DIDEROT
Réfutation d'Helvétius
(extraits)



Mais il y a assez longtemps que je résous vos sophismes ; auriez‑vous la bonté de vous occuper un moment à résoudre les miens ?

Vous avez connu la Riccoboni[i]. Hé, c’était votre amie. Elle avait été mieux élevée et possédait à elle seule plus d’esprit, de finesse et de goût que toute la troupe italienne fondue ensemble. Elle avait la mort dans l’âme au sortir de la scène. Elle passait les jours et les nuits à l’étude de ses rôles. Ce que je vous dis là, je le tiens d’elle. Elle s’exerçait seule ; elle prenait les leçons et les conseils de ses amis et des meilleurs acteurs ; et elle n’a jamais pu atteindre à la médiocrité. Pourquoi cela s’il vous plaît ? C’est que I’aptitude naturelle à la déclamation lui manquait. Direz‑vous qu’elle a débuté trop tard ? elle est née dans la coulisse, et s’est promenée en lisière sur les planches ; qu’elle n’était pas échauffée d’un assez grand intérêt ? elle rougissait devant son amant ; son amant rougissait d’elle ; elle lui défendait le spectacle ; il craignait d’y aller ; qu’elle ne s’appliquait pas assez ? il était impossible de travailler davantage ; qu’elle ignorait les principes de son art, faute de l’avoir médité ? personne ne le connaissait, ne l’avait plus approfondi et n’en parlait mieux qu’elle ; que les qualités extérieures lui manquaient ? elle n’est ni bien ni mal, et cent autres figures se sont fait pardonner leur laideur par leur talent ; le son de sa voix est agréable ; il ne l’eût pas été qu’avec du naturel, de la vérité, de la chaleur, des entrailles, elle nous y aurait accoutumés. Mais c’est qu’elle ne manquait ni d’âme ni de sensibilité. Elle partageait sans doute avec tous les acteurs l’influence des causes étrangères qui développent ou qui étouffent le talent ; avec cette différence que fille d’un acteur aimé[ii], elle avait cet avantage dont les autres sont privés. Allons, Helvétius ; plus de ces subtilités dont nous ne serions satis­faits ni l’un ni l’autre. Tâchez de m’expliquer nettement ce phénomène. Ces heureux hasards auxquels vous attachez de si puissants effets, elle y était exposée tous les jours. Surtout n’oubliez pas que le spectateur qui accueillait le père d’applaudissements, ne demandait pas mieux que d’en user de même avec la fille. Mais il n’y avait pas moyen ; elle était trop mauvaise ; elle le disait elle‑même.

Tout individu n’est donc pas propre à tout, pas même à être un bon acteur, si la nature s’y oppose.

La Riccoboni était disgraciée de la nature. On le disait à Paris ; on en eût dit autant à Londres et à Madrid ; partout où elle eût été aussi mauvaise. Vous qui faites sonner si haut ces espèces d’expressions proverbiales, communes à toutes les nations ; prétendrez‑vous que celle‑ci et tant d’autres où le refus de la nature et le vice d’organisation sont employés, sont vides de sens ?

 

 

 

 

p. 428.  « Il est des méthodes sûres pour former des savants ; il n’en est point pour former des hommes de génie. » Si Helvétius y avait bien regardé, il aurait vu que celui qui a reçu l’aptitude à la science ne doit pas moins son érudition au hasard que celui qui a reçu de la nature l’aptitude ou l’organisation du génie ne lui doit ses découvertes.

Il aurait vu qu’il n’y a pas plus ni pas moins de méthode pour faire un érudit que pour faire un homme de génie, sans présupposer une organisation propre à chacun de ces états.

Il aurait vu que cette organisation présupposée, les honneurs, les récompenses multiplieront sans nombre ces sortes de joueurs et ces événements heureux que l’auteur appelle des hasards.

Il aurait vu que, sans cette organisation présupposée, tous les moyens imaginables auraient été stériles.

En quoi consiste donc l’importance de l’éducation ? Ce n’est point du tout de faire du premier enfant communé­ment bien organisé ce qu’il plaît à ses parents d’en faire, mais de l’appliquer constamment à la chose à laquelle il est propre : à l’érudition, s’il est doué d’une grande mémoire ; à la géométrie, s’il combine facilement des nombres et des espaces ; à la poésie, si on lui reconnaît de la chaleur et de l’imagination ; et ainsi des autres sciences : et que le premier chapitre d’un bon traité d’éducation, doit être de la manière de connaître les dispositions naturelles de l’enfant.

 

 



[i]. Née en 1713, Marie-Jeanne de Heurles de Laboras de Mézières, épouse d’Antoine Riccoboni, connue actuellement surtout par ses romans, fait d’abord une carrière théâtrale à la Comédie italienne jusqu’en 1761 où elle abandonne la scène ; Diderot lui écrit le 27 novembre 1758 une lettre importante sur l’action théâtrale.

[ii]. Luigi Riccoboni (1675-1753), son beau-père, rénove la comédie italienne en France en animant une troupe brillante dont il est l’un des principaux acteurs.