vous dis-je ; elle en sera estropiée.

- Il faut voir ; il faut envoyer chercher le chirurgien.

- On y est allé.

- La mettre au lit.

- Elle y est, et pousse des cris à fendre le cœur. Ma pauvre Nicole !.."

 Au milieu de ces lamentations, on sonnait d’un côté, et l’on criait : "Notre hôtesse ! du vin…" Elle répondait : "On y va." On sonnait d’un autre côté, et l’on criait : "Notre hôtesse ! du linge !" Elle répondait : "On y va. - Les côtelettes et le canard ! - On y va. - Un pot à boire, un pot de chambre ! - On y va, on y va." Et d’un autre coin du logis un homme forcené criait : "Maudit bavard ! enragé bavard ! de quoi te mêles-tu ? As-tu résolu de me faire attendre jusqu’à demain ? Jacques ! Jacques !"

L’hôtesse, un peu remise de sa douleur et de sa fureur, dit à Jacques : "Monsieur, laissez-moi, vous êtes trop bon.

- Jacques ! Jacques !

- Courez vite. Ah ! si vous saviez tous les malheurs de cette pauvre créature !..

 - Jacques ! Jacques !

- Allez donc, c’est, je crois, votre maître qui vous appelle.

- Jacques ! Jacques !"

C’était en effet le maître de Jacques qui s’était déshabillé seul, qui se mourait de faim et qui s’impatientait de n’être pas servi. Jacques monta, et un moment après Jacques, l’hôtesse, qui avait vraiment l’air abattu : "Monsieur, dit-elle au maître de Jacques, mille pardons ; c’est qu’il y a des choses dans la vie qu’on ne saurait digérer. Que voulez-vous ? J’ai des poulets, des pigeons, un râble de lièvre excellent, des lapins : c’est le canton des bons lapins. Aimeriez-vous mieux un oiseau de rivière ?" Jacques ordonna le souper de son maître comme pour lui, selon son usage. On servit, et tout en dévorant, le maître disait à Jacques : "Eh ! que diable faisais-tu là-bas ?

JACQUES. - Peut-être un bien, peut-être un mal ; qui le sait ?

LE MAITRE. - Et quel bien ou quel mal faisais-tu là-bas ?

JACQUES. - J’empêchais cette femme de se faire assommer elle-même par deux hommes qui sont là-bas et qui ont cassé tout au moins un bras à sa servante.

LE MAITRE. - Et peut-être ç’aurait été pour elle un bien que d’être assommée…

JACQUES. - - Par dix raisons meilleures les unes que les autres. Un des plus grands bonheurs qui me soient arrivés de ma vie, à moi qui vous parle…

LE MAITRE. - C’est d’avoir été assommé ?.. A boire.

JACQUES. - Oui, monsieur, assommé, assommé sur le grand chemin, la nuit ; en revenant du village, comme je vous le disais, après avoir fait, selon moi, la sottise ; selon vous, la belle œuvre de donner mon argent.

LE MAITRE. - Je me rappelle… A boire… Et l’origine de la querelle que tu apaisais là-bas, et du mauvais traitement fait à la fille ou à la servante de l’hôtesse ?

JACQUES. - Ma foi, je l’ignore.

LE MAITRE. - Tu ignores le fond d’une affaire, et tu t’en mêles ! Jacques, cela n’est ni selon la prudence, ni selon la justice, ni selon les principes… A boire…

JACQUES. - Je ne sais ce que c’est que des principes, selon des règles qu’on prescrit aux autres pour soi. Je pense d’une façon, et je ne saurais m’empêcher de faire d’une autre. Tous les sermons ressemblent aux préambules des édits du roi ; tous les prédicateurs voudraient qu’on pratiquât leurs leçons, parce que nous nous en trouverions mieux peut-être ; mais eux à coup sûr… La vertu…

LE MAITRE. - La vertu, Jacques, c’est une bonne chose ; les méchants et les bons en disent du bien… A boire…

JACQUES. - Car ils y trouvent les uns et les autres leurs compte.

LE MAITRE. - Et comment fut-ce un si grand bonheur pour toi d’être assommé ?

JACQUES. - Il est tard, vous avez bien soupé et moi aussi ; nous sommes fatigués tous les deux, croyez-moi, couchons-nous.

LE MAITRE. - Cela ne se peut, et l’hôtesse nous doit encore quelque chose. En attendant, reprends l’histoire de tes amours.

JACQUES. - Où en étais-je. Je vous prie, mon maître, pour cette fois-ci, et pour toutes les autres, de me remettre sur la voie.

LE MAITRE. - Je m’en charge, et, pour entrer en ma fonction de souffleur, tu étais dans ton lit, sans argent, fort empêché de ta personne, tandis que la doctoresse et ses enfants mangeaient ta rôtie au sucre.

JACQUES. - Alors on entendit un carrosse s’arrêter à la porte de la maison. Un valet entre et demande : "N’est-ce pas ici que loge un pauvre homme, un soldat qui marche avec une béquille, qui revint au soir du village prochain ?

- Oui, répondit la doctoresse, que lui voulez-vous ?

- Le prendre dans ce carrosse et l’amener avec nous.

- Il est dans ce lit ; tirez les rideaux et parlez-lui."

 

Jacques en était là, lorsque l’hôtesse entra et leur dit : "Que voulez-vous pour dessert ?

LE MAITRE. - Ce que vous avez."

L’hôtesse, sans se donner la peine de descendre, cria de la chambre : "Nanon, apportez des fruits, des biscuits, des confitures…"

A ce mot de Nanon, Jacques dit à part lui : "Ah ! c’est sa fille qu’on a maltraitée, on se mettrait en colère à moins…"

Et le maître dit à l’hôtesse : "Vous étiez bien fâchée tout à l’heure ?

L’HOTESSE. - Et qui est ce qui ne se fâcherait pas ? La pauvre créature ne leur avait rien fait ; elle était à peine entrée dans leur chambre, que je l’entends jeter des cris, mais des cris… Dieu merci ! je suis un peu rassurée ; le chirurgien prétend que ce ne sera rien ; elle a cependant deux énormes contusions, l’une à la tête, l’autre à l’épaule.

LE MAITRE. - Y a-t-il longtemps que vous l’avez ?

L’HOTESSE. - Une quinzaine au plus. Elle avait été abandonnée à la poste voisine.

LE MAITRE. - Comment, abandonnée !

L’HOTESSE. - Eh ! mon Dieu, oui ! C’est qu’il y a des gens qui sont plus durs que des pierres. Elle a pensé être noyée en passant la rivière qui coule ici près ; elle est arrivée ici comme par miracle, et je l’ai reçue par charité.

LE MAITRE. - Quel âge a-t-elle ?

L’HOTESSE. - Je lui crois plus d’un an et demi…"

A ce mot, Jacques part d’un éclat de rire et s’écrie : "C’est une chienne !

L’HOTESSE. - La plus jolie bête du monde ; je ne donnerais pas ma Nicole pour dix louis. Ma pauvre Nicole !

LE MAITRE. - Madame a le cœur bon.

L’HOTESSE. - Vous l’avez dit, je tiens à mes bêtes et à mes gens.

LE MAITRE. - C’est fort bien fait. Et qui sont ceux qui ont si fort maltraité votre Nicole ?

L’HOTESSE. - Deux bourgeois de la ville prochaine. Ils se parlent sans cesse à l’oreille ; ils s’imaginent qu’on ne sait ce qu’ils disent, et qu’on ignore leur aventure.

Il n’y a pas plus de trois heures qu’ils sont ici, et il ne me manque pas un mot de toute leur affaire. Elle est plaisante ; et si vous n’étiez pas plus pressé de vous coucher que moi, je vous la raconterais tout comme leur domestique l’a dite à ma servante, qui s’est trouvée par hasard être sa payse, qui l’a redite à mon mari, qui me l’a redite. La belle-mère du plus jeune a passé par ici il n’y a pas plus de trois mois ; elle s’en allait assez malgré elle dans un couvent de province où elle n’a pas fait de vieux os ; elle y est morte ; et voilà pourquoi nos deux jeunes gens sont en deuil… Mais voilà que, sans m’en apercevoir, j’enfile leur histoire. Bonsoir, messieurs, et bonne nuit. Vous avez trouvé le vin bon ? LE MAITRE. - Très bon.

L’HOTESSE. - Vous avez été contents de votre souper ?

LE MAITRE. - Très contents. Vos épinards étaient un peu salés.

L’HOTESSE. - J’ai quelquefois la main lourde. Vous serez bien couché, et dans des draps de lessive ; ils ne servent jamais ici deux fois."

 

Cela dit, l’hôtesse se retira, et Jacques et son maître se mirent au lit en riant du quiproquo qui leur avait fait prendre une chienne pour la fille ou la servante de la maison, et de la passion de l’hôtesse pour une chienne perdue qu’elle possédait depuis quinze jours. Jacques dit à son maître, en attachant le serre-tête à son bonnet de nuit : "Je gagerais bien que de tout ce qui a vie dans l’auberge, cette femme n’aime que sa Nicole." Son maître lui répondit : "Cela se peut, Jacques ; mais dormons."

 

Tandis que Jacques et son maître reposent, je vais m’acquitter de ma promesse, par le récit de l’homme de la prison, qui raclait de la basse, ou plutôt de son camarade, le sieur Gousse.

"Ce troisième, me dit-il, est un intendant de grande maison. Il était devenu amoureux d’une pâtissière de la rue de l’Université. Le pâtissier était un bon homme qui regardait de plus près à son four qu’à la conduite de sa femme. Si ce n’était pas sa jalousie, c’était son assiduité qui gênait nos deux amants. Que firent-ils pour se délivrer de cette contrainte ? L’intendant présenta à son maître un placet où le pâtissier était traduit comme un homme de mauvaise mœurs, un ivrogne qui ne sortait pas de la taverne, un brutal qui battait sa femme, la plus honnête et la plus malheureuse des femmes. Sur ce placet il obtint une lettre de cachet, et cette lettre de cachet, qui disposait de la liberté du mari, fut mise entre les mains d’un exempt, pour l’exécuter sans délai. Il arriva par hasard que cet exempt était l’ami du pâtissier. Ils allaient de temps en temps chez le marchand de vin ; le pâtissier fournissait les petits pâtés, l’exempt payait la bouteille. Celui-ci, muni de la lettre de cachet, passe devant la porte du pâtissier, et lui fait le signe convenu. Les voilà tous les deux occupés à manger et à arroser les petits pâtés ; et l’exempt demandant à son camarade comment allait son commerce ?

"Fort bien.

- S’il n’avait aucune mauvaise affaire ?

- Aucune.

- S’il n’avait point d’ennemis ?

- Il ne s’en connaissait pas.

- Comment il vivait avec ses parents, ses voisins, sa femme ?

- En amitié et en paix.

- D’où peut donc venir, ajouta l’exempt, l’ordre que j’ai de t’arrêter ? Si je faisais mon devoir, je te mettrais la main au collet, il y aurait là un carrosse tout prêt, et je te conduirais au lieu prescrit par cette lettre de cachet. Tiens, lis…"

Le pâtissier lut et pâlit. L’exempt lui dit : "Rassure-toi, avisons seulement ensemble à ce que nous avons de mieux à faire pour ma sûreté et pour la tienne. Qui est-ce qui fréquente chez toi ?

- Personne.

- Ta femme est coquette et jolie.

- Je la laisse faire à sa tête.

- Personne ne la couche-t-il en joue ?

- Ma foi, non, si ce n’est un certain intendant qui vient quelquefois lui serrer les mains et lui débiter des sornettes ; mais c’est dans ma boutique, devant moi, en présence de mes garçons, et je crois qu’il ne se passe rien entre eux qui ne soit en tout bien et en tout honneur.

- Tu es un bon homme !

- Cela se peut ; mais le mieux de tout point est de croire sa femme honnête, et c’est ce que je fais.

- Et cet intendant, à qui est-il ?

- A M. de saint-Florentin.

- Et de quels bureaux crois-tu que vienne la lettre de cachet ?

- Des bureaux de M. de saint-Florentin, peut-être.

- Tu l’as dit.

- Oh ! manger ma pâtisserie, baiser ma femme et me faire enfermer, cela est trop noir, et je ne saurais le croire !

- Tu es un bon homme ! Depuis quelques jours, comment trouves-tu ta femme ?

- Plutôt triste que gaie.

- Et l’intendant, y a-t-il longtemps que tu ne l’as vu ?

- Hier, je crois ; oui, c’était hier.

- N’as-tu rien remarqué ?

- Je suis fort peu remarquant ; mais il m’a semblé qu’en se séparant il se faisaient quelques signes de la tête, comme quand l’un dit oui et que l’autre dit non.

- Quelle était la tête qui disait oui ?

- Celle de l’intendant.

- Il sont innocents ou ils sont complices. Écoute, mon ami, ne rentre pas chez toi ; sauve-toi en quelque lieu de sûreté, au Temple, dans l’Abbaye, où tu voudras, et cependant laisse-moi faire ; surtout souviens-toi bien…

- De ne pas me montrer et de me taire.

- C’est cela."

 

 

 

Au même moment la maison du pâtissier est entourée d’espions. Des mouchards, sous toutes sortes de vêtements, s’adressent à la pâtissière, et lui demandent son mari ; elle répond à l’un qu’il est malade, à un autre qu’il est parti pour une fête, à un troisième pour une noce. Quand il reviendra ? Elle n’en sait rien.

Le troisième jour, sur les deux heures du matin, on vient avertir l’exempt qu’on avait vu un homme, le nez enveloppé dans un manteau, ouvrir doucement la porte de la rue et se glisser doucement dans la maison du pâtissier. Aussitôt l’exempt, accompagné d’un commissaire, d’un serrurier, d’un fiacre et de quelques archers, se transporte sur les lieux. La porte est crochetée, l’exempt et le commissaire montent à petit bruit. On frappe à la chambre de la pâtissière : point de réponse ; on frappe encore : point de réponse ; à la troisième fois on demande du dedans : "Qui est-ce ?

- Ouvrez.

- Qui est-ce ?

- Ouvrez, c’est de la part du roi.

- Bon ! disait l’intendant à la pâtissière avec laquelle il était couché ; il n’y a point de danger : c’est l’exempt qui vient pour exécuter son ordre. Ouvrez : je me nommerai ; il se retirera, et tout sera fini."

La pâtissière, en chemise, ouvre et se remet dans son lit.

L’EXEMPT. - Où est votre mari ?

LA PATISSIERE. - Il n’y est pas.

L’EXEMPT, écartant le rideau. - Qui est-ce qui est donc là ?

L’INTENDANT. - C’est moi ; je suis l’intendant de M. de Saint-Florentin.

L’EXEMPT. - Vous mentez, vous êtes le pâtissier, car le pâtissier est celui qui couche avec la pâtissière. Levez-vous, habillez-vous, et suivez-moi.

Il fallut obéir ; on le conduisit ici. Le ministre, instruit de la scélératesse de son intendant, a approuvé la conduite de l’exempt, qui doit venir ce soir à la chute du jour le prendre dans cette prison pour le transférer à Bicêtre, où, grâce à l’économie des administrateurs, il mangera son quarteron de mauvais pain, son once de vache, et raclera de sa basse du matin au soir…" Si j’allais aussi mettre ma tête sur un oreiller, en attendant le réveil de Jacques et de son maître ; qu’en pensez-vous ?

 

Le lendemain Jacques se leva de grand matin, mit la tête à la fenêtre pour voir quel temps il faisait, vit qu’il faisait un temps détestable, se recoucha, et nous laissa dormir, son maître et moi, tant qu’il nous plut.

 

Jacques, son maître et les autres voyageurs qui s’étaient arrêtés au même gîte, crurent que le ciel s’éclaircirait sur le midi ; il n’en fut rien ; et la pluie de l’orage ayant gonflé le ruisseau qui séparait le faubourg de la ville, au point qu’il eût été dangereux de le passer, tous ceux dont la route conduisait de ce côté prirent le parti de perdre une journée, et d’attendre. Les uns se mirent à causer ; d’autres à aller et venir, à mettre le nez à la porte, à regarder le ciel et à rentrer en jurant et frappant du pied ; plusieurs à politiquer et à boire ; beaucoup à jouer ; le reste à fumer, à dormir et à ne rien faire. Le maître dit à Jacques : "J’espère que Jacques va reprendre le récit de ses amours, et que le ciel, qui veut que j’aie la satisfaction d’en entendre la fin, nous retient ici par le mauvais temps.

 

JACQUES. - Le ciel qui le veut ! On ne sait jamais ce que le ciel veut on ne veut pas, et il n’en sait peut-être rien lui-même. Mon pauvre capitaine qui n’est plus me l’a répété cent fois ; et plus j’ai vécu, plus j’ai reconnu qu’il avait raison… A vous mon maître.

LE MAITRE. - J’entends. Tu en étais au carrosse et au valet, à qui la doctoresse a dit d’ouvrir ton rideau et de te parler.

JACQUES. - Ce valet s’approche de mon lit, et me dit : "Allons, camarade, debout, habillez-vous et partons." Je lui répondis d’entre les draps et la couverture dont j’avais la tête enveloppée, sans le voir, sans en être vu : "Camarade, laissez-moi dormir et partez." Le valet me réplique qu’il a des ordres de son maître, et qu’il faut qu’il les exécute.

"Et votre maître qui ordonne d’un homme qu’il ne connaît pas, a-t-il ordonné de payer ce que je dois ici ?

- C’est une affaire faite. Dépêchez-vous, tout le monde vous attend au château, où je vous réponds que vous serez mieux qu’ici, si la suite répond à la curiosité qu’on a de vous."

Je me laisse persuader ; je me lève, je m’habille, on me prend sous le bras. J’avais fait mes adieux à la doctoresse et j’allais monter en carrosse, lorsque cette femme, s’approchant de moi, me tire par la manche, et me prie de passer dans un coin de la chambre, qu’elle avait un mot à me dire. "Là, notre ami, ajouta-t-elle, vous n’avez point, je crois, à vous plaindre de nous ; le docteur vous a sauvé une jambe, moi, je vous ai bien soignée, et j’espère qu’au château vous ne nous oublierez pas.

- Qu’y pourrais-je pour vous ?

- Demander que ce fût mon mari qui vînt pour vous y panser ; il y a du monde là ! C’est la meilleure pratique du canton ; le seigneur est un homme généreux, on en est grassement payé ; il ne tiendrait qu’à vous de faire notre fortune. Mon mari a bien tenté à plusieurs reprises de s’y fourrer, mais inutilement.

- Mais, madame la doctoresse, n’y a-t-il pas un chirurgien du château ?

- Assurément !

- Et si cet autre était votre mari, seriez-vous bien aise qu’on le desservît et qu’il fût expulsé ?

- Ce chirurgien est un homme à qui vous ne devez rien, et je crois que vous devez quelque chose à mon mari ; si vous allez à deux pieds comme ci-devant, c’est son ouvrage.

- Et parce que votre mari m’a fait du bien, il faut que je fasse du mal à un autre ? Encore si la place était vacante…"

 

Jacques allait continuer, lorsque l’hôtesse entra tenant entre ses bras Nicole emmaillotée, la baisant, la plaignant, la caressant, lui parlant comme à son enfant : "Ma pauvre Nicole, elle n’a eu qu’un cri de toute la nuit. Et vous, messieurs, avez-vous bien dormi ?

LE MAITRE. - Très bien.

L’HOTESSE. - Le temps est pris de tous côtés.

JACQUES. - Nous en sommes assez fâchés.

L’HOTESSE. - Ces messieurs vont-ils loin ?

JACQUES. - Nous n’en savons rien.

L’HOTESSE. - Ces messieurs suivent quelqu’un ?

JACQUES. - Nous ne suivons personne.

L’HOTESSE. - Ils vont, ou ils s’arrêtent, selon les affaires qu’ils ont sur la route ?

JACQUES. - Nous n’en avons aucune.

L’HOTESSE. - Ces messieurs voyagent pour leur plaisir ?

JACQUES. - Ou pour leur peine.

L’HOTESSE. - Je souhaite que ce soit le premier.

JACQUES. - Votre souhait n’y fera pas un zeste ; ce sera selon qu’il est écrit là-haut.

L’HOTESSE. - Oh ! c’est un mariage ?

JACQUES. - Peut-être que oui, peut-être que non.

L’HOTESSE. - Messieurs, prenez-y garde. Cet homme qui est là-bas, et qui a si rudement traité ma pauvre Nicole, en a fait un bien saugrenu… Viens, ma pauvre bête ; viens que je te baise ; je te promets que cela n’arrivera plus. Voyez comme elle tremble de tous ses membres !

LE MAITRE. - Et qu’a donc de si singulier le mariage de cet homme ?"

A cette question du maître de Jacques, l’hôtesse dit : "J’entends du bruit là-bas, je vais donner mes ordres, et je reviens vous conter tout cela…" Son mari, las de crier : "Ma femme, ma femme, monte, et avec lui son compère qu’il ne voyait pas. L’hôte dit à sa femme : "Eh ! que diable faites-vous là ?…" Puis se retournant et apercevant son compère : "M’apportez-vous de l’argent ?

 

 

 

 

LE COMPERE. - Non compère, vous savez bien que je n’en ai point.

L’HOTE. - Tu n’en as point ? Je saurai bien en faire avec ta charrue, tes chevaux, tes bœufs et ton lit. Comment, gredin !

LE COMPERE. - Je ne suis point un gredin.

L’HOTE. - Et qui es-tu donc ? Tu es dans la misère, tu ne sais où prendre de quoi ensemencer tes champs ; ton propriétaire, las de te faire des avances, ne te veut plus rien donner. Tu viens à moi ; cette femme intercède ; cette maudite bavarde, qui est la cause de toutes les sottises de ma vie, me résout à te prêter ; je te prête ; tu promets de me rendre ; tu me manques dix fois. Oh ! je te promets, moi, que je ne te manquerai pas. Sors d’ici…"

Jacques et son maître se préparaient à plaider pour ce pauvre diable ; mais l’hôtesse, en posant le doigt sur sa bouche, leur fit signe de se taire.

L’HOTE. - Sors d’ici.

LE COMPERE. - Compère, tout ce que vous dites est vrai ; il l’est aussi que les huissiers sont chez moi, et que dans un moment nous serons réduits à la besace, ma fille, mon garçon et moi.

L’HOTE. - C’est le sort que tu mérites. Qu’es-tu venu faire ici ce matin ? Je quitte le remplissage de mon vin, je remonte de ma cave et je ne te trouve point. Sors d’ici, te dis-je.

LE COMPERE. - Compère, j’étais venu ; j’ai craint la réception que vous me faites ; je m’en suis retourné ; et je m’en vais.

L’HOTE. - Tu feras bien.

LE COMPERE. - Voilà donc ma pauvre Marguerite, qui est si sage et si jolie, qui s’en ira en condition à Paris !

L’HOTE. - En condition à Paris ! Tu en veux donc faire une malheureuse ?

LE COMPERE. - Ce n’est pas moi qui le veux ; c’est l’homme dur à qui je parle.

L’HOTE. - Moi, un homme dur ! Je ne le suis point : je ne le fus jamais ; et tu le sais bien.

LE COMPERE. - Je ne suis plus en état de nourrir ma fille ni mon garçon ; ma fille servira, mon garçon s’engagera.

L’HOTE. - Et c’est moi qui en serais la cause ! Cela ne sera pas. Tu es un cruel homme ; tant que je vivrai tu sera mon complice. Ca, voyons ce qu’il te faut.

LE COMPERE. - Il ne me faut rien. Je suis désolé de vous devoir, et je ne vous devrai de ma vie. Vous faites plus de mal par vos injures que de bien par vos services. Si j’avais de l’argent, je vous le jetterais au visage ; mais je n’en ai point. Ma fille deviendra tout ce qu’il plaira à Dieu ; mon garçon se fera tuer s’il le faut ; moi, je mendierai ; mais ce ne sera pas à votre porte. Plus, plus d’obligations à un vilain homme comme vous. Empochez bien l’argent de mes bœufs, de mes chevaux et de mes ustensiles : grand bien vous fasse. Vous êtes né pour faire des ingrats, et je ne veux pas l’être. Adieu.

L’HOTE. - Ma femme, il s’en va ; arrête-le donc.

L’HOTESSE. - Allons, compère, avisons au moyen de vous secourir.

LE COMPERE. - Je ne veux point de ses secours, ils sont trop chers…"

L’hôte répétait tout bas à sa femme : "Ne le laisse pas aller, arrête-le donc. Sa fille à Paris ! son garçon à l’armée ! lui à la porte de la paroisse ! je ne saurais souffrir cela."

Cependant sa femme faisait des efforts inutiles ; le paysan, qui avait de l’âme, ne voulait rien accepter et se faisait tenir à quatre. L’hôte, les larmes aux yeux, s’adressait à Jacques et à son maître, et leur disait : "Messieurs, tâchez de le fléchir…" Jacques et son maître se mêlèrent à la partie ; tous à la fois conjuraient le paysan. Si j’ai jamais vu… - Si vous avez jamais vu ! Mais vous n’y étiez pas. Dites si l’on a jamais vu ! Eh bien ! soit. Si l’on a jamais vu un homme confondu d’un refus transporté qu’on voulût bien accepter son argent, c’était cet hôte, il embrassait sa femme, il embrassait son compère, il embrassait Jacques et son maître, il criait : "Qu’on aille bien vite chasser de chez lui ces exécrables huissiers.

LE COMPERE. - Convenez aussi…

L’HOTE. - Je conviens que je gâte tout ; mais, compère, que veux-tu ? Comme je suis, me voilà. Nature m’a fait l’homme le plus dur et les plus tendre ; je ne sais ni accorder ni refuser.

LE COMPERE. - Ne pourriez-vous pas être autrement ?

L’HOTE. - Je suis à l’âge où l’on ne se corrige guère ; mais si les premiers qui se sont adressés à moi m’avaient rabroués comme tu as fait, peut-être en serais-je devenu meilleur. Compère, je te remercie de ta leçon, peut-être en profiterai-je… Ma femme, va vite, descend et donne-lui ce qu’il lui faut. Que diable, marche donc, mordieu ! marche donc ; tu vas !.. Ma femme, je te prie de te presser un peu et de ne le pas faire attendre ; tu reviendras ensuite retrouver ces messieurs avec lesquels il me semble que tu te trouves bien…"

La femme et le compère descendirent ; l’hôte resta encore un moment ; et lorsqu’il s’en fut allé, Jacques dit à son maître : "Voilà un singulier homme ! Le ciel qui avait envoyé ce mauvais temps qui nous retient ici, parce qu’il voulait que vous entendissiez mes amours, que veut-il à présent ?"

Le maître, en s’étendant dans son fauteuil, bâillant, frappant su sa tabatière, répondit : "Jacques, nous avons plus d’un jour à vivre ensemble, à moins que…

 

JACQUES. - C’est-à-dire que pour aujourd’hui le ciel veut que je me taise ou que ce soit l’hôtesse qui parle ; c’est une bavarde qui ne demande pas mieux ; qu’elle parle donc.

LE MAITRE. - Tu prends de l’humeur.

JACQUES. - C’est que j’aime à parler aussi.

LE MAITRE. - Ton tour viendra.

JACQUES. - Ou ne viendra pas."

 

Je vous entends, lecteur ; voilà, dites-vous, le vrai dénouement du Bourru bienfaisant. Je le pense. J’aurais introduit dans cette pièce, si j’en avais été l’auteur, un personnage qu’on aurait pris pour épisodique, et qui ne l’aurait point été. Ce personnage se serait montré quelquefois, et sa présence aurait été motivée. La première fois il serait venu demander grâce ; mais la crainte d’un mauvais accueil l’aurait fait sortir avant l’arrivée de Géronte. Pressé par l’irruption des huissiers dans sa maison, il aurait eu la seconde fois le courage d’attendre Géronte ; mais celui-ci aurait refusé de le voir. Enfin, je l’aurais amené au dénouement, où il aurait fait exactement le rôle du paysan avec l’aubergiste ; il aurait eu, comme le paysan, une fille qu’il allait placer chez une marchande de modes, un fils qu’il allait retirer des écoles pour entrer en condition ; lui, il se serait déterminé à mendier jusqu’à ce qu’il se fût ennuyé de vivre. On aurait vu le Bourru bienfaisant aux pieds de cet homme ; on aurait entendu le Bourru bienfaisant gourmandé comme il le méritait ; il aurait été forcé de s’adresser à toute la famille qui l’aurait environné, pour fléchir son débiteur et le contraindre à accepter de nouveaux secours. Le Bourru bienfaisant aurait été puni ; il aurait promis de se corriger ; mais dans le moment même il serait revenu à son caractère, en s’impatientant contre les personnages en scène, qui se seraient fait des politesses pour rentrer dans la maison ; il aurait dit brusquement : Que le diable emporte les cérém… Mais il se serait arrêté court au milieu du mot, et, d’un ton radouci, il aurait dit à ses nièces : "Allons, mes nièces ; donnez-moi la main et passons." - Et pour que ce personnage eût été lié au fond, vous en auriez fait un protégé du neveu de Géronte ? - Fort bien ! - Et ç’aurait été la prière du neveu que l’oncle aurait prêté son argent ? - A merveille ! - Et ce prêt aurait été un grief de l’oncle contre son neveu ? - C’est cela même. - Et le dénouement de cette pièce agréable n’aurait pas été une répétition générale, avec toute la famille en corps, de ce qu’il a fait auparavant avec chacun d’eux en particulier ? - Vous avez raison. - Et si je rencontre jamais M. Goldoni, je lui réciterai la scène de l’auberge. - Et vous ferez bien ; il est plus habile homme qu’il ne faut pour en tirer parti.

 

 

 

L’hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit : "J’espère que vous aurez un bon dîner ; le braconnier vient d’arriver ; le garde du seigneur ne tardera pas…" Et tout en parlant ainsi, elle prenait une chaise. La voilà assise, et son récit qui commence.

L’HOTESSE. - Il faut se méfier des valets ; les maîtres n’ont point de pires ennemis…

JACQUES. - Madame, vous ne savez pas ce que vous dites ; il y en a de bons, il y en a de mauvais, et l’on compterait peut-être plus de bons valets que de bons maîtres.

LE MAITRE. - Jacques, vous ne vous observez pas ; et vous commettez précisément la même indiscrétion qui vous a choqué.

JACQUES. - C’est que les maîtres…

LE MAITRE. - C’est que les valets…

Eh bien ! lecteur, à quoi tient-il que je n’élève une violente querelle entre ces trois personnages ? Que l’hôtesse ne soit prise par les épaules, et jetée hors de la chambre par Jacques ; que Jacques ne soit pris par les épaules et chassé par son maître ; que l’un ne s’en aille d’un côté, l’autre d’un autre ; et que vous n’entendiez ni l’histoire de l’hôtesse, ni la suite des amours de Jacques ? Rassurez-vous, je n’en ferai rien. L’hôtesse reprit donc :

"Il faut convenir que s’il y a de bien méchants hommes, il y a de bien méchantes femmes.

JACQUES. - Et qu’il ne faut pas aller bien loin pour les trouver.

L’HOTESSE. - De quoi vous mêlez-vous ? Je suis femme, il me convient de dire des femmes tout ce qu’il me plaira ; je n’ai que faire de votre approbation.

JACQUES. - Mon approbation en vaut bien une autre.

L’HOTESSE. - Vous avez là, monsieur, un valet qui fait l’entendu et qui vous manque. J’ai des valets aussi, mais je voudrais bien qu’ils s’avisassent !..

 LE MAITRE. - Jacques, taisez-vous, et laissez parler madame."

 

L’hôtesse ; encouragée par ce propos de maître, se lève, entreprend Jacques, porte ses deux poings sur ses deux côtés, oublie qu’elle tient Nicole, la lâche, et voilà Nicole sur le carreau, froissée et se débattant dans son maillot, aboyant à tue-tête, l’hôtesse mêlant ses cris aux aboiements de Nicole, Jacques mêlant ses éclats de rire aux aboiements de Nicole et aux cris de l’hôtesse, et le maître de Jacques ouvrant sa tabatière, reniflant sa prise de tabac et ne pouvant s’empêcher de rire. Voilà toute l’hôtellerie en tumulte : "Nanon, Nanon, vite, vite, apportez la bouteille à l’eau-de-vie… Ma pauvre Nicole est morte… Démaillotez-la… Que vous êtes gauche !

- Je fais de mon mieux.

- Comme elle crie ! Ôtez-vous de là, laissez-moi faire… Elle est morte !.. Ris bien, grand nigaud ; il y a, en effet, de quoi rire… Ma pauvre Nicole est morte !

- Non, madame, non, je crois qu’elle en reviendra, la voilà qui remue."

Et Nanon, de frotter d’eau-de-vie le nez de la chienne ; et de lui en faire avaler ; et l’hôtesse de se lamenter, de se déchaîner contre les valets impertinents ; et Nanon, de dire : "Tenez, madame, elle ouvre les yeux ; la voilà qui vous regarde.

- La pauvre bête, comme cela parle ! qui n’en serait touché ?

- Madame, caressez-la donc un peu ; répondez-lui donc quelque chose.

- Viens, ma pauvre Nicole ; crie, mon enfant, crie si cela peut te soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme pour les gens ; il envoie le bonheur à des fainéants, hargneux, braillards et gourmands, le malheur à une autre qui sera la meilleure créature du monde.

- Madame a bien raison, il n’y a point de justice ici-bas.

- Taisez-vous, remmaillotez-la, portez la sous mon oreiller, et songez qu’au moindre cri qu’elle fera, je m’en prends à vous. Viens, pauvre bête, que je t’embrasse encore une fois avant qu’on t’emporte. Approchez-la donc, sotte que vous êtes… Ces chiens, cela est si bon ; cela vaut mieux…

JACQUES. - Que père, mère, frères, sœurs, enfants, valets, époux…

L’HOTESSE. - Mais oui, ne pensez pas rire, cela est innocent, cela vous est fidèle, cela ne vous fait jamais de mal, au lieu que le reste…

JACQUES. - Vivent les chiens ! il n’y a rien de plus parfait sous le ciel.

L’HOTESSE. - S’il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce n’est pas l’homme. Je voudrais bien que vous connussiez celui du meunier, c’est l’amoureux de ma Nicole ; il n’y en a pas un parmi vous, tous tant que vous êtes, qu’il ne fît rougir de honte. Il vient, dès la pointe du jour, de plus d’une lieue ; il se plante devant cette fenêtre ; ce sont des soupirs, et des soupirs à faire pitié. Quelque temps qu’il fasse, il reste ; la pluie lui tombe sur le corps ; son corps s’enfonce dans le sable ; à peine lui voit-on les oreilles et le bout du nez. En feriez-vous autant pour la femme que vous aimeriez le plus ?

LE MAITRE. - Cela est très galant.

JACQUES. - Mais aussi où est la femme aussi digne de ces soins que votre Nicole ?…"

 

 La passion de l’hôtesse pour les bêtes n’était pourtant pas sa passion dominante, comme on pourrait l’imaginer ; c’était celle de parler. Plus on avait de plaisir et de patience à l’écouter, plus on avait de mérite ; aussi ne se fit-elle pas prier pour reprendre l’histoire interrompue du mariage singulier ; elle y mit seulement pour condition que Jacques se tairait. Le maître promit le silence pour Jacques. Jacques s’étala nonchalamment dans un coin, les yeux fermés, son bonnet renfoncé sur ses oreilles et le dos à demi tourné à l’hôtesse. Le maître toussa, cracha, se moucha, tira sa montre, vit l’heure qu’il était, tira sa tabatière, frappa sur le couvercle, prit sa prise de tabac ; et l’hôtesse se mit en devoir de goûter le plaisir délicieux de pérorer.

L’hôtesse allait débuter, lorsqu’elle entendit sa chienne crier.

- Nanon, voyez donc à cette pauvre bête… Cela me trouble, je ne sais plus où j’en étais.

JACQUES. - Vous n’avez encore rien dit.

L’HOTESSE. - Ces deux hommes avec lesquels j’étais en querelle pour ma pauvre Nicole, lorsque vous êtes arrivé, monsieur…

JACQUES. - Dites, messieurs.

L’HOTESSE. - Et pourquoi ?

JACQUES. - C’est qu’on nous a traités jusqu’à présent avec politesse, et que j’y suis fait. Mon maître m’appelle Jacques, les autres, monsieur Jacques.

L’HOTESSE. - Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je ne vous parle pas… (Madame ? - Qu’est-ce ? - La carte du numéro cinq. - Voyez sur le coin de la cheminée.) Ces deux hommes sont bons gentilhomme ; ils viennent de Paris et s’en vont à la terre du plus âgé.

JACQUES. - Qui sait cela ?

L’HOTESSE. - Eux, qui le disent.

JACQUES. - Belle raison !..

 Le maître fit un signe à l’hôtesse, sur lequel elle comprit que Jacques avait la cervelle brouillée. L’hôtesse répondit au signe du maître par un mouvement compatissant des épaules, et ajouta : "A son âge ! Cela est très fâcheux."

JACQUES. - Très fâcheux de ne savoir jamais où l’on va.

L’HOTESSE. - Le plus âgé des deux s’appelle le marquis des Arcis. C’était un homme de plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu des femmes.

JACQUES. - Il avait raison.

L’HOTESSE. - Monsieur Jacques, vous m’interrompez.

JACQUES. - Madame l’hôtesse du Grand-Cerf, je ne vous parle pas.

L’HOTESSE. - M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir rigueur. Elle s’appelait Mme de La Pommeraye. C’était une veuve qui avait des meurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur.

M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances, s’attacha uniquement à Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduité, tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu’il l’aimait, lui proposa même de l’épouser ; mais cette femme avait été si malheureuse avec un premier mari, qu’elle… (Madame ? - Qu’est-ce ? - La clef du coffre à l’avoine ? - Voyez au clou, et si elle n’y est pas, voyez au coffre.) qu’elle aurait mieux aimé s’exposer à toutes sortes de malheurs qu’au danger d’un second mariage.

JACQUES. - Ah ! si cela avait été écrit là-haut !

L’HOTESSE. - Cette femme vivait très retirée. Le marquis était un ancien ami de son mari ; elle l’avait reçu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût efféminé pour la galanterie, c’était ce qu’on appelle un homme d’honneur. La poursuite constante du marquis, secondée de ses qualités personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes… (Madame. - Qu’est-ce ? - C’est le courrier. - Mettez-le à la chambre verte, et servez-le à l’ordinaire.) eut son effet, et Mme de La Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre elle-même, exigé selon l’usage les serments les plus solennels, rendit heureux le marquis, qui aurait joui du sort le plus doux, s’il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments qu’il avait juré et qu’on avait pour lui. Tenez, monsieur, il n’y a que les femmes qui sachent aimer ; les hommes n’y entendent rien… (Madame ? - Qu’est-ce ? - Le Frère Quêteur. - Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous pour moi, et qu’il aille dans les autres chambres.) Au bout de quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société : elle y consentit ; à recevoir quelques femmes et quelques hommes : et elle y consentit ; à avoir un dîner-souper et elle y consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir ; peu à peu il manqua au dîner-souper qu’il avait arrangé ; peu à peu il abrégea ses visites ; il eut des affaires qui l’appelaient : lorsqu’il arrivait, il disait un mot, s’étalait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou s’endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait qu’il se retirât de bonne heure : c’était l’avis de Tronchin. "C’est un grand homme que Tronchin ! Ma foi ! je ne doute pas qu’il ne tire d’affaire notre amie dont les autres désespéraient." Et tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau, et s’en allait, oubliant quelquefois de l’embrasser. Mme de La Pommeraye… (Madame ? - Qu’est-ce ?

- Le tonnelier. - Qu’il descende à la cave, et qu’il visite les deux pièces de vin.)

Mme de La Pommeraye pressentit qu’elle n’était plus aimée ; il fallut s’en assurer, et voici comment elle s’y prit… (Madame ? - J’y vais, j’y vais.)

L’hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit, et prit apparemment les moyens de les faire cesser.

L’HOTESSE. - Un jour, après dîner, elle dit au marquis : "Mon ami, vous rêvez.

- Vous rêvez aussi, marquise.

- Il est vrai et même assez tristement.

- Qu’avez-vous ?

- Rien.

- Cela n’est pas vrai. Allons, marquise, dit-il en bâillant, racontez-moi cela ; cela vous désennuiera et moi.

- Est-ce que vous vous ennuyez ?

- Non ; c’est qu’il y a des jours…

- Où l’on s’ennuie.

- Vous vous trompez, mon amie ; je vous jure que vous vous trompez : c’est qu’en effet il y a des jours… On ne sait à quoi cela tient.

- Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une confidence ; mais je crains de vous affliger.

- Vous pourriez m’affliger, vous ?

- Peut-être ; mais le Ciel m’est témoin de mon innocence…" (Madame ? Madame ? Madame ? - Pour qui et pour quoi que ce soit, je vous ai défendu de m’appeler ; appelez mon mari. - Il est absent.) Messieurs, je vous demande pardon, je suis à vous dans un moment."

Voilà l’hôtesse descendue, remontée et reprenant son récit :

"… Cela s’est fait sans mon consentement, à mon insu, par une malédiction à laquelle toute l’espèce humaine est apparemment assujettie, puisque moi, moi-même, je n’y ai pas échappé.

- Ah ! c’est de vous… Et avoir peur !.. De quoi s’agit-il ?

- Marquis, il s’agit… Je suis désolée ; je vais vous désoler, et tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise.

- Non, mon amie, parlez ; auriez-vous au fond de votre cœur un secret pour moi ? La première de nos conventions ne fut-elle pas que nos âmes s’ouvriraient l’une à l’autre sans réserve ?

- Il est vrai, et voilà ce qui me pèse ; c’est un reproche qui met le comble à un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que vous ne vous apercevez pas que je n’ai plus la même gaieté ? J’ai perdu l’appétit ; je ne bois et je ne mange que par raison ; je ne saurais dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La nuit, je m’interroge et je me dis : Est-ce qu’il est moins aimable ? Non. Est-ce que vous auriez à vous en plaindre ? Non. Auriez-vous à lui reprocher quelques liaisons suspectes ? Non. Est-ce que sa tendresse pour vous est diminuée. Non. Pourquoi, votre ami étant le même, votre cœur est-il donc changé ? Car il l’est : vous ne pouvez vous le cacher ; vous n’avez plus le même plaisir à la voir ; cette inquiétude quand il tardait à revenir ; cette douce émotion au bruit de sa voiture, quand on l’annonçait, quand il paraissait, vous ne l’éprouvez plus.

- Comment, madame !"

Alors, la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses mains, pencha la tête et se tut un moment après lequel elle ajouta : "Marquis, je me suis attendue à tout votre étonnement, à toutes les choses amères que vous m’allez dire. Marquis ! épargnez-moi… Non, ne m’épargnez pas, dites-les moi, je les écouterai avec résignation, parce que je les mérite. Oui, mon cher marquis, il est vrai… Oui, je suis… Mais, n’est-ce pas un assez grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter encore la honte, le mépris d’être fausse, en vous le dissimulant ? Vous êtes le même, mais votre amie est changée ; votre ami vous révère, vous estime autant et plus que jamais ; mais… mais une femme accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les replis les plus secrets de son âme et à ne s’en imposer sur rien, ne peut se cacher que l’amour en est sorti. La découverte est affreuse, mais elle n’en est pas moins réelle. La marquise de La Pommeraye, moi, moi, inconstante ! légère !.. Marquis, entrez en fureur, cherchez les noms les plus odieux, je me les suis donnés d’avance ; donnez-les moi, je suis prête à les accepter tous…, tous, excepté celui de femme fausse, que vous m’épargnerez, je l’espère, car en vérité je ne le suis pas… (Ma femme ? - Qu’est-ce ? - Rien. - On n’a pas un moment de repos dans cette maison, même les jours qu’on n’a presque point de monde et que l’on croit n’avoir rien à faire. Qu’une femme de mon état est à plaindre, surtout avec une bête de mari !) Cela dit, Mme de La Pommeraye se renversa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le marquis se précipita à ses genoux, et lui dit - "Vous êtes une femme charmante, une femme adorable, une femme comme il n’y en a point. Votre franchise, votre honnêteté me confond et devrait me faire mourir de honte. Ah ! quelle supériorité ce moment vous donne sur moi ! Que je vous vois grande et que je me trouve petit ! C’est vous qui avez parlé la première, et c’est moi qui fus coupable le premier. Mon amie, votre sincérité m’entraîne ; je serais un monstre si elle ne m’entraînait pas, et je vous avouerai que l’histoire de votre cœur est mot à mot l’histoire du mien.

Tout ce que vous vous êtes dit, je me le suis dit ; mais je me taisais, je souffrais, et je ne sais quand j’aurais eu le courage de parler.

- Vrai, mon ami ?

- Rien de plus vrai ; et il ne nous reste qu’à nous féliciter réciproquement d’avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait.

- En effet, quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre aurait cessé !

- Ou que ce fût en moi qu’il eût cessé le premier.

- Vous avez raison, je le sens.

LE MARQUIS DES ARCIS. - Jamais vous ne m’avez paru aussi aimable, aussi belle que dans ce moment ; et si l’expérience du passé ne m’avait rendu circonspect, je croirais vous aimer plus que jamais." Et le marquis en lui parlant ainsi lui prenait les mains, et les lui baisait… (Ma femme ? - Qu’est-ce ? - Le marchand de paille. - Vois sur le registre. - Et le registre ?… reste, reste, je l’ai.) Mme de la Pommeraye, renfermant en elle-même le dépit mortel dont elle était déchirée, reprit la parole et dit au marquis : "Mais, marquis, qu’allons-nous devenir ?

- Nous ne nous en sommes imposé ni l’un ni l’autre ; vous avez droit à toute mon estime ; je ne crois pas avoir entièrement perdu le droit que j’avais à la vôtre : nous continuerons de nous voir, nous nous livrerons à la confiance de la plus tendre amitié. Nous nous serons épargné tous ces ennuis, toutes ces perfidies, tous ces reproches, toute cette humeur, qui accompagnent communément les passions qui finissent ; nous serons uniques dans notre espèce. Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne ; nous voyagerons dans le monde ; je serai le confident de vos conquêtes ; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j’en fais quelques-unes, ces dont je doute fort, car vous m’avez rendu difficile. Cela sera délicieux ! Vous m’aiderez de vos conseils, je ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances périlleuses où vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver ?"

JACQUES. - Personne.

 

 

 

"Il est très vraisemblable que plus j’irai, plus vous gagnerez aux comparaisons, et que je vous reviendrai plus passionné, plus tendre, plus convaincu que jamais que Mme de La Pommeraye était la seule femme faite pour mon bonheur ; et après ce retour, il y a tout à parier que je vous resterai jusqu’à la fin de ma vie.

S’il arrivait qu’à votre retour vous ne me trouvassiez plus ? car enfin, marquis, on n’est pas toujours juste ; et il ne serait pas impossible que je ne me prisse de goût, de fantaisie, de passion même pour un autre qui ne vous vaudrait pas.

J’en serais assurément désolé ; mais je n’aurais point à m’en plaindre ; je ne m’en plaindrais qu’au sort qui nous aurait séparés lorsque nous étions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions plus l’être…"

Après cette conversation, ils se mirent à moraliser sur l’inconstance du cœur humain, sur la frivolité des serments, sur les liens du mariage… (Madame ? - Qu’est-ce. - Le coche.) "Messieurs, dit l’hôtesse, il faut que je vous quitte. Ce soir, lorsque toutes mes affaires seront faites, je reviendrai, et je vous achèverai cette aventure, si vous en êtes curieux…" (Madame ?… Ma femme ?… Notre hôtesse???? - On y va, on y va.)

L’hôtesse partie, le maître dit à son valet : "Jacques, as-tu remarqué une chose ?

JACQUES. - Quelle ?

LE MAITRE. - C’est que cette femme raconte beaucoup mieux qu’il ne convient à une femme d’auberge.

JACQUES. - Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de cette maison m’ont impatienté plusieurs fois.

LE MAITRE. - Et moi aussi."

Et vous lecteur, parlez sans dissimulation ; car, vous voyez que nous sommes en beau train de franchise ; voulez-vous que nous laissions là cette élégante et prolixe bavarde d’hôtesse, et que nous reprenions les amours de Jacques ? Pour moi je ne tiens à rien. Lorsque cette femme remontera, Jacques le bavard ne demande pas mieux que de reprendre son rôle, et de lui fermer la porte au nez ; il en sera quitte pour lui dire par le trou de la serrure : "Bonsoir, madame ; mon maître dort ; je vais me coucher : il faut remettre le reste à notre passage."

 

"Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d’un rocher qui tombait en poussière ; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n’est pas un instant le même ; tout passait en eux et autour d’eux, et ils croyaient leurs cœur affranchis de vicissitudes. O enfants ! toujours enfants !.." Je ne sais de qui sont ces réflexions, de Jacques, de son maître ou de moi ; il est certain qu’elles sont de l’un des trois, et qu’elles furent précédées et suivies de beaucoup d’autres qui nous auraient menés, Jacques, son maître et moi, jusqu’au souper, jusqu’après le souper, jusqu’au retour de l’hôtesse, si Jacques n’eût dit à son maître : "Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous venez de débiter à propos de botte ne valent pas une vieille fable des écraignes de mon village.

LE MAITRE. - Et quelle est cette fable ?

JACQUES. - C’est la fable de la Gaine et du Coutelet. Un jour la Gaine et le Coutelet se prirent de querelle ; le Coutelet dit à la Gaine : "Gaine, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours, vous recevez de nouveaux Coutelets… La Gaine répondit au Coutelet : Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les jours vous changez de Gaine… Coutelet, vous m’avez trompée le premier…" Ce débat s’était élevé à table ; Cil, qui était assis entre la Gaine et le Coutelet, prit la parole et leur dit : "Vous, Gaine, et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous séduisait ; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines ; et toi, Gaine, pour recevoir plus d’un Coutelets ? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient vœu de se passer à forfait de Gaines, et comme folles certaines Gaines qui faisaient vœu de se fermer pour tout Coutelet ; et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi Gaine, de t’en tenir à un seul Coutelet ; toi, Coutelet, de t’en tenir à une seule Gaine."

Ici le maître dit à Jacques : "Ta fable n’est pas trop morale mais elle est gaie. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par la tête. Je te marie avec notre hôtesse et je cherche comment un mari aurait fait, lorsqu’il aime à parler, avec une femme qui ne déparle pas.

JACQUES. - Comme j’ai fait les douze premières années de ma vie, que j’ai passées chez mon grand-père et ma grand-mère.

LE MAITRE. - Comment s’appelaient-ils ? Quelle était leur profession ?

JACQUES. - Ils étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse ; ils se levaient, ils s’habillaient, ils allaient à leurs affaires ; ils revenaient, ils dînaient, ils retournaient sans avoir dit un mot. Le soir, ils se jetaient sur des chaises ; la mère et les filles filaient, cousaient, tricotaient sans mot dire ; les garçons se reposaient ; le père lisait l’Ancien-Testament.

LE MAITRE. - Et toi, que faisais-tu ?

JACQUES. - Je courais dans la chambre avec un bâillon.

LE MAITRE. - Avec un bâillon !

JACQUES. - Oui, avec un bâillon et c’est à ce maudit bâillon que je dois la rage de parler. La semaine se passait quelquefois sans qu’on eût ouvert la bouche dans la maison des Jason. Pendant toute sa vie, qui fut longue, ma grand-mère, n’avait dit que chapeaux à vendre, et mon grand-père, qu’on voyait dans les inventaires, droit, les mains sous sa redingote, n’avait dit qu’un sou. Il y avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.

LE MAITRE. - Et pourquoi ?

JACQUES. - A cause des redites, qu’il regardait comme un bavardage indigne de l’Esprit-Saint. Il disait que les rediseurs sont des sots, qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.

LE MAITRE. - Jacques, si pour te dédommager du long silence que tu as gardé pendant les douze années du bâillon chez ton grand-père et pendant que l’hôtesse a parlé…

JACQUES. - Je reprenais l’histoire de mes amours ?

LE MAITRE. - Non ; mais une autre sur laquelle tu m’as laissé, celle du camarade de ton capitaine.

JACQUES. - Oh ! mon maître, la cruelle mémoire que vous avez !

LE MAITRE. - Mon Jacques, mon petit Jacques…

JACQUES. - De quoi riez-vous ?

LE MAITRE. - De ce qui me fera rire plus d’une fois ; c’est de te voir dans ta jeunesse chez ton grand-père avec le bâillon.

JACQUES. - Ma grand-mère me l’ôtait lorsqu’il n’y avait plus personne ; et lorsque mon grand-père s’en apercevait, il n’en était pas plus content ; il lui disait : "Continuez, et cet enfant sera le plus effréné bavard qui ait encore existé." Sa prédiction s’est accomplie.

LE MAITRE. - Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l’histoire du camarade de ton capitaine.

JACQUES. - Je ne m’y refuserai pas ; mais vous ne la croirez point.

LE MAITRE. - Elle est donc bien merveilleuse !

JACQUES. - Non, c’est qu’elle est déjà arrivée à un autre, à un militaire français, appelé, je crois, M. de Guerchy.

LE MAITRE. - Eh bien ! je dirai comme un poète français, qui avait fait une assez bonne épigramme, disait à quelqu’un qui se l’attribuait en sa présence : "Pourquoi monsieur ne l’aurait-il pas faite ? je l’ai bien faite, moi…" Pourquoi l’histoire de Jacques ne serait-elle pas arrivée au camarade de son capitaine, puisqu’elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy ? Mais, en me la racontant, tu feras d’une pierre deux coups, tu m’apprendras l’aventure de ces deux personnages, car je l’ignore.

JACQUES. - Tant mieux ! mais jurez-le-moi.

LE MAITRE. - Je te le jure."

 

 

Lecteur, je serais bien tenté d’exiger de vous le même serment ; mais je vous ferai seulement remarquer dans le caractère de Jacques une bizarrerie qu’il tenait apparemment de son grand-père Jason, le brocanteur silencieux ; c’est que Jacques, au rebours des bavards, quoiqu’il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les redites. Aussi disait-il quelquefois à son maître : "Monsieur me prépare le plus triste avenir ; que deviendrai-je quand je n’aurai plus rien à dire ?

- LE MAITRE. - Tu recommenceras.

JACQUES. - Jacques, recommencer ! Le contraire est écrit là-haut ; et s’il m’arrivait de recommencer, je ne pourrais m’empêcher de m’écrier : "Ah ! si ton grand-père t’entendait !.." et je regretterais le bâillon.

LE MAITRE. - Tu veux dire celui qu’il te mettait.

JACQUES. - Dans le temps qu’on jouait aux jeux de hasard aux foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent…

LE MAITRE. - Mais c’est à Paris, et le camarade de ton capitaine était commandant d’une place frontière.

JACQUES. - Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire… Plusieurs officiers entrèrent dans une boutique, et y trouvèrent un autre officier qui causait avec la maîtresse de la boutique. L’un d’eux proposa à celui-ci de jouer au passe-dix ; car il faut que vous sachiez qu’après la mort de mon capitaine, son camarade, devenu riche, était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guerchy, accepte. Le sort met le cornet à la main de son adversaire qui passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu s’était échauffé, et l’on avait joué le tout, le tout du tout, les petites moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du tout, lorsqu’un des assistants s’avisa de dire à M. de Guerchy, ou au camarade de mon capitaine, qu’il ferait bien de s’en tenir là et de cesser de jouer, parce qu’on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui n’était qu’une plaisanterie, le camarade de mon capitaine, ou M. de Guerchy, crut qu’il avait affaire à un filou ; il mit subtilement la main à sa poche, en tira un couteau bien pointu, et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour les placer dans le cornet, il lui plante le couteau dans la main, et la lui cloue sur la table, en lui disant : "Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon ; s’ils sont bons, j’ai tort…" Les dés se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit : "J’en suis très fâché, et j’offre telle réparation qu’on voudra…" Ce ne fut pas le propos du camarade de mon capitaine ; il dit : "J’ai perdu mon argent ; j’ai percé la main à un galant homme : mais en revanche j’ai recouvré le plaisir de me battre tant qu’il me plaira…" L’officier cloué se retire et va se faire panser. Lorsqu’il est guéri, il vient trouver l’officier cloueur et lui demande raison ; celui-ci, ou M. de Guerchy, trouve la demande juste. L’autre, le camarade de mon capitaine, jette les bras à son cou, et lui dit : "Je vous attendais avec une impatience que je ne saurais vous exprimer…" Ils vont sur le pré ; le cloueur, M. de Guerchy, ou le camarade de mon capitaine, reçoit un bon coup d’épée à travers le corps ; le cloué le relève, le fait porter chez lui et lui dit : "Monsieur, nous nous reverrons…" M. de Guerchy ne répondit rien ; le camarade de mon capitaine lui répondit : "Monsieur, j’y compte bien." Ils se battent une seconde, un troisième, jusqu’à huit ou dix fois, et toujours le cloueur reste sur place. C’étaient tous les deux des officiers de distinction, tous les deux gens de mérite ; leur aventure fit grand bruit, le ministère s’en mêla. L’on retint l’un à Paris, et l’on fixa l’autre à son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la cour ; le camarade de mon capitaine en fut désolé ; et telle est la différence de deux hommes braves par caractère, mais dont l’un est sage, et l’autre a un grain de folie.

Jusqu’ici l’aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine leur est commune : c’est la même ; et voilà la raison pour laquelle je les ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître ? Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que le reste n’appartient qu’à lui. Ah ! Monsieur, c’est ici que vous allez voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a des choses bizarres écrites sur le grand rouleau !

Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la permission de faire un tour dans sa province : il l’obtient. Sa route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. A trois heures du matin, cette voiture passe devant l’opéra ; on sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent d’aller déjeuner avec les voyageurs ; on arrive au point du jour à la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné ! Ce fut le cloué de reconnaître son cloueur. Celui-ci présente la main, l’embrasse et lui témoigne combien il est enchanté d’une si heureuse rencontre ; à l’instant ils passent derrière une grange, mettent l’épée à la main, l’un en redingote, l’autre en domino ; le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec ses amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les uns se disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner dans la capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque l’hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques.

 

La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu’il n’est plus en mon pouvoir de la renvoyer ; Pourquoi donc ? C’est qu’elle se présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu’il est écrit là-haut que tout orateur qui s’adressera à Jacques avec cet exorde s’en fera nécessairement écouter.

Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit : "Allons, monsieur Jacques, faisons la paix…" L’hôtesse n’était pas de la première jeunesse ; c’était une femme grande et replète, ingambe, de bonne mine, pleine d’embonpoint, la bouche un peu grande, mais de belles dents, des joues larges, des yeux à fleur de tête, le front carré, la plus belle peau, la physionomie ouverte, vive et gaie, les bras un peu forts, mais les mains superbes, des mains à peindre ou à modeler. Jacques la prit par le milieu du corps, et l’embrassa fortement ; sa rancune n’avait jamais tenu contre du bon vin et une belle femme ; cela était écrit là-haut de lui, de vous lecteur, de moi et de beaucoup d’autres. "Monsieur, dit-elle au maître, est ce que vous nous laisserez aller tout seuls. Voyez, eussiez-vous encore cent lieues à faire, vous n’en boirez pas de meilleur de toute la route." En parlant ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait le bouchon ; ce fut avec une adresse singulière qu’elle en couvrit le goulot avec le pouce, sans laisser échapper une goutte de vin. "Allons, dit-elle à Jacques ; vite, vite, votre verre." Jacques approche son verre ; l’hôtesse, en écartant son pouce un peu sur le côté, donne vent à la bouteille, et voilà le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s’était prêté à cette espièglerie, et l’hôtesse de rire et Jacques et son maître de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour s’assurer de la sagesse de la bouteille, puis l’hôtesse dit : "Dieu merci ! ils sont tous dans leurs lits, on ne m’interrompra plus, et je puis reprendre mon récit." Jacques, en la regardant avec des yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle, lui dit ou à son maître : "Notre hôtesse a été belle comme un ange ; qu’en pensez-vous, monsieur ?

LE MAITRE. - A été ! Pardieu, Jacques, c’est qu’elle l’est encore !

JACQUES. - Monsieur, vous avez raison ; c’est que je ne la compare pas à une autre femme, mais à elle-même quand elle était jeune.

L’HOTESSE. - Je ne vaux pas grand-chose à présent ; c’est lorsqu’on m’aurait prise entre les deux premiers doigts de chaque main qu’il me fallait voir ! On se détournait de quatre lieues pour séjourner ici. Mais laissons là les bonnes et les mauvaises têtes que j’ai tournées, et revenons à Mme de La Pommeraye.

JACQUES. - Si nous buvions d’abord un coup aux mauvaise têtes que vous avez tournées, ou à ma santé ?

L’HOTESSE. - Très volontiers ; il y en avait qui en valaient la peine, en comptant ou sans compter la vôtre. Savez-vous que j’ai été pendant dix ans la ressource des militaires, en tout bien et tout honneur ? J’en ai obligé nombre qui auraient eu bien de la peine à faire leur campagne sans moi. Ce sont de braves gens, je n’ai à me plaindre d’aucun, ni eux de moi. Jamais de billets ; ils m’ont fait quelquefois attendre ; au bout de deux, de trois, de quatre ans mon argent m’est revenu…"

Et puis la voilà qui se met à faire l’énumération des officiers qui lui avaient fait l’honneur de puiser dans sa bourse et M. un tel, colonel du régiment de XXX, et M. un tel, capitaine au régiment de XXX, et voilà Jacques qui se met à faire un cri : "Mon capitaine ! mon pauvre capitaine ! vous l’avez connu ?

L’HOTESSE. - Si je l’ai connu ! un grand homme, bien fait, un peu sec, l’air noble et sévère, le jarret bien tendu, deux petits points rouges à la tempe droite. Vous avez donc servi ?

JACQUES. - Si j’ai servi !

L’HOTESSE. - Je vous en aime davantage ; il doit vous rester de bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre capitaine.

JACQUES. - S’il est encore vivant.

L’HOTESSE. - Mort ou vivant, qu’est-ce que cela fait ? Est-ce qu’un militaire n’est pas fait pour être tué ? Est-ce qu’il ne doit pas être enragé, après dix sièges et cinq ou six batailles, de mourir au milieu de cette canaille de gens noirs !.. Mais revenons à notre histoire, et buvons encore un coup.

LE MAITRE. - Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.

L’HOTESSE. - Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.

LE MAITRE. - Car votre vin est excellent.

L’HOTESSE. - Ah ! c’est de mon vin que vous parliez ? eh bien ! vous avez encore raison. Vous rappelez-vous où nous en étions ?

LE MAITRE. - Oui, à la conclusion de la plus perfide des confidences.

L’HOTESSE. - M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye s’embrassèrent, enchantés l’un de l’autre, et se séparèrent. Plus la dame s’était contrainte en sa présence, plus sa douleur fut violente quand il fut parti ; "Il n’est donc que trop vrai, s’écria-t-elle, il ne m’aime plus !.." Je ne vous ferai point le détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse, vous en seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la fierté ; mais elle était bien autrement vindicative. Lorsque les premières fureurs furent calmées, et qu’elle jouit de toute la tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à se venger d’une manière cruelle, d’une manière à effrayer tous ceux qui seraient tentés à l’avenir de séduire et de tromper une honnête femme. Elle s’est vengée, elle s’est cruellement vengée, sa vengeance a éclaté et n’a corrigé personne ; nous n’en avons pas été depuis moins vilainement séduites et trompées.

JACQUES. - Bon, pour les autres, mais vous !..

 L’HOTESSE. - Hélas ! moi toute la première ! Oh ! que nous sommes sottes ! Encore si ces vilains hommes gagnaient au change ! Mais laissons cela. Que fera-t-elle ? Elle n’en sait encore rien ; elle y rêvera ; elle y rêve.

JACQUES. - Si tandis qu’elle y rêve…

L’HOTESSE. - C’est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides… (Jean. - Madame. - Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond, derrière les fagots. - J’entends.) A force d’y rêver, voici ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de province qu’un procès avait appelé à Paris, avec sa fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s’assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux convives restaient, passaient la nuit avec madame ou mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire visite à Mme de La Pommeraye qu’elles se rappelaient à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et Mlle d’Aisnon, ne se firent pas attendre ; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La Pommeraye demanda à la d’Aisnon ce qu’elle avait fait, ce qu’elle faisait depuis la perte de son procès.

"Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d’Aisnon, je fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît, mais la nécessité contraint la loi. J’étais presque résolue à mettre ma fille à l’Opéra, mais elle n’a qu’une petite voix de chambre, et n’a jamais été qu’une danseuse médiocre. Je l’ai promenée, pendant et après mon procès, chez des financiers, qui s’en sont accommodés pour un terme et qui l’ont laissée là. Ce n’est pas qu’elle ne soit belle comme un ange, qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce ; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents propres à réveiller la langueur d’hommes blasés. Je donne à jouer et à souper ; et le soir, qui veut rester reste. Mais ce qui nous a le plus nui, c’est qu’elle s’était entêtée d’un petit abbé de qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, antiphilosophe, que je ne vous nommerai pas ; mais c’est le dernier de ceux qui, pour arriver à l’épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais pas ce qu’il faisait entendre à ma fille ; à qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rhapsodie. Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas ? Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s’il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l’abbé lui ayant répondu que non ; s’il avait d’autres sentiments que ceux qu’il ridiculisait, et l’abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa vivacité et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux des hommes."

Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.

"Beaucoup trop, malheureusement.

- A ce que je vois, vous ne tenez point à votre état ?

- Aucunement et ma fille me proteste tous les jours que la condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne ; elle en est d’une mélancolie qui achève d’éloigner d’elle…

- Si je me mettais en tête de vous faire à l’une et à l’autre le sort le plus brillant, vous y consentiriez donc ?

- A bien moins.

- Mais il s’agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai.

- Quels qu’ils soient vous pouvez y compter.

- Et vous serez à mes ordres quand il me plaira ?

- Nous les attendrons avec impatience.

- Cela me suffit ; retournez-vous-en ; vous ne tarderez pas à les recevoir. En attendant, défaites-vous de vos meubles, vendez tout, ne réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes : cela ne cadrerait point à mes vues."

Jacques, qui commençait à s’intéresser, dit à l’hôtesse : "Et si nous buvions à la santé de Mme de La Pommeraye ?

L’HOTESSE. - Volontiers.

JACQUES. - Et à celle de Mme d’Aisnon.

L’HOTESSE. - Tope.

JACQUES. - Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d’Aisnon, qui a une jolie voix de chambre, peu de talent pour la danse, et une mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d’accepter un nouvel amant tous les soirs.

L’HOTESSE. - Ne riez pas, c’est la plus cruelle chose.

Si vous saviez le supplice quand on n’aime pas !..

 JACQUES. - A Mlle d’Aisnon, à cause de son supplice.

L’HOTESSE. - Allons.

JACQUES. - Notre hôtesse, aimez-vous votre mari ?

L’HOTESSE. - Pas autrement.

JACQUES. - Vous êtes donc bien à plaindre ; car il me semble d’une belle santé.

L’HOTESSE. - Tout ce qui reluit n’est pas or.

JACQUES. - A la belle santé de notre hôte.

L’HOTESSE. - Buvez tout seul.

LE MAITRE. - Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.

L’HOTESSE. - Ne craignez rien, monsieur, il est loyal ; et demain il n’y paraîtra pas.

JACQUES. - Puisqu’il n’y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas ce soir grand cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse, encore une santé, une santé qui me tient fort à cœur, c’est celle de l’abbé de Mlle d’Aisnon.

L’HOTESSE. - Fi donc, monsieur Jacques ; un hypocrite, un ambitieux, un ignorant, un calomniateur, un intolérant ; car c’est comme cela qu’on appelle, je crois, ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense pas comme eux.

LE MAITRE. - C’est que vous ne savez pas, notre hôtesse, que Jacques que voilà est une espèce de philosophe, et qu’il fait un cas infini de ces petits imbéciles qui se déshonorent eux-mêmes et la cause qu’ils défendent si mal. Ils dit que son capitaine les appelait le contrepoison des Huet, des Nicole, des Bossuet. Il n’entendait rien à cela, ni vous non plus… Votre mari est-il couché ?

L’HOTESSE. - Il y a belle heure !

LE MAITRE. - Et il vous laisse causer comme cela ?

L’HOTESSE. - Nos maris sont aguerris… Mme de La Pommeraye monte dans son carrosse, court les faubourgs les plus éloignés du quartiers de la d’Aisnon, loue un petit appartement en maison honnête, dans le voisinage de la paroisse, le fait meubler le plus succinctement qu’il est possible, invite la d’Aisnon et sa fille à dîner, et les installe, ou le jour même, ou quelques jours après, leur faisant un précis de la conduite qu’elle ont à tenir.

JACQUES. - Notre hôtesse, nous avons oublié la santé de Mme de La Pommeraye, celle du marquis des Arcis ; ah ! cela n’est pas honnête.

 

 

L’HOTESSE. - Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n’est pas vide… Voici ce précis, ou ce que j’en ai retenu :

"Vous ne fréquenterez point les promenades publiques, car il ne faut pas qu’on vous découvre.

"Vous ne recevrez personne, pas même vos voisins et vos voisines, parce qu’il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.

"Vous prendrez, dès demain, l’habit de dévotes, parce qu’il faut qu’on vous croie telles.

"Vous n’aurez chez vous que des livres de dévotion, parce qu’il ne faut rien autour de vous qui puisse vous trahir.

"Vous serez de la plus grande assiduité aux offices de la paroisse, jours de fêtes et jours ouvrables.

"Vous vous intriguerez pour avoir entrée au parloir de quelque couvent ; le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.

"Vous ferez connaissance étroite avec le curé et les prêtres de la paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur témoignage.

"Vous n’en recevrez d’habitude aucun.

"Vous irez à confesse et vous approcherez des sacrements au moins deux fois le mois.

"Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu’il est honnête, et qu’on fera tôt ou tard des informations dans votre province.

"Vous ferez de temps en temps quelques petites aumônes, et vous n’en recevrez point, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il faut qu’on ne vous croie ni pauvre ni riches.

"Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et vous donnerez aux dames de charité votre ouvrage à vendre.

"Vous vivrez de la plus grande sobriété ; deux petites portions d’auberge ; et puis c’est tout.

"Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De tous les moyens d’édifier à peu de frais, vous n’en négligerez aucun.

"Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ni prêtres, ni moines, ni dévotes.

"Vous irez dans les rues les yeux baissés ; à l’église, vous ne verrez que Dieu."

"J’en conviens, cette vie est austère, mais elle ne durera pas, et je vous en promets la plus signalée récompense. Voyez, consultez-vous : si cette contrainte vous paraît au-dessus de vos forces, avouez-le-moi ; je n’en serai ni offensée, ni surprise. J’oubliais de vous dire qu’il serait à propos que vous vous fissiez un verbiage de la mysticité, et que l’histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament vous devînt familière, afin qu’on vous prenne pour des dévote d’ancienne date. Faites-vous jansénistes ou molinistes, comme il vous plaira ; mais le mieux sera d’avoir l’opinion de votre curé. Ne manquez pas, à tort ou à travers, dans toute occasion de vous déchaîner contre les philosophes ; criez que Voltaire est l’Antéchrist, sachez par cœur l’ouvrage de votre petit abbé, et colportez-le, s’il le faut…"

Mme de La Pommeraye ajouta : "Je ne vous verrai point chez vous ; je ne suis pas digne du commerce d’aussi saintes femmes ; mais n’en ayez aucune inquiétude : vous viendrez ici clandestinement quelquefois, et nous nous dédommagerons, en petit comité, de votre régime pénitent. Mais, tout en jouant la dévotion, n’allez pas vous en empêtrer. Quant aux dépenses de votre petit ménage, c’est mon affaire. Si mon projet réussit, vous n’aurez plus besoin de moi ; s’il manque sans qu’il y ait de votre faute, je suis assez riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que l’état que vous m’aurez sacrifié. Mais surtout soumission, soumission absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour le présent, et ne m’engage à rien pour l’avenir.

 

LE MAITRE. -, en frappant sur sa tabatière et regardant à sa montre l’heure qu’il est. - Voilà une terrible tête de femme ! Dieu me garde d’en rencontrer une pareille.

L’HOTESSE. - Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.

JACQUES. - En attendant, ma belle, notre charmante hôtesse, si nous disions un mot à la bouteille ?

L’HOTESSE. - Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m’embellit à vos yeux.

LE MAITRE. - Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une question, peut-être indiscrète, que je n’y saurais plus tenir.

L’HOTESSE. - Faites votre question. LE MAITRE. - - Je suis sûr que vous n’êtes pas née dans une hôtellerie.

L’HOTESSE. - Il est vrai.

LE MAITRE. - Que vous y avez été conduite d’un état plus élevé par des circonstances extraordinaires.

L’HOTESSE. - J’en conviens.

LE MAITRE. - Et si nous suspendions un moment l’histoire de Mme de La Pommeraye…

L’HOTESSE. - Cela ne se peut. Je raconte volontiers les aventures des autres, mais non pas les miennes. Sachez seulement que j’ai été élevée à Saint-Cyr, où j’ai peu lu l’Évangile et beaucoup de romans. De l’abbaye royale à l’auberge que je tiens il y a loin.

LE MAITRE. - Il suffit ; prenez que je ne vous aie rien dit.

L’HOTESSE. - Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne odeur de leur piété et de la sainteté de leurs mœurs se répandait à la ronde, Mme de La Pommeraye observait avec le marquis les démonstrations extérieures de l’estime, de l’amitié, de la confiance la plus parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé, ni boudé, même après de longues absences : il lui racontait toutes ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s’en amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d’un succès difficile ; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage, mais c’était d’un ton si désintéressé, qu’on ne pouvait la soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques-uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut guère se dispenser avec une femme qu’on a connue, ou elle en souriait, ou elle les laissait tomber. A l’en croire, son cœur était paisible ; et, ce qu’elle n’aurait jamais imaginé, elle éprouvait qu’un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie ; et puis elle n’était plus de la première jeunesse, et ses goûts étaient bien émoussés.

"Quoi ! vous n’avez rien à me confier ?

- Non.

- Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de mon règne ?

- Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.

- C’est d’une bizarrerie ! Et pourquoi l’avoir éloigné ?

- C’est qu’il ne me plaît pas.

- Ah ! madame, je crois vous deviner : vous m’aimez encore.

- Cela se peut.

- Vous comptez sur un retour.

- Pourquoi non ?

- Et vous vous ménagez tous les avantages d’une conduite sans reproche.

- Je le crois.

Et si j’avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes torts.

- Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.

- Mon amie, après ce que vous avez fait, il n’est aucune sorte d’héroïsme dont vous ne soyez capable.

- Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.

- Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j’en suis sûr."

 

JACQUES. - Et moi aussi.

L’HOTESSE. - Il y avait environ trois mois qu’ils en étaient au même point, lorsque Mme de La Pommeraye crut qu’il était temps de mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d’été qu’il faisait beau, et qu’elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la d’Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis vint ; on servit de bonne heure ; on dîna : on dîna gaiement. Après dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade au marquis, s’il n’avait rien de plus agréable à faire. Il n’y avait ce jour-là ni Opéra, ni comédie ; ce fut le marquis qui en fit la remarque ; et pour se dédommager d’un spectacle amusant par un spectacle utile, le hasard voulut que ce fut lui-même qui invita la marquise à aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous pensez bien. Voilà les chevaux mis ; les voilà partis ; les voilà arrivés au Jardin du Roi ; et les voilà mêlés dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres.

 

 

Lecteur, j’avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s’agit ici : Jacques, son maître et l’hôtesse ; faute de cette attention, vous les avez entendu parler, mais vous ne les avez point vus ; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir jeté sur le bras du fauteuil, et sa tabatière à la main. L’hôtesse sur le fond, en face de la porte, proche de la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles : deux autres étaient à terre à côté de lui.

 

L’HOTESSE. - "Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite en entrant, proche l’école des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye fit un cri de surprise, en disant : "Je ne me trompe pas, je crois que ce sont elles ; oui, ce sont elles-mêmes."

Aussitôt on quitte le marquis, et l’on s’avance à la rencontre de nos deux dévotes. La d’Aisnon fille était à ravir sous ce vêtement simple, qui, n’attirant point le regard, fixe l’attention tout entière sur la personne. "Ah ! c’est vous, madame ?

- Oui, c’est moi.

- Et comment vous portez-vous, et qu’êtes-vous devenue depuis une éternité ?

- Vous savez nos malheurs ; il a fallu s’y résigner, et vivre retirées comme il convenait à notre petite fortune ; sortir du monde, quand on ne peut plus s’y montrer décemment.

- Mais, moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai toujours le bon esprit de le trouver aussi maussade qu’il l’est !

- Un des inconvénients de l’infortune, c’est la méfiance qu’elle inspire : les indigents craignent d’être importuns.

- Vous, importunes pour moi ! ce soupçon est une bonne injure.

- Madame, j’en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix fois à maman, mais elle me disait : Mme de La Pommeraye… personne, ma fille, ne pense plus à nous.

- Quelle injustice ! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà M. le marquis des Arcis ; c’est mon ami ; et sa présence ne nous gênera pas. Comme mademoiselle est grandie ! comme elle est embellie depuis que nous ne nous sommes vues !

- Notre position a cela d’avantageux qu’elle nous prive de tout ce qui nuit à la santé : voyez son visage, voyez ses bras ; voilà ce qu’on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à la bonne conscience ; et c’est quelque chose…"

On s’assit, on s’entretint d’amitié. La d’Aisnon mère parla bien, la d’Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de l’une et de l’autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps avant la chute du jour nos deux dévotes se levèrent. On leur représenta qu’il était encore de bonne heure ; la d’Aisnon mère dit assez haut, à l’oreille de Mme de La Pommeraye, qu’elles avaient encore un exercice de piété à remplir, et qu’il leur était impossible de rester plus longtemps. Elles étaient déjà à quelque distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha de ne leur avoir pas demandé leur demeure, et de ne leur avoir pas appris la sienne : "C’est une faute, ajouta-t-elle, que je n’aurais pas commise autrefois." Le marquis courut pour la réparer ; elles acceptèrent l’adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que furent les instances du marquis, il ne put obtenir la leur. Il n’osa pas leur offrir sa voiture, en avouant à Mme de La Pommeraye qu’il en avait été tenté.

Le marquis ne manqua pas de demander à Mme de La Pommeraye ce que c’étaient que ces deux femmes.

"Ce sont deux créatures plus heureuses que nous. Voyez la belle santé dont elles jouissent ! La sérénité qui règne sur leur visage ! l’innocence, la décence qui dictent leur propos ! On ne voit point cela, on n’entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les dévots ; les dévots nous plaignent : et à tout prendre, je penche à croire qu’ils ont raison.

- Mais, marquise, est-ce que vous seriez tentée de devenir dévote ?

- Pourquoi pas ?

- Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c’en est une, vous menât jusque-là.

- Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte ?

- Beaucoup mieux.

- Et vous me le conseilleriez ?

- Sans balancer…"

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu’elle savait du nom, de la province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant tout l’intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta : "Ce sont deux femmes d’un mérite rare, la fille surtout. Vous concevez qu’avec une figure comme la sienne on ne manque de rien ici quand on veut en faire ressource ; mais elles ont préféré une honnête modicité à une aisance honteuse ; ce qui leur reste est si mince, qu’en vérité je ne sais comment elles font pour subsister. Cela travaille nuit et jour. Supporter l’indigence quand on y est né, c’est ce qu’une multitude d’hommes savent faire ; mais passer de l’opulence au plus étroit nécessaire, s’en contenter, y trouver la félicité, c’est ce que je ne comprends pas. Voilà à quoi sert la religion. Nos philosophes auront beau dire, la religion est une bonne chose.

- Surtout pour les malheureux.

- Et qui est-ce qui ne l’est pas plus ou moins ?

- Je veux mourir si vous ne devenez dévote.

- Le grand malheur ! Cette vie est si peu de chose quand on la compare à une éternité à venir !

- Mais vous parlez déjà comme un missionnaire.

- Je parle comme une femme persuadée. Là, marquis, répondez-moi vrai ; toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles à nos yeux, si nous étions plus pénétrés de l’attente des biens et de la crainte des peines d’une autre vie ? Corrompre une jeune fille ou une femme attachée à son mari, avec la croyance qu’on peut mourir entre ses bras, et tomber tout à coup dans des supplices sans fin, convenez que ce serait le plus incroyable délire.

- Cela se fait pourtant tous les jours.

- C’est qu’on n’a point de foi, c’est qu’on s’étourdit.

- C’est que nos opinions religieuses ont peu d’influence sur nos mœurs. Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à toutes jambes au confessionnal.

- C’est bien ce que je pourrais faire de mieux.

- Allez, vous êtes folle ; vous avez encore une vingtaine d’années de jolis péchés à faire : n’y manquez pas ; ensuite vous vous en repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela vous convient… Mais voilà une conversation d’un tour bien sérieux ; votre imagination se noircit furieusement, et c’est l’effet de cette abominable solitude où vous vous êtes renfoncée. Croyez-moi, rappelez au plus tôt le petit comte, vous ne verrez plus ni diable, ni enfer, et vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous raccommodons jamais ; mais d’abord nous ne nous raccommoderons peut-être pas ; et par une appréhension bien ou mal fondée, vous vous privez du plaisir le plus doux ; et, en vérité, l’honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

- Vous dites bien vrai, aussi n’est-ce pas là ce qui me retient…"

Ils dirent encore beaucoup d’autres choses que je ne me rappelle pas.

 

JACQUES. - Notre hôtesse, buvons un coup : cela rafraîchit la mémoire.

L’HOTESSE. - Buvons un coup… Après quelques tours d’allées, Mme de La Pommeraye et le marquis remontèrent en voiture. Mme de La Pommeraye dit : "Comme cela me vieillit ! Quand cela vint à Paris, cela n’était pas plus haut qu’un chou.

- Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouvée à la promenade ?

- Oui. C’est comme dans un jardin où les roses fanées font place aux roses nouvelles. L’avez-vous regardée ?

- Je n’y ai pas manqué.

- Comment la trouvez-vous ?

- C’est la tête d’une vierge de Raphaël sur le corps de sa Galatée ; et puis une douceur dans la voix !

- Une modestie dans le regard !

- Une bienséance dans le maintien !

- Une décence dans le propos qui ne m’a frappée dans aucune fille comme dans celle-là. Voilà l’effet de l’éducation.

- Lorsqu’il est préparé par un beau naturel."

Le marquis déposa Mme de La Pommeraye à sa porte ; et Mme de La Pommeraye n’eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux dévotes combien elle était satisfaite de la manière dont elles avaient rempli leur rôle.

 

JACQUES. - Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le marquis des Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez pas.

LE MAITRE. - Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

JACQUES. - Moi, j’en serais bien fâché : cela gâterait tout.

 

 

 

L’HOTESSE. - De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de La Pommeraye, qui s’en aperçut sans lui en demander la raison. Elle ne lui parlait jamais la première des deux dévotes ; elle attendait qu’il entamât ce texte : ce que le marquis faisait toujours d’impatience et avec une indifférence mal simulée.

LE MARQUIS. - Avez-vous vu vos amies ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Non

 

LE MARQUIS. - Savez-vous que cela n’est pas trop bien ? Vous êtes riche : elles sont dans le malaise ; et vous ne les invitez pas même à manger quelquefois !

Mme DE LA POMMERAYE. - Je me croyais un peu mieux connue de monsieur le marquis. L’amour autrefois me prêtait des vertus ; aujourd’hui l’amitié me prête des défauts. Je les ai invitées dix fois sans avoir pu les obtenir une. Elles refusent de venir chez moi, par des idées singulières ; et quand je les visite, il faut que je laisse mon carrosse à l’entrée de la rue et que j’aille en déshabillé, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas trop s’étonner de leur circonspection : un faux rapport suffirait pour aliéner l’esprit d’un certain nombre de personnes bienfaisantes et les priver de leurs secours. Marquis, le bien apparemment coûte beaucoup à faire.

LE MARQUIS. - Surtout aux dévots.

Mme DE LA POMMERAYE. - Puisque le plus léger prétexte suffit pour les en dispenser. Si l’on savait que j’y prends intérêt, bientôt on dirait : Mme de La Pommeraye les protège : elles n’ont besoin de rien… Et voilà les charités supprimées.

LE MARQUIS. - Les charités ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Oui, monsieur, les charités !

LE MARQUIS. - Vous les connaissez, et elles en sont aux charités ?

 

Mme DE LA POMMERAYE. - Encore une fois, marquis, je vois bien que vous ne m’aimez plus, et qu’une partie de votre estime s’en est allée avec votre tendresse. Et qui est-ce qui vous a dit que, si ces femmes étaient dans le besoin des aumônes de la paroisse, c’était de ma faute ?

LE MARQUIS. - Pardon, madame, mille pardons, j’ai tort. Mais quelle raison de se refuser à la bienveillance d’une amie ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Ah ! marquis, nous sommes bien loin, nous autres gens du monde, de connaître les délicatesses scrupuleuses des âmes timorées. Elles ne croient pas pouvoir accepter les secours de toute personne indistinctement.

LE MARQUIS. - C’est nous ôter le meilleur moyen d’expier nos folles dissipations.

Mme DE LA POMMERAYE. - Point du tout. Je suppose, par exemple, que monsieur le marquis des Arcis fût touché de compassion pour elles ; que ne fait-il passer ces secours par des mains plus dignes ?

LE MARQUIS. - Et moins sûres.

Mme DE LA POMMERAYE. - Cela se peut.

LE MARQUIS. - Dites-moi, si je leur envoyais une vingtaine de louis, croyez-vous qu’elles les refuseraient ?

Mme DE LA POMMERAYE. - J’en suis sûre ; et ce refus vous semblerait déplacé dans une mère qui a un enfant charmant ?

LE MARQUIS. - Savez-vous que j’ai été tenté de les aller voir ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Je le crois. Marquis, marquis, prenez garde à vous ; voilà un mouvement de compassion bien subit et bien suspect.

LE MARQUIS. - Quoi qu’il en soit, m’auraient-elles reçu ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Non certes ! Avec l’éclat de votre voiture, de vos habits, de vos gens et les charmes de la jeune personne, il n’en faudrait pas davantage pour apprêter au caquet des voisins, des voisines et les perdre.

LE MARQUIS. - Vous me chagrinez ; car, certes, ce n’était pas mon dessein. Il faut donc renoncer à les secourir et à les voir ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Je le crois.

LE MARQUIS. - Mais si je leur faisais passer mes secours par votre moyen ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Je ne crois pas ces secours-là assez purs pour m’en charger.

LE MARQUIS. - Voilà qui est cruel !

Mme DE LA POMMERAYE. - Oui, cruel : c’est le mot.

LE MARQUIS. - Quelle vision ! marquise, vous vous moquez. Une jeune fille que je n’ai jamais vue qu’une fois…

Mme DE LA POMMERAYE. - Mais du petit nombre de celles qu’on n’oublie pas quand on les a vues.

LE MARQUIS. - Il est vrai que ces figures-là vous suivent.

Mme DE LA POMMERAYE. - Marquis, prenez garde à vous ; vous vous préparez des chagrins ; et j’aime mieux avoir à vous en garantir que d’avoir à vous en consoler. N’allez pas confondre celle-ci avec celles que vous avez connues : cela ne se ressemble pas ; on ne les tente pas, on ne les séduit pas, on ne s’en approche pas, elles n’écoutent pas, on n’en vient pas à bout.

L’HOTESSE. - Après cette conversation, le marquis se rappela tout à coup qu’il avait une affaire pressée ; il se leva brusquement et sortit soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps, le marquis ne passa presque pas un jour sans voir Mme de La Pommeraye ; mais il arrivait, il s’asseyait, il gardait le silence ; Mme de La Pommeraye parlait seule ; le marquis, au bout d’un quart d’heure, se levait et s’en allait.

Il fit ensuite une éclipse de près d’un mois, après laquelle il reparut ; mais triste, mais mélancolique, mais défait. La marquise, en le voyant, lui dit : "Comme vous voilà fait ! d’où sortez-vous ? Est-ce que vous avez passé tout ce temps en petite maison ?

LE MARQUIS. - Ma foi, à peu près. De désespoir, je me suis précipité dans un libertinage affreux.

Mme DE LA POMMERAYE. - Comment ! de désespoir ?

LE MARQUIS. - Oui, de désespoir…"

L’HOTESSE. - Après ce mot, il se mit à se promener en long et en large sans mot dire ; il allait aux fenêtres, il regardait le ciel, il s’arrêtait devant Mme de La Pommeraye ; il allait à la porte, il appelait ses gens à qui il n’avait rien à dire ; il les renvoyait ; il rentrait ; il revenait à Mme de La Pommeraye, qui travaillait sans l’apercevoir ; il voulait parler, il n’osait ; enfin Mme de La Pommeraye en eut pitié, et lui dit : "Qu’avez-vous ? On est un mois sans vous voir ; vous reparaissez avec un visage de déterré et vous rôdez comme une âme en peine.

LE MARQUIS. - Je n’y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout. J’ai été vivement frappé de la fille de votre amie ; j’ai tout, mais tout fait pour l’oublier ; et plus j’ai fait, plus je m’en suis souvenu. Cette créature angélique m’obsède ; rendez-moi un service important.

Mme DE LA POMMERAYE. - Quel ?

LE MARQUIS. - Il faut absolument que je la revoie et que je vous en aie l’obligation. J’ai mis mes grisons en campagne. Toutes leur venue, toute leur allée est de chez elles à l’église et de l’église chez elles. Dix fois je me suis présenté à pied sur leur chemin ; elles ne m’ont seulement pas aperçu ; je me suis planté sur leur porte inutilement. Elles m’ont d’abord rendu libertin comme un sapajou, puis dévot comme un ange. Ah ! mon amie, quelle figure ! qu’elle est belle !.."

 L’HOTESSE. - Mme de La Pommeraye savait tout cela. "C’est-à-dire, répondit-elle au marquis, qu’après avoir tout mis en œuvre pour guérir, vous n’avez rien omis pour devenir fou, et que c’est le dernier parti qui vous a réussi ?

LE MARQUIS. - Et réussi, je ne saurais vous exprimer à quel point. N’aurez-vous pas compassion de moi et ne vous devrai-je pas le bonheur de la revoir ?

Mme DE LA POMMERAYE. - La chose est difficile, et je m’en occuperai, mais à une condition : c’est que vous laisserez ces infortunées en repos et que vous cesserez de les tourmenter. Je ne vous cèlerai point qu’elles m’ont écrit de votre persécution avec amertume, et voilà leur lettre…"

 

 

L’HOTESSE. - La lettre qu’on donnait à lire au marquis avait été concertée entre elles. C’était la d’Aisnon fille qui paraissait l’avoir écrite par ordre de sa mère : et l’on y avait mis, d’honnête, de doux, de touchant, d’élégance et d’esprit, tout ce qui pouvait renverser la tête du marquis. Aussi en accompagnait-il chaque mot d’une exclamation ; pas une phrase qu’il ne relût ; il pleurait de joie ; il disait à Mme de La Pommeraye : "Convenez donc, madame, qu’on n’écrit pas mieux que cela.

Mme DE LA POMMERAYE. - J’en conviens.

LE MARQUIS. - Et qu’à chaque ligne on se sent pénétré d’admiration et de respect pour des femmes de ce caractère !

Mme DE LA POMMERAYE. - Cela devrait être.

LE MARQUIS. - Je vous tiendrai ma parole ; mais songez, je vous en supplie, à ne pas manquer à la vôtre.

Mme DE LA POMMERAYE. - En vérité, marquis, je suis aussi folle que vous. Il faut que vous ayez conservé un terrible empire sur moi ; cela m’effraye.

LE MARQUIS. - Quand la verrai-je ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Je n’en sais rien. Il faut s’occuper premièrement du moyen d’arranger la chose, et d’éviter le soupçon. Elles ne peuvent ignorer vos vues ; voyez la couleur que ma complaisance aurait à leur yeux, si elle s’imaginaient que j’agis de concert avec vous… Mais, marquis, entre nous, qu’ai-je besoin de cet embarras-là ? Que m’importe que vous aimiez, que vous n’aimiez pas ? Que vous extravaguiez ? Démêlez votre fusée vous-même. Le rôle que vous me faites faire est trop singulier.

LE MARQUIS. - Mon amie, si vous m’abandonnez, je suis perdu ! Je ne vous parlerai point de moi, puisque je vous offenserais ; mais je vous conjurerai par ces intéressantes et dignes créatures qui vous sont chères ; vous me connaissez, épargnez-leur toutes les folies dont je suis capable. J’irai chez elles ; oui, j’irai, je vous en préviens ; je forcerai leur porte, j’entrerai malgré elles, je m’asseyerai, je ne sais ce que je dirai, ce que je ferai ; car que n’avez-vous point à craindre de l’état violent où je suis ?…"

 

 L’HOTESSE. - Vous remarquerez, messieurs, dit l’hôtesse, que depuis le commencement de cette aventure jusqu’à ce moment, le marquis des Arcis n’avait pas dit un mot qui ne fût un coup de poignard dirigé au cœur de Mme de La Pommeraye. Elle étouffait d’indignation et de rage ; aussi répondit-elle au marquis, d’une voix tremblante et entrecoupée :

"Mais vous avez raison. Ah ! si j’avais été aimée comme cela, peut-être… Passons là-dessus… Ce n’est pas pour vous que j’agirai, mais je me flatte du moins, monsieur le marquis, que vous me donnerez du temps.

LE MARQUIS. - Le moins, le moins que je pourrai.

JACQUES. - Ah ! notre hôtesse, quel diable de femme ! Lucifer n’est pas pire. J’en tremble : et il faut que je boive un coup pour me rassurer… Est-ce que vous me laisserez boire tout seul ?

L’HOTESSE. - Moi, je n’ai pas peur… Mme de La Pommeraye disait : "Je souffre, mais je ne souffre pas seule. Cruel homme ! j’ignore quelle sera la durée de mon tourment ; mais j’éterniserai le tien…" Elle tint le marquis près d’un mois dans l’attente de l’entrevue qu’elle avait promise, c’est-à-dire qu’elle lui laissa tout le temps de pâtir, de se bien enivrer, et que sous prétexte d’adoucir la longueur du délai, elle lui permit de l’entretenir de sa passion.

LE MAITRE. - Et de la fortifier en en parlant.

JACQUES. - Quelle femme ! quel diable de femme ! Notre hôtesse, ma frayeur redouble.

L’HOTESSE. - Le marquis venait donc tous les jours causer avec Mme de La Pommeraye, qui achevait de l’irriter, de l’endurcir et de le perdre par les discours les plus artificieux. Il s’informait de la patrie, de la naissance, de l’éducation, de la fortune et du désastre de ces femmes ; il y revenait sans cesse, et ne se croyait jamais assez instruit et touché. La marquise lui faisait remarquer le progrès de ses sentiments, et lui en familiarisait le terme, sous prétexte de lui en inspirer de l’effroi. "Marquis, lui disait-elle, prenez-y garde, cela vous mènera loin ; il pourrait arriver un jour que mon amitié, dont vous faites un étrange abus, ne m’excusât ni à mes yeux ni aux vôtres. Ce n’est pas que tous les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains fort que vous n’obteniez cette fille qu’à des conditions qui, jusqu’à présent, n’ont pas été de votre goût."

L’HOTESSE. - Lorsque Mme de La Pommeraye crut le marquis bien préparé pour le succès de son dessein, elle arrangea avec les deux femmes qu’elles viendraient dîner chez elles ; et avec le marquis que, pour leur donner le change, il les surprendrait en habit de campagne : ce qui fut exécuté.

On en était au second service lorsqu’on annonça le marquis. Le marquis, Mme de La Pommeraye et les deux d’Aisnon, jouèrent supérieurement l’embarras ; "madame, dit-il à Mme de La Pommeraye, j’arrive de ma terre ; il est trop tard pour aller chez moi où l’on ne m’attend que ce soir, et je me suis flatté que vous ne me refuseriez pas à dîner…" Et tout en parlant, il avait pris une chaise, et s’était mis à table. On avait disposé le couvert de manière qu’il se trouvât à côté de la mère et en face de la fille. Il remercia d’un clin d’œil Mme de La Pommeraye de cette attention délicate. Après le trouble du premier instant, nos deux dévotes se rassurèrent. On causa, on fut même gai. Le marquis fut de la plus grande attention, pour la mère, et de la politesse la plus réservée pour la fille. C’était un amusement secret bien plaisant pour ces trois femmes, que le scrupule du marquis à ne rien dire, à ne se rien permettre qui pût les effaroucher. Elles eurent l’inhumanité de le faire parler dévotion pendant trois heures de suite, et Mme de La Pommeraye lui disait : "Vos discours font merveilleusement l’éloge de vos parents ; les premières leçons qu’on en reçoit ne s’effacent jamais. Vous entendez toutes les subtilités de l’amour divin, comme si vous n’aviez été qu’à saint François de Sales pour toute nourriture. N’auriez-vous pas été un peu quiétiste ?

- Je ne m’en souviens plus…"

L’HOTESSE. - Il est inutile de dire que nos dévotes mirent dans la conversation tout ce qu’elles avaient de grâces, d’esprit, de séduction et de finesse. On toucha en passant le chapitre des passions, et Mlle Duquênoi (c’était son nom de famille) prétendit qu’il n’y en avait qu’une seule de dangereuse. Le marquis fut de son avis. Entre les six et sept heures, les deux femmes se retirèrent, sans qu’il fût possible de les arrêter ; Mme de La Pommeraye prétendant avec Mme Duquênoi qu’il fallait aller de préférence à son devoir, sans quoi il n’y aurait presque point de journée dont la douceur ne fût altérée par le remords. Les voilà parties au grand regret du marquis, et le marquis en tête à tête avec Mme de La Pommeraye.

Mme DE LA POMMERAYE. - Eh bien ! marquis, ne faut-il pas que je sois bien bonne ? Trouvez-moi à Paris une autre femme qui en fasse autant.

LE MARQUIS. -, en se jetant à ses genoux. J’en conviens ; il n’y en a pas une qui vous ressemble. Votre bonté me confond : vous êtes la seule véritable amie qu’il y ait au monde.

Mme DE LA POMMERAYE. - Êtes-vous bien sûr de sentir toujours également le prix de mon procédé ?

LE MARQUIS. - Je serais un monstre d’ingratitude, si j’en rabattais.

Mme DE LA POMMERAYE. - Changeons de texte. Quel est l’état de votre cœur ?

LE MARQUIS. - Faut-il vous l’avouer franchement ? Il faut que j’aie cette fille-là, ou que j’en périsse.

Mme DE LA POMMERAYE. - Vous l’aurez sans doute, mais il faut savoir comme quoi.

LE MARQUIS. - Nous verrons.

Mme DE LA POMMERAYE. - Marquis, marquis, je vous connais, je les connais : tout est vu.

 

L’HOTESSE. - Le marquis fut environ deux mois sans se montrer chez Mme de La Pommeraye ; et voici ses démarches dans cet intervalle. Il fit connaissance avec le confesseur de la mère et de la fille. C’était un ami du petit abbé dont je vous ai parlé. Ce prêtre, après avoir mis tout les difficultés hypocrites qu’on peut apporter à une intrigue malhonnête, et vendu le plus chèrement qu’il lui fut possible la sainteté de son ministère, se prêta à tout ce que le marquis voulut.

La première scélératesse de l’homme de Dieu, ce fut d’aliéner la bienveillance du curé, et de lui persuader que ces deux protégées de Mme de La Pommeraye obtenaient de la paroisse une aumône dont elles privaient des indigents plus à plaindre qu’elles. Son but était de les amener à ses vues par la misère.

Ensuite il travailla au tribunal de la confession à jeter la division entre la mère et la fille. Lorsqu’il entendait la mère se plaindre de sa fille, il aggravait les torts de celle-ci, et irritait le ressentiment de l’autre. Si c’était la fille qui se plaignît de sa mère, il lui insinuait que la puissance des pères et mères sur leurs enfants était limitée, et que, si la persécution de sa mère était poussée jusqu’à un certain point, il ne serait peut-être pas impossible de la soustraire à une autorité tyrannique. Puis il lui donnait pour pénitence de revenir à confesse.

Une autre fois il lui parlait de ses charmes, mais lestement : c’était un des plus dangereux présents que Dieu pût faire à une femme ; de l’impression qu’en avait éprouvée un honnête homme qu’il ne nommait pas, mais qui n’était pas difficile à deviner. Il passait de là à la miséricorde infinie du ciel et à son indulgence pour des fautes que certaines circonstances nécessitaient ; à la faiblesse de la nature, dont chacun trouve l’excuse en soi-même ; à la violence et à la généralité de certains penchants, dont les hommes les plus saints n’étaient pas exempts. Il lui demandait ensuite si elle n’avait point de désirs, si le tempérament ne lui parlait pas en rêves, si la présence des hommes ne la troublait pas. Ensuite, il agitait la question si une femme devait céder ou résister à un homme passionné, et laisser mourir et damner celui pour qui le sang de Jésus-Christ a été versé : et il n’osait le décider. Puis il poussait de profonds soupirs ; il levait les yeux au ciel, il priait pour la tranquillité des âmes en peine… La jeune fille le laissait aller. Sa mère et Mme de La Pommeraye, à qui elle rendait fidèlement les propos du directeur, lui suggéraient des confidences qui toutes tendaient à l’encourager.

 

 

 

JACQUES. - Votre Mme de La Pommeraye est une méchante femme.

LE MAITRE. - Jacques, c’est bientôt dit. Sa méchanceté, d’où vient-elle. Du marquis des Arcis. Rends celui-ci tel qu’il avait juré et qu’il devait être, et trouve-moi quelque défaut dans Mme de la Pommeraye ; Quand nous serons en route, tu l’accuseras, et je me chargerai de la défendre. Pour ce prêtre, vil et séducteur, je te l’abandonne.

JACQUES. - C’est un si méchant homme, que je crois que de cette affaire-ci je n’irai plus à confesse. Et vous, notre hôtesse ?

L’HOTESSE. - Pour moi je continuerai mes visites à mon vieux curé, qui n’est pas curieux, et qui n’entend que ce qu’on lui dit.

JACQUES. - Si nous buvions à la santé de votre curé ?

L’HOTESSE. - Pour cette fois-ci je vous ferai raison ; car c’est un bon homme qui, les dimanches et jours de fêtes, laisse danser les filles et les garçons, et qui permet aux hommes et aux femmes de venir chez moi pourvu qu’ils n’en sortent pas ivres. A mon curé !

JACQUES. - A votre curé.

L’HOTESSE. - Nos femmes ne doutaient pas qu’incessamment l’homme de Dieu ne hasardât de remettre une lettre à sa pénitente : ce qui fut fait ; mais avec quel ménagement ! Il ne savait pas de qui elle était ; il ne doutait point que ce ne fût de quelque âme bienfaisante et charitable qui avait découvert leur misère, et qui leur proposait des secours ; il en remettait assez souvent de pareilles. "Au demeurant vous êtes sage, madame votre mère est prudente, et j’exige que vous ne l’ouvriez qu’en sa présence." Mlle Duquênoi accepta la lettre et la remit à sa mère, qui la fit passer sur-le-champ à Mme de La Pommeraye. Celle-ci, munie de ce papier, fit venir le prêtre, l’accabla des reproches qu’il méritait, et le menaça de le déférer à ses supérieurs, si elle entendait encore parler de lui.

Dans cette lettre, le marquis s’épuisait en éloges de sa propre personne, en éloges de Mlle Duquênoi ; peignait sa passion aussi violente qu’elle l’était, et proposait des conditions fortes, même un enlèvement.

Après avoir fait la leçon au prêtre, Mme de La Pommeraye appela le marquis chez elle ; elle lui représenta combien sa conduite était peu digne d’un galant homme ; jusqu’où elle pouvait être compromise ; lui montra sa lettre, et protesta que, malgré la tendre amitié qui les unissait, elle ne pouvait se dispenser de la produire au tribunal des lois, ou de la remettre à Mme Duquênoi, s’il arrivait quelque aventure éclatante à sa fille. "Ah ! marquis, lui dit-elle, l’amour vous corrompt ; vous êtes mal né, puisque le faiseur de grandes choses ne vous en inspire que d’avilissante. Et que vous ont fait ces pauvres femmes, pour ajouter l’ignominie à la misère ? Faut-il que, parce que cette fille est belle, et veut rester vertueuse, vous en deveniez le persécuteur ? Est-ce à vous à lui faire détester un des plus beaux présents du ciel ? Par où ai-je mérité, moi, d’être votre complice ? Allons, marquis, jetez-vous à mes pieds, demandez-moi pardon, et faites serment de laisser mes tristes amies en repos." Le marquis lui promit de ne plus rien entreprendre sans son aveu ; mais qu’il fallait qu’il eût cette fille à quelque prix que ce fût.

Le marquis ne fut point du tout fidèle à sa parole. La mère était instruite ; il ne balança pas à s’adresser à elle. Il avoua le crime de son projet ; il offrit une somme considérable, des espérances que le temps pourrait amener ; et sa lettre fut accompagnée d’un écrin de riches pierreries.

Les trois femmes tinrent conseil. La mère et la fille inclinaient à accepter ; mais ce n’était pas là le compte de Mme de La Pommeraye. Elle revint sur la parole qu’on lui avait donnée ; elle menaça de tout révéler ; et au grand regret de nos deux dévotes, dont la jeune détacha de ses oreilles des girandoles qui lui allaient si bien, l’écrin et la lettre furent renvoyés avec une réponse pleine de fierté et d’indignation.

Mme de La Pommeraye se plaignit au marquis du peu de fond qu’il y avait à faire sur ses promesses. Le marquis s’excusa sur l’impossibilité de lui proposer une commission si indécente. "Marquis, marquis, lui dit Mme de La Pommeraye, je vous ai déjà prévenu, et je vous le répète : vous n’en êtes pas où vous voudriez ; mais il n’est plus temps de vous prêcher, ce seraient paroles perdues : il n’y a plus de ressources."

Le marquis avoua qu’il pensait comme elle, et lui demanda la permission de faire une dernière tentative ; c’était d’assurer des rentes considérables sur les deux têtes, de partager sa fortune avec les deux femmes, et de les rendre propriétaires à vie d’une de ses maisons à la ville, et d’une autre à la campagne. "Faites, lui dit la marquise ; je n’interdis que la violence ; mais croyez, mon ami, que l’honneur et la vertu, quand elle est vraie, n’ont point de prix aux yeux de ceux qui ont le bonheur de les posséder. Vos nouvelles offres ne réussiront pas mieux que les précédentes : je connais ces femmes et j’en ferai la gageure."

L’HOTESSE. - Les nouvelles propositions sont faites. Autre conciliabule des trois femmes. La mère et la fille attendaient en silence la décision de Mme de La Pommeraye. Celle-ci se promena un moment sans parler. "Non, non, dit-elle, cela ne suffit pas à mon cœur ulcéré."

Et aussitôt elle prononça le refus ; et aussitôt ces deux femmes fondirent en larmes, se jetèrent à ses pieds, et lui représentèrent combien il était affreux pour elles de repousser une fortune immense, qu’elles pouvaient accepter sans aucune fâcheuse conséquence. Mme de La Pommeraye leur répondit sèchement : "Est-ce que vous imaginez que ce que je fais, je le fais pour vous ? Qui êtes-vous ? Que vous dois-je ? A quoi tient-il que je ne vous renvoie l’une et l’autre à votre tripot ? Si ce que l’on vous offre est trop pour vous, c’est trop peu pour moi. Écrivez, madame, la réponse que je vais vous dicter, et qu’elle parte sous mes yeux." Ces femmes s’en retournèrent encore plus effrayées qu’affligées.

JACQUES. - Cette femme a le diable au corps, et que veut-elle donc ? Quoi ! un refroidissement d’amour n’est pas assez puni par le sacrifice de la moitié d’une grande fortune ?

LE MAITRE. - Jacques, vous n’avez jamais été femme, encore moins honnête femme, et vous jugez d’après votre caractère qui n’est pas celui de Mme de La Pommeraye ! Veux-tu que je te dise ? J’ai bien peur que le mariage du marquis des Arcis et d’une catin ne soit écrit là-haut.

JACQUES. - S’il est écrit là-haut, il se fera.

L’HOTESSE. - Le marquis ne tarda pas à reparaître chez Mme de La Pommeraye. "Eh bien, lui dit-elle, vos nouvelles offres ?

LE MARQUIS. - Faites et rejetées. J’en suis désespéré.

Je voudrais arracher cette malheureuse passion de mon cœur ; je voudrais m’arrachez le cœur, et je ne saurais. Marquis, regardez-moi ; ne trouvez-vous pas qu’il y a entre cette jeune fille et moi quelques traits de ressemblance ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Je ne vous en avais rien dit ; mais je m’en étais aperçue. Il ne s’agit pas de cela : que résolvez-vous ?

LE MARQUIS. - Je ne puis me résoudre à rien. Il me prend des envies de me jeter dans une chaise de poste, et de courir tant que terre me portera ; un moment après la force m’abandonne ; je suis comme anéanti, ma tête s’embarrasse : je deviens stupide, et ne sais que devenir.

Mme DE LA POMMERAYE. - Je ne vous conseille pas de voyager ; ce n’est pas la peine d’aller jusqu’à Villejuif pour revenir."

Le lendemain, le marquis écrivit à la marquise qu’il partait pour sa campagne ; qu’il y resterait tant qu’il pourrait, et qu’il la suppliait de le servir auprès de ses amies, si l’occasion s’en présentait ; son absence fut courte : il revint avec la résolution d’épouser.

JACQUES. - Ce pauvre marquis me fait pitié.

LE MAITRE. - Pas trop à moi.

L’HOTESSE. - Il descendit à la porte de Mme de La Pommeraye. Elle était sortie. En rentrant elle trouva le marquis étendu dans un fauteuil, les yeux fermés, et absorbé dans la plus profonde rêverie. "Ah ! marquis, vous voilà ? la campagne n’a pas eu de longs charmes pour vous.

LE MARQUIS DES ARCIS. - Non, lui répondit-il, je ne suis bien nulle part, et j’arrive déterminé à la plus haute sottise qu’un homme de mon état, de mon âge et de mon caractère puisse faire. Mais il vaut mieux épouser que de souffrir. J’épouse

Mme DE LA POMMERAYE. - Marquis, l’affaire est grave, et demande de la réflexion.

LE MARQUIS. - Je n’en ai fait qu’une, mais elle est solide : c’est que je ne puis jamais être plus malheureux que je le suis.

Mme DE LA POMMERAYE. - Vous pourriez vous tromper.

 

 

 

 

JACQUES. - La traîtresse !

LE MARQUIS. - Voici donc enfin, mon ami, une négociation dont je puis, ce me semble, vous charger honnêtement. Voyez la mère et la fille ; interrogez la mère, sondez le cœur de la fille, et dites-leur mon dessein.

Mme DE LA POMMERAYE. - Tout doucement, marquis. J’ai cru les connaître assez pour ce que j’en avais à faire ; mais à présent qu’il s’agit du bonheur de mon ami, il me permettra d’y regarder de plus près. Je m’informerai dans leur province, et je vous promets de les suivre pas à pas pendant toute la durée de leur séjour à Paris.

LE MARQUIS. - Ces précautions me semblent assez superflues. Des femmes dans la misère, qui résistent aux appâts que je leur ai tendus, ne peuvent être que les créatures les plus rares. Avec mes offres, je serais venu à bout d’une duchesse. D’ailleurs, ne m’avez-vous pas dit vous-même…

Mme DE LA POMMERAYE. - Oui, j’ai dit tout ce qu’il vous plaira ; mais avec tout cela, permettez que je me satisfasse.

JACQUES. - La chienne ! la coquine ! l’enragée ! et pourquoi aussi s’attacher à une pareille femme ?

LE MAITRE. - Et pourquoi aussi la séduire et s’en détacher ?

L’HOTESSE. - Pourquoi cesser de l’aimer sans rime ni raison ?

JACQUES. -, montrant le ciel du doigt. - Ah ! mon maître !

LE MARQUIS. - Pourquoi, marquise, ne vous mariez vous pas aussi ?

Mme DE LA POMMERAYE. - A qui, s’il vous plaît ?

LE MARQUIS. - Au petit comte ; il a de l’esprit, de la naissance, de la fortune.

Mme DE LA POMMERAYE. - Et qui est-ce qui me répondra de sa fidélité ? C’est vous peut-être !

LE MARQUIS. - Non ; mais il me semble qu’on se passe aisément de la fidélité d’un mari.

Mme DE LA POMMERAYE. - D’accord ; mais si le mien m’était infidèle, je serais peut-être assez bizarre pour m’en offenser ; et je suis vindicative.

LE MARQUIS. - Eh bien ! vous vous vengeriez, cela s’en va sans dire. C’est que nous prendrions un hôtel commun, et que nous formerions tous quatre la plus agréable société.

Mme DE LA POMMERAYE. - Tout cela est fort beau ; mais je ne me marie pas. Le seul homme que j’aurais peut-être été tenté d’épouser…

LE MARQUIS. - C’est moi ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Je puis vous l’avouer à présent sans conséquence.

LE MARQUIS. - Et pourquoi ne me l’avoir pas dit ?

Mme DE LA POMMERAYE. - Par l’événement, j’ai bien fait. Celle que vous allez avoir vous convien