DIDEROT
Réfutation d'Helvétius



                                                                            Van Loo, Diderot                                                                                                    Alix, Helvétius

    La Réfutation d'Helvétius n'a jamais été publiée du vivant de Diderot : elle a été seulement diffusée dans la Correspondance littéraire. L'établissement du texte a donc été effectué à partir du manuscrit.
    Diderot cite régulièrement Helvétius : les citations sont mises systématiquement entre guillemets, qu'elles soient ou non parfaitement exactes ; par moments ces citations sont un peu allusives : nous les avons alors   complétées, et le complément figure entre crochets. Les références des pages et des chapitres, sont des références à l'édition de De l'Homme que Diderot a utilisée pour écrire cette Réfutation.
                       

 

Tome I

Préface

p. III [« Mes intentions ne peuvent être suspectes. Si j’eusse donné ce livre de mon vivant, je me serais exposé à la persécution et n’aurais accumulé sur moi, ni richesses, ni dignités nouvelles »]

On verra dans la suite combien cet aveu est contraire aux principes de l’auteur. Et pourquoi l’aurait‑il donc donné ?

 

p. IX [« La nation [française] est aujourd’hui le mépris de l’Europe. Nulle crise salutaire ne lui rendra sa liberté ; c’est par la consomption qu’elle périra. La conquête est le seul remède à ses malheurs ; et c’est le hasard et les circonstances qui décident de l’efficacité d’un tel remède. »].

L’expérience actuelle prouve le contraire. Que les honnêtes gens qui occupent à présent les premières places de l’État, les conservent seulement pendant dix ans ; et tous nos malheurs seront réparés.

Le rétablissement de l’ancienne magistrature a ramené le temps de la liberté.

Nous avons vu longtemps les bras de l’homme lutter contre les bras de la nature. Mais les bras de l’homme se lassent, et les bras de la nature ne se lassent point.

Un royaume, tel que celui‑ci, se compare fort bien à une énorme cloche mise en volée. Une longue suite d’en­fants imbéciles s’attachent à la corde, et font tous leurs efforts pour arrêter la cloche dont ils diminuent successi­vement les oscillations ; mais il survient tôt ou tard un bras vigoureux qui lui restitue tout son mouvement.

Sous quelque gouvernement que ce soit, la nature a posé des limites au malheur des peuples. Au‑delà de ces limites, c’est ou la mort ou la fuite ou la révolte. Il faut rendre à la terre une portion de la richesse qu’on en obtient. Il faut que l’agriculteur et le propriétaire vivent. Cet ordre des choses est éternel. Le despote le plus inepte et le plus féroce ne saurait l’enfreindre.

J’écrivais avant la mort de Louis XV, Cette préface est hardie. L’auteur y prononce sans ménagement que nos maux sont incurables ; et je serais de son avis, si le monarque régnant était jeune.

On demandait un jour comment on rendait les mœurs à un peuple corrompu. Je répondis, Comme Médée rendit la jeunesse à son père ; en le dépeçant et le faisant bouillir.

Alors, cette réponse n’aurait pas été très déplacée.

 

Chapitre I.

p. 3. « J’ai regardé l’esprit, le génie et la vertu comme le produit de l’instruction... » Seule ?

— [« Cette idée présentée dans le livre de l'Esprit me paraît toujours vraie. ] »

— Elle est fausse, et c’est par cette raison qu’elle ne sera jamais assez prouvée

— « On m’a accordé que l’éducation avait sur le génie, sur le caractère des hommes et des peuples plus  d’influence qu’on ne l’avait cru. »

— Et c’est tout ce qu’on pouvait vous accorder.

 

Section I

L’auteur emploie les quinze chapitres qui forment cette section à établir son paradoxe favori, que « l’éducation seule fait toute la différence entre des individus à peu près bien organisés,  [« Si je démontrais que l’homme n’est vraiment que le produit de son éducation, j’aurais sans doute révélé une grande vérité aux nations. »] condition dans laquelle il ne fait entrer ni la force, ni la faiblesse, ni la santé, ni la maladie, ni aucune de ces qualités physiques ou morales qui diversifient les tempé­raments et les caractères.

p. 8. « Si l’organisation nous fait presque entier ce que nous sommes ; de quel droit, à quel titre reprocher au maître, I’ignorance et la stupidité de ses élèves ? »

Je ne connais pas de système plus consolant pour les parents et plus encourageant pour les maîtres. Voilà son avantage.

Mais je n’en connais pas de plus désolant pour les enfants qu’on croit également propres à tout ; de plus capable de remplir les conditions de la société d’hommes médiocres, et d’égarer le génie qui ne fait bien qu’une chose, ni de plus dangereux par l’opiniâtreté qu’il doit inspirer à des supérieurs qui, après avoir appliqué long­temps et sans fruit, une classe d’élèves, à des objets pour lesquels ils n’avaient aucune disposition naturelle, les rejetteront dans le monde où ils ne seront plus bons à rien. On ne donne pas du nez à un lévrier ; on ne donne pas la vitesse du lévrier à un chien couchant. Vous aurez beau faire, celui‑ci gardera son nez et celui‑là gardera ses jambes.

 

Chapitre 3.

p. 10. « L’homme naît ignorant, il ne naît point sot ; et ce n’est pas même sans peine qu’il le devient. »

C’est presque le contraire qu’il fallait dire. L’homme naît toujours ignorant ; très souvent sot ; et quand il ne l’est pas, rien de plus aisé que de le rendre tel, ni malheu­reusement de plus conforme à l’expérience.

La stupidité et le génie occupent les deux extrémités de l’échelle de l’esprit humain. Il est impossible de déplacer la stupidité. Il est facile de déplacer le génie.

p. 12. « En fait de stupidité, il en est de deux sortes : I’une naturelle ; I’autre acquise. »

Je voudrais bien savoir comment on vient à bout de la stupidité naturelle. Tous les hommes sont classés entre la plus grande pénétration possible et la stupidité la plus complète : entre M. d’Alembert et M. d’Outrelot. Et en dépit de toute institution, chacun reste à peu près sur son échelon. Qu’il me soit permis de tâter un homme, et bientôt je discernerai ce qu’il tient de l’application, et ce qu’il tient de la nature. Celui qui n’a pas ce tact, prendra souvent l’instrument pour l’ouvrage, et l’ouvrage pour l’instrument.

Il y a entre chaque échelon un petit degré impossible à franchir ; et pour pallier l’inégalité naturelle, il faut un travail opiniâtre d’un côté, et une négligence presque aussi continue de l’autre.

L’homme que la nature a placé sur son échelon s’y tient ferme et sans effort. L’homme qui s’est élancé sur un échelon supérieur à celui qu’il tenait de la nature, y chancelle, y est toujours mal à son aise. Il médite profon­dément le problème que l’autre résout, tandis qu’on lui attache des papillotes.

Ici [« En fait de stupidité, je l’ai déjà dit, il en est de deux sortes ; l’une naturelle, l’autre acquise ; l’une est l’effet de l’ignorance, l’autre celui de l’instruction. » ] l’auteur confond la stupidité avec l’ignorance.

p. 13. «[L’esprit s’est‑il chargé du poids d’une savante ignorance ; ] il ne s’élève plus jusqu’à la vérité ; il a perdu la tendance qui le portait vers elle. » 

Et cette tendance, naturelle ou acquise est la même dans tous ?

« L’homme qui ne sait rien peut apprendre ; il ne s’agit que d’en allumer en lui le désir. »

Et ce désir, tous en sont également susceptibles ?

p. 15. « Que fait un instituteur ? que désire-t-il ? d’éjointer les ailes du génie. »

Il y a donc du génie antérieur à l’institution.

p. 16. « Les Anciens conserveront sur les modernes, tant en morale qu’en politique, et en législation une supériorité qu’ils devront, non à I’organisation, mais à l’institution. »

Et qu’est‑ce que cela prouve ? — Qu’une nation diffère peu d’une autre nation. — Qui vous le nie ? — Que les Français élevés comme les Romains, auraient aussi leur César, leur Scipion, leur Pompée, leur Cicéron ? — Pourquoi non ? — Donc chez quelque nation que ce fût, la bonne éducation ferait un grand homme, un Hannibal, un Alexandre, un Achille, d’un Thersite, d’un individu quelconque ! Persuadez cela à qui vous voudrez ; mais non pas à moi.

Pourquoi ces noms illustres sont‑ils si rares, chez ces nations mêmes où tous les citoyens recevaient l’éducation que vous préconisez ?

Monsieur Helvétius, une petite question ? Voilà cinq cents enfants qui viennent de naître. On va vous les abandonner pour être élevés à votre discrétion. Dites‑moi, combien nous rendrez vous d’hommes de génie ? Pourquoi pas cinq cents ? Pressez bien toutes vos réponses : et vous trouverez qu’en dernière analyse, elles se résoudront dans la différence d’organisation, source primitive de la paresse, de la légèreté, de l’entêtement, et des autres vices ou passions.

 

[Section I, chapitre 2] p. 24. « Les vrais précepteurs de notre enfance sont les objets qui nous environnent. » — Il est vrai . Mais comment nous instruisent-ils ? — Par la sensation. — Or est‑il possible que l’organisation étant différente, la sensation soit la même ?

Telle est sa diversité que si chaque individu pouvait se créer une langue analogue à ce qu’il est, il y aurait autant de langues que d’individus ; un homme ne dirait ni bonjour, ni adieu comme un autre. — Mais il n’y aurait donc plus ni vrai ni bon ni beau. — Je ne le pense pas. La variété de ces idiomes ne suffirait pas pour altérer ces idées.

 

[Section I, chapitre 3] p. 26. « Plus les chutes sont douloureuses ; plus elles sont instructives. »

— J’en conviens. Mais y a‑t‑il deux enfants au monde pour qui la même chute fût également douloureuse, en général, pour qui une sensation quelconque puisse être identique ? Voilà donc une première barrière insurmon­table entre leurs progrès ? Et cette barrière où est‑elle placée ? Dans l’organisation. L’un reste étendu sur la place, et s’écrie, Je suis mort. L’autre se relève sans mot dire, se secoue et s’en va.

Il y a certaines actions de l’enfance où toute la destinée d’un homme est écrite. Alcibiade et Caton ont répété toute leur vie deux mots de leurs premières années... Gare toi-­mêmeLâche… Si Helvétius eût bien pesé ces expressions de caractère, antérieures à toute éducation, de l’âge de la jaquette et des osselets, il eût senti que c’est la nature qui fait ces enfants‑là, et non la leçon. L’art de convertir le plomb en or, est une alchimie moins ridicule que celle de faire un Regulus du premier venu. Toutes ces lignes‑là de l’auteur ne sont que de la poudre de projection.

p. 29. Deux frères voyagent, I’un à travers des mon­tagnes escarpées, I’autre par des vallons fleuris. À leur retour, ils s’entretiennent de ce qu’ils ont vu, et il se fait entre eux un échange de sensations. L’image de l’horreur de la nature passe de la tête de l’un dans le cerveau de I’autre ; et le premier s’enivre de la peinture de ses charmes. L’un veut aller frémir à son tour à l’aspect des abîmes, au fracas des torrents : I’autre se coucher mollement sur I’herbe tendre et s’endormir au murmure des ruisseaux.[ « Ces deux frères auront dans le même voyage vu des tableaux, reçu des impressions très différentes. Or mille hasards de cette espèce peuvent produire les mêmes effets. Notre vie  n’est, pour ainsi dire, qu’un long tissu d’accidents pareils. Qu’on ne se flatte donc jamais de pouvoir donner précisément les mêmes instructions à deux enfants. »] C’est que l’un est brave et que son frère est voluptueux. N’allez pas contrarier ces penchants naturels ; vous n’en feriez que deux sujets médiocres.

 

Chapitre 4.

p. 32. « On enferme un enfant dans une chambre, il y est seul ; il voit des fleurs ; il les considère ; » j’y consens. Mais un autre enfant diversement né, ou s’endormira s’il est lâche ; ou grommellera entre ses dents des mots injurieux contre son père ou son instituteur, s’il est vindicatif. Lâche ou vindicatif, il ne saura pas seulement s’il y avait à côté de lui un pot de fleurs.

 

Chapitre 5.

p. 35. [« Or à cet âge [sept ou huit ans] ils [les enfants qui entrent au collège] ont déjà chargé leur mémoire d’idées, qui dues en partie au hasard, en partie acquises dans la maison paternelle, sont dépendantes de l’état, du caractère, de la fortune et des richesses de leurs parents. Faut-il donc s’étonner si les enfants entrés au collège avec des idées souvent si différentes, montrent plus ou moins d’ardeur pour l’étude […] ? »]

 « Des idées dépendantes du caractère ! » Monsieur Helvétius vous écoutez-vous ? et le caractère n’est‑il pas un effet de l’organisation ?

 

Chapitre 6.

p. 37. [« Deux frères élevés chez leurs parents ont le même précepteur, ont à peu près les mêmes objets sous les yeux ; ils lisent les mêmes livres. La différence de l’âge est la seule qui paraisse devoir en mettre dans leur instruction. Veut‑on la rendre nulle ? suppose‑t‑on à cet effet deux frères jumeaux ? Soit. Mais auront‑ils eu la même nourrice ? Qu’importe ? Il importe beaucoup. Comment douter de l’influence du caractère de la nourrice sur celui du nourrisson ? »]

 « La différence de l’âge est la seule qui paraisse. Veut‑on la rendre nulle ? Soit. Mais leur nourrice aura-t-elle été la même ? … Qu’importe ? … Il importe beaucoup. »

Non, monsieur Helvétius, non, il n’importe rien, puisque selon vous, I’éducation répare tout. Tâchez donc de vous entendre. Vous raisonneriez juste, si vous conveniez que la diversité de la première nourriture, affectant l’organi­sation, le mal est sans remède ; mais ce n’est pas là votre avis.

p. 38. « Dans la carrière des sciences et des arts que tous deux parcouraient d’abord d’un pas égal, si le premier est arrêté par quelque maladie, s’il laisse prendre au second trop d’avance sur lui, I’étude lui devient odieuse. »

Si le premier est arrêté par quelque maladie ; et en est‑il une plus constante, plus incurable que la faiblesse ou quelque autre vice d’organisation ?

S’il laisse prendre trop d’avance ; et n’y a‑t‑il pas des enfants naturellement avancés ou retardés ?

Et rien n’est‑il plus décourageant pour un enfant que de suppléer par le travail, à la facilité qui lui manque, et n’est‑ce pas alors que le châtiment est injuste, et souvent même impuissant ?

p. 39. « C’est l’émulation qui crée les génies ; et c’est le désir de s’illustrer qui crée les talents. »

Mon cher philosophe, ne dites pas cela. Mais dites que ce sont les causes qui les font éclore, et personne ne vous contredira.

L’émulation et le désir ne mettent pas le génie où il n’est pas.

Il y a mille choses que je trouve tellement au‑dessus de mes forces, que l’espérance d’un trône, le désir même de sauver ma vie ne me feraient pas tenter ; et ce que je dis dans ce moment ; il n’y a pas un seul instant de mon existence où je ne l’aie senti et pensé.

 

[Chapitre 7] p. 44. « Le hasard a la plus grande part à la formation du caractère. »

Mais à trois ans un enfant est sournois, triste ou gai ; vif ou lent, têtu, impatient, colère, etc., et dans le reste de sa vie, le hasard se présenterait sans cesse avec une fourche, qu’il repousserait la nature sans la réformer. Naturam expellas furca, tamen usque recurret.

p. 45. « Les caractères les plus tranchés sont quelquefois le produit d’une infinité de petits accidents. »

C’est une grande erreur que de prendre la conduite d’un homme, même sa conduite habituelle pour son caractère.

On est naturellement lâche ; on a le ton et le maintien d’un homme brave. Mais est‑on brave pour cela ?

On est naturellement colère ; mais la circonstance, la bienséance de l’état, l’intérêt commandent la patience ; on se contient. Est‑on patient pour cela ?

Les caractères d’emprunt sont plus tranchés que les caractères naturels.

Interrogez le médecin et il vous dira que le caractère qu’on a, n’est pas toujours celui qu’on montre, et que le premier est le produit de la fibre raide ou molle, du sang doux ou brûlant, de la lymphe épaisse ou fluide, de la bile âcre ou savonneuse, et de l’état des parties dures ou fluides de notre machine. Votre enfant est‑il voluptueux ? Faites‑le chasser tout le jour, et faites‑lui boire le soir une décoction de nénuphar. Cela vaudra mieux qu’un chapitre de Sénèque.

Helvétius a dit plus haut, « si l’organisation nous fait presque entier ce que nous sommes, à quel titre reprocher au maître la stupidité de son élève ? »

Lorsqu’il prononce ici que le hasard a la plus grande part à la formation du caractère, ne voit‑il pas qu’on peut lui rétorquer son raisonnement, et lui dire ; si le hasard a la plus grande part à la formation de notre caractère, à quel titre reprocher au maître la méchanceté de son élève ?

Se proposer de montrer l’éducation comme l’unique différence des esprits ; la seule base du génie, du talent et des vertus ; ensuite abandonner au hasard le succès de l’éducation et la formation du caractère ; il me semble que c’est réduire tout à rien, et faire en même temps la satire et l’apologie des instituteurs.

 

[Chapitre 8] p. 48.  [« Sa dévote mère [de Vaucanson] avait un directeur: il habitait une cellule à laquelle la salle de l'horloge servait d'antichambre. La mère rendait de fréquentes visites à ce directeur. Son fils l'accompagnait jusque dans l'antichambre. C'est-là que seul et désœuvré il pleurait d'ennui, tandis que sa mère pleurait de repentir. Cependant comme on pleure et qu'on s'ennuie toujours le moins qu'on peut : comme dans l'état de désœuvrement il n'est point de sensations indifférentes, le jeune Vaucanson bientôt frappé du mouvement toujours égal d'un balancier, veut en connaître la cause. Sa curiosité s'éveille. Pour la satisfaire il s'approche des planches où l'horloge est renfermée. Il voit à travers les fentes l'engrainement des roues, découvre une partie de ce mécanisme, devine le reste; projette une pareille machine, l'exécute avec un couteau et du bois, et parvient à faire une horloge plus ou moins parfaite. Encouragé par ce premier succès, son goût pour les mécanismes se décide ; ses talents se développent, et le même génie qui lui avait fait exécuter une horloge en bois, lui laisse entrevoir dans la perspective la possibilité du flûteur automate. 

Un hasard de la même espèce alluma le génie de Milton. […]Si Shakespeare eût, comme son père, toujours été marchand de laine, si sa mauvaise conduite ne l'eût forcé de quitter son commerce et sa province, s'il […] n'eût point été réduit à se sauver à Londres, à s'engager dans une troupe de comédiens, et qu'enfin ennuyé d'être un acteur médiocre, il ne se fût pas fait auteur, le sensé Shakespeare n'eût jamais été le célèbre Shakespeare » (p. 47-49)]

 Donnez‑moi la mère de Vaucanson, et je n’en ferai pas davantage le flûteur automate. Envoyez‑moi en exil, ou enfermez‑moi dix ans à la Bastille, et je n’en sortirai pas le Paradis perdu à la main. Tirez‑moi de la boutique d’un marchand de laine ; enrôlez‑moi dans une troupe de comédiens, et je ne composerai ni Hamlet ni le King Lear, ni le Tartuffe ni les Femmes savantes, et mon grand‑père, avec son plût à Dieu, n’aura dit qu’une sottise [Le grand‑père de Molière aimait la comédie ; il y menait souvent son petit‑fils ; le jeune homme vivait dans la dissipation ; le père s’en apercevant demande en colère, si l’on veut faire de son fils un comédien. Plût à Dieu, répond le grand‑père, qu’il fut aussi bon acteur que Monrose. Ce mot frappe le jeune Molière, il prend en dégoût son métier, et la France doit son plus grand comique au hasard de cette réponse]. J’ai été plus amoureux que Corneille ; j’ai fait aussi des vers pour celle que j’aimais ; mais je n’ai fait ni le Cid ni Rodogune. Oui, monsieur Helvétius, on vous objectera que de pareils hasards ne produisent de pareils effets que sur des hommes organisés d’une certaine manière ; et vous ne répondrez rien qui vaille à cette objection.

Il en est de ces hasards, comme de l’étincelle qui enflamme un tonneau d’esprit‑de‑vin, ou qui s’éteint dans un baquet d’eau.

p. 51. « Le génie ne peut être que le produit d’une attention forte. (Et p. 52.) Le génie est un produit de hasards. »

On conviendra que voilà d’étranges assertions. Je me rongerais les doigts jusqu’au sang que le génie ne me viendrait pas. J’ai beau rêver à tous les hasards heureux qui pourraient me le donner, je n’en devine aucun.

Mais accordons à l’auteur qu’avec une attention forte et concentrée dans un seul objet important, on acquerra du génie. Vous verrez que, de quelque manière qu’on soit organisé, on est maître de s’appliquer fortement. 

 Il y a des hommes, et c’est le grand nombre, incapa­bles d’aucune longue et violente contention d’esprit. Ils sont toute leur vie ce que Newton, Leibniz, Helvétius étaient quelquefois. Que faire de ces gens‑là ? Des commis.

p. 52. « La seule disposition qu’en naissant l’homme apporte à la science, est la faculté de comparer et de combiner. »

Soit. Mais cette faculté est‑elle la même dans tous les individus ? Si elle est variable d’un enfant ou d’un homme à un autre, est‑il toujours possible d’en réparer le défaut ? S’il arrive que cette inégalité se compense à la longue, ce ne peut être que par l’exercice, le travail, et des frais qui retardent d’autant les progrès dans la carrière. L’un de ces coursiers aura atteint le but, avant que l’autre ait délié ses muscles inflexibles et ses jambes raides. Entre ces derniers, combien garderont toujours une allure lourde et pesante !

p. 52 et 53. « Lui‑même cependant (Rousseau) est un exemple du pouvoir du hasard... ; quel accident particulier le fit entrer dans la carrière de l’éloquence ? C’est son secret ; je l’ignore. »

Moi, je le sais, et je vais le dire. L’académie de Dijon proposa pour sujet du prix, Si les sciences étaient plus nuisibles qu’utiles à la société. J’étais alors au château de Vincennes. Rousseau vint m’y voir, et par occasion me consulter sur le parti qu’il prendrait dans cette question. Il n’y a pas à balancer, lui dis je. Vous prendrez le parti que personne ne prendra. Vous avez raison, me répondit-il ; et il travailla en conséquence.

Je laisse là Rousseau ; je reviens à Helvétius, et je lui dis : ce n’est plus moi qui suis à Vincennes ; c’est le citoyen de Genève. J’arrive ; la question qu’il me fit, c’est moi qui la lui fais. Il me répond, comme je lui répondis. Et vous croyez que j’aurais passé trois ou quatre mois à étayer de sophismes un mauvais paradoxe ; que j’aurais donné à ces sophismes‑là toute la couleur qu’il leur donna ; et qu’ensuite je me serais fait un système philosophique de ce qui n’avait été d’abord qu’un jeu d’esprit ? Credat judaeus Apella, non ego.

Rousseau fit ce qu’il devait faire parce qu’il était lui. Je n’aurais rien fait, ou j’aurais fait tout autre chose parce  que j’aurais été moi.

Et lorsque Helvétius finit le paragraphe de Rousseau par ces mots, « Rousseau, ainsi qu’une infinité d’hommes illustres, peut donc être regardé comme un des chefs‑d’œuvre du hasard ; » je demande si cela peut avoir d’autres sens que le suivant ; C’était un baril de poudre à canon ou d’or fulminant, qui serait peut‑être resté sans explosion, sans l’étincelle qui partit de Dijon et qui l’enflamma. 

 Prétendre avec l’auteur que ce fut l’étincelle qui fit la poudre à canon ou l’or fulminant, cela ne serait ni plus ni moins absurde que de prétendre que ce fut l’or fulmi­nant ou la poudre à canon qui fit l’étincelle.

Rousseau n’est non plus un chef‑d’œuvre du hasard, que le hasard ne fut un chef‑d’œuvre de Rousseau.

Si l’impertinente question de Dijon n’avait pas été proposée, Rousseau en aurait‑il été moins capable de faire son discours ?

On sut que Démosthène était éloquent, quand il eut parlé. Mais il l’était, avant que d’avoir ouvert la bouche.

Il y a des milliers de siècles que la rosée du ciel tombe sur les rochers, sans les rendre féconds. Les terres ensemencées l’attendent pour produire ; mais ce n’est pas elle qui les ensemencera.

Combien d’hommes sont morts, et combien d’autres mourront sans avoir montré ce qu’ils étaient. Je les compa­rerais volontiers à de superbes tableaux cachés dans une galerie obscure, où le soleil n’entrera jamais, et où ils sont destinés à périr sans avoir été ni vus ni admirés.

Soyons circonspects dans notre mépris ; il pourrait aisé­ment tomber sur un homme qui vaut mieux que nous.

Ce que je pense de ces petits hasards auxquels Helvétius attribue la formation d’un grand homme, je le penserais volontiers de ces autres petits hasards auxquels on attribue tout aussi gratuitement la destruction des grands empires. [« En morale comme en physique, le grand seul nous frappe. On suppose toujours de grandes causes à de grands effets. On veut que des signes dans le ciel annoncent la chute ou les révolutions des empires. Cependant que de croisades entreprises ou suspendues, de révolutions exécutées ou prévenues, de guerres allumées ou éteintes par les intrigues d’un prêtre, d’une femme ou d’un ministre. »]

Les empires mûrissent et se pourrissent à la longue, comme les fruits. Dans cet état, l’événement le plus frivole amène la dissolution de l’empire, et la secousse la plus légère, la chute du fruit ; mais et la chute et la dissolution avaient été préparées par une longue suite d’événements. Un moment plus tard, et l’empire se serait dissous et le fruit serait tombé de lui‑même.

Veut‑on une comparaison plus juste encore ? Un homme est sain et vigoureux en apparence. Il lui survient un petit bouton à la cuisse ; ce petit bouton est accompagné d’une démangeaison légère. Il se frotte. Voilà le petit bouton écorché ; et l’écorchure, qui n’a pas le diamètre d’une ligne, le centre d’une gangrène dont les progrès rapides font tomber en pourriture et la cuisse et la jambe, et la machine entière. Est‑ce l’écorchure légère, est‑ce le petit bouton, ou l’intempérance continue de cet homme que je regarderai comme la véritable cause de sa mort ?

p. 55. [« Faut‑il, pour défendre son opinion, soutenir que l’homme absolument brute, l’homme sans art, sans industrie et inférieur à tout sauvage connu, est cependant et plus vertueux et plus heureux que le citoyen policé de Londres et d’Amsterdam ? Rousseau le soutient. »]

Je trouve que Jean‑Jacques a bien faiblement attaqué I’état social. Qu’est‑ce que l’état social ? C’est un pacte qui rapproche, unit et arc‑boute les uns contre les autres une multitude d’êtres auparavant isolés. Celui qui méditera profondément la nature de l’état sauvage et celle de l’état policé, se convaincra bientôt que le premier est nécessairement un état d’innocence et de paix, et l’autre un état de guerre et de crime. Bientôt, il s’avouera qu’il se commet et qu’il doit se commettre plus de scélératesses de toute espèce, en un jour, dans une des trois grandes capitales de l’Europe, qu’il ne s’en commet et qu’il ne s’en peut commettre en un siècle dans toutes les hordes sauvages de la terre. Donc l’état sauvage est préférable à l’état policé ? Je le nie ; il ne suffit pas de m’avoir démontré qu’il y a plus de crimes, il faudrait encore me démontrer qu’il y a moins de bonheur.

 

[Chapitre 15] p. 108. « La religion païenne n’a point de dogmes. » Cela est‑il bien vrai ? Les dieux avaient chacun leur histoire. Quel nom donner à cette histoire ? On appelait impie ; on persécutait ; on condamnait à mort celui qui rejetait en doute les galanteries de Vénus, ou qui se moquait des amours de Jupiter : un Eumolpide n’était guère moins intolérant qu’un vicaire de paroisse.

p. 109. « Les fêtes du paganisme étaient rares. » Vous n’avez pas consulté là‑dessus les Fastes d’Ovide. Je crois qu’ils les avaient plus fréquentes, mais peut‑être moins rigoureuse­ment observées que les nôtres.

p. 114. « Il est facile de changer les opinions religieuses d’un peuple. » Je n’en crois rien. En général, on ne sait comment un préjugé s’établit et moins encore comment il cesse chez un peuple. Demain, le roi ferait pendre un de ses frères pour un crime, que le supplice n’en serait pas moins désho­norant parmi nous. Après‑demain, il ferait asseoir à sa table le père d’un pendu, que les filles de ce père ne trouve­raient des époux que parmi les courtisans. S’il est si difficile de détruire des erreurs qui n’ont pour elles que leur généralité et leur vétusté ; comment vient‑on à bout de celles qui sont aussi générales, aussi vieilles, et de plus accompagnées de terreurs, appuyées de la menace des dieux, sucées avec le lait, et prêchées par des bouches respectées et stipendiées à cet effet ? Je ne connais qu’un seul et unique moyen de renverser un culte, c’est d’en rendre les ministres méprisables par leurs vices et par leur indigence. Les philosophes ont beau s’occuper à démontrer l’absurdité du christianisme, cette religion ne sera perdue, que quand on verra à la porte de Notre‑Dame ou de Saint-­Sulpice des gueux en soutane déguenillée offrir la messe, l’absolution et les sacrements au rabais et que, quand on pourra demander des filles à ces gredins‑là. C’est alors qu’un père, un peu sensé, menacerait son fils de lui tordre le col, s’il voulait être prêtre. Il faut que le christianisme s’abolisse comme le paganisme cessa ; et le paganisme ne cessa, que, quand on vit les prêtres de Sérapis demander l’aumône aux passants, à l’entrée de leurs superbes édifices ; que, quand ils se mêlèrent d’intrigues amoureuses, et que les sanctuaires furent occupés par des vieilles qui avaient à côté d’elles une oie fatidique et qui s’offraient à dire aux jeunes garçons et aux jeunes filles, leur bonne aventure, pour un sol ou deux liards de notre monnaie. Quel est donc le moment qu’il faut hâter ? Celui où les habitués de Saint‑Roch diront à nos neveux, Qui veut une messe ? Qui en veut une pour un sol, pour deux sols, pour un liard, et qu’on lira au‑dessus des confessionnaux, comme à la porte des barbiers, Céans l’on absout de toutes sortes de crimes à juste prix.

La substitution de la déesse Renommée à la sainte Vierge est une chimère qui ne se réaliserait pas dans mille ans. [« Que chez un peuple la raison soit tolérée, elle substituera la religion de la Renommée à toute autre. »]

La réunion du titre de summus pontifex et d’imperator ne me paraît pas sans conséquence fâcheuse. [« Un magistrat, comme à Rome, réunit-il en sa personne le double emploi de sénateur et de ministre des autels, le prêtre sera toujours en lui subordonné au sénateur, et la religion toujours subordonnée au bonheur public. »]

Ce serait un grand mal qu’un médecin fût prêtre ; c’en serait peut‑être un bien plus grand qu’un prêtre fût roi.

Je hais tous les oints du Seigneur, sous quelque titre que ce soit.

« Le prêtre, dites‑vous, sera toujours en lui subordonné au souverain. » D’où savez‑vous cela ? Pouvoir s’autoriser du nom de Dieu, pour faire le mal, cela est bien commode.

Tenez, monsieur Helvétius : c’est que Dieu est une mau­vaise machine dont on ne peut rien faire qui vaille ; c’est que l’alliage du mensonge et de la vérité est toujours vicieux ; et qu’il ne faut ni prêtres ni dieux.

p. 116. « Que le magistrat soit revêtu de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle, et toute contradiction entre les préceptes religieux et Ies préceptes patriotiques disparaîtra. » — Oui, si le magis­trat est toujours un homme de bien. Mais si c’est un fripon, comme c’est le cas ordinaire ; il n’en sera que cent fois plus puissant et plus dangereux.

p. 117. L’auteur termine le chapitre 15 par cette conclu­sion intrépide « que l’inégalité aperçue entre l’esprit des divers hommes ne peut être regardée comme une preuve de leur inégale aptitude à en avoir. » Il me semble que tous infectés des mêmes préjugés et soumis à la même mauvaise éducation, si l’on aperçoit de l’inégalité entre les esprits, c’est à l’inégale aptitude à en avoir qu’il faut la rapporter.

 

[note 3] p. 119. Ici l’auteur me paraît tourmenté de quelque scrupule. « Quelle que soit l’éducation nationale, on ne fera pas, dit‑il, des gens de génie de tous les citoyens. » Je le crois. Pour des gens d’esprit et de sens, il nous en promet tant qu’il nous plaira... Cela est bien contraire à la nature de l’homme, à la nature de la société, et à l’expérience de tous les siècles. Hé, philosophe mon ami, chez ces Grecs, chez ces Romains dont vous faites tant de cas, on compte par ses doigts, les hommes de génie ; et les sots et les fous y foisonnèrent autant que parmi nous. C’est qu’il est dans l’ordre éternel que le monstre appelé homme de génie soit toujours infi­niment rare, et que l’homme d’esprit et de sens ne soit jamais commun.

Quel livre que celui d’Helvétius s’il eût été écrit au temps et dans la langue de Montaigne ! Il serait autant au‑dessus des Essais que les Essais sont au‑dessus de tous les moralistes qui ont paru depuis.

Je ne sais quel cas Helvétius faisait de Montaigne et si la lecture lui en était bien familière ; mais il y a beaucoup de rapports entre leur manière de voir et de dire. Montaigne est cynique ; Helvétius l’est aussi. Ils ont l’un et l’autre les pédants en horreur ; la science des mœurs est pour tous deux la science par excellence ; ils accordent beaucoup aux circonstances et aux hasards ; ils ont de l’imagination ; beaucoup de familiarité dans le style ; de la hardiesse et de la singularité dans l’expression ; des métaphores qui leur sont propres. Helvétius au temps de Montaigne en aurait eu à peu près le style ; et Montaigne au temps d’Helvétius aurait à peu près écrit comme lui ; c’est‑à‑dire qu’il eût eu moins d’énergie et plus de correction, moins d’origi­nalité et plus de méthode.

 

[note 9] p. 122. Vous, mon ami Naigeon, qui avez si bien étrillé le Russe endiamanté Czernischew, pour avoir préféré les Anglais aux Français, je vous dénonce et recommande le n° 9 de cette page [« Toutes les nations ont reproché aux Français leur frivolité. “ Si le Français, disait autrefois M. de Saville, est si frivole, l’Espagnol si grave et si superstitieux, l’Anglais si sérieux et si profond, c’est un effet de la différente forme de leur gouvernement. C’est à Paris que doit se fixer l’homme curieux de bijoux et de parler sans rien dire : c’est Madrid et Lisbonne que doit habiter quiconque aime à se donner la discipline et à voir brûler ses semblables ; et c’est à Londres enfin que doit vivre quiconque veut penser et faire usage de la faculté qui distingue principalement l’homme de la brute. Selon M. de Saville, il n’est que trois objets dignes de réflexion ; la nature, la religion et le gouvernement. Or le Français, ajoute-t-il, n’ose penser sur ces objets. Ses livres insipides pour des hommes, ne peuvent donc amuser que des femmes. La liberté seule élève l’esprit d’une nation, et l’esprit de la nation celui de ses écrivains. En France les âmes sont sans énergie. Le seul auteur estimable que j’en aime, c’est Montaigne. Peu de ses concitoyens sont dignes de l’admirer : pour le sentir, il faut penser et pour penser, il faut être libre.” »] ; surtout n’oubliez pas que celui qui suppose aux philosophes français l’esprit général de la nation ne connaît ni leurs ouvrages ni leurs personnes.

 

[note 10] p. 123-124. Pourquoi, malgré le choix des sujets et le meilleur emploi de leurs talents, la Société de Jésus a‑t‑elle produit si peu de grands hommes ? Helvétius en donne plusieurs bonnes raisons. [« C’est qu’entourés de fanatiques et de superstitieux, un Jésuite n’ose penser que d’après ses supérieurs : c’est que d’ailleurs forcés de s’appliquer quelques années à  l’étude des casuistes et de la théologie, cette étude répugne à la saine raison et doit la corrompre en lui. »]

Mais la principale, qu’il a omise, c’est qu’ils étaient rapetissés, épuisés, abrutis par douze années de préceptorat. Ils employaient à ramper avec des enfants, le temps propre à étendre les ailes du génie.

 

[note 11] p. 124. [« Si tous les Savoyards ont à certains égards le même caractère ; c’est que le hasard les place dans des dispositions à peu près semblables et que tous reçoivent à peu près la même éducation. […]Supposons donc qu'on eût le plus grand intérêt d'inspirer à un jeune homme les vertus du Savoyard : que faire? le placer dans la même position ; confier quelque temps son éducation au malheur et à l'indigence. » ]

On fait de bons Savoyards, tant qu’on veut ; pour de grands généraux, de grands ministres, de grands magistrats, c’est autre chose. Quelque stupide qu’on soit, on sait bientôt ramoner une cheminée ; on n’apprend pas tout à fait aussi facilement à purger une société de son luxe, de ses préjugés, de ses vices et de ses mauvaises lois. Helvétius fait flèche de tout bois.

 

[note 14] p. 126. [« La plupart des hommes de génie veulent dès leur première jeunesse avoir annoncé ce qu'ils doivent être : c'est leur manie. Se prétendent-ils d'une race supérieure à celle des autres hommes ? À la bonne heure : qu'on ne dispute pas sur ce point avec leur vanité ; on les fâcherait, mais qu'on ne les en croie pas sur leur parole, on se tromperait. Rien de plus illusoire et de plus incertain que ces premières annonces. Newton et Fontenelle n'étaient que des écoliers médiocres. Les classes sont peuplées de jolis enfants, le monde l'est de sots hommes. »]

 Je ne sais si le génie se décèle dès l’enfance. Pour le caractère, il n’est pas permis d’en douter. Cepen­dant Helvétius attribue indistinctement la création de l’un et de l’autre, à l’éducation et au hasard, à l’exclusion de la nature et de l’organisation.

Je pense qu’un enfant entraîné vers une science ou vers un art, par un penchant irrésistible qui se décèle dès son enfance, ne sera peut‑être que médiocre ; mais je ne doute point qu’appliqué à tout autre chose, il ne fût mauvais.

 

[note 15] p. 126. « Que d’hommes de génie, I’on doit à des accidents ! »

Les hommes de génie sont, ce me semble, bientôt comptés ; et les accidents stériles sont innombrables. C’est que les accidents ne produisent rien : pas plus que la pioche du manœuvre qui fouille les mines de Golconde ne produit le diamant qu’elle en fait sortir.

Qui que tu sois, homme de génie ou stupide, homme de bien ou méchant, renfonce‑toi le plus avant que tu pourras dans l’histoire de ta vie, et tu retrouveras toujours à l’origine des événements qui t’ont mené soit au bonheur, soit au malheur, soit à l’illustration, soit à l’obscurité, quelque circonstance frivole à laquelle tu rapporteras toute ta destinée. Mais sot, sois bien assuré qu’abstraction faite de cette fatale circonstance, tu serais arrivé au mépris par un autre chemin ; mais méchant, ne doute pas qu’abstraction faite de cet incident que tu charges d’imprécations, tu ne fusses tombé dans le malheur, de quelque autre côté. Mais homme de génie, tu t’ignores, si tu penses que c’est ce hasard qui t’a fait ; tout son mérite est de t’avoir produit ; il a tiré le rideau qui te dérobait à toi‑même et aux autres, le chef‑d’œuvre de la nature. Il ne manque au génie et à la sottise, au vice et à la vertu que le temps, pour obtenir leur véritable chance. L’honnête homme, I’habile homme peut mourir trop tôt. Pour l’imbécile et le méchant, ils meurent toujours à temps.

 

[note 17] p. 127. [« M. Rousseau dans ses ouvrages m’a toujours paru moins occupé d’instruire que de séduire ses lecteurs. Toujours orateur et rarement raisonneur, il oublie que dans les discussions philosophiques, s’il est quelquefois permis de faire usage de l’éloquence, c’est uniquement lorsqu’il s’agit de faire vivement sentir toute l’importance d’une opinion déjà reconnue pour vraie. »]

Jean‑Jacques est tellement né pour le sophisme, que la défense de la vérité s’évanouit entre ses mains ; on dirait que sa conviction étouffe son talent. Proposez‑lui deux moyens dont l’un péremptoire, mais didactique, sentencieux et sec ; I’autre précaire, mais propre à mettre en jeu son imagination et la vôtre, à fournir des images intéressantes et fortes, des mouvements violents, des tableaux pathétiques, des expressions figurées, à étonner I’esprit, à émouvoir le cœur, à soulever le flot des passions ; c’est à celui‑ci qu’il s’arrêtera. Je le sais par expérience. Il se soucie bien plus d’être éloquent que vrai, disert que démonstratif, brillant que logicien ; de vous éblouir que de vous éclairer. Quelque éloge qu’Helvétius en fasse, il ne croyait pas qu’un seul de ses ouvrages allât à la postérité : c’est ainsi qu’il s’en expliquait avec moi ; mais à voix basse ; il craignait les querelles littéraires ; et il avait raison.

 

[note 21] p. 131. [« On n’attache certainement pas d’idée nette au mot, passions, lorsqu’on les regarde comme nuisibles. […] Nos désirs sont nos moteurs, et c’est la force de nos désirs qui détermine celle de nos vices et de nos vertus. Un homme sans désir et sans besoin est sans esprit et sans raison. » ]

 Cet éloge des passions est vrai ; mais comment ne s’aperçoit‑on pas, en le faisant, qu’on forge des armes contre soi ? L’éducation ou les hasards rendront‑ils pas­sionnés les hommes nés froids ? Les passions ne sont‑elles pas des effets du tempérament, et le tempérament est‑il autre chose qu’un résultat de l’organisation ? Vous aurez beau prêcher celui qui ne sent pas ; vous soufflez sur des charbons éteints. S’il y a une étincelle, votre souffle pourra susciter de la flamme. Mais il faut que la première étincelle y soit.

En vérité toute cette sublime extravagance d’Helvétius aurait fourni une excellente scène à Molière, le pendant de celle du pyrrhonien. « Sans passion, point de besoins ; point de désirs ; sans besoins et sans désirs, point d’esprit, point de raison ; » c’est Helvétius qui le dit. Mais qu’il nous apprenne donc comment l’éducation ou des accidents pourront créer une passion vraie, dans celui à qui la nature l’a refusée. J’aime­rais autant assurer qu’on inspirera la fureur des femmes à un eunuque, et combien d’hommes que la nature a châtrés. Les uns manquent de testicules pour une chose ; d’autres en manquent pour une autre. Il faut que chacun s’accouple avec la muse qui lui convient, la seule avec laquelle il  se sent et se retrouve. Il est nul ou n’a qu’une fausse érection avec les autres. Elles en seraient mal caressées.

À l’entendre, on dirait qu’il n’y a qu’à vouloir pour être. Que cela n’est‑il vrai !

 

[note 25] p. 134. « Les femmes devraient concevoir tant de vénération pour leur beauté et leurs faveurs qu’elles crussent n’en devoir faire part qu’aux hommes déjà distingués par leur génie, leur courage et leur probité. »

Idée platonique ; vision contraire à la nature. Il faut qu’elles couronnent un vieux héros ; mais il faut qu’elles couchent avec un jeune homme : la gloire et le plaisir sont deux choses fort diverses.

« Par ce moyen leurs faveurs deviendraient un encouragement aux talents et aux vertus. » — D’accord ; mais la propagation de I’espèce, que deviendrait‑elle ?

Toutes les fois qu’on invente un moyen de s’honorer ; si ce moyen est contraire à la nature ; il arrive toujours qu’on n’a réussi qu’à étendre la voie du déshonneur.

Voulez‑vous avoir bien des femmes déshonorées ? Hono­rez celles qui se jetteront sur le bûcher de leurs maris.

N’en avez‑vous pas encore assez ? Attachez leur honneur à la chasteté.

En voulez‑vous davantage ? Sacrifiez leur penchant à l’ambition, à la fortune, et à toutes ces vanités étrangères à l’organe sexuel, à qui vous n’inspirerez jamais d’autre instinct que le sien. Il a son objet, comme l’œil ; et le législateur qui condamnerait sous peine d’ignominie, I’œil à ne regarder que certains objets importants, serait fou.

Quelque avantage qu’on imagine à priver les femmes de la propriété de leur corps, pour en faire un effet public, c’est une espèce de tyrannie dont l’idée me révolte ; une manière raffinée d’accroître leur servitude qui n’est déjà que trop grande. Qu’elles puissent dire à un capitaine, à un magistrat, à quelque autre citoyen illustre que ce soit, Oui, vous êtes un grand homme ; mais vous n’êtes pas mon fait. La patrie vous doit des honneurs, mais qu’elle ne s’acquitte pas à mes dépens ; je suis libre, dites‑vous ; et par le sacrifice de mon goût et de mes sens, vous m’assu­jettissez à la fonction la plus vile de la dernière des esclaves. Nous avons des aversions qui nous sont propres et que vous ne connaissez ni ne pouvez connaître. Nous sommes au supplice, nous, dans des instants qui auraient à peine le plus léger désagrément pour vous. Vous disposez de vos organes comme il vous plaît ; les nôtres moins indulgents ne sont pas même toujours d’accord avec notre cœur. Ils ont quelquefois leur choix séparé. Ne voulez‑vous tenir entre vos bras qu’une femme que vous aimiez ; ou votre bonheur exige‑t‑il que vous en soyez aimé ? Vous suffit‑il d’être heureux, et seriez‑vous assez peu délicat pour négliger le bonheur d’une autre ? Quoi, parce que vous avez massacré les ennemis de l’État, il faut que nous nous déshabillions en votre présence ; que votre œil curieux parcoure nos charmes, et que nous nous associions aux victimes, aux taureaux, aux génisses dont le sang teindra les autels des dieux, en action de grâces de votre victoire ! Il ne vous resterait plus qu’à nous défendre d’être passives comme elles. Si vous êtes un héros, ayez‑en les sentiments : refusez‑vous à une récompense que la patrie n’est pas en droit de vous accorder, et ne nous confondez pas avec le marbre insensible qui se prêtera sans se plaindre au ciseau du statuaire. Qu’on ordonne à l’artiste votre statue. Mais qu’on ne m’ordonne pas d’être la mère de vos enfants ; qui vous a dit que mon choix n’était pas fait ; et pourquoi faut‑il que le jour de votre triomphe soit trempé des larmes de deux malheureux ? L’enthousiasme de la patrie bouillonnait au fond de votre cœur ; vous vous couvrîtes de vos armes, et vous allâtes chercher notre ennemi. Attendez que le même enthousiasme me sollicite d’arracher moi­-même mes vêtements et de courir au‑devant de vos pas ; mais ne m’en faites pas une loi. Lorsque vous marchâtes au combat, ce ne fut point à la loi, c’est à votre cœur magnanime que vous obéîtes ; qu’il me soit permis d’obéir au mien. Ne vous lasserez‑vous point de nous ordonner des vertus, comme si nous étions incapables d’en avoir de nous‑mêmes ; ne vous lasserez‑vous point de nous faire des devoirs chimériques, où nous ne voyons que trop d’estime ou trop de mépris ; trop de mépris, lorsque vous en usez avec nous comme la branche du laurier qui se laisse cueillir et plier sans murmure ; trop d’estime, si nous sommes la plus belle couronne que vous puissiez ambitionner. Vous ne contraindrez pas mon hommage, si vous pensez qu’il n’y a d’hommage flatteur que celui qui est libre ; mais je me tais et je rougis de parler au défenseur de mon pays, comme je parlerais à mon ravisseur.

Qui est‑ce qui voudrait d’une femme qui oserait s’ex­primer ainsi ; et parce que la pudeur lui ferme la bouche, est‑il honnête d’abuser de son silence et de sa personne ?

 

Section II.

Helvétius continue sur le même texte ; savoir que « tous les hommes communément bien organisés, ont une égale aptitude à l’esprit. »

[Chapitre 1]  p. 149. « Lorsque éclairé par Locke, [l’on sait que c’est aux organes des sens qu’on doit ses idées,... on doit communément en conclure que l’inégalité des esprits est l’effet de l’inégale finesse de leurs sens] » dites par Aristote qui a dit expressément le premier, qu’il n’y avait rien dans l’entendement qui n’eût été antérieurement dans la sensation. Dites par Hobbes qui longtemps avant Locke, avait déduit, dans son petit et sublime traité De la Nature humaine, du principe d’Aristote, presque toutes les conséquences qu’on en pouvait tirer.

p. 151. [« Cependant si des expériences contraires prouvaient que la supériorité de l’esprit n’est point proportionnée à la plus ou moins grande perfection des cinq sens, c’est dans une autre cause qu’on serait forcé de chercher l’explication de ce phénomène. »]

 Lorsque je vois un homme d’esprit, devenu stupide à la suite d’un violent accès de fièvre ; et réciproquement un sot, penser et parler, dans le délire, comme un homme d’esprit.

Lorsque j’en vois un autre perdre la raison et le sens commun, par une chute, par une contusion à la tête, tous ses autres organes étant restés dans un état sain.

Puis-je m’empêcher d’en conclure que la perfection des opérations intellectuelles dépend principalement de la conformation du cerveau et du cervelet ?

Et puis-je douter de la certitude de ma conclusion, lorsque je compare les progrès de l’esprit, avec le dévelop­pement des organes, dans les différents âges de l’homme ?

p. 154. « Locke aperçoit entre les esprits moins de différence qu’on ne pense ; » mais moins de différence, n’est pas nulle différence ; et je croirai aussitôt qu’on pourra donner à l’animal appelé le Paresseux, I’agilité du singe ou la viva­cité de l’écureuil, qu’à l’homme lourd et pesant le caractère de l’homme vif.

Locke dit bons ou méchants [« Je crois, dit Locke, pouvoir assurer que de cent hommes il y en a plus de quatre‑vingt‑dix qui sont ce qu’ils sont, bons ou mauvais, utiles ou nuisibles à la société, par l’instruction qu’ils ont reçue. »] ; il ne dit pas ingénieux ou stupides.

Quand la bonté et la méchanceté tiendraient autant à I’organisation que le génie et la stupidité, il ne faudrait pas les confondre ; non plus que les dispositions intérieures et les actions. Je m’explique.

Un homme naturellement méchant a senti par l’expé­rience et la réflexion, les inconvénients de la méchanceté ; il reste méchant et fait le bien.

Un homme à demi sot a senti par l’expérience et par la réflexion, les avantages de l’esprit ; il voudrait bien en avoir ; mais il a beau faire, il n’en a point ; il pense, agit et parle comme un sot.

Un père sévère contraint son fils à une bonne action ; ce père serait une bête féroce, si le prenant par les cheveux et le frappant, il lui disait, Maroufle, fais donc de I’esprit. Le lieutenant de police ne le ferait pas enfermer pour avoir maltraité son enfant, mais pour en avoir exigé ce que la nature lui avait refusé.

Quintilien parle d’une paresse d’esprit innée et propre à certains hommes ; or comment Quintilien reconnaîtrait-­il ce vice primitif d’organisation et le concilierait‑il avec une égale aptitude à l’instruction ?

Il dit que les esprits lourds et inhabiles aux sciences ne sont pas plus dans la nature que les monstres.

Combien de monstres ! Quintilien aurait montré beaucoup plus de jugement, s’il eût associé les imbéciles aux hommes de génie et qu’il eût regardé les uns et les autres comme des monstres.

Et puis une réflexion à laquelle je ne saurais me refuser, et dont je conseille l’usage à tout lecteur, comme d’un principe de critique très délicat et très sûr ; c’est qu’il se mêle dans les discours et les écrits des hommes les plus modestes et les plus judicieux, toujours un peu d’exagéra­tion de métier. Locke et Quintilien traitent de l’éducation, et ils se persuaderont à eux‑mêmes que tous nos enfants en sont également susceptibles ; et s’ils réussissent à nous le persuader à nous qui sommes pères ; plus Locke aura de lecteurs ; plus Quintilien aura de disciples. Mais qu’en arrive‑t‑il ? C’est qu’un sot sort un sot de l’école de Quinti­lien : et qu’avec les soins les plus assidus et tous les beaux principes de Locke, je n’ai rien fait qui vaille de mon fils.

Les meilleurs écoliers sont communément ceux qui donnent le moins de peine au maître.

Et il n’est pas rare que les enfants les moins élevés soient les meilleurs sujets.

Où trouver la raison de ces phénomènes ? Dans l’inégale aptitude à l’instruction ? Et d’où naît cette inégale apti­tude ? De la nature ingrate ou indulgente ; de la diversité de l’organisation.

Je ne prétends pas qu’il en soit toujours ainsi ; mais pour détruire le paradoxe d’Helvétius, il suffit que ce cas soit fréquent.

Je vais plus loin ; je propose à Helvétius d’interroger tous les maîtres de Paris ; et s’il s’en trouve un seul qui soit de son avis, je baisse la tête et je me tais.

Mais, si l’on fait des enfants tout ce qu’on veut, pourquoi Helvétius n’a‑t‑il pas fait de sa fille aînée, ce que nature a fait de sa fille cadette ? Il faut qu’il ait été bien entêté de son système, pour avoir tenu ferme contre une démonstration journalière et domestique de sa fausseté.

 

[Chapitre 2] p. 160. « L’âme principe de vie à la connaissance et la nature duquel on ne s’élève point sans les ailes de la théologie. »

Et avec ces belles ailes de chauve‑souris, à quoi s’élève-­t‑on ? À rien. On circule dans les ténèbres. Et pourquoi gâter un ouvrage avec ces flagorneries‑là ? La postérité ne vous entendra pas, et les théologiens, vos contemporains, ne vous en aimeront pas davantage.

p. 161. [« Quelques-uns doutent que la science de Dieu, ou la théologie soit une science. Toute science, disent-ils, suppose une suite d’observations. Or quelles observations faire sur un être invisible et incompréhensible ? La théologie n’est donc point une science. En effet que désigne le mot Dieu ? La cause encore inconnue de l’ordre et du mouvement. Or que dire d’une cause inconnue ? Attache-t-on d’autres idées à ce mot Dieu ? On tombe, comme le prouve M. Robinet, dans mille contradictions. »]

S’il est l’auteur de l’ouvrage De la Nature publié sous son nom. J’ai ouï dire à quelques‑uns de nos philosophes, qu’il ne l’entendait pas.

p. 164. « L’homme doit à la mémoire ses idées et son esprit. »

Et sa mémoire, grande ou petite, ingrate ou fidèle, tenace ou passagère, à quoi la doit‑il ? N’est‑il pas d’expérience qu’on n’a jamais réussi à en donner, jusqu’à un certain degré, à des enfants qui en manquaient ? N’est‑il pas d’expérience que rien n’est si variable entre les hommes ? Voilà donc pour quelques‑uns une barrière insurmontable dans la carrière des arts et des sciences ; et une très grande inégalité dans l’aptitude naturelle de tous, soit à l’acqui­sition des idées, soit à la formation de l’esprit.

D’Alembert lit une fois une démonstration de géométrie, et il la sait par cœur. À la dixième fois, je tâtonne encore.

D’Alembert ne l’oublie plus. Au bout de quinze jours, à peine m’en reste‑t‑il quelques traces.

Tout étant égal d’ailleurs, comment peut‑il arriver que dans le même temps d’étude, je fasse le même chemin que lui ?

 « Si la mémoire se perd ou s’affaiblit par un coup, une chute, une maladie » ; un enfant ne peut‑il pas naître avec cet organe vicié par la nature, comme par l’accident ? Que direz‑vous de cet enfant ? Lui accorderez‑vous la même aptitude à l’instruction ?

N’en sommes‑nous pas là, presque tous  si l’on nous compare à M. Guibert ou à M. de Villoison ?

Ces deux espèces de prodiges ne démontrent‑ils pas qu’il y a une organisation propre à la mémoire ; et si je n’ai pas reçu cette organisation, qui est‑ce qui me la donnera ?

Vous n’en avez pas besoin, direz‑vous, pour être un grand homme. — Cela se peut. Mais n’en faites donc pas dépendre l’étendue des idées et la force de l’esprit.

 

[Chapitre 5] p. 189. « Dire [comme les docteurs de l’école], qu’un mode ou une manière d’être n’est point un corps, ou n’a point d’étendue ; rien de plus clair. Mais faire de ce mode un être, et même un être spirituel ; rien, selon moi, de plus absurde. »

Aussi ne le font‑ils pas. Ils ne disent pas que la pensée est un être spirituel ; mais ils disent que c’est un mode incompatible avec la matière. Ce qui est fort différent. Et ils en concluent l’existence d’un être spirituel.

Je ne prétends pas que leur système en soit plus sensé ; mais je vois beaucoup d’inconvénient à le mal exposer. En lisant cet endroit ; tenez, diront‑ils ; voilà comme ils nous entendent et comme ils nous réfutent.

p. 192 et précédentes. « Sentir, c’est juger. » Cette assertion, comme elle est énoncée, ne me paraît pas rigoureusement vraie. Le stupide sent, mais peut‑être ne juge‑t‑il pas. L’être totalement privé de mémoire sent ; mais il ne juge pas. Le jugement suppose la comparaison de deux idées. La difficulté consiste à savoir comment se fait cette compa­raison ; car elle suppose deux idées présentes. Helvétius aurait coupé un terrible nœud, s’il nous avait expliqué bien clairement, comment nous avons deux idées présentes à la fois, ou comment ne les ayant pas présentes à la fois, cependant nous les comparons.

 

[Chapitre 6] p. 199 [« Il résulte de ce chapitre que tous les jugements occasionnés par la comparaison des objets entre eux, supposent en nous un intérêt de les comparer. Or cet intérêt nécessairement fondé sur l’amour de notre bonheur, ne peut être qu’un effet de la sensibilité physique, puisque toutes nos peines et nos plaisirs y prennent leur source. Cette question examinée, j’en conclurai que la douleur et le plaisir physique est le principe ignoré de toutes les actions des hommes. »].

J’avais peut‑être de l’humeur lorsque j’ai lu ce sixième chapitre. Mais voici mon observation. Bonne ou mauvaise elle restera. De toute cette métaphysique de l’auteur, il résulte que les jugements, ou la comparaison des objets entre eux suppose quelque intérêt de les comparer. Or cet intérêt émane nécessairement du désir d’être heureux, désir qui prend sa source dans la sensibilité physique. Voilà une conclusion tirée de bien loin. Elle convient plutôt à l’animal en général qu’à l’homme. Passer brusquement de la sensibilité physique, c’est‑à‑dire de ce que je ne suis pas une plante, une pierre, un métal, à l’amour du bonheur, de l’amour du bonheur à l’intérêt ; de l’intérêt à l’attention ; de l’attention à la comparaison des idées. Je ne saurais m’accommoder de ces généralités‑là. Je suis homme, et il me faut des causes propres à l’homme. L’auteur ajoute qu’en remontant deux crans plus haut, ou en descendant deux crans plus bas, il passait de la sensibilité physique, à I’organisation, de l’organisation à l’existence, et qu’il eût dit, J’existe, j’existe sous cette forme, je sens, je juge, je veux être heureux, parce que je sens ; j’ai intérêt à comparer mes idées, puisque je veux être heureux. Quelle utilité retirerai-je d’une enfilade de conséquences qui conviennent également au chien, à la belette, à l’huître, au dromadaire ? Si Jean‑Jacques nie ce syllogisme, il a tort. S’il le trouve frivole, il pourrait bien avoir raison.

Descartes avait dit : Je pense, donc j’existe.

Helvétius veut qu’on dise, Je sens, donc je veux sentir agréablement.

J’aime mieux Hobbes qui prétend que pour tirer une conséquence qui menât à quelque chose, il fallait dire, Je sens, je pense, je juge, donc une portion de matière organisée comme moi peut sentir, penser et juger.

En effet, si après cette première enjambée, on en fait une seconde, on est déjà bien loin.

Qui croirait qu’après une marche aussi franche, et aussi ferme, le dernier de ces philosophes s’est aussi laissé gagner par la terreur, et a terminé son sublime ouvrage De la nature de l’homme, par des visions si étranges, si supersti­tieuses, si folles qu’on en est presque aussi indigné que surpris ?

« Sentir, c’est penser » ou « l’on ne pense pas, si l’on n’a senti. » Sont‑ce deux propositions si diverses que la première étant trouvée, I’on puisse regarder l’autre comme une découverte bien merveilleuse ?

Si partant du seul phénomène de la sensibilité physique, propriété générale de la matière, ou résultat de l’organisa­tion, il en eût déduit avec clarté toutes les opérations de I’entendement, il eût fait une chose neuve, difficile et belle.

J’estimerai davantage encore celui qui par l’expérience ou l’observation démontrera rigoureusement ou que la sensibilité physique appartient aussi essentiellement à la matière que l’impénétrabilité, ou qui la déduira sans  réplique de l’organisation.

J’invite tous les physiciens et tous les chimistes à re­chercher ce que c’est que la substance animale, sensible et vivante.

Je vois clairement dans le développement de l’œuf, et quelques autres opérations de la nature, la matière inerte, en apparence, mais organisée passer par des agents pure­ment physiques, de l’état d’inertie à l’état de sensibilité et de vie, mais la liaison nécessaire de ce passage m’échappe.

Il faut que les notions de matière, d’organisation, de mouvement, de chaleur, de chair, de sensibilité et de vie soient encore bien incomplètes.

Il faut en convenir, I’organisation ou la coordination de parties inertes ne mène point du tout à la sensibilité : et la sensibilité générale des molécules de la matière n’est qu’une supposition qui tire toute sa force des difficultés dont elle débarrasse, ce qui ne suffit pas en bonne philosophie. Et puis revenons à notre auteur.

Est‑il bien vrai que la douleur et le plaisir physiques, peut‑être les seuls principes des actions de l’animal, soient aussi les seuls principes des actions de l’homme ?

Sans doute, il faut être organisé comme nous, et sentir pour agir ; mais il me semble que ce sont là les conditions essentielles et primitives, les données sine qua non, mais que les motifs immédiats et prochains de nos aversions et de nos désirs sont autre chose.

Sans alcali et sans sable, il n’y a point de verre ; mais ces éléments sont‑ils la cause de la transparence ?

Sans terrains incultes, et sans bras, on ne défriche point ; mais sont‑ce là les motifs de l’agriculteur, quand il défriche ?

Prendre des conditions pour des causes ; c’est s’ex­poser à des paralogismes puérils, et à des conséquences insignifiantes.

Si je disais, Il faut être pour sentir, il faut sentir pour être animal ou homme ; il faut être animal ou homme pour être avare, ambitieux, et jaloux ; donc la jalousie, l’ambi­tion, I’avarice, ont pour principes l’organisation, la sensi­bilité, l’existence ; pourriez‑vous vous empêcher de rire ? Et pourquoi ? C’est que je prendrais la condition de toute action animale en général pour le motif de l’action de l’individu d’une espèce d’animal qu’on appelle homme.

Tout ce que je fais, assurément je le fais pour sentir agréablement, ou de peur de sentir douloureusement ; mais le mot sentir n’a‑t‑il qu’une seule acception ?

N’y a‑t‑il que du plaisir physique à posséder une belle femme ? N’y a‑t‑il que de la peine physique à la perdre ou par la mort ou par l’inconstance ?

La distinction du physique et du moral n’est‑elle pas aussi solide que celle d’animal qui sent et d’animal qui raisonne ?

Ce qui appartient à l’être qui sent et ce qui appartient à l’être qui réfléchit ne se trouvent‑ils pas tantôt réunis, tantôt séparés dans presque toutes les actions qui font le bonheur ou le malheur de notre vie, bonheur et malheur qui supposent la sensation physique comme condition, c’est‑à‑dire qu’il ne faut pas être un chou ?

Tant il était important de ne pas faire de sentir et de juger deux opérations parfaitement identiques.

 

Chapitre 7. p. 200.

Voici son titre. « La sensibilité physique est la cause unique de nos actions, de nos pensées, de nos passions, de notre sociabilité. »

Remarquez bien qu’il ne dit pas Une condition primi­tive, essentielle, comme l’impénétrabilité l’est au mouve­ment, ce qui serait incontestable ; mais la cause, la cause unique, ce qui me semble presque aussi évidemment faux.

p. 200. « C’est pour se nourrir, se vêtir, c’est pour parer sa femme ou sa maîtresse, que ce laboureur fatigue. »

Mais parer sa femme ou sa maîtresse, est‑ce d’un animal qui sent, ou d’un homme qui juge ? Lorsqu’on l’embellit, c’est quelquefois pour susciter un plaisir physique dans les autres ; pour l’éprouver soi ; quand on aime, c’est un apprêt superflu.

 « Qu’est‑ce qui nous fait aimer jusqu’au petit jeu ? La crainte de l’ennui ? » Mais l’ennui est‑il de l’animal ou de I’homme ? Et celui qui joue pour se récréer ? Et celui qui joue, parce qu’il excelle au jeu ?

« Qu’est‑ce qui nous fait aimer le gros jeu ? » La paresse qui de tous les moyens de faire une grande fortune, choisit le plus hasardeux, mais le plus court. L’avidité qui se jette sur la dépouille d’un autre sans égard à son désespoir. L’orgueil, etc. Qu’est‑ce qu’il y a d’animal et de physique dans ces différents motifs ?

« Pourquoi secourt‑on celui qui souffre ? C’est qu’on s’identifie avec lui. » Mais cette honnête et sublime identification, de qui est‑elle ? Est‑ce de l’homme physique ou de l’homme moral ?

Jamais on n’a dit tant de choses vraies et tiré tant de fausses conséquences ; montré tant d’esprit et si peu de logique ; il faut être bien étrangement entêté d’une opinion, pour assurer que celui qui ouvre sa bourse à l’indigent, se propose secrètement d’avoir un bon lit, un bon souper et de coucher avec sa voisine.

J’en demande pardon au lecteur, je vais dire une chose ordurière, une chose sale, du plus mauvais ton, du plus mauvais goût, un propos de la halle ; mais plus décisif que mille raisonnements. Hé bien, monsieur Helvétius, tous les projets d’un grand roi, toutes les fatigues d’un grand ministre ou d’un grand magistrat, toutes les méditations d’un politique, d’un homme de génie, se réduisent donc à foutre un coup le matin et à faire un étron le soir. Et vous appelez cela faire de la morale et connaître l’homme.

Niez‑vous les belles actions clandestines ? Les déparez-­vous toutes, par l’espoir d’un hasard qui les révélera ? Où est le but physique de ces actions ?

Que se propose celui qui sacrifie sa vie ? Codrus et Decius allaient‑ils chercher quelque jouissance physique dans un sépulcre, au fond d’un abîme ?

Le malfaiteur qui s’achemine au lieu de son supplice éprouve sans doute une douleur physique ; mais est‑ce la seule ? [« Je ne connais que deux sortes de douleurs, la douleur actuelle et la douleur de prévoyance. […] Le criminel qui marche à l’échafaud n’éprouve encore aucun tourment ; mais la prévoyance qui lui rend son supplice présent, le commence. » ] Ne la distinguez‑vous point des coups de barre du bourreau ?

« Le remords n’est que la prévoyance du mal physique auquel le crime découvert nous exposerait. » Oui, voilà peut‑être le remords du scélérat ; mais n’en connaissez‑vous pas un autre ?

Il y a des peines et des plaisirs de pure opinion qui nous transportent ou qui nous désolent, sans aucun rapport soit implicite soit explicite à des suites physiques. J’aurais souvent préféré une attaque de goutte, à une marque légère de mépris.

Il faut que je marche pour aller rue sainte Anne causer doucement avec un certain philosophe que j’aime, ou m’entretenir plus doucement encore avec une femme de son voisinage ; mais n’y vais-je que parce que j’ai des pieds ? Ces deux actions sont sans doute réductibles en dernière analyse à de la sensibilité physique ; mais comme condition et non comme cause, but ou motif.

Développez le sentiment de l’amitié [« C’est pareillement de la sensibilité physique que découlent les larmes dont j’arrose l’urne de mon ami. […] Qu’on descende, qu’on fouille au fond de son âme, l’on n’aperçoit dans tous ces sentiments, que les développements du plaisir et de la douleur physique. »] ; et quand à force de le défigurer, vous n’en aurez fait que de la peine ou du plaisir physique : ne vous étonnez pas si I’on vous regarde comme un homme atroce ou comme un raisonneur absurde.

Vous me parlez encore de la jouissance d’une belle esclave ou d’un beau tableau ; et comment m’en parlez‑vous ? De la jouissance de l’esclave, comme un gourmand qui dévore un pluvier ; du beau tableau, comme un physicien qui considère le spectre solaire. Ce sont pourtant des plaisirs bien différents.

Pour caresser l’esclave, pour admirer le tableau ; il faut sentir, j’en conviens ; mais c’est comme il faut exister.

 « Sans amour pour les belles esclaves et pour les beaux tableaux, cet homme eut été indifférent à la découverte d’un trésor. » Cela est faux en tout sens.

Et quand ce serait l’espoir de jouir demain de votre maîtresse qui vous rendrait heureux aujourd’hui ; le seriez-­vous d’un plaisir physique ? [« Qu’on descende, qu’on fouille au fond de son âme, l’on n’aperçoit dans tous ces sentiments, que le développement du plaisir et de la douleur physique. […] Les plaisirs de prévoyance supposent donc toujours l’existence des plaisirs des sens. C’est l’espoir de jouir demain de ma maîtresse qui me rend heureux aujourd’hui. »]

Vous confondez le plaisir de l’attente et celui de la jouissance, comme vous avez confondu la douleur actuelle avec la douleur de pré­voyance. Lorsque vous vous mourez de faim, qu’éprouvez-­vous ? La défaillance, la contraction de l’estomac, une sensation particulière et cruelle des organes de la déglu­tition ; qu’ont de commun ces symptômes avec la faim que vous prévoyez ; avec vos inquiétudes, votre trouble, votre désespoir ? Il y a si peu de rapport entre ces deux peines ; et votre attention est tellement fixée sur le mal qui vous menace, que toute sensation corporelle en est suspendue. Ce n’est plus vous que vous apercevez ; c’est l’image d’un homme agonisant, défaillant et expirant dans des transes horribles ; image effrayante de ce que vous serez dans un jour, dans deux jours, dans trois jours. Si vous voyiez un homme mourant de faim, vous ne balanceriez pas à dire, Cet homme meurt de faim. Si vous voyiez un homme menacé de mourir de faim, le devineriez‑vous ? Nullement. La faim est un besoin ; ce besoin non satisfait devient une maladie ; direz‑vous que la maladie et la crainte de tomber malade soient une même chose ? La faim est dans le gosier, I’œsophage, I’estomac, et toute la longueur du canal intestinal. La crainte de la famine, comme toutes les autres craintes, est dans l’entendement.

p. 210. « Rien ne m’arrive que je n’y voie l’espérance d’un bien ou la menace d’un mal » ; mais parce que ce bien et ce mal supposent la sensibilité physique, ils sont physiques ?

L’auteur se trompe quelquefois parce qu’il est trop fin et quelquefois, parce qu’il ne l’est pas assez.

Il y a un bonheur circonscrit qui reste en moi, et qui ne s’étend point au‑delà. Il y a un bonheur expansif qui se propage, qui se jette sur le présent, qui embrasse l’avenir et qui se repaît de jouissances morales et physiques, de réalités et de chimères, entassant pêle‑mêle, de l’argent, des éloges, des tableaux, des statues et des baisers.

p. 211. [« Supposons un homme absolument insensible. Mais il serait, dira-t-on, sans idées, par conséquent une pure statue. »]

 Vous supposez « un homme impassible. » Mais un homme impassible à votre manière est un bloc de marbre… Vous demandez que ce bloc de marbre pense et ne sente pas… Ce sont deux absurdités. Un bloc de marbre ne saurait penser ; et il ne saurait non plus penser sans sentir, que sentir sans penser. Qu’entendez‑vous donc par impassible ? — Inaccessible à toute douleur corporelle. — Soit. Qu’en concluez‑vous ? — Qu’il n’aura ni plaisir ni peine. — Je le nie. S’il se plaît à penser ou à étendre ses connaissances ; il pensera. S’il ne se plaît pas à penser, il restera stupide. — Mais s’il reste stupide, c’est que n’ayant aucun intérêt à exercer cette faculté que je lui ai réservée, il ne l’exercera pas. — Et vous croyez qu’il ne pourra pas avoir l’intérêt de la curiosité ? — Je le crois. — Et vous croyez qu’on ne fait rien pour soi seul ? — Je le crois. — Et vous croyez qu’il n’y a aucune sorte de vanité concentrée ? — Je le crois. — Que, bien que cet être chimérique soit d’une espèce différente de la mienne, il dédaignera mon éloge, surtout s’il connaît toute la force de mon esprit et toute l’étendue de mes lumières ? —Assurément. — Et que, quand Newton luttait contre Leibniz, c’était par une rivalité de jouissances corporelles ? — Ils en voulaient à mon estime… je l’avoue… et par conséquent à tous les avantages qu’elle promet. — À des vins excellents ? — Pourquoi non ? — À de belles femmes. — Pourquoi non ? — Mon ami, vous extravaguez.

p. 212. [ « Le pouvoir est comme l’argent, une monnaie. L’effet du pouvoir et de la lettre de change est le même. Suis-je muni d’une telle lettre ? je touche à Londres ou à Paris cent mille francs ou cent mille écus et par conséquent tous les plaisirs dont cette somme est représentative. Suis-je muni d’une lettre de commandement ou de pouvoir ? je tire pareillement à vue sur mes concitoyens telle quantité de denrées ou de plaisirs. Les effets de la richesse et du pouvoir sont à peu près semblables ; parce que la richesse est un pouvoir.»]

Votre comparaison du pouvoir à une lettre de change est charmante ; mais cette lettre de change est payable en argent pour celui‑ci, en houris pour celui‑là, en réputation ou cliquetis, pour un troisième. Dites‑moi, Helvétius, ou plutôt demandons à Thomas qui fait tant de cas de la considération publique que si c’était un fer rouge, il ne balancerait pas à la saisir avec les dents, s’il refuserait le laurier d’Homère ou de Virgile, à la condition d’en être réduit pendant toute sa vie, au vêtement le plus déguenillé, au plus étroit nécessaire, à un petit grenier sous le toit, en un mot à la privation absolue de tout ce qu’on entend par les douceurs sensuelles de la vie, de toutes les satisfactions attachées et à l’ambition et à l’opulence et à la volupté. Si Thomas répond que non, moi qui ne suis pas aussi fanatique de gloire littéraire, j’accepte le lot et la condition. J’accepte pour cette seule jouissance, l’impas­sibilité à toutes les autres. Je pense ; j’écris l’Iliade avec des doigts de marbre ; quand je passe, vous vous écriez, Le voilà le bloc merveilleux qui a écrit l’Iliade ; et je suis satisfait.

Permettez‑moi une autre supposition, un peu plus sensée que la vôtre. Vous êtes roi. Vous devez la couronne et la vie à un héros votre sujet. Vous êtes reconnaissant ; mais votre bienfaiteur jouit du repos, de la santé, de la fortune et de la sagesse. Tout ce que votre puissance lui prodiguerait de bonheur physique, il le méprise ou le possède. Ne vous reste‑t‑il plus rien à faire pour le bonheur de cet homme‑là ? — Mais non. — Vous vous trompez. — Quoi donc ? — Une statue. — Et à quoi bon cette statue ? — Hélas, à lui restituer la jouissance de tout ce qu’il possède. — Mais il est donc fou ? — Pas trop. — Mais il n’avait donc pas la sagesse ? — Et qu’importe qu’il eût ou n’eût pas la sagesse ? Il ne lui manquait rien de tout ce que vous regardez comme le mobile de toutes nos actions, l’unique objet de nos désirs ; et son cœur enfant criait La statue, la statue ; moi, je veux la statue. Le ruban, le ruban, moi je veux le ruban. — Mais sot enfant, tu n’auras pas sitôt le ruban que tu perdras le repos et la santé. — Je tâcherai de recouvrer l’un et l’autre. — Que tu seras envié. — Il vaut mieux faire envie que pitié. — Que tu seras forcé à des dépenses au‑dessus de ta fortune. — Je me ruinerai. — Que ruiné tu seras privé de tous les plaisirs de la vie. — Il n’en est point sans le ruban ; le ruban, je veux le ruban. — Mais tiens, lis ce livre, et tu verras qu’on n’ambitionne le ruban que pour acquérir ce que tu perdras. — Ce livre est fort beau ; je le crois sans l’avoir lu ; mais il ne sait ce qu’il dit. Le ruban, le ruban, je veux le ruban. Voilà l’histoire des dix‑neuf vingtièmes des hommes ; et croyant écrire celle de l’espèce humaine ; vous n’avez tout au plus écrit que la vôtre ; et parce que la femme était votre ruban, vous avez supposé que c’était le ruban de tous les autres. Trahit sua quemque voluptas.

p. 213. [« Supposons un pays où la monnaie des honneurs n’eût point cours ; supposons un peuple trop libre et trop fier pour supporter une trop grande inégalité dans les conditions des citoyens et donner aux uns trop d’autorité sur les autres : de quelle manière ce peuple récompenserait-il les actions grandes et utiles à la patrie ? Par des biens et des plaisirs en nature […] »]

 Partout où il n’y a point d’honneurs qui distinguent un citoyen d’un citoyen ; partout où la gloire littéraire est inconnue, il faut suppléer à cette monnaie par une autre. Comme la femme ne pourrait être la monnaie d’une belle action, chez un peuple d’eunuques. Mais cela même prouve le contraire de votre thèse.

p. 216. [« Il faut pour aller à la sape que l’écu donné au soldat soit le représentatif d’une pinte d’eau-de-vie ou de la nuit d’une vivandière. »]

 Cela n’est pas toujours vrai. Il y a tel soldat qui refuserait l’écu qui ne représenterait qu’une pinte d’eau‑de‑vie et la nuit d’une vivandière. Témoin celui qui à ce fameux siège de Lille si bien défendue par Boufflers, s’exposa à être tué, comme dix autres qui l’avaient précédé ; lors­qu’on lui offrit les cent louis promis à celui qui instruirait des travaux de l’assiégeant ; répondit, Mon capitaine reprenez vos cent louis ; cela ne se fait pas pour de l’argent. Celui qui voit bien l’honneur, ne voit rien au‑delà. Celui à qui l’on a donné Briséis en récompense du péril qu’il a couru, ne s’y est pas exposé pour avoir Briséis [« C’était par la possession de Briséis, que les Grecs récompensaient la valeur d’Achille. »]. Achille, lequel des deux veux‑tu ? ou Briséis sans combattre ; ou la victoire sans Briséis. Celui qui est Achille répond, Je veux combattre. Je veux vaincre.

 

[Chapitre 8] p. 220. Helvétius et d’autres traduisent le mot de Hobbes, Malus est robustus puer, l’enfant robuste est un méchant enfant, ce qui n’est pas toujours vrai ; mais ce qui l’est toujours, c’est que le méchant est un enfant robuste ; et c’est ainsi que je traduis.

p. 225. « Veut‑on faire des dupes ? L’on exagère la force du sentiment et de l’amitié. » L’on a sans doute quelquefois ce motif sourd et secret ; mais l’a‑t‑on toujours ? Est‑il le seul qu’on ait ? N’arrive‑t‑il pas qu’on soit la dupe de son propre cœur ? Ne peut‑on pas se croire meilleur qu’on ne I’est ? Est‑il si rare de voir des enthousiastes doués d’une imagination gigantesque qui disent vrai, en parlant des fantômes de leur tête ? Ils en parlent comme les peureux des revenants. Ils les ont vus, comme ils les peignent. Ce n’est ni mensonge, ni politique ; c’est erreur.

 

[Chapitre 10] p. 236. « Plaisir et douleur sont et seront toujours les seuls principes des actions des hommes. » J’en conviens. Et cet ouvrage est rempli d’une infinité de maximes et d’observations, auxquelles je dirais, également, J’en conviens. Mais ajou­terais-je, Je nie la conséquence. Vous n’admettez que des plaisirs et des douleurs corporelles ; et j’en ai éprouvé d’autres. Celles‑ci vous les ramenez à la sensibilité physique, comme cause ; moi, je prétends que ce n’est que comme condition éloignée, essentielle et primitive. Je vous contre­dis, donc j’existe. Fort bien. Mais je vous contredis, parce que j’existe. Cela n’est pas ; pas plus qu’il faut un pistolet, pour faire sauter la cervelle ; donc je fais sauter la cervelle, parce que j’ai un pistolet.

p. 238. « Parmi les savants, il en est, dit‑on, qui loin du monde se condamnent à vivre dans la retraite ; or comment se persuader que dans ceux‑ci l’amour des talents ait été fondé sur I’amour des plaisirs physiques et surtout sur celui des femmes ? Comment concilier ces inconciliables ? »

C’est qu’ils ne se concilient point. Vous vous faites une objection insoluble. Vous y répondez pourtant [« Pour cet effet supposons qu’il en soit de l’homme à talents comme d’un avare. Si ce dernier se prive aujourd’hui du nécessaire, c’est dans l’espoir de jouir demain du superflu. »]. Bien ; c’est autre chose. Que d’esprit en pure perte.

Laissez là toutes ces subtilités dont un bon esprit ne peut se payer, et croyez que quand Leibniz s’enferme à I’âge de vingt ans, et passe trente ans sous sa robe de chambre, enfoncé dans les profondeurs de la géométrie, ou perdu dans les ténèbres de la métaphysique, il ne pense non plus à obtenir un poste, à coucher avec une femme, à remplir d’or un vieux bahut que s’il touchait à son dernier moment. C’est une machine à réflexion, comme le métier à bas est une machine à ourdissage. C’est un être qui se plaît à méditer ; c’est un sage ou un fou, comme il vous plaira, qui fait un cas infini de l’éloge de ses semblables, qui aime le son de l’éloge comme l’avare le son d’un écu ; qui a aussi sa pierre de touche et son trébu­chet pour la louange comme l’autre a le sien pour l’or, et qui tente une grande découverte pour se faire un grand nom, et éclipser par son éclat, celui de ses rivaux, l’unique et le dernier terme de son désir. Vous, c’est la Gaussin ; lui, c’est Newton qu’il a sur le nez. Voilà le bonheur qu’il envie et il en jouit. — Puisqu’il est homme, dites‑vous ; il aime les femmes. — Je l’ignore. — Puisqu’il aime les femmes ; il emploie le seul moyen qu’il ait de les obtenir. — Si cela est, entrez chez lui ; présentez‑lui les plus belles femmes et qu’il en jouisse à la condition de renoncer à la solution de ce problème : il ne le voudra pas. — Il ambi­tionne les dignités. — Offrez‑lui la place de premier ministre, s’il consent de jeter au feu son traité de l’Harmonie préétablie ; il n’en fera rien ; et vous, eussiez‑vous brûlé le livre De l’Esprit ou le traité De l’Homme que j’examine, pour jouir de Mme Helvétius, vous né voluptueux, vous qui auriez cruellement compromis son bonheur et le vôtre, si vous eussiez survécu seulement six mois, à la publica­tion de votre ouvrage ? Je n’en crois rien. — Il est avare ; il a la soif ardente de l’or. — Forcez sa porte ; entrez dans son cabinet, le pistolet à la main ; et dites‑lui, Ou ta bourse ou ta découverte du calcul des fluxions ; et il vous livrera la clef de son coffre‑fort en souriant. Faites plus ; étalez sur sa table toute la séduction de la richesse, et proposez‑lui un échange ; et il vous tournera le dos, de dédain. Que la découverte qu’il refuse de vous céder, vous l’ayez faite et que vous soyez assez généreux pour lui en abandonner l’honneur, pourvu que sa bibliothèque incendiée, il se résolve à perdre sa vie dans la dissipation, l’abondance, les plaisirs, la jouissance de tous ces biens physiques qu’il poursuit à son insu et par une voie si pénible et si ridicule, vous ne le déterminerez pas plus qu’un hibou à se faire oiseau de jour, ou un aigle à se faire oiseau de nuit.

C’est qu’il est un principe qui a échappé à l’auteur ; et ce principe, c’est que la raison de l’homme est un instru­ment qui correspond à toute la variété de l’instinct animal ; que la race humaine rassemble les analogues de toutes les sortes d’animaux ; et qu’il n’est non plus possible de tirer un homme de sa classe qu’un animal de la sienne, sans les dénaturer l’un et l’autre, et sans se fatiguer beaucoup pour n’en faire que deux sottes bêtes. J’accorde que l’homme combine des idées, ainsi que le poisson nage et l’oiseau vole ; mais chaque homme est entraîné par son organisation, son caractère, son tempérament, son aptitude naturelle à combiner de préférence telles et telles idées plutôt que telles ou telles autres. Le hasard et plus encore les besoins de la vie disposent de nous à leur gré ; qui le sait mieux que moi ? C’est la raison pour laquelle pendant environ trente ans de suite, contre mon goût, j’ai fait I’Encyclopédie et n’ai fait que deux pièces de théâtre. C’est la raison pour laquelle les talents sont déplacés et les états de la société remplis d’hommes malheureux ou de sujets médiocres, et que celui qui aurait été un grand artiste n’est qu’un pauvre sorboniste ou qu’un plat jurisconsulte. Et voilà la véritable histoire de la vie, et non toutes ces sup­positions sophistiques où je remarque beaucoup de sagacité, sans nulle vérité ; des détails charmants, et des consé­quences absurdes : et toujours le portrait de l’auteur proposé comme le portrait de l’homme.

Toutes ces assertions d’Helvétius, que signifient‑elles ? Qu’il était né voluptueux, et qu’en circulant dans le monde, il s’était souvent heurté contre des personnels et des fripons.

Et de ce que je viens de dire, que conclure ? Qu’on n’aime pas toujours la gloire, la richesse et les honneurs comme la monnaie qui paiera les plaisirs sensuels. L’auteur en convient, des vieillards. Et pourquoi un jeune homme, communément organisé ne naîtrait‑il pas avec les dispo­sitions aux travers, aux vertus, aux vices de l’âge avancé ?

Combien d’enfants, pour me servir de l’expression proverbiale, nés du bois dont on fait les vielles. C’est‑à‑dire, propres à tout et bons à rien.

L’avarice est le vice des vieillards : et il y a des enfants avares. J’ai vu deux frères dans la première enfance, I’un don­nant tout, I’autre serrant tout ; et tous les deux journelle­ment exposés, sans effet, à la réprimande contradictoire de leurs parents. L’aîné est resté dissipateur, le cadet avare.

Le prince de Galitzine a deux enfants, un petit garçon bon, doux, simple ; une petite fille rusée, fine et tendant à ses vues, toujours par des voies détournées. Leur mère en est désolée. Jusqu’à présent, il n’y a rien qu’elle n’ait fait pour donner de la franchise à sa petite fille, sans y avoir réussi. D’où naît la différence de ces deux enfants à peine âgés de quatre ans, et tous les deux également élevés et soignés par leurs parents ? Que Mimi se corrige ou ne se corrige pas, jamais Dimitri son frère ne se tirera comme elle des intrigues de la cour. La leçon du maître n’équi­vaudra jamais à la leçon de nature.

Sans aucun besoin ni de richesse, ni de plaisirs sensuels, Helvétius compose et publie son premier ouvrage. On sait toutes les persécutions qu’il essuya. Au milieu d’un orage qui fut violent et qui dura longtemps, il s’écriait, J’aimerais mieux mourir que d’écrire encore une ligne. Je l’écoutais, et je lui dis, J’étais un jour à ma fenêtre, j’entends un grand bruit sur les tuiles qui n’en sont pas éloignées. Un moment après, deux chats tombent dans la rue ; I’un reste mort sur la place ; l’autre, le ventre blessé, les pattes froissées et le museau ensanglanté se traîne au pied d’un escalier, et là, il se disait, Je veux mourir si je remonte jamais sur les tuiles. Que vais-je chercher là ? une souris qui ne vaut pas le morceau friand que je puis ou recevoir sans péril de la main de ma maîtresse, ou voler à son cuisinier ; une chatte qui me viendra chercher, sous la remise, si je sais l’y attendre ou l’y appeler... Je ne sais jusqu’où il poussa cette philosophie ; mais tandis qu’il se livrait à ses réflexions assez sages ; la douleur de sa chute se dissipe ; il se tâte, il se lève, il met deux pattes sur le premier degré de l’escalier ; et voilà mon chat sur le même toit dont il était tombé, et où il ne devait regrimper de sa vie. L’animal fait pour se promener sur les faîtes, s’y promène.

Sans aucun besoin ni de richesse ni d’honneurs, ni d’aucuns plaisirs sensuels, ou avec les moyens faciles de se les procurer, Helvétius fait un second ouvrage, et remonte sur le même faîte d’où la seconde chute eût été bien plus fâcheuse que la première. Te ipsum concute ; sondez les autres, c’est fort bien fait, mais ne vous ignorez pas vous-même. Quel était votre but, lorsque vous écriviez un ouvrage qui ne devait paraître qu’après votre mort ? Quel est le but de tant d’autres auteurs anonymes ? D’où naît dans l’homme, cette fureur de tenter une action, au moment où elle devient périlleuse ? Que direz‑vous de tant de philosophes, nos contemporains et nos amis qui gourmandent si fièrement les prêtres et les rois ? Ils ne peuvent se nommer. Ils ne peuvent avoir en vue ni la gloire, ni l’intérêt, ni la volupté. Où est la femme avec laquelle ils veulent coucher, le poste que leur ambition se promet ; le flot de la richesse qui refluera sur eux ? J’en connais et vous en connaissez vous‑même qui jouissent de tous ces avantages, qu’ils dédaignent, parce qu’ils ne font pas leur bonheur ; et dont ils seraient privés sur la plus légère indiscrétion de leurs amis, sur le moindre soupçon du magistrat. Comment résoudrez‑vous en dernière ana­lyse à des plaisirs sensuels, sans un pitoyable abus des mots, ce généreux enthousiasme qui les expose à la perte de leur liberté, de leur fortune, de leur honneur même et de leur vie ? Ils sont indignés de nos préjugés ; ils gémissent sur des erreurs qui font le supplice de notre vie ; du milieu des ténèbres où nous nous agitons, fléaux réciproques les uns des autres, on entend leurs voix qui nous appellent à un meilleur sort ; c’est ainsi qu’ils se soulagent du besoin qu’ils ont de réfléchir et de méditer ; et qu’ils cèdent au penchant qu’ils ont reçu de la nature cultivée par l’éducation, et à la bonté de leur cœur lassé de voir et de souffrir sans murmure les maux dont cette pauvre humanité est si cruellement et depuis si longtemps accablée. Ils la vengeront ; oui ils la vengeront ; ils se le disent à eux‑mêmes ; et je ne sais quel est le dernier terme de leur projet, si ce dangereux honneur ne l’est pas.

Je vous entends, ils se flattent qu’un jour on les nommera et que leur mémoire sera éternellement honorée parmi les hommes. — Je le veux. Mais qu’a de commun cette vanité héroïque avec la sensibilité physique et la sorte de récompense abjecte que vous en déduisez ? — Ils jouissent d’avance de la douce mélodie de ce concert lointain de voix à venir et occupées à les célébrer, et leur cœur en tressaillit de joie. — Après ? — Et ce tressaillement du cœur ne suppose‑t‑il pas la sensibilité physique ? — Oui, comme il suppose un cœur qui tressaille ; mais la condition sans laquelle la chose ne peut être, en est‑elle le motif ? Toujours, toujours le même sophisme.

Mon ami, votre vaisseau fait eau de toutes parts, et je pourrais le couler à fond par l’exemple de quelques hommes qui ont encouru l’ignominie et qui l’ont supportée dans le silence, pendant une longue suite d’années, soutenus du seul espoir de confondre un jour leurs injustes conci­toyens, par l’exécution de projets d’une utilité publique, qu’ils méditaient en secret. Ils pouvaient mourir sans vengeance. Ils sont parvenus à l’extrême vieillesse, avant que de se venger.

Quel rapport y a‑t‑il entre l’héroïsme insensé de quelques hommes religieux, et les biens de ce monde ? Ce n’est pas de coucher avec une jolie femme, de s’enivrer de vins délicieux ; de se plonger dans un torrent de voluptés sen­suelles ; ils s’en privent ici‑bas ; et ils n’en espèrent point là‑haut. Ce n’est pas de regorger de richesse ; ils donnent ce qu’ils en ont, et se sont persuadés qu’il est plus difficile à l’homme riche de se sauver qu’au chameau de passer par le trou d’une aiguille ; ils n’ambitionnent point de poste éminent ; le premier principe de leur morale est le dédain d’honneurs corrupteurs et passagers. Voilà ce qu’il faut expliquer. Quand on établit une loi générale, il faut qu’elle embrasse tous les phénomènes, et les actions de la sagesse et les écarts de la folie.

Malgré les défauts que je reprends dans votre ouvrage, ne croyez pas que je le méprise. Il y a cent belles, très belles pages ; il fourmille d’observations fines et vraies. Et tout ce qui me blesse, je le rectifierais en un trait de plume.

Au lieu d’affirmer que l’éducation et l’éducation seule fait les hommes ce qu’ils sont, dites seulement que peu s’en faut que vous ne le croyiez.

Dites que souvent, nos travaux, nos sacrifices, nos peines, nos plaisirs, nos vices, nos vertus, nos passions, nos goûts, I’amour de la gloire, le désir de la considération publique, ont un but relatif aux voluptés sensuelles, et personne ne vous contredira.

Dites que la diversité de l’organisation, les fluides, les solides, le climat, les aliments ont moins d’influence sur les talents qu’on ne le pense communément, et nous serons tous de votre avis.

Dites que les lois, les mœurs, le gouvernement sont les causes principales de la diversité des nations, et que si cette institution publique ne suffit pas pour égaler un individu à un individu, elle met de niveau une grande masse d’hommes à une grande masse, et nous baisserons la tête devant l’expérience des siècles qui nous apprend que Démosthène que la Grèce ne reproduira pas, peut se montrer un jour ou sous les frimas de la zone glaciale, ou sous le ciel d’airain de la zone torride.

Votre logique n’est pas aussi rigoureuse qu’elle pourrait I’être. Vous généralisez trop vos conclusions. Mais vous n’en êtes pas moins un grand moraliste, un très subtil observateur de la nature humaine, un grand penseur, un excellent écrivain, et même un beau génie. Tâchez, s’il vous plaît, de vous contenter, vous, de ce mérite, et vos amis de cet éloge.

La différence qu’il y a entre vous et Rousseau ; c’est que les principes de Rousseau sont faux et ses conséquences vraies ; au lieu que vos principes sont vrais et vos consé­quences fausses. Les disciples de Rousseau en exagérant ses principes ne seront que des fous ; et les vôtres, en tempérant vos conséquences, seront des sages.

Vous êtes de bonne foi en prenant la plume ; Rousseau n’est de bonne foi que quand il la quitte. Il est la première dupe de ses sophismes.

Rousseau croit l’homme de la nature bon ; et vous le croyez mauvais.

Rousseau croit que la société n’est propre qu’à dépraver I’homme de la nature ; et vous croyez qu’il n’y a que de bonnes lois sociales qui puissent corriger le vice originel de la nature.

Rousseau s’imagine que tout est au mieux dans les forêts, et tout au plus mal dans les villes ; vous pensez, vous, que tout est assez mal dans les villes, mais que tout est au pis dans les forêts.

Rousseau écrit contre le théâtre et fait une comédie ; préconise l’homme sauvage ou qui ne s’élève point, et compose un traité d’éducation. Vous n’avez point de ces inconséquences. Sa philosophie, s’il en a une, est de pièces et de morceaux. La vôtre est une. J’aimerais peut‑être mieux être lui que vous ; mais j’aimerais mieux avoir fait vos ouvrages que les siens. Si j’avais son éloquence et votre sagacité, je vaudrais mieux que tous les deux.

 

Chapitre 11 p. 244.

Ici, I’auteur, sorti du paradoxe que les désirs et les aver­sions se réduisent en dernière analyse à la poursuite des plaisirs sensibles et à la fuite des peines physiques, revient au paradoxe de l’inégalité des talents.

p. 245. « Les mémoires extraordinaires font Ies érudits et la méditation, les hommes de génie. »

Le second est faux. Il y a des hommes à qui l’on peut dire ; Médite, médite tant que tu voudras, tu ne trou­veras rien ; frappe là, jusqu’à demain, on ne te répondra pas ; il n’y a personne ; et le premier est un résultat d’orga­nisation particulière. Appliquez celui‑ci à l’érudition, celui‑là à la méditation, et vous aurez un pauvre penseur, et un érudit du commun. L’un n’inventera rien. L’autre perdra le don naturel.

p. 247. « Qu’un Français passe quelques années à Londres ou à Florence ; il saura bientôt l’anglais et l’italien. »

Cela est contraire à l’expérience, quelles qu’en soient Ies raisons. De toutes les nations européennes, la française est celle qui montre le moins d’aptitude aux langues vivantes étrangères.      

p. 248. « La nature donne donc plus donc plus de mémoire que n’en exige la découverte des plus grandes vérités. » Je l’ignore.

p. 249. « …il n’est qu’une différence réelle et remarquable entre les mémoires, c’est l’étendue. » Et la ténacité donc ? Il me semble que ceux qui apprennent facilement oublient de même, et que ceux à qui il en coûte pour apprendre, retiennent longtemps.

 

[Chapitre 12] p. 251. « Il y a cinq sens. » Oui, voilà les cinq témoins ; mais le juge ou le rapporteur ?

Il y a un organe particulier, le cerveau, auquel les cinq témoins font leur rapport. Cet organe méritait bien un examen particulier.

Il y a deux sortes de stupides ; les uns le sont par des sens hébétés ; les autres, avec des sens exquis, par une mauvaise conformation du cerveau : c’est où j’attends l’auteur qui jusqu’à présent a pris l’outil nécessaire à I’ouvrage, pour la raison de l’ouvrier, et qui s’est épuisé à dire, Il faut une scie pour scier, et qui n’a pas vu qu’on ne sciait pas par la raison qu’on avait une scie.

Il faut sentir pour être orateur, érudit, poète, philosophe, mais on n’est pas philosophe, poète, orateur, érudit, parce que l’on sent. Pour désirer et goûter les plaisirs ; pour prévoir et éviter les peines, il faut de la sensibilité physique. Mais pour connaître et éviter les peines ; pour désirer et goûter les plaisirs, il y a toujours un motif qui se résout en autre chose que la sensibilité physique qui, principe du goût et de l’aversion en général, n’est la raison d’aucune aversion, d’aucun goût particulier. La sensibilité physique est à peu près la même dans tous ; et chacun a son bonheur particulier.

lbid. [« Tous n’ont pas les mêmes oreilles, cependant dans un concert, au mouvement de certains airs, tous les musiciens, tous les danseurs d’un opéra et tous les soldats d’un bataillon partent également en mesure. »]

Premièrement, cela n’est pas vrai. Et quand cela serait vrai, tous auraient‑ils la même disposition à l’art musical ; en seraient‑ils également affectés ; en ferait‑on indistincte­ment des musiciens ?

Nulle induction concluante à tirer des symptômes extérieurs. Celui‑ci ne sent que faiblement et paraît transporté ; celui‑là est pénétré d’une sensation profonde et paraît immobile et froid.

Il en est arrivé à Helvétius, comme aux chercheurs ou de la quadrature du cercle ou de la pierre philosophale. C’est de laisser le problème insoluble, et de rencontrer, chemin faisant, quelques vérités précieuses. Son livre  en est un tissu. Les hommes n’en seront pas plus égaux, mais la nature humaine en sera mieux connue. L’éducation ne nous donnera pas ce que la nature nous aura refusé, mais nous aurons plus de confiance dans cette ressource. Tous nos désirs, toutes nos affections ne s’en résoudront pas davantage en voluptés sensuelles ; mais le fond de la caverne sera mieux éclairé. L’ouvrage sera toujours utile et agréable.

Même page. [« Entre les hommes les plus parfaitement organisés, s’il en est peu de spirituels, c’est, dit-on, parce que l’esprit est l’effet combiné de la finesse des sens et de la bonne éducation. Soit : mais dans cette supposition, il serait du moins impossible qu’une bonne éducation sans une finesse particulière des sens pût former de grands hommes. Or ce fait est démenti par l’expérience. »]

 Si entre les hommes les plus parfaitement orga­nisés, il en est si peu de spirituels ; c’est que l’esprit n’est pas le résultat de la finesse des sens combinée avec la bonne éducation ; c’est qu’il est encore autre chose que I’excellence et des sens et de l’enseignement ne donne pas.

p. 253. « Les femmes de génie sont rares. » — D’accord. — « Elles sont mal élevées. » — Très mal : mais leur organisation délicate ; mais leur assujettissement à une maladie pério­dique, à des grossesses, à des couches, leur permettent‑ils cette force et cette continuité de méditation que vous appelez la créatrice du génie et à laquelle vous attribuez toute importante découverte ? Elles font les premiers pas plus vite ; mais elles sont plus tôt lasses et s’arrêtent plus promptement. Moins nous en espérons, plus nous sommes faciles à contenter. Les femmes et les grands s’illustrent à peu de frais. Ils ne sont entourés que de flatteurs.

Le petit nombre de femmes de génie fait exception et non pas règle.

Ibid. [« Homère et Milton furent aveugles de bonne heure. Un aveuglement si prématuré supposait quelque vice dans l’organe de leur vue : cependant quelle imagination plus forte et plus brillante ! […] De quelque manière qu’on interroge l’expérience, elle répondra toujours que la plus ou moins grande supériorité des esprits, est indépendante de la plus ou moins grande perfection des organes des sens, et que tous les hommes communément bien organisés, sont doués par la nature de la finesse des sens nécessaire, pour s’élever aux plus grandes découvertes en mathématiques, chimie, politique, physique etc. »]

 C’est qu’il ne faut pas examiner les sens relati­vement à l’effet général de leur concours, sans y faire entrer l’organe corrélatif, la tête. Séparer dans cette comparaison un des termes de l’autre, c’est le moyen d’arriver à l’erreur. Il n’en est pas ainsi de l’examen particulier de chacun d’eux, considéré relativement à son objet.

Tout étant égal d’ailleurs, celui qui a le palais obtus, ne sera pas aussi bon cuisinier que celui qui l’a délicat.

Le myope sera moins bon observateur des astres, moins bon peintre, moins bon statuaire, moins bon juge d’un tableau que celui qui a la vue excellente.

Si votre enfant manque d’odorat ; il mourra de faim dans la boutique d’un parfumeur.

S’il n’a pas le toucher exquis, il ne tournera jamais également un petit pivot ; et Romilly vous le renverra.

Quel plaisir voulez‑vous qu’il prenne, quelle perfection voulez‑vous qu’il atteigne dans l’art d’imiter la nature par les sons, s’il a le tympan racorni et l’oreille dure ou fausse ? Il bâillera à l’Opéra.

Il a ses cinq sens excellents ; mais la tête est mal orga­nisée. Les témoins sont fidèles ; mais le juge est corrompu. Il ne sera jamais qu’un sot.

p. 255. [« La différence de la latitude et de la nourriture n’a donc aucune influence sur les esprits ; et peut-être en a-t-elle moins qu’on ne pense sur les corps. »]

Comment monsieur Helvétius, le choix du lait n’est pas indifférent dans l’enfance ; et celui des aliments l’est dans l’âge adulte !

 « La différence de la latitude n’a aucune influence sur Ies esprits. » Je n’en crois rien, ne fût‑ce que par la raison que toute cause a son effet, et que toute cause constante, quelque petite qu’elle soit, produit un grand effet avec le temps. Si elle parvient à constituer l’esprit ou le caractère national, c’est beaucoup, surtout relativement à la culture des beaux‑arts où la différence du bon à l’excellent n’est pas de l’épaisseur d’un cheveu.

Ces assertions générales sur le ciel, le climat, les saisons, les aliments sont trop vagues, pour devenir décisives dans une matière aussi délicate.

Croit‑on qu’il soit indifférent aux habitants d’une contrée, à leur manière de se nourrir, de se vêtir, de s’occuper, de sentir, de penser, d’être humide ou sèche, couverte de forêts, ou découverte, aride et montagneuse, plate ou marécageuse, plongée dans des nuits de dix‑huit heures, et ensevelie sous les neiges pendant huit mois ?

Les commerçants de Paris vous diront quel vent règne en Italie.

Ceux que la fureur de l’histoire naturelle conduit aux îles, y perdent subitement leur enthousiasme et tombent dans I’inaction et la paresse.

Les jours de chaleur nous accablent, et nous sommes incapables de travailler et de penser.

Si le climat et les aliments influent sur les corps, ils influent nécessairement sur les esprits.

Pourquoi nos jeunes peintres, revenus d’Italie, ont‑ils à peine passé quelques années à Paris, qu’ils peignent gris ?

Il n’y a presque pas un homme, dans quelque contrée que ce soit, dont l’humeur ne se ressente plus ou moins de I’état nébuleux ou serein de l’atmosphère.

Une atmosphère sereine donne‑t‑elle de la gaieté ; une atmosphère nébuleuse, de la tristesse ; on s’en apercevra plus ou moins dans le caractère et dans les ouvrages.

Ne donnons pas trop d’énergie à ces causes ; mais n’en réduisons pas l’effet à rien.

Le climat influe sur le gouvernement, sans doute ; mais le gouvernement influe bien d’une autre manière sur les esprits. J’en conviens. Cependant sous le même gouverne­ment et sous différents climats, il est impossible que les esprits se ressemblent.

Les plantes des montagnes sont sèches, nerveuses et énergiques ; les plantes de la plaine sont molles, succulentes et faibles.

Les habitants de la montagne sont secs, musclés, et courageux ; les habitants de la plaine sont gras, lâches, mous et replets ; et hommes et animaux.

Les habitants des montagnes deviennent asthmatiques ; les habitants de la plaine, périssent hydropiques.

Comment ! Le local exercera si puissamment son empire sur la machine entière ; et l’âme qui n’en est qu’une portion, et l’esprit qui n’est qu’une qualité de l’âme, et les productions de l’esprit en tout genre, ne s’en ressentiront pas !

En quelle contrée, trouve‑t‑on les crétins ? Dans la contrée des goitres, où l’on appelle les cous sans goitre Cous de grue ; et voilà comme on juge des cous, quand on boit de mauvaise eau.

C’est qu’il est bien difficile de faire de la bonne méta­physique et de la bonne morale, sans être anatomiste, naturaliste, physiologiste et médecin.

p. 257. « Les pères les plus spirituels n’engendrent souvent que de sots enfants. » Il m’en est venu une raison assez singu­lière que je donne pour ce qu’elle vaut ; c’est qu’il en est des ressemblances de l’esprit, comme de celles du corps, qui ont des sauts. L’aïeul de cet homme spirituel était peut-être un sot.

Ensuite je dirai à l’auteur, Ces sots enfants issus de parents qui ont de l’esprit, sont cependant bien organisés. N’assurez donc pas qu’ils ont été engendrés sots ; mais soutenez fort et ferme qu’ils auraient eu autant d’esprit que leurs pères, s’ils avaient reçu la même éducation, et que les soins qu’on aurait pris de les élever, eussent été secondés des mêmes hasards. Vous avez parlé dans cet endroit selon la vérité, mais non pas tout à fait selon votre système, comme il arrivera toujours d’inadvertance à ceux qui soutiendront des paradoxes. Pour les surprendre  en contradiction, il n’y a qu’à les laisser dire.

 p. 257. « Il est des hommes de génie de toute taille, de toutes sortes de conformation. »     

Croyez‑vous qu’il y en ait beaucoup à tête en pain de sucre, à tête aplatie, à crâne étroit, au regard éteint ? Les yeux gros et bêtes ne tiennent‑ils pas ordinairement ce qu’ils promettent ? Et les bouches béantes ; et les mâchoires pendantes, etc. ?

Un homme d’esprit a quelquefois l’air d’une bête ; mais il est bien plus rare qu’une bête ait l’air d’un homme d’esprit ; et lorsqu’on se trompe, c’est que l’homme bête est bien plus bête qu’on ne le croyait.

D’où je conclus que toutes ces assertions sont hasardées ; et que pour les accuser d’erreur ou les admettre comme des vérités, nous avons besoin d’observations très fines qui n’ont jamais été faites et qui ne se feront peut‑être jamais. Quel est l’anatomiste qui se soit avisé de comparer l’intérieur de la tête d’un homme d’esprit avec l’intérieur de la tête d’un stupide ? Les têtes n’ont‑elles pas aussi leurs physionomies en dedans ? et ces physionomies l’anato­miste expérimenté ne les connaîtraient-ils pas, ne lui diraient‑elles pas tout ce que les physionomies extérieures lui annoncent à lui et à d’autres avec tant de certitude qu’ils m’ont protesté ne s’y être jamais trompés ?

Avec un peu plus d’attention l’auteur aurait soupçonné que dans la combinaison des éléments qui constituent l’homme d’esprit, il en avait omis un et peut‑être le plus important, et son soupçon n’aurait pas été trop mal fondé. — Cet élément, quel est‑il ? — Le cerveau.

Un seul fait bien connu aurait modifié toutes ses asser­tions ; c’est que le rachitisme qui étend la capacité de la tête, outre mesure, rend l’intelligence des enfants précoce.

p. 258. « Mais supposons dans l’homme un sens extrêmement fin. Qu’en arriverait‑il ? » Je vais vous le dire ; c’est qu’il serait réduit à la condition animale. Il ne serait plus un être se perfectionnant en tout genre ; mais un être voyant. Je m’explique.

Pourquoi l’homme est‑il perfectible et pourquoi l’animal ne l’est‑il pas ?

L’animal ne l’est pas, parce que sa raison, s’il en a une, est dominée par un sens despote qui la subjugue. Toute I’âme du chien est au bout de son nez ; et il va toujours flairant. Toute l’âme de l’aigle est dans son œil, et l’aigle va toujours regardant. Toute l’âme de la taupe est dans son oreille, et elle va toujours écoutant.

Mais il n’en est pas ainsi de l’homme. Il est entre ses sens une telle harmonie, qu’aucun ne prédomine assez sur les autres pour donner la loi à son entendement ; c’est son entendement au contraire, ou l’organe de sa raison qui est le plus fort. C’est un juge qui n’est ni corrompu ni subjugué par aucun des témoins. Il conserve toute son autorité ; et il en use pour se perfectionner. Il combine toutes sortes d’idées ou de sensations ; parce qu’il ne sent rien fortement.

Ainsi l’homme en qui l’ouïe prédominerait les autres sens, à un extrême degré, ne leur laisserait qu’autant d’exercice que la propagation de l’espèce et la conservation de l’individu en exigeraient. Dans tous les autres instants, il serait comme la taupe dont l’antre retentit du moindre petit bruit, un être écoutant, et toujours écoutant.

D’où il s’ensuit que l’homme de génie et la bête se touchent ; parce qu’il y a dans l’un et l’autre un organe prédominant qui les entraîne invinciblement à une seule sorte d’occupation, qu’ils exécutent parfaitement.

Le même principe poussé plus loin expliquerait comment la jeune hirondelle qui n’a jamais fait de nid, s’en tire aussi bien que sa mère ; comment le jeune renard qui n’a jamais croqué de poules, force une basse‑cour aussi adroite­ment que son père.

Mais ce n’est pas le lieu d’exposer ma philosophie ; ma tâche est d’examiner la philosophie d’un autre.

Ibid. « Ces sensations toujours stériles conserveraient le même rapport entre elles. » Cela se peut ; mais comme les sens s’ins­truisent réciproquement, le rapport des sensations de I’organe exquis varierait nécessairement avec les autres. Combien de choses cet homme nous apprendrait ! combien de faits il nous donnerait à vérifier ! combien il en vérifie­rait lui‑même par des expériences dont il pourrait toujours annoncer le résultat ! de combien de termes, il enrichirait la langue ! Songez que les observations de son œil merveil­leux ne pourraient jamais être en contradiction réelle avec les observations de nos yeux ordinaires. Supposez qu’un homme eût la vue assez fine pour discerner les particules de l’air, du feu et de l’eau ; de bonne foi, cet homme ne nous servirait de rien ? J’aimerais autant assurer qu’un sens de plus lui aurait été accordé en pure perte pour lui-même et pour les autres.

p. 258. « Une sensation n’est qu’un fait de plus. » — Une sensation fortuite n’est qu’un fait de plus ; mais une sensation pro­duite par un organe exquis et prodigieux est une multitude prodigieuse de faits ; c’est la réunion du télescope et du microscope. Le microscope n’a‑t‑il enrichi la physique que d’un fait ? — « Un fait n’ajoute rien à l’aptitude que les hommes ont à l’esprit. » — Parler ainsi, après avoir dit ailleurs que l’éducation, qu’un hasard fait le génie ! Est‑ce qu’entre tous les hasards possibles, l’observation de tel ou tel fait n’est pas le plus heureux ? ­— Il y a tel fait auquel la science ou l’art doit sa naissance, et tel autre auquel il doit ses progrès. — Helvétius dit blanc et noir, selon le besoin.

Ibid. « Un tel homme parviendrait à des résultats incommuni­cables aux autres. » — Pourquoi donc ? Si nous ne pouvions arriver à ses résultats par le discours, pourquoi n’y arri­verions‑nous pas par l’induction et par l’expérience ? Mais il y a plus : ce qu’il apercevrait serait relatif à la longueur, largeur, profondeur, solidité et autres qualités physiques, sur lesquelles il pourrait s’expliquer très claire­ment ; et telle serait la différence entre un sens perfec­tionné et un sens nouveau. L’homme au sens perfectionné ne nous entretenant que de qualités connues, serait toujours intelligible ; I’autre, nous entretenant au contraire de qualités inconnues, ne pourrait jamais être entendu.

Nous sentons tous diversement, et nous parlons tous de même.

Si l’on saisit assez généralement les vérités contenues dans les ouvrages des Lockes et des Newtons, qu’est‑ce que cela prouve ; que tous assez généralement étaient capables de les découvrir ? Je le nie.

p. 260. [« … entre les hommes les plus finement organisés, il faut qu’à certains égards, chacun le soit encore supérieurement aux autres. Tout homme en conséquence devrait donc éprouver des sensations, acquérir des idées incommunicables à ses compatriotes. Or il n’est point d’idées de cette espèce. » ]

 À proprement parler, les sensations d’un homme sont incommunicables à un autre ; parce qu’elles sont diverses. Si les signes sont communs ; c’est par disette. Je suppose que Dieu donnât subitement à chaque indi­vidu une langue de tout point analogue à leurs sensations ; on ne s’entendrait plus. De l’idiome de Pierre, à l’idiome de Jean, il n’y aurait pas un seul synonyme, si ce n’est peut–être les mots exister, être et quelques autres qui désignent des qualités si simples, que la définition en est impossible ; et puis toutes les sciences mathématiques.

p. 262. « « S’il est des siècles où semblables à ces oiseaux rares apportés par un coup de vent les grands hommes apparaissent tout à coup dans un empire, qu’on ne regarde point cette apparition, comme l’effet d’une cause physique. » — J’y consens. Mais qu’on n’oublie pas que ce qui est à peu près vrai dans la compa­raison d’une nation à une autre, est de toute fausseté dans la même société et dans la comparaison d’un individu à un autre. Point de nation, sous le pôle, sous l’équateur dont on ne puisse faire sortir des Homères, des Virgiles, des Démosthènes, des Cicérons, de grands législateurs, de grands capitaines, de grands magistrats, de grands artistes ; mais ces hommes seront rares partout, quel que soit le gouvernement. Il serait absurde d’en attribuer la formation au hasard, et à l’éducation. Il ne le serait pas moins d’assurer qu’on puisse faire un Platon, un Montesquieu, de tout être communément bien organisé. Quant à la diversité seule des climats, je croirais volontiers qu’il en est des esprits ainsi que de certains fruits, bons partout, mais excellents dans certaine contrée.

p. 263. « Soutient‑on que c’est au feu de la jeunesse qu’on doit les belles compositions des grands hommes. » — Non. Mais ce qu’on soutient et avec juste raison, c’est qu’elles ne peuvent être le produit de la vieillesse. La jeunesse a trop de verve et n’a pas assez de jugement ; la vieillesse n’a ni assez de verve ni assez de jugement. Et une ou deux exceptions rares ne prouvent rien.

p. 264. « Le Voltaire de soixante ans n’est pas le Voltaire de trente, cependant ils ont également d’esprit. » Si cela est, dites donc à Voltaire de nous donner aujourd’hui quelque chose que nous puissions comparer à Brutus ou à Mahomet : car si le Voltaire de soixante ans est le Voltaire de trente, pourquoi celui de quatre‑vingt‑deux ou trois ne sera‑t‑iI pas celui de soixante ? Le Corneille de Pertharite était‑il le Corneille des Horaces ou de Cinna ?

Ibid. [« Si deux hommes sans être parfaitement similaires, peuvent sauter aussi haut, courir aussi vite, tirer aussi juste, jouer aussi bien à la paume ; deux hommes sans être précisément les mêmes, peuvent donc avoir également d’esprit. »]

Je n’ai jamais vu deux hommes qui sautassent aussi haut, qui courussent aussi vite, qui tirassent aussi juste, qui jouassent aussi bien à la paume, et moins encore deux hommes qui eussent également d’esprit ; parce qu’il était impossible que cela fût. — Vous auriez donc pu en assigner la différence ? — Pas toujours ; mais je l’aurais souvent sentie ; et quand je ne l’aurais ni assignée ni sentie, elle y aurait été ; et quelqu’un d’un tact plus fin l’aurait discernée.

p. 264. « L’avocat gagne ou perd le même nombre de causes ; le médecin tue ou guérit le même nombre de malades ; le génie rend le même nombre de productions. » Les deux premières compa­raisons font pitié ; et la dernière est ou d’un homme de mauvaise foi, ou d’un homme qui ne sait ce que c’est que le génie et qui n’en a pas un grain. Dans les deux premières comparaisons, Helvétius confond le talent avec la pratique. Pendant une année, un avocat perd toutes les causes qu’il plaide, l’année suivante, il les gagne toutes ; ainsi du médecin. Pour l’homme de génie, il est si peu maître de lui‑même, qu’il ne sait ce qu’il fera ; et voilà la raison pour laquelle les académies étouffent presque les hommes de cette trempe, en les assujettissant à une tâche réglée. Mais je laisse ce texte qui me mènerait trop loin.

p. 266. « La perfection de l’organisation extérieure suppose celle de l’intérieure. » — C’est‑à‑dire qu’un bel homme est toujours spirituel, qu’une belle femme est toujours une femme d’esprit. Comment peut‑on être absurde jusqu’à ce point ?

p. 267. « C’est dans une cause encore inconnue qu’il faut chercher l’explication du phénomène de l’inégalité des esprits. etc. » — Qu’est‑ce que cela signifie ? Il y a donc de l’inégalité entre les esprits ? et cette inégalité a donc une cause ? — Oui, le hasard et I’instruction. — Cette cause n’est donc pas inconnue.­

 

[Chapitre 13] p. 272. « Si les Malais, eussent été plus voisins de la Chine, cet empire eût été bientôt conquis. » — Je le crois. — « Et la forme de son gouvernement changée. » — Je le nie. On ne s’est jamais demandé pourquoi les lois et les mœurs chinoises se sont maintenues au milieu des invasions de cet empire. Le voici. C’est qu’il ne faut qu’une poignée d’hommes pour conquérir la Chine, et qu’il en faudrait des millions pour la changer. Soixante mille hommes se sont emparés de cette contrée ; qu’y deviennent‑ils ? Ils se sont dispersés entre soixante millions ; c’est mille hommes, par chaque million ; or croit‑on que mille hommes puissent changer les lois, les mœurs, les usages, les coutumes d’un million d’hommes ? Le vainqueur se conforme au vaincu, dont la masse le domine : c’est un ruisseau d’eau douce qui se perd dans une mer d’eau salée, une goutte d’eau qui tombe dans une tonne d’esprit‑de‑vin. La durée du gouvernement chinois est une conséquence nécessaire non de sa bonté, mais bien de l’excessive population de la contrée ; et tant que cette cause subsistera, l’empire changera de maîtres sans changer de constitutions : les Tartares se feront Chinois, mais les Chinois ne se feront pas Tartares. Je ne connais que la superstition d’un vainqueur intolérant qui pût ébranler l’administration et les lois nationales, parce que cette fureur religieuse est capable des choses les plus extraordinaires, comme de massacrer en une nuit plusieurs millions de dissidents. Une religion nouvelle ne s’introduit pas chez aucun peuple, sans révolution dans la législation et les mœurs : garantissez la Chine de cet événement, répondez‑moi que les enfants de quelque empereur ne se partageront point ce vaste pays ; et ne craignez rien ni pour les progrès de sa population ni pour la durée de ses mœurs.

p. 277. « Pourquoi Ies amateurs n’égalent‑ils presque jamais leurs maîtres ? Pourquoi l’avantage de l’organisation ne répare‑t‑il pas le défaut d’attention ? »

C’est qu’entre les élèves celui qui se fatigue le plus est souvent celui qui avance le moins ; et que toute l’applica­tion du premier ne saurait suppléer au défaut des disposi­tions naturelles.

C’est qu’en tout, il faut joindre l’étude et l’étude la plus longue et la plus suivie aux qualités naturelles les plus heureuses, ce que les amateurs ne font pas.

 

[Chapitre 14]  p. 278. « Les hommes à la présence des mêmes objets peuvent sans doute éprouver des sensations différentes ; mais peuvent‑ils en conséquence apercevoir des rapports différents entre ces mêmes  objets ? »

Je n’entends pas apparemment le sens de cette question, car celui qu’elle présente naturellement ne permet pas la réponse négative de l’auteur.

Qu’est‑ce que l’esprit, la finesse, la pénétration, sinon la facilité d’apercevoir dans un être, entre plusieurs êtres que la multitude a regardés cent fois, des qualités, des rapports qu’aucuns n’ont aperçus ? Qu’est‑ce qu’une comparaison juste, nouvelle et piquante, qu’est‑ce qu’une métaphore hardie, qu’est‑ce qu’une expression originale, si ce n’est celle de quelques rapports singuliers entre des êtres connus qu’on nous rapproche et qu’on fait toucher par quelque côté ?

Tous n’aperçoivent point toutes les propriétés des êtres.

Aucuns ne les sentent et ne les aperçoivent rigoureuse­ment de la même manière.

Très peu saisissent tous les points par lesquels on peut établir entre eux des points de contact.

Beaucoup moins encore sont capables de rendre d’une manière forte, précise, intéressante et les qualités d’un être qu’ils ont étudié, et les rapports qu’ils ont aperçus entre différents êtres.

p. 280. « Un coup fait de la douleur à deux êtres, dans le rapport de 2 à 1 ; un coup double produira une douleur double dans l’un et l’autre ou dans le rapport de 4 à 2, ou de 2 à 1. »

Combien d’inexactitude et d’affirmations hasardées dans tout cela !

Qui est‑ce qui vous a dit que le plaisir et la douleur soient dans le rapport constant des impressions ?

Un mouvement de joie s’excite dans deux êtres par un récit ; la suite du récit double l’impression dans l’un et I’autre ; et voilà Jean qui rit de plus belle et Pierre qui se trouve mal. Le plaisir s’est transformé en douleur. La quantité qui était positive est devenue négative.

Le coup simple les fait crier tous deux ; le coup double rend le cri de l’un plus aigu et tue l’autre.

Non monsieur, non : les objets ne nous frappent point dans une proportion constante et uniforme [« Supposons la différence de nos sensations à l’aspect des mêmes objets plus considérable qu’elle ne l’est réellement, il est évident que les objets conservant entre eux les mêmes rapports, nous frapperaient dans une proportion toujours constante et uniforme. »] ; et c’est là ce qui constitue la différence des êtres robustes et délicats. L’un s’évanouit et perd la tête, lorsqu’un autre est à peine ému.

On ne saurait accroître à discrétion ni le plaisir ni la douleur ; le plaisir extrême se transforme en douleur ; l’extrême douleur amène ou dans le transport, le délire, l’insensibilité,  ou la mort.

p. 281. « Les seules affections dont l’influence sur les esprits soit sensible, sont les affections dépendantes de l’éducation et des préjugés. »

Je ne crois pas qu’il soit possible de rien dire de plus absurde.

Quoi donc ! est‑ce l’éducation et le préjugé seuls qui rendent en général les femmes craintives et pusillanimes ; ou la conscience de leur faiblesse, conscience qui leur est commune avec tous les animaux délicats, conscience qui met l’un en fuite au moindre bruit, et arrête l’autre fièrement, à l’aspect du péril et de l’ennemi ?

Toutes ces pages n’en peuvent imposer qu’à un esprit superficiel, qu’une antithèse ingénieuse séduit.

p. 283. « N’ai‑je présent à mon souvenir que les neiges, les glaçons, les tempêtes du Nord ; que les laves enflammées du Vésuve ou de l’Hecla ? avec ces matériaux quel tableau composer ? Celui des montagnes qui défendent l’entrée des jardins d’Armide... Le genre de nos idées et de nos tableaux ne dépend donc point de la nature de notre esprit, le même dans tous les hommes, mais de I’espèce d’objets que le hasard grave dans leur mémoire et de l’intérêt qu’ils ont de les combiner. »

Et cela dépend de cette cause unique ? Mais entre dix mille hommes qui auront entendu le mugissement du Vésuve, qui auront senti la terre trembler sous leurs pieds : et qui se seront sauvés devant le flot de la lave enflammée qui s’échappait des flancs entrouverts de la montagne ; entre dix mille que les images riantes du printemps auront touchés, un seul à peine en saura faire une sublime description, parce que le sublime, soit en peinture, soit en poésie, soit en éloquence, ne naît pas toujours de l’exacte description des phénomènes, mais de l’émotion que le génie spectateur en aura éprouvée, de l’art avec lequel il me communiquera le frémissement­ de son âme, des compa­raisons dont il se servira, du choix de ses expressions, de I’harmonie dont il frappera mon oreille, des idées et des sentiments qu’il saura réveiller en moi. Il y a peut‑être un assez grand nombre d’hommes capables de peindre un objet, en naturaliste, en historien ; mais en poète, c’est autre chose. En un mot je voudrais bien savoir comment I’intérêt, l’éducation, le hasard donnent de la chaleur à I’homme froid, de la verve à l’esprit réglé, de l’imagination à celui qui n’en a point. Plus j’y rêve, plus le paradoxe de I’auteur me confond. Si cet artiste n’est pas né ivre, la meilleure instruction ne lui apprendra jamais qu’à contre­faire plus ou moins maussadement l’ivresse. De là tant de plats imitateurs de Pindare et de tous les auteurs originaux. Pourquoi les vrais originaux n’ont‑ils jamais fait que de mauvaises copies ?

Mais, monsieur Helvétius, vous qui employez assez souvent le mot original, pourriez‑vous me dire ce que c’est ? Si vous me dites que c’est l’éducation, ou le hasard des circonstances qui fait un original, pourrai je m’empêcher de rire ?

Selon moi, un original est un être bizarre qui tient sa façon singulière de voir, de sentir et de s’exprimer de son caractère. Si l’homme original n’était pas né, on est tenté de croire que ce qu’il a fait n’aurait jamais été fait, tant ses productions lui appartiennent. — Mais en ce sens, direz‑vous, tous les hommes sont des originaux ; car quel est l’homme qui puisse faire exacte­ment ce qu’un autre fait ? — Vous avez raison, mais vous vous seriez épargné cette objection, si vous ne m’eussiez pas interrompu ; car j’allais ajouter que son caractère devait trancher fortement avec celui des autres hommes ; en sorte que nous ne lui reconnussions presque aucune sorte de ressemblance qui lui ait servi de modèle, soit dans les temps passés, soit entre ses contemporains. Aussi Collé est un original dans sa versification et ses chansons ; Rabelais est un original dans son Pantagruel ; Patelin dans sa Farce ; Aristophane dans ses Nuées ; Charleval, dans sa Conversation du père Canaye et du maréchal d’Hocquincourt ; Molière dans presque toutes ses comédies, mais plus peut-­être dans les burlesques que dans les autres ; car qui dit original ne dit pas toujours beau ; il s’en manque beaucoup. Il n’y a presque aucune sorte de beauté, dont il n’existe des modèles antérieurs. Si Shakespeare est un original, est‑ce dans ses endroits sublimes ? Aucunement. C’est dans le mélange extraordinaire, incompréhensible, inimitable de choses du plus grand goût et du plus mauvais goût ; mais surtout dans la bizarrerie de celles‑ci. C’est que le sublime, par lui‑même, j’ose le dire, n’est pas original. Il ne le devient que par une sorte de singularité qui le rend personnel à l’auteur ; il faut pouvoir dire, C’est le sublime d’un tel. Ainsi qu’il mourût est le sublime de Corneille. Tu ne dormiras plus, est le sublime de Sha­kespeare. J’ai beau laver ces mains, j’y vois toujours du sang ; ce vers est de moi, mais le sublime est de l’auteur anglais.

Mais il y a assez longtemps que je résous vos sophismes ; auriez‑vous la bonté de vous occuper un moment à résoudre les miens ?

Vous avez connu la Riccoboni. Hé, c’était votre amie. Elle avait été mieux élevée et possédait à elle seule plus d’esprit, de finesse et de goût que toute la troupe italienne fondue ensemble. Elle avait la mort dans l’âme au sortir de la scène. Elle passait les jours et les nuits à l’étude de ses rôles. Ce que je vous dis là, je le tiens d’elle. Elle s’exerçait seule ; elle prenait les leçons et les conseils de ses amis et des meilleurs acteurs ; et elle n’a jamais pu atteindre à la médiocrité. Pourquoi cela s’il vous plaît ? C’est que I’aptitude naturelle à la déclamation lui manquait. Direz‑vous qu’elle a débuté trop tard ? elle est née dans la coulisse, et s’est promenée en lisière sur les planches ; qu’elle n’était pas échauffée d’un assez grand intérêt ? elle rougissait devant son amant ; son amant rougissait d’elle ; elle lui défendait le spectacle ; il craignait d’y aller ; qu’elle ne s’appliquait pas assez ? il était impossible de travailler davantage ; qu’elle ignorait les principes de son art, faute de l’avoir médité ? personne ne le connaissait, ne l’avait plus approfondi et n’en parlait mieux qu’elle ; que les qualités extérieures lui manquaient ? elle n’est ni bien ni mal, et cent autres figures se sont fait pardonner leur laideur par leur talent ; le son de sa voix est agréable ; il ne l’eût pas été qu’avec du naturel, de la vérité, de la chaleur, des entrailles, elle nous y aurait accoutumés. Mais c’est qu’elle ne manquait ni d’âme ni de sensibilité. Elle partageait sans doute avec tous les acteurs l’influence des causes étrangères qui développent ou qui étouffent le talent ; avec cette différence que fille d’un acteur aimé, elle avait cet avantage dont les autres sont privés. Allons, Helvétius ; plus de ces subtilités dont nous ne serions satis­faits ni l’un ni l’autre. Tâchez de m’expliquer nettement ce phénomène. Ces heureux hasards auxquels vous attachez de si puissants effets, elle y était exposée tous les jours. Surtout n’oubliez pas que le spectateur qui accueillait le père d’applaudissements, ne demandait pas mieux que d’en user de même avec la fille. Mais il n’y avait pas moyen ; elle était trop mauvaise ; elle le disait elle‑même.

Tout individu n’est donc pas propre à tout, pas même à être un bon acteur, si la nature s’y oppose.

La Riccoboni était disgraciée de la nature. On le disait à Paris ; on en eût dit autant à Londres et à Madrid ; partout où elle eût été aussi mauvaise. Vous qui faites sonner si haut ces espèces d’expressions proverbiales, communes à toutes les nations ; prétendrez‑vous que celle‑ci et tant d’autres où le refus de la nature et le vice d’organisation sont employés, sont vides de sens ?

Et moi donc, vous m’allez voir tout à l’heure le pendant de la Riccoboni. J’étais jeune, j’étais amoureux et très amoureux. Je vivais avec des Provençaux qui dansaient du soir au matin et qui du soir au matin, donnaient la main, et embrassaient sous mes yeux, celle que j’aimais. Ajoutez à cela que j’étais jaloux. Je prends le parti d’apprendre à danser ; je vais clandestinement de la rue de la Harpe jusqu’au bout de la rue Montmartre, prendre leçon. Je garde le maître, fort longtemps. Je le quitte de dépit de ne rien apprendre ; je le reprends une seconde, une troisième fois, et le quitte avec autant de douleur et aussi peu de succès. Que me manquait‑il pour être un grand danseur ? L’oreille ? Je l’avais excellente. La légè­reté ? je n’étais pas lourd ; il s’en fallait bien. L’intérêt ? On ne pouvait guère être animé d’un plus violent. Ce qui me manquait ? La mollesse, la flexibilité, la grâce qui ne se donnent point.

Mais après avoir tout fait inutilement pour apprendre à danser ; j’appris à tirer des armes très passablement, sans peine et sans autre motif que celui de m’amuser.

 

Chapitre 15.

p. 284. « Qu’est‑ce que l’esprit en lui‑même ? L’aptitude à voir les ressemblances et les différences, les convenances et les dis­convenances qu’ont entre eux les objets divers. »

Cette aptitude est‑elle naturelle ou acquise ? — Elle est naturelle. — Est‑elle la même dans tous ? — Dans tous les hommes communément bien organisés. — Et son principe quel est‑il ? — La sensibilité physique. — Et la sensibilité ? — Comme l’aptitude, dont les effets ne varient que par l’éducation, les hasards et l’intérêt. — Et l’organi­sation, pourvu qu’elle ne soit pas monstrueusement viciée n’y fait rien. — Rien. — Quelle différence mettez‑vous entre l’homme et la brute ? — L’organisation. — En sorte que si vous allongez les oreilles d’un docteur de Sorbonne, que vous le couvriez de poil et que vous tapissiez sa narine d’une grande membrane pituitaire ; au lieu d’éventer un hérétique, il poursuivra un lièvre ; ce sera un chien. — Un chien ? — Oui, un chien… Et que si vous raccourcissez Ie nez du chien… — J’entends le reste, assurément ce sera un docteur de Sorbonne, laissant là le lièvre et la perdrix, et chassant à voix l’hérétique. — Tous les chiens sont‑ils également bons ? — Non assurément. — Quoi ! il y en a dont ni l’instruction du piqueur, ni le châtiment ni les hasards ne font rien qui vaille. — N’en doutez pas. — Et vous ne sentez pas toutes vos inconséquences. — Quelles inconséquences ? — De placer dans l’organisation la diffé­rence des deux extrêmes de la chaîne animale, I’homme et la brute ; d’employer la même cause pour expliquer la diversité d’un chien à un chien, et de la rejeter, lorsqu’il s’agit des variétés d’intelligence, de sagacité, d’esprit, d’un homme à un autre homme. — O l’homme, I’homme. — Hé bien, I’homme ? — Quelque différence qu’il y ait entre les sens d’un individu et les sens d’un autre individu, cela n’y fait rien. — Je le veux ; mais lorsqu’il s’agit de prononcer sur l’aptitude d’un homme à une chose et I’aptitude d’un autre à la même chose, n’y a‑t‑il rien de plus à considérer que les pieds et les mains, le nez, les yeux, les oreilles et le toucher ? — Et quoi donc encore, puisque ce sont là les seuls organes de la sensation ? — Mais la sensation de l’œil s’arrête‑t‑elle dans l’œil ? Est‑ce lui qui assure et qui nie ? La sensation de l’oreille s’arrête‑t-elle dans l’oreille ? Est‑ce elle qui assure et qui nie ? Si, par supposition, un homme en était réduit à un œil vivant ou à une oreille vivante, jugerait‑il, penserait‑il, raisonnerait-­il comme un homme complet ? — Mais cet autre organe que vous regardez comme le tribunal de l’affirmation et de la négation, on n’y entend rien. — Il se peut qu’on ne l’ait pas encore assez étudié ; il se peut même qu’en I’étudiant beaucoup, on n’y entende pas davantage. Mais que s’ensuit‑il de là ? Qu’il puisse être sain ou malsain, conformé de cette manière ou d’une autre, sans aucune conséquence pour les opérations intellectuelles ; c’est une assertion contre laquelle mille expériences réclament et que vous ne persuaderez à personne… Mais attendez. Je reviens sur mes pas. Cet homme que vous avez réduit à un œil vivant, a‑t‑il de la mémoire ? — Je consens qu’il en ait… S’il en a, il comparera des sensations ; il raison­nera. — Oui, comme le chien raisonne et moins encore. J’en dirai autant de chacun des autres sens ; et l’homme d’Helvétius se réduira à la réunion de cinq animaux très imparfaits. — Non pas, s’il vous plaît. Ces animaux se perfectionneront par l’intérêt commun de leur conserva­tion, par leur société. — Et où est le lien de cette société ? Comment l’œil se fait‑il entendre à l’oreille, l’oreille au nez, le nez au palais, le palais au toucher ? Où est leur truchement ? — Dans tout l’animal. — Dans ses pieds ? Mais on coupe les pieds à l’homme, sans l’abrutir. Il n’y a pas un de ses membres dont je ne puisse le priver, sans conséquence pour son jugement et pour sa raison, si vous en exceptez la tête. Croyez‑vous qu’un homme ait de l’esprit, sans tête ? — Non. — Croyez‑vous que l’homme qui a l’œil mauvais puisse bien voir ? — Non. — Et pourquoi croyez‑vous donc que la conformation de sa tête soit indifférente à sa raison ? — C’est qu’il y a des hommes de génie, à petit front, à grand front, à grosse tête, à petite tête, à tête longue et à tête ronde. — Cela se peut, mais vous vous en tenez là à des formes bien générales et bien grossières ; cependant j’y consens ; mais dites‑moi, si quel­qu’un vous présentait un livre et vous proposait de pro­noncer s’il est bon ou mauvais à la seule inspection de sa couverture : que lui répondriez‑vous ? — Qu’il est fou. — Fort bien, et pour en juger, que lui demanderiez‑vous ? — De l’ouvrir et d’en lire au moins quelques pages ; mais j’aurai beau ouvrir des têtes, je n’y lirai rien. — Et pour­quoi y liriez‑vous ? Les caractères de ce livre vivant ne vous sont pas encore connus ; peut‑être ne vous le seront ­ils jamais ; mais les dépositions des cinq témoins n’y sont pas moins consignées, combinées, comparées, confrontées. Je pourrais suivre cette comparaison beaucoup plus loin, et en tirer une multitude de conséquences, mais c’en est assez et plus qu’il ne faut peut‑être pour vous convaincre que vous avez négligé l’examen d’un organe sans lequel la condition des autres plus ou moins parfaite, ne signifie rien, organe d’où émanent les étonnantes différences des hommes, relativement aux opérations intellectuelles.

Ne me parlez plus de hasards ; il n’y en a point d’heureux ou féconds pour les têtes étroites.

Ne me parlez point d’intérêt ; on n’en fait point concevoir de vif, aux têtes apathiques.

Ne me parlez pas davantage d’attention forte et conti­nue ; les têtes faibles en sont incapables.

Ne me parlez pas davantage de sensibilité physique, qualité qui constitue l’animal et non l’homme.

Ne me parlez pas davantage de plaisirs sensuels comme principe des actions de l’espèce entière, tandis que ce n’est que le motif des actions de l’homme voluptueux ; et cessez de prendre des conditions primitives, essentielles et éloi­gnées, pour des causes prochaines, et de gâter d’excellentes observations par des inductions absurdes.

Et ne croyez point que je plaisante ; sans un correspon­dant et un juge commun de toutes les sensations, sans un organe commémoratif de tout ce qui nous arrive, l’instru­ment sensible et vivant de chaque sens aurait peut‑être une conscience momentanée de son existence, mais il n’y aurait certainement aucune sorte de conscience de l’ani­mal ou de l’homme entier.

p. 285. « Tous n’éprouvent pas les mêmes sensations ; mais tous sentent les objets dans une proportion toujours la même. »

Hé bien, ce seront des instruments accordés par tierce, par quarte ou par quinte ; quoique l’accord soit le même, les sons rendus seront plus ou moins sourds, plus ou moins aigus. Voilà déjà, ce me semble, une assez grande source de variétés dépendantes de l’organisation.

Mais outre la sensibilité physique commune à toutes les parties de l’animal ; il en est une autre tout autrement énergique, commune à tous les animaux et propre à un organe particulier, soit qu’en effet cette dernière sensi­bilité ne soit originairement que la première, mais infini­ment plus exquise dans cet endroit qu’ailleurs, soit que ce soit une qualité particulière, ce que je ne décide pas : c’est la sensibilité du diaphragme, cette membrane nerveuse et mince qui coupe en deux cavités la capacité intérieure. C’est là le siège de toutes nos peines et de tous nos plaisirs ; ses oscillations ou crispations sont plus ou moins fortes dans un être que dans un autre : c’est elle qui caractérise les âmes pusillanimes et les âmes fortes. Vous feriez grand plaisir à la faculté de médecine dont vous seriez le bienfaiteur ainsi que de toute l’espèce humaine, si vous pouviez nous apprendre comment on lui donne du ton quand elle en manque, et comment on lui en ôte quand elle en a trop. Il n’y a que l’âge qui ait quelque empire sur elle ainsi que sur la tête. C’est grâces à sa diversité qu’au même moment où je suis transporté d’admiration et de joie, où mes larmes coulent, l’un me dit, Je ne sens pas cela, j’ai le cœur velu ; I’autre me fait une plaisanterie très burlesque. La tête fait les hommes sages ; le diaphragme les hommes compatissants et moraux. Vous n’avez rien dit de ces deux organes, mais rien du tout ; et vous vous imaginez avoir fait le tour de l’homme. Celui qui a le diaphragme très mobile cherche les scènes tragiques ou les fuit, parce qu’il peut arriver qu’il en soit trop violemment affecté et qu’il reste, après le spectacle, ce que nous appelons le cœur serré. Celui qui a cet organe inflexible, raide et obtus ne les cherche ni ne les évite ; elles ne lui font rien. Vous pouvez faire de cet homme ou un lieutenant criminel ou un bourreau, ou un boucher, ou un chirurgien ou un médecin.

Comment, vous n’entendez rien aux deux grands ressorts de la machine, I’un qui constitue les homme spirituels ou stupides, l’autre qui les sépare en deux classes, celle des âmes tendres et celle des cœurs durs, et vous écrivez un traité de l’homme !

Je me souviens de vous avoir demandé comment on donnait de l’activité à une tête lourde ; je vous demande à présent comment on inspire de la sensibilité à un cœur dur.

Mais rien ne vous arrête ; vous me soutiendrez qu’avec ces deux qualités diverses les hommes n’en étant pas moins communément bien organisés, ils n’en sont pas moins bien disposés à toutes sortes de fonctions.

Quoi, monsieur Helvétius, il n’y aura nulle différence entre les compositions de celui qui a reçu de la nature une imagination forte et vive avec un diaphragme très mobile ; et de celui qu’elle a privé de ces deux qualités ?

Vous qui donnez tant de force à l’impulsion d’un sexe vers l’autre, songez donc que l’homme vigoureux, mais insensible, ne sera entraîné par sa passion vers la femme que comme le taureau vers la génisse ; c’est la bête féroce de Lucrèce qui les flancs traversés d’une flèche mortelle se précipite sur le chasseur et le couvre de son sang. Il ne fera guère d’élégies ou de madrigaux ; il veut jouir, il se soucie peu de toucher et de plaire. Un fluide brûlant, abondant et âcre irrite les organes du plaisir ; il ne soupire pas, celui‑là ; il rugit ; il ne tourne pas ses regards tendres et languissants, ses paupières humides sur l’objet de sa passion ; ses yeux sont étincelants, et son regard le dévore. Comme le cerf en automne, il baisse sa corne et fait marcher la biche timide devant lui. Dans le coin de la forêt obscure où il l’a détournée, il s’occupe de son bonheur, fortement, sans penser à celui de l’être qu’il soumet ; satisfait, il le laisse et se retire. Tâchez, si vous le pouvez, de me faire un poète tendre et délicat de cet animal‑là. Il n’a qu’un mot, ou il ne I’a plus.

p. 286. « On se fait à discrétion poète, orateur, peintre ou géomètre. » — Comment peut‑on exceller dans des genres qui supposent des qualités contradictoires ? Quelle est la fonction du géomètre ? De combiner des espaces, abstrac­tion faite des qualités essentielles à la matière ; point d’images ; point de couleurs ; grande contention de tête, nulle émotion de l’âme. Quelle est celle du poète, du moraliste, de l’homme éloquent ? De peindre et d’émouvoir.

Si l’on n’est pas homme de génie en deux genres diffé­rents, ce n’est pas seulement faute de temps, c’est encore faute d’aptitude.

La poésie et la peinture sont peut‑être les deux talents qui se rapprochent le plus ; cependant on citerait à peine un seul homme qui ait su faire en même temps un beau poème et un beau tableau.

Le poète décrit ; sa description embrasse le passé, le présent et l’avenir ; un long intervalle de temps dans le peintre n’a qu’un instant.

Aussi rien n’est si ridicule et si incompatible avec l’art que le sujet d’un tableau donné avec quelque détail par un littérateur, même homme d’esprit.

Il y a bien de la différence entre les roses qui sont sur la palette de Van Huysum et les roses qui croissent dans l’ima­gination de l’Arioste.

Voici trois styles bien différents ; celui‑ci est simple, clair, sans figure, sans mouvement, sans verve, sans couleur ; c’est celui de d’Alembert et du géomètre.

Cet autre est large, majestueux, harmonieux, abondant, noble, plein d’images tantôt délicates, tantôt sublimes ; c’est celui de l’historien de la nature et de Buffon.

Ce troisième est véhément, il touche, il trouble, il agite, il incline à la tendresse, à l’indignation, il élève ou calme les passions ; c’est celui du moraliste et de Rousseau.

Il n’est non plus possible à ces auteurs de changer de ton, qu’aux oiseaux de la forêt de changer de ramages. Invitez‑les à cet essai ; d’originaux qu’ils étaient, ils deviendront imitateurs et ridicules. Leur chant sera d’emprunt ; il se mêlera de leur chant naturel ; et ils ressembleront à ces oiseaux sifflés qui commencent un air modulé et qui finissent par leur gazouillement naturel.

Ibid. « On ne naît point avec tel génie ou tel génie particulier. » — Cette vérité est bien nouvelle, si c’en est une ; car on a pensé et dit jusqu’à présent que le génie était un don particulier de la nature qui entraînait l’homme à telle ou telle fonction dont on s’acquittait médiocrement ou mal, sans lui. Invita Minerva. Hélas ! les écoles sont pleines d’enfants si désireux de la gloire, si studieux, si appliqués ; ils ont beau travailler, se tourmenter, pleurer quelquefois de leur peu de progrès ; ils n’en avancent pas davantage ; tandis que d’autres, à côté d’eux, légers, inconstants, distraits, libertins, paresseux, excellent en se jouant. Je ne t’oublierai pas, pauvre Garnier : tes parents étaient indigents, tu te faisais renfermer dans les églises de la ville, tu descendais la lampe qui éclairait nos autels, la sainte table te servait de pupitre, tu t’épuisais les yeux et la santé pendant toute la nuit ; cependant je dormais profondément, et tu n’emportas jamais la place de dignité ni sur moi ni sur trois ou quatre autres. Si Helvétius avait exercé la profession malheureuse d’instituteur d’une cinquantaine d’élèves, il eût bientôt senti la vanité de son système. Il n’y a pas un professeur dans tous nos collèges à qui ses idées ingénieuses ne fissent hausser les épaules de pitié.

Ibid. « L’attention peut également se porter sur tout. » — Non, monsieur, non. Vous vous trompez. Il n’y a personne qui n’ait senti cette répugnance qu’on appelle justement naturelle, parce qu’elle est fondée sur un défaut d’aptitude qu’on est forcé de s’avouer par la violence des efforts, et le peu de succès ; et malheur à vous, si elle vous est incon­nue : également propre à tout, vous n’étiez vraiment propre à rien. Le lévrier à longues jambes et à corps élancé est fait pour suivre le lièvre à la course ; vous ne le ferez jamais quêter ; le chien couchant à gros museau pour battre la plaine, le nez au vent ou baissé ; le braque à poil ras et touffu, pour forcer l’épaisseur des haies et braver la pointe des ronces ; le barbet pour se jeter à l’eau ; et si vous vous proposez de dérouter leur allure, vous y userez beaucoup de temps et de courroies, vous crierez et ferez beaucoup crier ces animaux, et vous n’aurez que de mauvais chiens. L’homme est aussi une espèce animale ; sa raison n’est qu’un instinct perfectible et perfectionné ; et dans la carrière des sciences et des arts il y a autant d’instincts divers que de chiens dans un équipage de chasse.

Ibid. « Pourquoi si rarement du génie, en différents genres ? » — La question est bonne ; voyons encore une fois, comme il y répond. — C’est que l’homme … — Monsieur Helvétius, c’est que l’homme entraîné tout entier vers l’objet favori d’une aptitude innée, n’aperçoit que celui‑là. C’est que, quand la nature l’aurait destiné à devenir grand homme dans une autre carrière, il n’aurait pas eu le temps de la suivre. Passez votre vie à nager, et vous ne serez plus qu’un médiocre coureur ; courez jusqu’à l’âge avancé, et vous nagerez mal. Les hommes qui ont un génie sont rares ; combien plus rares encore, ceux qui ont reçu un double génie ! Ce double présent est peut‑être un malheur. Il peut arriver qu’on soit alternativement agité, ballotté par ses deux démons ; qu’on commence deux grandes tâches et qu’on n’en finisse aucune ; qu’on ne soit ni grand poète ni grand géomètre, précisément parce qu’on avait une égale aptitude à la géométrie et à la poésie. J’ai entendu Euler s’écrier : Ah ! si M. d’Alembert n’avait voulu être qu’analyste, quel analyste il eût été ! Il faut dire à ces espèces de monstres : Optez. Faut‑il trancher le mot ? Le système d’Helvétius est celui d’un homme de beaucoup d’esprit qui démontre à chaque ligne que l’impulsion tyrannique du génie lui est étrangère et qui en parle comme un aveugle des couleurs. Peut‑être suis je moi-même dans le cas. Il y aura cependant cette différence entre nous, c’est que tout ce qu’il a fait, c’est à force de méditation et de travail. Son premier ouvrage lui a coûté vingt ans, le second une quinzaine d’années ; tous les deux la santé et la vie. Il est un exemple excellent de ce que peuvent l’opiniâtreté et l’amour de la gloire. Il devine beaucoup de choses de la contrée dont il parle ; mais moi qui m’y suis promené, je vois qu’il n’y a jamais mis le pied.

J’y ai observé deux phénomènes que voici.

C’est que quand on a tout vu dans une question, on n’en parle plus.

C’est que, quand le génie désespère d’aller plus loin ; il s’arrête, se dégoûte, et s’égare dans une autre route.

La même chose lui arrive encore, lorsque les difficultés faciles à vaincre, ont amené son dédain.

Ibid. [« Il est, dit-on, peu d’hommes de génie : pourquoi ? C’est qu’il est peu de gouvernements qui proportionnent la récompense à la peine, que suppose l’acquisition de grands talents. »] Pourquoi les hommes de génie sont‑ils moins rares sous les bons gouvernements ? C’est que les enfants de parents riches se choisissent plus librement un état, et sont plus maîtres de suivre leur goût naturel ; c’est que le génie est un germe dont la bienfaisance hâte le développement, et que la misère publique compagne de la tyrannie étouffe ou retarde ; c’est que sous le despotisme, l’homme de génie partage peut‑être plus qu’un autre l’abattement général des âmes. À ces raisons, ajoutez celles de l’auteur.

p. 287. « [Je ne répéterai donc point d’après l’ancien proverbe, qu’on naît poète et qu’on devient orateur, mais j’assurerai au contraire, puisque toutes nos idées nous viennent par les sens,] qu’on ne naît point, mais qu’on devient ce qu’on est.  » Fiunt oratores, nascuntur poetæ.

Cette maxime n’est ni tout à fait vraie, ni tout à fait fausse. La poésie suppose une exaltation de tête qui tient presque à l’inspiration divine. Il vient au poète des idées profondes dont il ignore et le principe et les suites. Fruits d’une longue méditation dans le philosophe, il en est étonné, il s’écrie, Qui est‑ce qui a inspiré tant de sagesse à cette espèce de fou‑là ? Je vois moins de verve et plus de jugement dans l’orateur. Mais je pense qu’à stricte­ment parler, Démosthène naquit orateur, comme Homère était né poète : seulement, le talent de l’orateur se décèle plus tard ; on est poète au berceau, on n’est guère orateur que dans l’âge mûr. Le poète n’a point de précepteur ; toutes les circonstances de la vie nous enseignent l’art oratoire.

p. 288. « Pour atteindre à certaines idées, il faut méditer ; chacun en est‑il capable ? Oui. Lorsqu’un intérêt puissant l’anime.­ »

On sent si bien ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas, qu’enfermez‑moi à la Bastille, et dites‑moi,  Vois‑tu ce lacet ? il faut dans un an, dans deux ans, dans dix ans d’ici, tendre le col et l’accepter ou faire une belle scène de Racine...  Je répondrai, ce n’est pas la peine de tant attendre ; finissons, et qu’on m’étrangle sur‑le‑champ.

Si ma liberté et mon salut sont attachés à la production d’une belle scène à la Corneille, je n’en désespérerai pas.

p. 288 « En tout genre de science, ce sera toujours la généralité des principes, I’étendue de leur application, et la grandeur des ensembles, qui constituera le génie philosophe. »

Et tout homme communément bien organisé, peut atteindre jusque‑là ?

p. 289. « Un alchimiste, un joueur de gobelets étaient des hommes rares dans les siècles d’ignorance. »

Van Helmont et Glauber furent des hommes rares.

Comus est un homme rare aujourd’hui.

p. 290. « Les hommes sont‑ils d’avis différents sur la même question ? cette différence est toujours l’effet ou de ce qu’ils ne s’entendent pas, ou de ce qu’ils n’ont pas les mêmes objets présents, ou de ce qu’ils ne mettent pas à la question même l’intérêt qu’il faudrait. »

Ce n’est pas tout ; et il y a une source de leurs disputes peut‑être plus féconde qu’aucune des précédentes.

Quelque bien organisées que soient deux têtes, il est impossible que les mêmes idées soient dans l’une et l’autre également évidentes ; je ne crois pas que ce principe puisse être contredit.

Donc il est impossible que le même raisonnement leur paraisse également concluant.

Ce raisonnement se liant avec la chaîne des idées de l’un des disputants, lui paraîtra démonstratif. Ne se liant pas, ou même croisant la chaîne des idées de l’autre ; par la seule raison qu’il aurait à s’avouer plusieurs erreurs, si ce raisonnement était vrai, il sera naturellement porté à le croire faux.

p. 291. « Tous les hommes sont nés avec l’esprit juste. »

Tous les hommes sont nés sans esprit ; ils ne l’ont ni faux ni juste ; c’est l’expérience des choses de la vie qui les dispose à la justesse ou à la fausseté.

Celui qui n’a jamais fait qu’un mauvais usage de ses sens, aura l’esprit faux.

Celui qui médiocrement instruit, croira tout savoir, aura l’esprit faux.

Celui qui emporté par la suffisance ou par la vivacité, sera précipité dans ses jugements, aura l’esprit faux.

Celui qui aura attaché trop ou trop peu d’importance à quelques objets aura l’esprit faux.

Celui qui osera prononcer dans une question qui excède la capacité de son talent naturel, aura l’esprit faux.

Rien n’est si rare que la logique : une infinité d’hommes en manquent, presque toutes les femmes n’en ont point.

Celui qui est sujet à des préventions aura l’esprit faux.

Celui qui s’entête ou par amour‑propre, ou par esprit de singularité, ou par goût pour le paradoxe, aura l’esprit faux.

Et celui qui a trop de confiance et celui qui n’en a pas assez dans sa raison, aura l’esprit faux.

Tous les intérêts, tous les préjugés, toutes les passions, tous les vices, toutes les vertus, sont capables de fausser l’esprit.

D’où je conclus qu’un esprit juste de tout point est un être de raison.

« Nous sommes tous nés avec l’esprit juste ». Mais qu’est‑ce qu’un esprit juste ? C’est celui qui nie ou affirme des choses ce qu’il en faut affirmer ou nier. Et nous apportons tous en naissant ce précieux don ? Et quand la nature nous l’aurait donné, il serait en notre pouvoir de le conserver ?

Quelque envie que j’aie d’être du sentiment d’Helvétius, pourquoi ne le puis je pas ? Pourquoi persisté je à croire qu’une des plus fortes inconséquences de cet auteur, c’est d’avoir placé la différence de l’homme et de la brute dans la diversité de l’organisation, et d’exclure cette cause lorsqu’il s’agit d’expliquer la différence d’un homme à un homme ? Pourquoi lui paraît‑il démontré que tout homme est également propre à tout, et que son stupide portier a autant d’esprit que lui du moins en puissance, et cette assertion me paraît‑elle à moi la plus palpable des absur­dités ? Pourquoi toute sa subtilité, toute son éloquence, tous ses raisonnements ne m’ont‑ils pas déterminé à pro­noncer avec lui que nos aversions et nos goûts se résolvent en dernière analyse au désir ou à la crainte de peines ou de plaisirs sensuels et physiques ?

« Un homme communément bien organisé est capable de tout. » [« La conclusion générale de ce que j’ai dit sur l’égale aptitude, qu’ont à l’esprit les hommes communément bien organisés [est que] la plus ou moins grande supériorité de l’esprit est indépendante de la perfection plus ou moins grande de l’organisation. »]

 Croyez cela, Helvétius, si cela vous convient ; mais songez que c’est sous peine de vous fendre la tête inutilement, comme il m’est arrivé, sur des questions dont vous n’attein­drez jamais le fond. Je me cite, parce que j’ai la conscience de mes efforts et l’expérience de mon opiniâtreté. Je n’ai pu trouver la vérité, et je l’ai cherchée avec plus de qualités que vous n’en exigez. Je vous dirai plus : s’il y a des ques­tions en apparence assez compliquées qui m’ont paru simples à l’examen ; il y en a de très simples en apparence que j’ai jugées au‑dessus de mes forces. Par exemple, je suis convaincu que, dans une société même aussi mal ordonnée que la nôtre, où le vice qui réussit est souvent applaudi, et la vertu qui échoue presque toujours ridicule, je suis convaincu, dis je, qu’à tout prendre, on n’a rien de mieux à faire pour son bonheur que d’être un homme de bien ; c’est l’ouvrage, à mon gré, le plus important et le plus intéressant à faire ; c’est celui que je me rappellerais avec le plus de satisfaction, dans mes derniers moments. C’est une question que j’ai méditée cent fois et avec toute la contention d’esprit dont je suis capable ; j’avais, je crois, les données nécessaires ; vous l’avouerai je ? je n’ai pas même osé prendre la plume pour en écrire la première ligne. Je me disais, Si je ne sors pas victorieux de cette tentative, je deviens l’apologiste de la méchanceté, j’aurai trahi la cause de la vertu, j’aurai encouragé l’homme au vice. Non, je ne me sens pas battant pour ce sublime travail ; j’y consacrerais inutilement toute ma vie.

Voulez‑vous une question plus simple ? La voici. Le philo­sophe appelé au tribunal des lois, doit‑il ou ne doit‑il pas y avouer ses sentiments, au péril de sa vie ?

Socrate fit‑il bien ou mal de rester dans la prison ? … Et combien d’autres questions qui appartiennent plus au caractère qu’à la logique ! Oserez‑vous blâmer l’homme cou­rageux et sincère qui aime mieux périr que de se rétracter, que de flétrir par sa rétractation son propre caractère et celui de sa secte ? Si le rôle de ce personnage est grand, noble et beau dans la tragédie ou l’imitation, pourquoi serait‑il insensé ou ridicule dans la réalité ?

Quel est le meilleur des gouvernements pour un grand empire ? et par quelles précautions solides réussirait‑on à limiter l’autorité souveraine ?

Y a‑t‑il un seul cas où il soit permis à un sujet de porter la main sur son roi ? Et si par hasard il y en avait un quel est‑il ? En quelle circonstance un simple particulier se peut‑il croire l’interprète de toutes les volontés ?

L’éloquence est‑elle une bonne ou une mauvaise chose ?

Faut‑il sacrifier aux hasards d’une révolution le bonheur de la génération présente, pour le bonheur de la génération à venir ?

L’état sauvage est‑il préférable à l’état policé ?

Ce ne sont pas là des problèmes d’enfants ; et vous croyez que tout homme a reçu de la nature l’aptitude à les résoudre ? Sans sotte modestie, je vous supplie de m’en excepter. Le président de Montesquieu y aurait mis toutes ses forces, et une bonne partie de sa vie.

Parmi un assez grand nombre d’hommes mieux orga­nisés et mieux élevés qu’on ne l’est communément, pour­quoi celui qui lève le voile de la vérité par quelque coin important obtient‑il tant de célébrité ? Pourquoi s’épuiser en admiration et en éloges sur ce que tous auraient été capables de faire, si l’intérêt et le hasard l’avaient permis ? Vous vous calomniez vous‑même ; allez, mon cher philo­sophe, vous n’êtes l’enfant d’aucune de ces causes vulgaires. Hercule au berceau étouffe des serpents ; et le jeune Cromwell en jaquette, dans la brasserie de son père tenait à la main la hache dont il devait faire tomber la tête de Charles Ier. Ramenez par la pensée les mêmes circonstances ; multipliez‑les de toutes celles qu’il vous plaira d’imaginer, combinez‑les à votre volonté, et peut-­être réussirez‑vous à reproduire l’assassin d’un roi ; mais cet assassin ne sera pas Cromwell.

Chacun est poète à sa manière, éloquent à sa manière, brave, à sa manière, fait de la peinture, de la sculpture, de la gravure, même de la géométrie, de la mécanique, de l’astronomie, comme soi et non comme un autre, je parle de ceux qui excellent. Entre ces manières, il y en a une qui marque plus de finesse, plus de sagacité, de génie : Bernoulli résout en une ligne le problème de la courbe de la plus vite descente. Un habile sculpteur est bien loin d’un sculpteur excellent ; un grand poète est bien loin d’Homère, de Virgile et de Racine. D’où naît cette diversité ? Pour­quoi n’a‑t‑on jamais vu un homme de génie faire comme un autre homme de génie qu’il avait sous ses yeux et qui même lui servit de modèle ?

p. 292. « Il n’est point d’autre sorte d’esprit que celui qui compare juste. »

Cela se peut ; mais il y a bien de la différence entre la manière dont les esprits justes comparent, surtout dans les questions de quelque étendue. Les uns s’avancent labo­rieusement à la conclusion par un labyrinthe tortueux qui vous excède de fatigue ; les autres, tels que les célestes coursiers, y arrivent d’un saut ; quelques‑uns réunissent encore la sagacité à la promptitude par le choix des moyens. Il y en a qu’on appelle originaux, parce qu’il semble que personne qu’eux n’eût pris le chemin, n’eût employé le moyen qu’ils ont imaginé.

 

[Chapitre 16] p. 295. « Si tous les hommes conviennent de la vérité des démonstrations géométriques : c’est qu’ils sont indifférents à la vérité ou à la fausseté de ces démonstrations. »

Indifférents ! Demandez cela à l’architecte, au peintre, au perspecteur, au commis des finances, à l’ingénieur, au mécanicien, au maçon, au constructeur de vaisseau, à l’opticien, à l’arpenteur, au géographe, à l’astronome, à presque toutes les classes de l’Académie des sciences.

Voulez‑vous voir tous ces artistes sortir d’une tranquil­lité fondée sur l’immobilité de leurs principes ? Qu’il s’élève entre eux un homme ou qui attaque une formule, une pratique usuelle comme vicieuse et fautive, ou qui en propose une nouvelle, et vous verrez la chaleur des protec­teurs de la méthode ancienne et celle des agresseurs de la méthode nouvelle. Plusieurs grands géomètres sont morts en protestant contre le calcul infinitésimal qu’ils regar­daient comme une méthode peu géométrique. À quel moment les disputes cessèrent‑elles ? Lorsqu’il fut évidem­ment démontré que ce calcul avait toute la rigueur du calcul ordinaire.

Helvétius confond ici et dans beaucoup d’autres endroits, des choses bien différentes, c’est la facilité d’apprendre et celle d’inventer. [« La marche de l’esprit humain est toujours la même. L’application de l’esprit à tel ou tel  genre d’étude ne change point cette marche. Les hommes aperçoivent-ils dans certaines sciences les mêmes rapports entre les objets qu’ils comparent, ils doivent nécessairement apercevoir ces mêmes rapports dans toutes. »] Il est donné sans doute à beaucoup d’hommes d’apprendre de la géométrie, mais non pas d’être géomètre ; d’entendre la métaphysique, mais non d’être métaphysicien. En n’accordant le titre d’inventeur qu’à celui qui fait faire un pas de plus à la science ou par la perfection de l’instrument, ou par quelque manière de l’appliquer ; et rayant par conséquent de cette classe presque tous les purs et simples soluteurs de problèmes, on trouvera que dans les sciences mathématiques, qui sont à la vérité les plus à la portée des esprits ordinaires, les inventeurs ne sont pas communs.

Un homme montre quelquefois plus de génie dans son erreur qu’un autre dans la découverte d’une vérité. Je vois plus de tête dans L’harmonie préétablie de Leibniz ou dans son Optimisme, que dans tous les ouvrages des théolo­giens du monde, que dans les plus grandes découvertes soit en géométrie, soit en mécanique, soit en astronomie.

La solution du problème de la quadrature du cercle, si elle est possible et qu’elle se fasse jamais, fera plus d’hon­neur sans doute au géomètre, mais ne mettra peut‑être pas ses efforts de niveau avec les tentatives infructueuses de Grégoire de Saint‑Vincent ; ni même avec l’approxima­tion d’Archimède.

Est‑ce en se baissant pour ramasser une vérité qui était à ses pieds, ou dans le circuit immense et infructueux qu’il a fait pour la rencontrer où elle n’était pas, que tel homme a montré l’étendue de son esprit ?

Si avec une sorte de justice, l’utilité n’était pas la mesure commune de notre estime et de nos éloges, l’histoire des erreurs de l’homme lui ferait peut‑être autant d’honneur que celle de ses découvertes.

Indépendamment de l’utilité, il est encore un autre motif de notre admiration pour les inventeurs, c’est la difficulté bien constatée par les travaux infructueux d’une longue suite de grands hommes au‑dessus desquels l’inven­teur semble s’élever par son succès. Pour le bien de l’espèce humaine, il importe qu’une vérité soit promptement découverte ; pour l’honneur de l’inventeur, il importe qu’elle ait échappé longtemps à la recherche de ses pré­décesseurs. La perfection du calcul intégral honorera plus celui qui l’exécutera qu’elle n’eût honoré Leibniz ou Newton. J’en dis autant de la méthode générale d’obtenir les racines des équations de tous les degrés. Elle eût moins étonné à la naissance de l’algèbre qu’elle n’étonnerait aujourd’hui.

p. 299. [« Parmi les hommes peu sont honnêtes, et le mot intérêt doit en conséquence réveiller dans la plupart d’entre eux l’idée d’un intérêt pécuniaire, ou d’un objet aussi vil et aussi méprisable. Une âme noble et élevée en a-t-elle même une idée ? non : ce mot lui rappelle uniquement le sentiment de l’amour de soi. »]

 Il ne faut pas dire que l’intérêt pécuniaire soit un motif vil et méprisable. Premièrement, parce qu’isolé et seul, il ne l’est pas. Secondement, parce qu’il n’est exclusif d’aucun autre. Troisièmement parce qu’il est mille conditions honnêtes qui ne peuvent avoir que celui-là.

L’intérêt pécuniaire n’avilit que quand il est seul le mobile d’une action qui doit se faire par honneur. Celui qui ne remporte une victoire que par l’espoir du pillage est un homme vil. Le laboureur qui cultive sa terre pour en obtenir des denrées et de l’argent n’est pas méprisable, parce qu’il ne peut élever sa pensée et anoblir ses travaux par la considération de la prospérité publique. Il semble que l’honneur devrait être l’esprit de tous les corps et l’intérêt celui des individus dont ils sont composés.

 

[Chapitre 20] p. 340. « Il faut s’avancer à la suite de l’expérience et ne la jamais précéder. »

Cela est vrai ; mais fait‑on des expériences au hasard ? L’expérience n’est‑elle pas souvent précédée d’une suppo­sition, d’une analogie, d’une idée systématique que l’expérience confirmera ou détruira ? Je pardonne à Descartes d’avoir imaginé ses règles du mouvement ; mais ce que je ne lui pardonne pas, c’est de ne s’être pas assuré par l’expérience si elles étaient ou n’étaient pas dans la nature telles qu’il les avait imaginées. La méditation est si douce et I’expérience est si fatigante, que je ne suis point étonné que celui qui pense soit si rarement celui qui expérimente.

 

[Chapitre 22] p. 363. [« Je veux que l’esprit et les talents soient l’effet d’une cause particulière, comment alors se persuader que de grands hommes par conséquent doués de cette singulière organisation, aient cru les fables du paganisme, aient adopté la croyance du vulgaire, et se soient faits quelquefois martyrs des erreurs les plus grossières ? Un tel fait inexplicable, tant qu’on considère l’esprit comme le produit d’une organisation plus ou moins parfaite, devient simple et clair, lorsqu’on regarde l’esprit comme une acquisition. »]

 Il s’agit d’expliquer à Helvétius comment les Augustins, les Cypriens, les Athanases et tant d’autres qui n’étaient pas des sots, embrassèrent la sottise du christia­nisme et quelques-uns périrent pour sa défense.

C’est qu’Helvétius et moi nous nous serions faits unitaires dans Athènes, sous Socrate ; chrétiens sous Constantin, disciples d’Aristote il y a deux cents ans ; malebranchistes ou cartésiens, il y en a cent ; newtonianistes, il y en a trente. C’est qu’avides d’illustration, si dans le cours de nos premières années, la société se trouve divisée en deux factions, l’on se jette dans l’une ou dans l’autre selon son goût, son tour d’esprit, son caractère et ses liaisons. Le mélancolique se fait disciple de Jansénius, le voluptueux s’enrôle sous Molina. La dispute dure, on se persécute, on s’extermine pour des sottises. Le dégoût et la lassitude surviennent. La vérité se montre à quelques hommes sensés, la discussion d’une seule erreur conduit à des principes qui en attaquent cent autres. Et qu’importe d’où vienne le talent, que le germe en soit dans l’organisation, ou qu’il soit acquis de toute pièce, il n’en est pas moins égaré par les circonstances. On passe sa vie à se creuser sur des inepties, le temps et la nécessité y donnent de l’impor­tance, on n’en revient plus. Si j’avais écrit les douze volumes in‑folio d’Augustin sur la grâce ; je ferais dépendre de ce système le bonheur de l’univers ; si j’étais contraint d’aller toutes les nuits chanter des matines, j’imaginerais, je crois, que c’est mon chant nocturne qui éteint la foudre dans les mains de l’Éternel prêt à frapper le pécheur qui dort. C’est ainsi que par l’importance que l’on attache à des devoirs frivoles, on échappe à l’ennui.

Le Christ ou Paul son disciple a dit que l’Église avait besoin d’hérésies ; je ne sais s’il a senti toute la force de son idée. Ces hérésies sont comme les tonneaux vides qu’on jette à la baleine, tandis que le monstre terrible s’amuse de ces tonneaux, le vaisseau échappe au danger. Tandis que les esprits s’occupent de l’hérésie, le gros de la doctrine échappe à l’examen ; mais il faut que le moment fatal arrive. C’est celui où la dispute cesse. Alors on tourne contre le tronc des armes aiguisées sur les branches ; à moins qu’une nouvelle hérésie ne succède à la première, un nouveau tonneau qui amuse la baleine.

 

[Chapitre 23] p. 366. « Les plus sublimes vérités une fois simplifiées et réduites aux moindres termes se convertissent en faits, et dès lors ne présentent plus à l’esprit que cette proposition le blanc est blanc, le noir est noir. »

Mais cette réduction est‑elle toujours possible ? On résout tout problème par analyse ou par synthèse. La synthèse descend des premiers principes à une conclusion qui en est très éloignée ; et l’analyse remonte de cette conclusion éloignée aux premiers principes. Il est vrai que dans l’une et l’autre méthode chaque pas est identique à celui qui le précède ou le suit ; mais cette identité est‑elle toujours facile à saisir ? Est‑elle également évidente pour tous les esprits ? La suite des pas n’est‑elle pas souvent très longue, et tout esprit est‑il en état de la suivre et de l’avoir présente ? La conviction n’est pas la certitude de l’identité de chaque pas, mais la certitude et la mémoire de toutes ces identités, et cela dans l’ordre démonstratif ; car la démonstration ne résulte pas seulement de chacune d’elles, ni même de leur somme, mais de leur enchaînement. Fermat, je crois, qui n’était pas une tête étroite disait de la démonstration du rapport du cylindre à la sphère, trouvée par Archimède : Memini me vim illius demonstrationis numquam percepisse totam, j’ai mémoire de n’avoir jamais senti toute la force de cette démonstration. Il n’y a point de géomètre si grand qu’il soit, qui ne vous avoue qu’il s’est lui‑même perdu quelquefois sur la longueur de ses démonstrations.

Mais celui qui peut entendre la solution du problème de la précession des équinoxes, était‑il en état de la trouver ? Non. Cette réduction d’une vérité éloignée à un fait simple n’est pas l’ouvrage de tout esprit. [« L’obscurité apparente de certaines vérités, n’est donc point dans les vérités mêmes, mais dans la manière peu nette de la présenter et l’impropriété des mots pour l’exprimer. La réduit-on à un fait simple ? si tout fait peut être également aperçu de tous les hommes organisés comme le commun d’entre eux, il n’est point de vérité qu’ils ne puissent saisir. » ] Il n’y a point de mauvais édit du souverain qu’on ne puisse réduire à cette conclu­sion : Donc, sire, votre bon plaisir est que nous brûlions nos moissons... Mais y a‑t‑il beaucoup d’hommes capables, je ne dis pas de faire, mais d’entendre cette réduction ?

Ce n’est pas seulement en géométrie, c’est dans tout art et toute science que les vérités sont identiques. La science de l’univers entier se réduit à un fait dans l’entendement divin. Les vérités sont donc identiques en économie poli­tique, pourquoi donc la solution de ces problèmes est‑elle à peine au niveau des plus vastes têtes ? C’est par cette identité même qui ne permet pas de remuer une pierre, sans qu’il en résulte une infinité de contrecoups dont il faut calculer les effets ensemble et séparément ; c’est qu’il faut y faire entrer les opinions, les préjugés et les usages. Trois excellents esprits ont agité la question de la liberté du commerce des grains ; mille autres ont lu, médité leurs ouvrages avec un intérêt proportionné à une question où il s’agit de la subsistance et de la vie d’un peuple entier. Où en est‑elle ? Au premier pas ; et M. Turgot prétend que le bien ou le mal de son édit ne sera évident que dans une dizaine d’années.

p. 368. « Le génie a‑t‑il aperçu et démontré clairement une vérité ? À l’instant, les esprits ordinaires la saisissent. »

Cela n’est pas vrai. Pendant longtemps, il n’y eut que trois hommes en Europe qui entendissent la petite géomé­trie de Descartes.

Quoi de plus identique que les vérités de la science des combinaisons et des probabilités ? Tâchez de résoudre quelques‑uns de ces problèmes ; tâchez d’entendre l’ou­vrage de De Moivre, intitulé De la Doctrine des chances.

Lisez Bernoulli et il vous dira que l’art des probabilités présente des questions qui ne sont ni plus ni moins diffi­ciles que la quadrature du cercle.

Si ces questions sont solubles, et cela par des hommes communément bien organisés, pourquoi ne l’ont‑elles pas été par les premiers génies ? — C’est la faute du hasard. — C’est bien dit, la faute du hasard.

Il n’y a aucun temps où les hautes vérités deviennent communes [« Mais s’il est un instant où les plus hautes vérités deviennent à la porté des esprits les plus communs, quel est cet instant ? Celui où dégagées de l’obscurité des mots, et réduites à des propositions plus ou moins simples, elles ont passé de l’empire du génie dans celui des sciences. »] ; et les principes de mathématiques, de philo­sophie naturelle de Newton ne seront jamais une lecture vulgaire.

p. 371. « Le système de Newton est partout enseigné. » C’est-à-dire qu’on y expose sans démonstration les sommaires de sa doctrine ; mais ses démonstrations sont restées et resteront toujours lettres closes pour la généralité des hommes.

Interrogez d’Alembert, et il vous dira qu’il y a tel corollaire si profond qu’il n’est pas bien sûr de l’entendre.

Tout ce chapitre 23 n’est qu’un tissu de paralogismes dont les images et le style n’empêchent point le dégoût.

p. 372. [« S'il était des idées auxquelles les hommes ordinaires ne pussent s'élever, il serait des vérités qui dans l'étendue des siècles, n'auraient été saisies que de deux ou trois hommes de la terre également bien organisés. Le reste des habitants seraient à cet égard dans une ignorance invincible. La découverte du carré de l'hypoténuse égal au carré des deux autres côtés du triangle, ne serait connu que d'un nouveau Pythagore : l'esprit humain ne serait point susceptible de perfectibilité : il y aurait enfin des vérités réservées à certains hommes en particulier. L'expérience au contraire nous apprend que les découvertes les plus sublimes clairement présentées, sont conçues de tous »]

 La découverte du carré de l’hypoténuse citée en exemple, est bien d’un ignorant en mathématiques. Jamais il n’y eut de démonstration si simple, même au moment de l’invention.

« L’unique privilège du génie est d’avoir frayé la route. » — Et ce privilège, d’où lui vient‑il ? — Du hasard. — Cela est aussi trop plaisant.

— Il y a donc des vérités réservées à certains hommes particuliers. — Soit que vous parliez de leur découverte, soit que vous parliez de leur difficulté ; je n’en doute pas.

p. 374. « Or concevoir leurs idées, c’est avoir la même aptitude à l’esprit. » Quelle assertion, grand Dieu ! Inventer une chose ou l’entendre, et l’entendre avec un maître, c’est la même chose !

 

[Chapitre 24] p. 375. [« L’esprit nécessaire pour saisir les vérités déjà connues, suffit pour s’élever aux inconnues. »] J’ai connu un homme qui n’avait pas lu quatre fables de La Fontaine, deux ou trois scènes de Racine ou de Corneille, qu’il croyait les avoir faites ; il était si voisin des idées de ces auteurs, que ce n’était qu’une réminiscence pour lui. Les uns trouvaient sa folie plaisante ; d’autres s’indignaient d’une vanité aussi outrée. C’était l’homme d’Helvétius qui ne voyait rien au‑dessus de son petit talent.

« Le hasard est le maître de tous les inventeurs. » — Le maître ? dites le valet ; car c’est lui qui les sert. Vous verrez que c’est le hasard qui conduisit Newton de la chute d’une poire au mouvement de la lune, et du mouvement de la lune au système de l’univers. Vous verrez que le hasard en aurait conduit un autre à la même découverte. Newton n’en pensait pas ainsi ; quand on lui demandait comment il y était arrivé, il répondait, À force de méditer. Et vous verrez que la méditation d’un autre aurait eu le même résultat. Et quand elle aurait produit le même résultat, vous verrez que tout homme eût été capable de méditer aussi profondément.

p. 376. « Il faut plus d’attention pour suivre la démonstration d’une vérité déjà connue, que pour en découvrir une nouvelle. »

Cela peut être vrai ; cela peut être faux. Communément un bon écolier entend en deux ou trois heures de réflexion ce qui en a coûté deux ou trois mois à l’inventeur épuisé de tentatives inutiles.

Mais quand il en serait toujours ainsi, que s’ensuivrait­-il ? Que l’esprit d’invention est aussi grand dans l’auteur que dans son lecteur. Pense‑t‑il sérieusement qu’il soit aussi facile de suivre une page de son livre que d’en écrire une pareille ? Lui qui passait une, deux, trois matinées à décomposer un mot et à arriver à un résultat de quatre lignes d’autant plus claires qu’il avait employé plus de temps et de sagacité à les éclaircir.

p. 377. [« Les passions peuvent tout. Il n’est point de fille idiote que l’amour ne rende spirituelle. Que de moyens ne lui fournit-il pas, pour tromper la vigilance de ses parents, pour voir et entretenir son amant ? »] Quelle misérable comparaison que celle des petites ruses d’une jeune fille, et des méditations d’un Archimède et d’un Galilée ! On peut se payer soi‑même de cette monnaie‑là, mais les autres ne s’en contentent pas.

Au reste, monsieur Helvétius, n’allez pas imaginer que j’accorde tout ce que je ne contredis pas.

 

[note 2] p. 379 [« Les plus spirituels et les plus méditatifs sont quelquefois mélancoliques, je le sais. Mais ils ne sont pas spirituels et méditatifs, parce qu’ils sont mélancoliques, mais mélancoliques, parce qu’ils sont méditatifs. Ce n’est point en effet à sa mélancolie, c’est à ses besoins que l’homme doit son esprit  le besoin seul l’arrache à son inertie naturelle. »]. Ils ne sont pas mélancoliques, parce qu’ils méditent. Mais ils sont plus enclins que les autres à la méditation, parce qu’ils sont atteints de mélancolie.

La mélancolie est une habitude de tempérament avec laquelle on naît et que l’étude ne donne pas.

Si l’étude la donnait, tous les hommes studieux en seraient attaqués, ce qui n’est pas vrai.

p. 380. « La gloire est le besoin de quelques‑uns. »

Si la gloire est leur besoin, ce ne sont donc plus ni les femmes, ni un bon lit, ni une bonne table, ni la richesse, ni les honneurs, ni aucune des voluptés sensuelles.

Triste ou gai, on est studieux ; mais le caractère gai dissipe et distrait. [« Au reste ni les Rabelais, ni les Fontenelle, ni les La Fontaine, ni les Scarrons n’ont passé pour tristes, et cependant personne ne nie la supériorité plus ou moins grande de leur esprit. »] Rabelais entre deux bouteilles oublie sa bibliothèque. À côté d’une jolie femme, la montre de Fon­tenelle ne marque plus l’heure. Le mélancolique au contraire fuit la société, il n’est bien qu’avec lui‑même, il aime la retraite et le silence ; ce qui signifie presque [qu’] il pense et médite sans cesse.

Au sortir de la méditation l’homme gai retrouve sa gaieté, et le mélancolique reste mélancolique.

[note 3] p. 380. [« L’idée différente qu’on s’en [de la beauté] forme dépend presque toujours de l’explication qu’on entend faire de ce mot dans son enfance. […] De là, la diversité de nos goûts et la raison pour laquelle l’un préfère la femme svelte à la femme grasse, pour laquelle un autre a plus de désir. »]

 Ce n’est communément ni la femme svelte ni la femme replète que l’homme préfère ; s’il est jeune et pressé, c’est la femme facile. Si la fureur de jouir ne le promène plus ; le je ne sais quoi qui l’enchaîne, à son insu, est l’image de quelque vertu dont il a le modèle dans son imagination, et qu’il trouve empreinte sur le front de la femme qu’il aime.

[note 12] p. 386. [« L’homme des forêts, l’homme nu et sans langage, peut bien acquérir une idée claire et nette de la force ou de la faiblesse, mais non de la justice et de l’équité. »] Je ne voudrais ni assurer ni nier que l’homme sauvage ait ou n’ait aucune idée de justice, et qu’il pût massacrer son semblable avec aussi peu de répugnance qu’il perce de sa flèche le cerf ou le taureau.

Je serais assez porté à croire que le sauvage qui enlève au sauvage la provision de fruits qu’il a faite, s’enfuit, et que par sa fuite il s’accuse lui‑même d’injustice ; tandis que le spolié par sa colère et sa poursuite lui fait le même reproche.

Les lois ne nous donnent pas les notions de justice ; il me semble qu’elles les supposent.

Au reste, cette question est une de celles auxquelles je voudrais avoir pensé plus longtemps, avant que de prononcer.

Lorsque vous avez défini l’homme, vous avez dit que c’était un animal qui combine des idées. Quelles idées combine‑t‑il, si ce n’est celles de son repos, de son bonheur, de sa sécurité, idées très voisines de la notion de justice. Utilitas justi prope mater et æqui.

Si un homme seul était plus fort que tous les hommes qui l’entourent, peut‑être vieillirait‑il, sans avoir d’autres idées claires que celles de la force et de la faiblesse ; mais il ne tarde pas à connaître le ressentiment, puisqu’il I’éprouve, et à savoir que la flèche qui le frappera par ­derrière traversera sa poitrine, l’étendra mort sur la place, et que cette flèche peut partir de la main d’un enfant. Qu’en conclura‑t‑il ? Qu’il est dangereux de faire injure à l’enfant.

L’homme fort n’est pas un homme de bronze. S’il était de bronze, il ne serait plus de la même espèce que l’homme de chair ; et j’avoue qu’il n’y aurait plus de morale com­mune entre eux ; car la morale est fondée sur l’identité d’organisation, source des mêmes besoins, des mêmes peines, des mêmes plaisirs, des mêmes aversions, des mêmes désirs, des mêmes passions.

Polyphème n’était pas le semblable d’Ulysse. Il n’avait qu’un œil qu’Ulysse lui creva.

Dans presque tous les raisonnements de l’auteur, les prémisses sont vraies ; et les conséquences sont fausses ; mais les prémisses sont pleines de finesse et de sagacité.

Il est difficile de trouver ses raisonnements ; mais il est facile de rectifier ses inductions et de substituer la conclu­sion légitime à la conclusion erronée qui ne pèche commu­nément que par trop de généralité. Il ne s’agit que de la restreindre.

Il dit, L’éducation fait tout. Dites, L’éducation fait beaucoup.

Il dit, L’organisation ne fait rien. Dites, L’organisation fait moins qu’on ne pense.

Il dit, Nos peines et nos plaisirs se résolvent toujours en peines et plaisirs sensuels. Dites, Assez souvent.

Il dit, Il n’y aucune vérité qui ne puisse être mise à la portée de tout le monde. Dites, Il y en a peu.

Il dit, Tous ceux qui entendent une vérité, l’auraient pu découvrir. Dites, Quelques‑uns.

Il dit, L’intérêt supplée parfaitement au défaut de l’organisation. Dites, Plus ou moins, selon le défaut.

Il dit, Le hasard fait les hommes de génie. Dites, Il les place dans des circonstances heureuses.

Il dit, Il n’y a rien dont on ne vienne à bout avec de la contention d’esprit et du travail. Dites, On vient à bout de beaucoup de choses.

Il dit, L’instruction est la source unique de la différence entre les esprits. Dites, C’est une des principales.

Il dit, On ne fait rien d’un homme qu’on ne puisse faire d’un autre. Dites, Cela me semble quelquefois.

Il dit, L’influence du climat est nulle sur les esprits. Dites, On lui accorde trop.

Il dit, C’est la législation, le gouvernement qui rendent seuls un peuple stupide ou éclairé. Dites, Je l’accorde de la masse ; mais il y eut un Saadi, de grands médecins, sous les califes.

Il dit, Le caractère dépend entièrement des circons­tances. Dites, Je crois qu’elles le modifient.

Il dit, On fait à l’homme le tempérament qu’on lui veut ; et quel que soit celui qu’il ait reçu de la nature, il n’en a ni plus ni moins d’aptitude au génie. Dites, Le tempérament n’est pas toujours un obstacle invincible aux progrès de l’esprit.

Il dit, Les femmes sont susceptibles de la même éduca­tion que les hommes. Dites, On pourrait les élever mieux qu’on ne fait.

Il dit, Tout ce qui émane de l’homme se résout en dernière analyse à de la sensibilité physique. Dites, Comme condition, mais non comme motif.

Il dit, Il en coûte souvent plus pour entendre une démonstration que pour trouver une vérité. Dites, Mais cela ne prouve point l’égalité du génie.

Il dit, Tous les hommes communément bien organisés sont également propres à tout. Dites, À beaucoup de choses.

Il dit, L’échelle prétendue qui sépare les esprits est une chimère. Dites, Elle est peut‑être moins longue qu’on ne l’imagine.

Et ainsi de toutes ses assertions ; aucune qui soit ou abso­lument vraie ou absolument fausse.

Il fallait être bien entêté ou bien maladroit pour ne s’en être pas aperçu, et n’avoir pas effacé des taches légères sur lesquelles l’envie des uns, la haine des autres appuiera sans mesure et qui relègueront un ouvrage plein d’expé­riences, d’observations et de faits, dans la classe des systé­matiques si justement décriés par l’auteur.

Pour tout lecteur impartial et sensé, avec ces défauts le livre d’Helvétius sera excellent. Il excitera de grands cris ; parce que beaucoup d’hommes puissants y sont attaqués, parce que les hommes rares y sont relégués dans la classe commune d’où ils n’ont été tirés que par des circonstances peu flatteuses pour leur vanité ; mais ces cris dureront peu, parce que l’auteur est mort et qu’il faut renoncer à la douce satisfaction de le perdre, ce qui serait infailliblement arrivé, si l’ouvrage eût été publié de son vivant.

Je le jugeai trop sévèrement sur le manuscrit, cela ne me parut qu’une paraphrase assez insipide de quelques mauvaises lignes du livre De l’Esprit ; je le reléguai dans la classe de ces ouvrages médiocres dont la hardiesse faisait tout le mérite, et qui ne sortaient de l’obscurité que par la sentence du magistrat qui les condamnait au feu. J’ai changé d’avis ; je fais cas et très grand cas de ce traité De l’Homme. J’y reconnais toutes les sortes de mérite d’un bon littérateur, et toutes les vertus qui caractérisent I’honnête homme et le bon citoyen. J’en recommande la lecture à mes compatriotes, mais surtout aux chefs de l’État afin qu’ils connaissent une fois toute l’influence d’une bonne législation sur l’éclat et la félicité de l’empire, et la nécessité d’une meilleure éducation publique ; afin qu’ils se défassent d’une prévention qui ne montre que leur ineptie, c’est que le savant, le philosophe, n’est qu’un sujet factieux, et ne serait qu’un mauvais ministre. Je la recommande aux parents, afin qu’ils ne désespèrent pas trop aisément de leurs enfants ; aux hommes vains de leurs talents, afin qu’ils sachent que la distance qui les sépare du commun de leurs semblables, n’est pas aussi grande que leur orgueil se le persuade ; à tous les auteurs, afin qu’ils s’étonnent de l’étrange absurdité où peut être conduit un esprit d’une trempe qui n’était pas ordinaire, mais trop fortement occupé de son opinion, et qu’ils en deviennent plus circonspects.

Il y a des endroits où Helvétius chancelle, d’autres où la contradiction est si palpable, l’objection si forte, la réponse si faible qu’il est difficile que l’auteur n’ait eu quelque soupçon de son erreur. A‑t‑il été retenu par la mauvaise honte de se rétracter ? A‑t‑il voulu faire sensa­tion et publier un ouvrage qui fût contredit, et illustré par des critiques même sensées ? A‑t‑il préféré d’avoir son coin séparé parmi les philosophes et par des opinions singulières, que d’être confondu dans la foule avec des vérités plus communes, et des idées moins piquantes ?

Il est lui‑même l’exemple d’un phénomène qu’il a remarqué ; c’est comment d’excellents esprits sont tombés et restés dans des erreurs palpables. Il suffisait d’en avoir été longtemps défenseurs. On ne convertit point celui qui a composé des in‑folio sur une ineptie. Cet homme serait un héros dans son genre, s’il avait le courage de condamner au feu le travail de toute sa vie.

Un professeur en théologie trouva une réponse très subtile à je ne sais quelle difficulté qui lui fut proposée contre la vérité de la religion, et le voilà qui d’incrédule qu’il était, devient croyant ; précisément comme si cette objection même solidement résolue, il n’en restait plus à résoudre ; mais sa vanité était intéressée à la regarder comme la plus importante et c’est ce qu’il fit. On retrouve à chaque pas la scène du maître de danse et du maître en fait d’armes, où nous allons rire tous les jours de nous­ mêmes.

Il dit, La justesse de l’esprit dépend de la comparaison des idées et de l’attention avec laquelle on observe… Dites, Tout esprit n’est pas propre à comparer toutes idées ; tout esprit n’est pas capable d’attention.

Il dit, Poursuivez toujours le bonheur ; ne l’atteignez jamais ; c’est sous peine de retomber dans l’ennui, en I’éprouvant fort inférieur à votre attente. Dites, Je sais bien que c’est à la peine à assaisonner le plaisir ; je sais que sa possession répond rarement à notre attente ; avec cela, monsieur Helvétius, je ne suivrai pas votre conseil, si la nature, le travail ou l’occasion m’offre le moyen d’être heureux, je le saisirai, je le saisirai vite, je ne craindrai pas de manquer de désirs. Je ne laisserai pas à mon imagina­tion le temps de me surfaire une jouissance que je trouverais moins douce ; je tendrai mes bras au plaisir qui vient, mais je ne veux pas les tenir tendus trop longtemps ; c’est une position qui fatigue. Je courrai après le plaisir qui s’éloigne, mais je ne m’excéderai pas, j’arriverais avec la lassitude et le dégoût. Illusions d’avare ou de coquette, sottes illusions, plate duperie ; aussi la coquette vieillit‑elle avec douleur et regret ; l’avare meurt‑il désespéré.

Il dit, L’amour enhardit l’animal le plus faible. Dites, Oui, l’animal ; mais l’homme, mais l’homme tendre et délicat, il bégaie, il tremble, il se déconcerte, il ne sait ni ce qu’il dit ni ce qu’il fait.

Il dit, C’est sur la tige de la douleur et du plaisir physique que se recueillent toutes nos peines et tous nos plaisirs ; et je révèle une grande vérité. Dites‑lui, Mais cette grande vérité n’est pas générale. On demandait à Saint­-Mard où il avait pris tout le mal qu’il pensait de l’homme, En moi répondit‑il, et sa réponse n’avait qu’un défaut, c’est de croire que tout le monde lui ressemblait.

Il dit, La grande mémoire est exclusive d’un grand esprit ; ajoutez, Mais la mémoire est une qualité de l’organisation ; un homme organisé de cette manière n’a donc pas la même aptitude naturelle à l’esprit et au génie qu’un autre homme, et la source de leur différence sera dans l’organisation ; il en sera de l’homme à grande mémoire et de l’homme à mémoire honnête comme du chien couchant et du lévrier, l’âme de l’un se porte tout entière à son nez, et l’âme de l’autre, tout entière à ses yeux. Et voilà l’origine de la variété des esprits dans l’espèce humaine, et de la variété des instincts entre les animaux. Chaque être fait naturellement ce qu’il peut faire de mieux, avec le plus de plaisir et le moins de peine. Ajoutez, Vous avez oublié, monsieur Helvétius, qu’aucune organisation n’est exclusive d’aucun talent.

Il dit, L’homme de bonne société obtient peu d’estime parce qu’il ne se rend point utile aux hommes. [« Si l’homme du monde n’est ni bon poète, ni bon peintre, ni bon philosophe, ni grand capitaine, il est du moins très aimable. Si sa réputation ne s’étend point au-delà de son cercle, c’est qu’il n’écrit point, c’est qu’il ne perfectionne aucune science, et qu’il ne se rend point utile aux hommes, et ne doit par conséquent en obtenir que peu d’estime. » ] Dites, Et il les sauve de l’ennui. Un bon conteur est un homme très essentiel où l’on s’ennuie beaucoup ; il y jouit d’une grande considération, on le désire, on se l’arrache. C’est le rôle de l’abbé Mac Carthy à Constantinople, où il s’était fait conteur comme on se fait barbier. Il avait beaucoup de pratiques, et vous n’en devez pas être surpris, si vous vous rappelez ce que vous avez dit de l’ennui.

Il dit, À quoi sert une grande mémoire ? Dites, À exclure le génie. Ce n’est pas moi, c’est vous qui le prétendez ; d’où il arrive que vous répondez juste à l’objection qu’on ne vous fait pas, et que vous en levez une à laquelle vous ne répondrez jamais. C’est que l’homme à grande mémoire a trop de la même couleur brune sur sa palette, trop de pente à l’employer, et qu’il peint noir ou gris.

Il dit, Ne vous plaignez pas du trop peu de mémoire [« personne ne peut se plaindre de sa mémoire. »]. Dites, Mais si je me plains du trop qui me raye de la classe des hommes à talent, vous me le permettrez.

Il dit, Les Saphos, les Hypaties, les Catherines furent des femmes de génie. Ajoutez, Et de ce petit nombre j’en conclurai une égale aptitude au génie dans l’un et dans I’autre sexe, et qu’une hirondelle fait le printemps.

Il dit, Les hommes ont été grands dans tous les recoins de la terre où ils n’ont éprouvé aucune influence étrangère qui les ait rapetissés. Dites, Également grands ; je n’en crois rien.

II dit, La nature de l’esprit consiste à observer des rapports. Ajoutez, Je le veux ; mais est‑ce l’oreille qui observe et compare des rapports ? Non. Est‑ce l’œil qui observe et compare des rapports ? Non. Ils reçoivent des impressions mais c’est ailleurs que la comparaison s’en fait. Cette opération n’est d’aucun des sens, à qui appar­tient‑elle donc ? Au cerveau, je crois. À quoi bon avoir fait le procès aux sens, si vous ne démontrez pas qu’on peut tout avec un cerveau communément bien organisé ? Quoi, un vaisseau de la tête un peu plus ou moins dilaté, un de ses os un peu plus ou un peu moins enfoncé, le plus faible embarras de circulation dans le cervelet, un fluide un peu trop ou pas assez fluide, une petite piqûre dans la pie‑mère rend un homme stupide ; et la conformation totale de la boîte osseuse et du fromage mou qu’elle renferme et des nerfs qui y sont implantés ne fera quoi que ce soit aux opérations de l’esprit ! Je crains bien que vous n’ayez négligé dans votre calcul les deux principaux ressorts de la machine, la cervelle et le diaphragme.

Il dit, Que m’importe la diversité de l’organisation ? Il me suffit qu’elle préexiste même à la naissance. Dites, Oui, cela suffit pour que vous ayez tort et que votre conclu­sion soit fausse. Ces causes naissent différentes et n’en sont pas moins également capables des mêmes effets ; cela ne se conçoit pas.

Il dit, L’usage des mauvaises eaux, des aliments gros­siers, des appétits désordonnés, ne font rien à l’esprit. Ajoutez, Bien qu’ils abrutissent l’homme à la longue ? Ni le climat, quoique ce soit une cause dont l’effet ne cesse point ? Ni le local, quoique l’homme de la montagne soit vif et nerveux, et l’homme de la plaine pesant et replet ? Dites, Si la fraîcheur des organes ne produit pas les beaux ouvrages ; leur caducité produit bien les mauvais. Mais est­-ce qu’il n’y a pas des enfants vieux et des vieillards jeunes ? Quelle égalité raisonnable établirez‑vous entre les uns et les autres ? Comment ferez‑vous mouvoir cette aube immense que le volume énorme des eaux accélérées du torrent meut à peine, par le filet d’eau de ce ruisseau ?

Il dit, Le Voltaire de trente ans et le Voltaire de soixante ont également d’esprit. Dites, Où avez‑vous pris cela ? Le Voltaire de soixante ans est le perroquet du Voltaire de trente, et voilà ce qui vous en impose. Le vieillard ne s’enrichit plus, il vit de son bien, sa récolte est faite, ses gre­niers sont pleins. Son champ peut à présent devenir stérile, sans qu’il y paraisse au retranchement de sa dépense.

Il dit, On ne peut pas avoir été soi et un autre [« Pour savoir exactement quelle peut être cette différence [des sensations reçues à la présence des mêmes objets], il faudrait avoir été successivement soi et les autres. Or on n'a jamais été que soi. Ce n'est donc qu'en considérant avec une très grande attention les impressions diverses que les mêmes objets paraissent faire sur les différents hommes, qu'on peut en ce genre parvenir à quelque découverte. »]. Ajoutez, Il faudrait donc s’en rapporter un peu à ce qu’un autre nous dit de lui.

Il dit, Pourquoi l’heureuse disposition de nature ne contrebalance‑t‑elle pas dans l’amateur le petit degré d’attention de plus que le maître donne à son art ? Dites ironiquement, Le petit degré d’attention ? Mais l’art est l’amusement de l’amateur, et la fatigue journalière de toute la vie de l’artiste ; et vous appelez cela un petit degré d’attention de plus ?

Il dit, La jouissance d’une belle femme peut porter dans l’âme de mon voisin plus d’ivresse que dans la mienne ; mais cette jouissance est pour moi comme pour lui le plus vif des plaisirs. Dites, Et Dieu veuille toutefois que ce ne soit pas d’après votre expérience, qu’il y a des plaisirs qui piquent infiniment plus son voisin que la jouissance d’une belle femme. Dites que ce qu’il peut dire de lui, il ne faut pas le dire de son voisin qui est un avare qui ne tirerait pas vingt louis de son coffre‑fort pour coucher avec la belle Mme Helvétius.

Chacun a sa sorte d’intérêt ; et sa violence n’est pas moins variable dans chaque individu que sa nature. Il y en a qui préfèrent le repos à toutes les jouissances qu’on n’obtient que par des soins. Qu’attendre de celui qui a mis son bonheur dans la paresse ? Niez‑vous l’existence des vrais paresseux ? Nous le sommes tous par intervalles ; et il y a des hommes nés las.

Il dit qu’il est étonnant que des hommes s’occupent sérieusement de tours et d’arts futiles. Dites qu’il ne faut pas s’étonner que quelques‑uns s’occupent de ce qui en amuse un grand nombre d’autres. Chez les Romains le peuple quittait les pièces de Térence pour des sauteurs, des funambules et autres bateleurs de cette espèce. Le poète qui s’en plaignait avait raison ; le philosophe qui en eût été surpris aurait mal connu le peuple.

Il dit qu’il veut détruire le merveilleux et non le mérite de l’esprit ; dites qu’on ne détruit point le merveilleux d’une chose utile, grande et rare, par quelque cause que ce puisse être.

Si Helvétius avait eu autant de justesse que d’esprit et de sagacité, combien de choses fines et vraies il n’aurait pas dites ! Il est heureux qu’il se soit trompé. Il y a toujours quelque chose à apprendre dans les ouvrages des hommes à paradoxe, tels que lui et Rousseau ; et j’aime mieux leur déraison qui me fait penser, que des vérités communes qui ne m’intéressent point. S’ils ne me font pas changer d’avis, presque toujours ils tempèrent la témérité de mes asser­tions.

Il dit, Le mot esprit juste comprend dans sa significa­tion étendue toutes les différentes sortes d’esprit. Ajoutez, vous, Est‑ce qu’il y a différentes sortes d’esprit ? Vous ne pouvez le nier, sans contredire l’expérience ; ni l’accorder sans renoncer à vos principes. Il y a des esprits vifs, des esprits lourds ; mais ou ces instruments différents sont capables ou ils sont incapables des mêmes ouvrages. Quidquid dixeris, argumentabor.

Il dit, Les jansénistes disaient que les jésuites avaient introduit le plaisir dans un ballet, et que pour le rendre plus piquant ils l’avaient mis en culotte ; il faut rendre justice aux jésuites, cette accusation est fausse. [« Or un si vil intérêt leur [aux jésuites] ordonnait de poursuivre un homme persécuté. Peut-être en adoptaient-ils en secret les opinions. La preuve, c'est un Ballet donné à Rouen en 1750, dont l’objet était de montrer que le plaisir forme la jeunesse aux vraies vertus, c’est-à-dire, première entrée, aux vertus civiles ; seconde entrée, aux vertus guerrières ; troisième entrée, aux vertus propres à la religion. Ils avaient dans ce ballet prouvé cette vérité par des danses. La religion personnifiée y avait un pas de deux avec le plaisir, et pour rendre le plaisir plus piquant, disaient alors les jansénistes, les jésuites l’ont mis en culotte (a). »

(a) « Il faut rendre justice aux jésuites, cette accusation est fausse. Ils sont rarement libertins. Le jésuite contenu par sa règle, indifférent au plaisir est tout entier à l’ambition. » ] Dites, vous, Il faut rendre justice aux jésuites, cette accusation est vraie ;  et je le prouve. C’est que les jésuites sont hommes et qu’ils n’ont aucun commerce avec les femmes. Cette raison est démonstrative dans les principes d’Helvétius.

II dit, Les mots une fois bien définis une question est résolue presque aussitôt que proposée ; dites, Les mots sont bien définis entre cet auteur et moi, et c’est par cette raison même que nous ne sommes pas d’accord. — Mais alors la question est d’expérience et de fait, et quand on en est là, on est converti. — Nullement ; la querelle n’a fait que changer d’objet, et la difficulté s’accroît à tel point que quelques hommes sensés ont prétendu que les faits ne prouvaient rien, tant on avait de peine à les constater et à les appliquer précisément à la question.

Il dit, Un ouvrage où l’on fixerait la véritable signifi­cation des mots ne peut s’exécuter que chez un peuple libre ; ajoutez Ou chez un peuple esclave que par un homme libre. J’en ai eu la pensée ; et c’est moins le courage que le talent qui m’a manqué. Dites, Ce dictionnaire bien fait terminerait bien des disputes, mais non toutes. Les géomètres en ont entre eux ; elles subsistent depuis longtemps ; et je ne sais quand elles finiront.

Il dit, Il ne faut rien avancer, sans s’appuyer de l’expé­rience ; dites ; Cela est juste : mais la contemplation étant sédentaire et l’expérience agitée, c’est‑à‑dire qu’il faut être ou Aristote, ou Newton ou Galilée, ce que tout homme communément bien organisé peut être.

Je ne sais comment l’auteur qui sait tant de bons mots ne s’est pas rappelé celui‑ci. On a dit qu’une épigramme heureuse était une bonne fortune, mais qui n’arrivait presque jamais qu’à un homme d’esprit.

Combien d’inventeurs, et quelle pauvre gloire à l’être, si le mérite n’en était dû qu’au hasard, à l’intérêt, au désir, ou à l’instruction !

Il dit, Les plus honnêtes gens ne sont pas ceux qui reconnaissent dans l’homme le plus de vertu, dites fran­chement à l’auteur, Je ne suis pas de votre avis. Dites qu’il est des actions difficiles dont on aurait tort de se croire capable avant que de les avoir faites. Dites que Codrus interrogé, longtemps avant son étonnant sacrifice, aurait pensé de lui, comme vous pensez de vous.

On peut se promettre un courage qu’on ne se retrouve pas, une vertu qui nous abandonne, au moment.

On peut se croire incapable d’un crime qu’on commet, et capable d’une grande action qu’on ne fait pas.

L’homme enivré de l’attente d’un bonheur éternel, s’ignore lui‑même, et fléchit le genou devant les idoles qu’il bravait au fond de son cœur, mais loin du chevalet.

Ne pensons ni trop bien ni trop mal de nous, sans y être autorisés par des épreuves réitérées.

Attendons le dernier moment pour prononcer sur notre sort et sur notre vertu.

« Mme Macaulay disait que jamais la vue d’un despote ou d’un prince n’avait souillé la pureté de ses regards. » Mme Macaulay avait vu son roi.

Il dit que des expériences sans nombre prouvent que partout les hommes sont essentiellement les mêmes. Dites que s’il parle d’une société d’hommes policés et libres comparée à une autre société d’hommes policés et libres, peu s’en faut que cela ne soit vrai ; que s’il veut dire que partout un homme est un homme et non pas un cheval, c’est une platitude ; et que s’il entend par là que dans une société quelconque un homme en vaut essentiellement un autre, c’est une erreur. La définition de l’homme et de l’homme d’esprit n’étant pas la même, et toute définition contenant deux idées, dont l’une est le genre prochain et l’autre la différence spécifique ou essentielle, l’homme d’esprit est essentiellement différent de l’homme, et aussi essentiellement différent que l’homme l’est de la bête.

L’organisation bonne ou mauvaise constitue entre les hommes une différence que rien peut‑être ne saurait répa­rer. Les anatomistes, les médecins, les physiologistes vous le démontreront par un nombre infini de phénomènes. Ouvrez leurs ouvrages, et vous verrez que ce ressort, quel qu’il soit, de toutes nos opérations intellectuelles souffre d’une manière presque miraculeuse de la moindre altéra­tion qui survient dans le reste de la machine ; vous verrez un léger accès de fièvre ou donner de l’esprit ou rendre stupide. N’avez‑vous jamais eu le mal de tête ? Vous n’avez pas dit un mot des fous ; cependant la folie est un phénomène qui bien considéré, vous aurait conduit à d’autres résultats que les vôtres. On voit, on entend, on flaire, on goûte, on touche aussi finement aux Petites-­Maisons que dans votre cabinet de la rue Sainte‑Anne, mais on y raisonne bien diversement. Que ne vous en demandiez‑vous la raison ? Cette question, si vous vous l’étiez faite, aurait ajouté plus d’un chapitre essentiel à votre ouvrage ; peut‑être vous aurait‑elle mené à la vraie cause de la différence des esprits, et engagé dans la recherche des moyens, s’il y en a, de réparer le vice d’un organe principal, de ce miroir sentant, pensant, jugeant, terni, obscurci, brisé, à la décision duquel toutes nos sensations sont soumises. Vous persuaderez‑vous aisément que dans une machine telle que l’homme, où tout est si étroitement lié, où tous les organes agissent et réagissent les uns sur les autres, une de ses parties, solide ou fluide, puisse être viciée impunément pour les autres ? Vous persuaderez‑vous bonnement que la nature des humeurs, du sang, de la lymphe, la capacité des vaisseaux de tout le corps, le système des glandes et des nerfs, la dure‑mère, la pie‑mère, la condition des intestins, du cœur, des poumons, du diaphragme, des reins, de la vessie, des parties de la génération puissent varier sans conséquence pour le cerveau et le cervelet ? Vous vous le persuaderez, tandis que le tiraillement d’une fibre suffit pour susciter des spasmes effrayants : le ralentissement ou l’accélération du sang pour amener le délire ou la léthargie : la perte inconsidérée de quelques gouttes de sperme pour affaiblir ou accroître l’activité : la suspension ou l’embarras d’une sécrétion pour jeter dans un malaise continu : l’amputation ou le froissement de deux glandes qui semblent n’avoir aucun rapport avec les fonctions intellectuelles pour donner de la voix ou la conserver, et ôter l’énergie, le courage, et presque métamorphoser un sexe en un autre ? Vous ne penserez donc pas qu’il ne naît presque aucun homme, sans quelques‑uns de ces défauts d’organisation, ou que le temps, le régime, les exercices, les peines, les plaisirs ne tardent pas à les introduire en nous ; et vous persisterez dans l’opinion ou que la tête n’en sera pas affectée, ou que cette affection sera sans conséquence pour la combinaison des idées, pour l’attention, pour la raison et pour le jugement ? Jugez à présent combien vous êtes resté loin de la solution du problème que vous vous êtes proposé ; jugez de la force que mon objection prendrait dans la bouche d’un médecin instruit qui la fortifierait de ses connaissances spéculatives et pratiques.

Lorsque vous avez demandé que l’homme pour être également propre à toutes les opérations de l’esprit, fût communément bien organisé, vous avez fait la plus vague, la plus inintelligible, la plus indéterminée des demandes, puisque vous n’avez jamais pu y faire entrer la condition du cervelet, ni la condition du cerveau, ni celle du dia­phragme, ni celle d’aucune des autres parties du corps. Tel homme me présente aujourd’hui les plus belles cou­leurs, de l’embonpoint, un œil vif, une constitution athlé­tique, et l’on m’apprend sa mort demain ; tel autre faible, délicat, pâle, maigre, exténué, me paraît avoir un pied dans la fosse, et vit de longues années, sans se plaindre d’aucune infirmité.

 

Section III.

[Chapitre 1] Le hasard cause de l’inégalité des esprits ; le désir cause de la supériorité d’un homme sur un autre ; toute décou­verte, toute idée neuve, faveurs du hasard. Voilà bien des propositions générales hasardées.

Un homme s’occupe de physique, d’anatomie, de mécanique, de mathématiques, d’histoire : la suite de quelques‑unes de ses études le conduit à une conjecture que l’expérience justifie ; et l’auteur appelle cela un hasard.

Descartes, algébriste et géomètre, s’aperçoit que les signes de l’algèbre peuvent également représenter des nombres, des lignes, des surfaces et des solides, et que I’expression d’une vérité algébrique peut se rendre ou traduire en figures : il invente l’application de l’algèbre à la géométrie ; et l’auteur appelle cela un hasard.

Leibniz et Newton imaginent en même temps que les signes de l’algèbre peuvent également exprimer le rapport de deux quantités finies, ou le rapport évanouissant de ces deux quantités, et ils publient la méthode du calcul diffé­rentiel et intégral ; et l’auteur appelle cela un hasard.

Newton assis dans un jardin voit des fruits se détacher de l’arbre et tomber ; il réfléchit à la cause de la pesanteur, et il soupçonne que la force qui précipite les graves vers le centre de la terre, retient les corps célestes dans leurs orbites : il compare cette idée avec les observations astro­nomiques, et il découvre la loi de l’univers : et l’auteur appelle cela un hasard.

Galilée voit tomber les corps ; il s’aperçoit que leur vitesse s’accroît à chaque instant : il cherche par l’expérience quelle est la loi de cette accélération, et il découvre que les espaces parcourus dans des temps égaux sont comme la suite des nombres impairs ; et l’auteur appelle cela un hasard.

Roemer présume que la vitesse de la lumière n’est pas instantanée ; il cherche dans les tables les temps de l’im­mersion et de l’émersion d’un satellite de Jupiter ; il observe et s’aperçoit que le satellite se voit encore lorsqu’il devrait être caché derrière la planète, et qu’on ne le voit pas encore lorsqu’il devrait en être sorti : d’où il conclut que la différence de l’immersion ou de l’émersion à l’appa­rition ou la disparition du satellite est la durée précise que la lumière emploie à parcourir l’espace du satellite ou de Jupiter jusqu’à la terre, et l’auteur appelle cela un hasard.

Et comme les hasards sont faits également pour tous les hommes communément bien organisés, l’auteur conclut de là l’égalité des esprits ; une méthode pour faire des gens de génie. [« Considère-t-on l'esprit et le génie moins comme l'effet de l'organisation que du hasard ; il est certain, comme je l'ai déjà dit, qu'en observant les moyens employés par le hasard pour former de grands hommes, on peut d'après cette observation modeler un plan d'éducation qui les multipliant dans une nation, y rétrécisse infiniment l'empire de ce même hasard, et diminue la part immense qu'il a maintenant à notre instruction. »] En vérité cela fait pitié.

Dites‑lui, C’est la nature, c’est l’organisation, ce sont des causes purement physiques qui préparent l’homme de génie ; ce sont des causes morales qui le font éclore ; c’est une étude assidue ; ce sont des connaissances acquises qui le conduisent à des conjectures heureuses ; ce sont ces conjectures vérifiées par l’expérience qui l’immortalisent. Il vous répondra, Moi, je ne vois dans tout cela qu’un enchaînement de hasards dont le premier est son existence et le dernier sa découverte ; et il n’y a point d’hommes communément bien organisés qui n’aient apporté en naissant l’aptitude au même sort et à la même illustration.

Cette vision me console et doit en consoler bien d’autres : car quel est l’homme assez insensé pour être humilié d’une prédilection du hasard ? Quel est l’homme qui ne puisse se regarder comme un homme de génie, si le hasard le veut ? Helvétius, vous souriez, et pourquoi souriez‑vous ? Je ne suis pas communément bien ; je suis bien organisé, j’ai du sens, j’ai des connaissances, j’ai l’habitude de la méditation. Je ne demanderais pas mieux que de jouir d’une grande considération pendant ma vie et que de laisser un nom illustre après ma mort ; un violent désir de découvrir, d’inventer interrompt mon sommeil pendant la nuit, me poursuit pendant le jour ; il ne me manque qu’un heureux hasard, je l’attends : il est vrai que c’est depuis environ cinquante ans, sans qu’il soit venu ; mais qui vous a dit qu’il ne viendrait pas ?... Vous souriez encore, et vous avez raison.

S’il arrive à quelque autre qu’à un d’Alembert, un Lagrange, un Euler, ou quelque autre géomètre de la même force, de perfectionner le calcul des fluxions, je jure de croire à Helvétius et à son hasard ; mais je ne risque rien.

 

[Chapitre 2] p. 426. « Lorsque j’entrevois une vérité, elle est déjà découverte. »

C’est l’occupation habituelle de mon état qui me ramène sans cesse sur les découvertes à faire, pour le mener à sa perfection. En rêvant aux différents moyens de résoudre avec succès quelques‑uns de ces problèmes, il s’en présente un à mon esprit, et ce moyen est l’effet de quelques faces nouvelles sous lesquelles j’ai comparé mon objet : il peut être bon ou mauvais, je l’essaie. Voilà ce qu’Helvétius entend apparemment par entrevoir une vérité. Mais qu’entrevoit‑on quand on conjecture, quand on ignore le terme de sa route, quand la vérité cherchée est à l’extré­mité de cette route, quand, tortueuse ou droite, on est incertain si on pourra la suivre jusqu’au bout ; quand en la suivant jusqu’au bout, on n’y rencontre qu’une illusion, un fantôme ?

En se désabusant d’un moyen trompeur, il arrive quel­quefois qu’on en imagine un autre qu’on croit plus solide et qui ne l’est pas davantage ; un troisième qui séduit, et qu’à l’essai on reconnaît aussi infructueux que les précé­dents ; et ainsi pendant de longues années, jusqu’à ce qu’on réussisse ou qu’on meure à la peine.

Voilà ce que j’appelle l’histoire des erreurs ou des décou­vertes ; et la première de nulle utilité pour la science montrerait souvent plus de sagacité de la part de l’inventeur.

La fable a caché la vérité au fond d’un puits, mais d’un puits si profond qu’il n’est pas donné à tous les yeux de l’y apercevoir. J’appuie le philosophe sur les bords de ce puits ; il regarde : d’abord il n’aperçoit que des ténèbres ; peu à peu ces ténèbres semblent perdre de leur épaisseur ; il croit entrevoir la vérité, son cœur en tressaillit de joie, mais bientôt il reconnaît son erreur, ce qu’il a pris pour la vérité ne l’était pas. Son âme se flétrit, mais cependant il ne se décourage pas ; il frotte ses yeux, il redouble de contention ; il vient un moment où il s’écrie avec trans­port, C’est elle... et ce l’est en effet, ou ce ne l’est pas. Il ne la cherche pas à l’aventure ; ce n’est point un aveugle qui tâtonne, c’est un homme clairvoyant qui a longtemps réfléchi sur la meilleure manière d’user de ses yeux, selon les différentes circonstances. Il essaie ces méthodes ; et lorsqu’il s’est bien convaincu de leur insuffisance, que fait‑il ? il en cherche d’autres. Alors il ne regarde plus au fond du puits ; il regarde en lui‑même : c’est là qu’il se promet de découvrir et les différentes manières dont on peut se cacher dans un puits, et les ruses différentes dont on peut user pour en faire sortir la vérité qui s’y est retirée.

D’où l’on voit que ce n’est point au hasard que l’on doit sa première tentative, mais à la connaissance des imper­fections de son art, connaissance qu’on tient de l’étude, et que ce n’est pas plus au hasard qu’il faut attribuer les moyens de la découverte, que la découverte elle‑même.

Rien ne se fait par saut dans la nature, et l’éclair subit et rapide qui passe dans l’esprit tient à un phénomène antérieur avec lequel on en reconnaîtrait la liaison, si l’on n’était pas infiniment plus pressé de jouir de sa lueur que d’en rechercher la cause. L’idée féconde, quelque bizarre qu’elle soit, quelque fortuite qu’elle paraisse, ne ressemble point du tout à la pierre qui se détache du toit et qui tombe sur une tête. La pierre frapperait indistincte­ment toute tête également exposée à sa chute. Il n’en est pas ainsi de l’idée ; et il n’est pas indifférent à Fontaine, qui s’occupe de la perfection des nouveaux calculs, de rencontrer d’Alembert ou Clairaut, ou quelque autre géomètre. Un passant ne dit point à un autre passant : Vous m’avez volé ma pierre ; et tous les jours j’entends un savant dire à un autre, Vous m’avez volé mon idée. Combien il en tombe qui ne rencontrent point de tête ! Assurément, c’est à la chaleur d’une conversation, à une dispute, une lecture, un mot, qu’on doit quelquefois le premier soupçon d’une vérité ; mais à qui ce soupçon vient‑il ? À tous les hommes communément bien organisés. Par combien de préliminaires il a été préparé !

p. 428.  « Il est des méthodes sûres pour former des savants ; il n’en est point pour former des hommes de génie. » Si Helvétius y avait bien regardé, il aurait vu que celui qui a reçu l’aptitude à la science ne doit pas moins son érudition au hasard que celui qui a reçu de la nature l’aptitude ou l’organisation du génie ne lui doit ses découvertes.

Il aurait vu qu’il n’y a pas plus ni pas moins de méthode pour faire un érudit que pour faire un homme de génie, sans présupposer une organisation propre à chacun de ces états.

Il aurait vu que cette organisation présupposée, les honneurs, les récompenses multiplieront sans nombre ces sortes de joueurs et ces événements heureux que l’auteur appelle des hasards.

Il aurait vu que, sans cette organisation présupposée, tous les moyens imaginables auraient été stériles.

En quoi consiste donc l’importance de l’éducation ? Ce n’est point du tout de faire du premier enfant communé­ment bien organisé ce qu’il plaît à ses parents d’en faire, mais de l’appliquer constamment à la chose à laquelle il est propre : à l’érudition, s’il est doué d’une grande mémoire ; à la géométrie, s’il combine facilement des nombres et des espaces ; à la poésie, si on lui reconnaît de la chaleur et de l’imagination ; et ainsi des autres sciences : et que le premier chapitre d’un bon traité d’éducation, doit être de la manière de connaître les dispositions naturelles de l’enfant.

 

[Chapitre 3]p. 432. « L’inégalité des esprits vient moins du partage iné­gal des dons du hasard que de l’indifférence avec laquelle on les reçoit. » — Et cette indifférence d’où vient‑elle ? — « De la différence d’attention. » — Et cette attention différente ? — De l’intérêt. — Et l’intérêt ? — De l’instruction. — Mais l’instruction ne donne point l’intérêt ; elle le détruit quelquefois. — Dans l’instruction, je fais entrer toutes les sortes d’encouragements. — Mais il y a mille exemples d’enfants encouragés par tous les moyens possibles dont on n’a rien fait, et d’autres découragés par tous les moyens possibles de la chose qu’ils ont faite, tantôt bien, tantôt mal ou médiocrement, en dépit de tous les obstacles qu’on leur a suscités.

 

[Chapitre 4] p. 436. « Il est peu de Colombs ; et sur les mers de ce monde uniquement jaloux d’honneurs, de places, de crédit et de richesses ; peu d’hommes s’embarquent pour la découverte de vérités nouvelles. »

Je n’en suis pas surpris, surtout si votre système est vrai. Toutes nos pensées, tous nos travaux, toutes nos vues, se résolvent en dernière analyse, à des voluptés sensuelles. Que fait donc celui qui prend l’or et qui dédaigne la découverte ? Il va droit au but. Il est sage. Pourquoi voulez-vous qu’il fasse un long circuit, pour arriver à un terme prochain ?

 

[Chapitre 3] Il y a je ne sais quoi de louche dans le commencement de ce chapitre. Est‑ce ma faute ou celle de l’auteur, je n’en sais rien. [ Diderot complète en note : Helvétius dit : « Si presque tous les objets considérés avec attention ne renfermaient point en eux la semence de quelque découverte ; si le hasard ne partageait pas à peu près également ses dons et n’offrait point à tous des objets de la comparaison desquels il pût résulter des idées grandes et neuves, I’esprit serait presque en entier le don du hasard.] J’entendrais mieux, ce me semble, s’il avait dit, Si le hasard partageait également ses dons, s’il offrait à tous, etc.

« On reçoit avec indifférence les dons du hasard. »

Voilà une façon de s’exprimer bien singulière ; on dirait que l’art des découvertes est un jeu où l’on perde par sa faute ; et que le valet de Newton ait eu grand tort de laisser aller à son maître la chance des expériences sur la lumière.

Helvétius dit, C’est le hasard qui fait qu’un auteur pense à telle ou telle matière.

Dites, vous, C’est qu’il est ou géomètre, ou métaphysi­cien, ou mécanicien. C’est son métier.

Helvétius dit, C’est le hasard qui fixe les regards de l’auteur sur tel ou tel point de la science ou de l’art.

Dites, vous, Rien n’est plus naturel et plus ordinaire que de s’attacher aux endroits où les efforts de nos prédé­cesseurs se sont arrêtés, et que de partir de là pour faire un pas en avant.

Un hasard, ce serait le cas où Vaucanson s’occuperait d’un éloge et Thomas, d’une machine.

Allez chez d’Alembert ou chez Fontaine et vous les trouverez occupés à perfectionner le calcul intégral, à chercher le moyen de sommer absolument ou par quelque prompte et facile approximation, une équation d’une forme rénitente. Allez chez Bezout, et demandez‑lui ce qu’il fait, il vous dira qu’il est tourmenté de la solution générale des équations de tous les degrés.

Helvétius dit que c’est par hasard qu’on trouve la chose qu’on cherche.

Dites, vous, que la tentative est toujours précédée d’une certaine suite de raisonnements ou d’idées systématiques à vérifier par l’expérience.

Le seul hasard qu’il y ait entre deux hommes, à peu près également habiles, c’est que l’un mieux conduit que I’autre, découvre ce qu’ils étaient également capables de découvrir tous les deux. Pierre court aussi bien que Jean ; mais Jean l’a malheureusement gagné de vitesse.

Lorsqu’on demanda à Newton comment il avait décou­vert le système du monde ; il ne répondit point, Par hasard. Mais il répondit,  En y pensant beaucoup ; un autre aurait ajouté, Et qu’il était lui.

Je sais comme Bezout où les progrès de l’analyse se sont arrêtés ; mais si nous nous occupons ensemble du même problème ; il y a mille à parier contre un que c’est lui qui le résoudra, quand il s’agirait de ma vie et que j’y donnerais mille fois plus d’attention que lui.

Helvétius dit, « Il n’est point d’homme animé du désir ardent de la gloire qui ne se distingue toujours plus ou moins dans l’art ou la science qu’il cultive. » Laissez‑le dire ; cela n’est pas vrai. II parle contre l’expérience.

Helvétius dit, « Entre deux hommes également jaloux de s’illus­trer ; c’est le hasard qui décide. » Laissez‑le dire ; cette jalousie peut agiter l’inepte plus violemment que l’homme de génie ; et, je voudrais bien faire une belle découverte, est le propos très ordinaire d’un sot.

Helvétius dit, « Le hasard préside encore aux choix des objets. » Laissez‑le dire. Chacun est à son métier, tous ont les yeux tournés vers le même côté. L’un voit, parce qu’il a de bons yeux et que son regard s’adresse juste. L’autre ne voit pas, ou parce qu’il a de mauvais yeux ou qu’il regarde à côté. Et le moment où le premier voit le mieux, ce n’est pas toujours celui où il se tue de regarder, c’est lorsqu’il est las d’une contention inutile ; et qu’il laisse aller son regard superficiel et négligent sur un objet dont il est presque dégoûté.

Celui qui est tout entier à un moyen, ne voit que celui‑là. Celui qui plane, pour ainsi dire, au‑dessus de l’objet aperçoit plusieurs routes qui peuvent l’y conduire. Il est des circonstances où la grande attention concentrée sur ­un point est nuisible ; et où un regard vague sert davantage.

p. 434. « Les semences des découvertes présentées à tous par le hasard, sont stériles, si l’attention ne les féconde. »

Mais l’attention seule suffit‑elle pour les féconder ?

 

[Chapitre 4] p. 435. [« Je ne vois dans la plupart des hommes que des commerçants avides. S’ils arment, ce n’est point dans l’espérance de donner leur nom à quelque contrée nouvelle. Uniquement sensibles à l’espoir du gain, ce qu’ils craignent, c’est que leur vaisseau ne s’écarte des routes fréquentées. Or ces routes ne sont pas celles des découvertes. » ] Votre comparaison des hommes à des commerçants est brillante, mais est‑elle bien juste ? Il me semble qu’il y a une lutte effroyable entre tous ceux qui courent la même carrière, et que cette émulation outrée va jusqu’à l’injustice et la haine. La mer est la même. Tous tentent des découvertes. Mais l’un marche au hasard, il n’a qu’un mauvais pilote, il manque de boussole ; son vaisseau est mauvais voilier.

Il n’y en a pas un qui ne sache que le chemin de la fortune, de l’honneur, de la richesse est le même.

p. 437. [« Les vérités sont par la main du Ciel, semées çà et là dans une forêt obscure et sans route. Un chemin borde cette forêt ; il est fréquenté par une infinité de voyageurs. Parmi eux il est des curieux à qui l'épaisseur et l'obscurité même du bois, inspire le désir d'y pénétrer. Ils y entrent, mais embarrassés dans les ronces, déchirés par les épines et rebutés dès les premiers pas, ils abandonnent l'entreprise et regagnent le chemin. D'autres, mais en petit nombre, animés, non par une curiosité vague, mais par un désir vif et constant de gloire, s'enfoncent dans la forêt, en traversent les fondrières et ne cessent de la parcourir jusqu'à ce que le hasard leur ait enfin découvert quelque vérité plus ou moins importante. Cette découverte faite, ils reviennent sur leurs pas, percent une route de cette vérité jusqu'au grand chemin, et tout voyageur alors la regarde en passant, parce que tous ont des yeux pour l'apercevoir et qu'il ne leur manquait pour la découvrir que le désir vif de la chercher et la patience nécessaire pour la trouver ».] L’auteur était tout à l’heure en pleine mer ; le voilà au fond des forêts où mille tournoient et tournoieront sans rien découvrir. L’homme de génie a ouvert le sentier, la multitude l’aplanit : c’est la classe des auteurs classiques, classe qui n’est pas assez prisée, esprits nets, esprits justes qui rendent la science commune.

p. 438. « Qu’est‑ce que le besoin de la gloire ? C’est le besoin du plaisir : dans tout pays où la gloire cesse d’en être représen­tative, le citoyen est indifférent à la gloire. » — Oui, le citoyen en général.

On ne sent comme l’auteur que dans la vieillesse. Le spectacle de l’homme illustre qui meurt de faim est sans cesse exposé aux yeux des enfants enthousiastes par des pères sensés : malheureux, que veux‑tu faire ? il est incer­tain que tu ailles à la gloire et tu cours droit à la misère. Voilà les propos dont nos foyers retentissent ; mais ils ne convertissent guère que les enfants médiocres. Les autres laissent dire les parents et vont où la nature les appelle. Tout ce que l’auteur ajoute ne convient qu’à ceux qui ne sont pas vraiment appelés.

 

[Chapitre 1] p. 424. « Notre mémoire est le creuset des souffleurs. »

Oui. Mais jetez dans un creuset, sans choix et sans projet, des matières diverses prises au hasard ; et sur un essai qui vous rendra quelque chose d’utile ; cent fois, mille fois vous aurez perdu votre creuset, votre temps, vos ingrédients et votre charbon.

 

[Section II, note 37]p. 414. « Tout homme accoutumé aux finesses de la chicane, remonte difficilement aux premiers principes des lois. »

 Dites Tout homme en général ; et ne regrettez pas la perte de ceux que l’habitude des formes du palais et les subtilités de la chicane ont emmaillotés. Débarrassez‑les de ces langes ; ils ne seront plus chicaneurs ; sans en devenir plus grands publicistes ; ils ne seront rien.

S’ils avaient eu quelque élévation dans l’âme, quelque étendue dans l’esprit, quelque sentiment du bien général ; ou ils n’auraient pas embrassé le métier de chicaneur, ou ils s’en seraient dégoûtés.

Si l’araignée ne cesse point de tendre des toiles ; c’est qu’elle est une araignée.

On naît fort ou faible. Tout étant égal d’ailleurs, I’homme né fort est moins enclin à la justice qui lie ses bras nerveux que le faible qu’elle protège et dont elle fait toute la force.

Mais si la force se joint à un sentiment profond de justice, de ces deux éléments contradictoires naîtra l’héroïsme.

J’ai fait cette réflexion pour montrer que l’amour ou I’antipathie pour certaines vertus avait sa source dans I’organisation.

Sans doute, un homme en qui les fluides sont âcres, caustiques et brûlants, les réservoirs de la semence vastes et féconds, les fibres qui tapissent le canal de l’urètre très sensibles, le mouvement organique des parties de la géné­ration fréquent, rapide et tenace, pourra pratiquer la continence ; mais l’exercice constant de cette vertu lui sera‑t‑il aussi facile, s’il vit sous un climat chaud, s’il se nourrit d’aliments succulents, s’il s’abreuve de vins déli­cieux, qu’à celui en qui les liqueurs sont indolentes, les sécrétions faibles, la fibre molle, et qui vit sous une atmo­sphère pluvieuse, qui observe un régime frugal, qui ne mange que des racines et qui ne s’abreuve que de nénuphar ?

Concluez donc qu’il est une organisation, un régime, un climat peu propre à certaines vertus, très favorable à certains vices, et que ces mêmes causes qui ont tant d’influence sur le tempérament et sur le caractère, n’en ont guère moins sur les qualités de l’esprit.

 

[Section III, chapitre 2] p. 425. [« Une vérité entièrement inconnue ne peut être l’objet de ma méditation. »] On ne pense pas à ce qu’on ne connaît pas… Cela est évident. Mais on connaît dans toute science et dans tout art ce qu’il y a de fait, ce qui reste à faire ; les obstacles à surmonter, les avantages à percevoir, l’honneur à recueillir ; et l’on part de là pour méditer et tenter des expériences. Que le hasard a‑t‑il à démêler là‑dedans ?

p. 426. « Lorsque j’entrevois une vérité inconnue, elle est déjà découverte. » L’auteur n’a pas considéré que tout tient dans l’entendement humain, ainsi que dans l’univers, et que l’idée la plus disparate qui semble venir étourdiment croiser ma méditation actuelle, a son fil très délié qui la lie soit à I’idée qui m’occupe, soit à quelque phénomène qui se passe au‑dedans ou au‑dehors de moi ; qu’avec un peu d’attention je démêlerais ce fil et reconnaîtrais la cause du rapprochement subit et du point de contact de l’idée présente et de l’idée survenue, et que la petite secousse qui réveille l’insecte tapi à une grande distance dans un recoin obscur de l’appartement et l’accélère près de moi, est aussi nécessaire que la conséquence la plus immédiate aux deux prémisses du syllogisme le plus serré ; par conséquent que tout est hasard ou rien ; et que soit dans le cours des événements de notre vie, soit dans la longue suite de nos études, en revenant de plus en plus en arrière, on ne manque jamais d’arriver à un fait imprévu, à une cir­constance futile, à un incident en apparence le plus indifférent et peut‑être en réalité, parce que l’impulsion qui ne nous serait pas venue par ce choc nous aurait été donnée par un autre. Si c’est là ce qu’on a voulu dire, cela n’en valait pas la peine ; si c’est autre chose, cela n’a pas le sens commun. Dans l’homme qui réfléchit, enchaînement nécessaire d’idées ; dans l’homme attaché à telle ou telle profession, enchaînement nécessaire de telles ou telles idées. Dans l’homme qui agit, enchaînement d’incidents dont le plus insignifiant est aussi contraint que le lever du soleil. Double nécessité propre à l’individu ; destinée ourdie depuis l’origine des temps jusqu’au moment où je suis ; et c’est l’oubli momentané de ces principes dont on est imbu qui parsème un ouvrage de contradictions. On est fataliste, et à chaque instant on pense, on parle, on écrit comme si l’on persévérait dans le préjugé de la liberté ; préjugé dont on a été bercé, qui a institué la langue vulgaire qu’on a balbutiée et dont on continue de se servir, sans s’apercevoir qu’elle ne convient plus à nos opinions. On est devenu philosophe dans ses systèmes et l’on reste peuple dans son propos.

Tout s’est fait en nous, parce que nous sommes nous, toujours nous, et pas une minute les mêmes.

p. 426. « Or si nous sommes redevables au hasard de ces premiers soupçons, et par conséquent de ces découvertes ; peut‑on assurer que nous ne lui devions pas encore le moyen de les étendre et de les perfectionner ? »

Et quand j’accorderais l’un et que je nierais l’autre ; quand je prétendrais, pour me servir de votre mot, qu’il y a infiniment plus de hasard dans l’invention que dans la perfection, aurais-je si grand tort ? L’invention a quelquefois l’air de tomber du ciel ; la perfection semble plus réfléchie et tenir davantage à une perpétuité des efforts d’un homme surajoutés aux efforts d’un prédécesseur, d’un autre, d’un troisième prédécesseur, qui tous se sont relayés dans le transport du fardeau.

Autant d’Ixions qui sont venus successivement s’attacher sur la même roue ; autant de Prométhées et autant de vautours qui les déchiraient.

p. 427. [« La sirène de Comus est l'exemple le plus propre à développer mes idées. Si l'on a longtemps montré cette sirène à la foire sans que personne en devinât le mécanisme, c'est que le hasard ne mettait sous les yeux de personne les objets de la comparaison desquels devait résulter cette découverte. Il avait été plus favorable à Comus. Mais pourquoi n'est-il pas en France compté parmi les grands esprits? C'est que son mécanisme est plus curieux que vraiment utile. »] Il y a des expériences fortuites, il n’en faut pas douter ; mais à qui doivent‑elles se présenter de préférence ? À l’homme du métier.

Entre les mains de qui doivent‑elles être fécondes ? entre les mains de l’homme instruit.

C’est l’utilité plus ou moins générale, et non le degré de sagacité de l’inventeur qui donne de l’éclat à l’invention.

Helvétius le dit, et je le prouve. Qu’un géomètre marque trois points sur le papier, qu’il suppose une certaine loi d’attraction entre ces trois points, et qu’il cherche leurs mouvements ; sa solution ne sera qu’un effort de génie dont la sensation ne s’étendra guère au‑delà d’une des salles de l’Académie. Mais au moment où il a dit, L’un de ces points est la terre, l’autre la lune, et le troisième le soleil, l’univers retentit de son nom.

 

Section IV.

[Chapitre 1] p. 446. « Au moment où l’enfant se détache des flancs de la mère et s’ouvre les portes de la vie, il y entre sans idées et sans passions. »

 Sans idées, il est vrai, mais avec une disposition propre à en concevoir, à en comparer, et en retenir certaines avec plus de goût et de facilité que d’autres. Sans passions exercées, je l’ignore ; sans passions prêtes à se développer, je le nie ; avec une pente égale à toutes sortes de passions, je le nie encore ; avec une pente à toutes sortes de passions, je crois que je pourrais le nier. Il y a des hommes qui n’ont point connu l’avarice. Il est rare qu’on n’ait pas une passion dominante, plus rare qu’on soit également dominé par deux ; tout aussi rare qu’une passion dominante ne se soit pas décelée à un œil attentif dès les premières années de la vie, longtemps avant l’âge de raison. Un enfant sournois se montre sournois à six mois ; un enfant se montre vif ou balourd, impatient ou tranquille, insensible ou colère, triste ou gai. Tout ce que l’auteur ajoute ferait croire qu’il n’a jamais observé d’enfants.

p. 448. « A‑t‑on remarqué qu’une certaine disposition dans les nerfs, les fluides, ou les muscles donnât constamment la même manière de penser ? »

Oui, on l’a remarqué. C’est sur le dérangement de cette manière habituelle de penser dans l’état de santé, et sur les nouveaux symptômes ou le nouveau tour qu’elle prend dans la maladie, qu’est fondée une partie du pronostic du médecin.

« Le moral change‑t‑il le physique ? »

Non le moral ne change pas le physique, mais il le contraint, et cette contrainte continue finit par lui ôter toute son énergie primitive et naturelle. On inspire de la hardiesse à un enfant pusillanime, de la modération à un enfant violent, de la circonspection à un enfant étourdi ; on lui apprend ces choses, comme on lui apprend à modérer ses cris dans la douleur, il souffre, mais il ne se plaint plus.

 « La nature retranche‑t‑elle certaines fibres du cerveau des uns pour les ajouter à celui des autres ? Un précepteur redresse‑t-il le dos d’un bossu ? »

Vous raisonnez de la tête comme des pieds, des fibres du cerveau comme des os des jambes ; ce sont pourtant des choses très diverses. Ce que la nature a bien fait, une mauvaise habitude peut le gâter, le défaut d’exercice peut le détruire, comme l’un et l’autre peuvent rectifier  ce qu’elle a mal fait. Le chirurgien dont l’âme se trouble et la main vacille dans les premières opérations, s’endurcit et cesse de frémir ; les entrailles du médecin cessent de se tourmenter, à la longue. L’un et l’autre voient les convul­sions et entendent les cris du néphrétique sans s’émouvoir ; l’accoucheur ne tarde pas à tirer l’enfant du sein de la mère en travail, sans éprouver le moindre sentiment de pitié ; à force de tremper ses mains dans le sang des ani­maux, le boucher voit couler le sang humain sans horreur. Les spectacles sanglants et les supplices publics finissent par rendre atroce toute une nation, témoins les femmes romaines, qui condamnaient à la mort un mauvais gladiateur.

Il n’y a pas un mot dans tout ce chapitre que la raison et l’expérience ne contredisent.

« On s’aime dans tous les pays. »

II est vrai ; mais chaque individu d’une contrée s’aime à sa mode.

 

[Chapitre 2] p. 451. «[Le caractère des peuples change ; mais dans quel moment ce changement se fait‑il le plus sensiblement apercevoir ? Dans les moments de révolution où les peuples passent tout à coup de l’état de liberté à celui de l’esclavage.] Alors de fier et d’auda­cieux qu’était un peuple, il devient faible et pusillanime. »

Cela est mal vu, ce n’est pas ainsi que la chose s’opère. Alors il reste au fond des âmes un sentiment de liberté qui s’efface peu à peu ; sentiment que les ministres des tyrans reconnaissent en eux‑mêmes et respectent dans les nou­veaux esclaves. Ce sont les enfants des tyrans qui osent tout, et les enfants subjugués des hommes libres qui souffrent tout. J’en atteste la garde qui entourait et les terreurs de ce scélérat de Maupeou, lorsqu’il traversait la capitale pour s’acheminer au palais.

p. 454. « Un prince usurpe‑t‑il sur ses peuples une autorité sans bornes ; il est sûr d’en changer Ie caractère. »

Vous vous trompez : ce n’est pas l’ouvrage d’un seul despote ; il le commence, et ses successeurs, secondés par la lâcheté des pères, le consomment sur leurs enfants. Les pères subjugués apprennent, par leur exemple et leur dis­cours, à leurs enfants le rôle de l’esclave. Sans cesse, ils disent à ceux qui portent impatiemment leurs chaînes et qui les secouent, Prends garde, mon fils, tu te perdras. La morale se déprave, même dans les ouvrages des philosophes. Autour de la caverne d’un tigre, c’est la sécurité et non la révolte qu’on prêche. Quand je lis dans Saadi, Celui‑là est bien sage qui sait cacher son secret à son ami, il est inutile de me dire dans quelle contrée et sous quel gouver­nement il écrivait.

p. 455. « Rien de meilleur que le gouvernement arbitraire sous des princes justes, humains et vertueux. »

 Et c’est vous, Helvétius, qui citez en éloge cette maxime d’un tyran ! Le gouvernement arbitraire d’un prince juste et éclairé est toujours mauvais. Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions, elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur, quel qu’il soit, méchant et stupide. Il enlève au peuple le droit de délibérer, de vouloir ou ne vouloir pas, de s’opposer même à sa volonté, lorsqu’il ordonne le bien ; cependant ce droit d’opposition, tout insensé qu’il est, est sacré, sans quoi les sujets ressemblent à un trou­peau dont on méprise la réclamation, sous prétexte qu’on le conduit dans de gras pâturages. En gouvernant selon son bon plaisir, le tyran commet le plus grand des forfaits. Qu’est‑ce qui caractérise le despote ? Est‑ce la bonté ou la méchanceté ? Nullement. Ces deux notions n’entrent seulement pas dans sa définition. C’est l’étendue et non l’usage de l’autorité qu’il s’arroge. Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation, ce seraient deux ou trois règnes d’une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire. Les peuples seraient conduits par le bonheur à l’oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage. Je ne sais si jamais un tyran et ses enfants se sont avisés de cette redoutable politique ; mais je ne doute aucunement qu’elle ne leur eût réussi. Malheur aux sujets en qui l’on anéantit tout ombrage sur leur liberté, même par les voies les plus louables en apparence ! Ces voies n’en sont que plus funestes pour l’avenir.  C’est ainsi que l’on tombe dans un sommeil fort doux ; mais c’est un sommeil de mort, pendant lequel le sentiment patriotique s’éteint, et l’on devient étranger au gouvernement de l’État. Supposez aux Anglais trois Élisabeth de suite ; et les Anglais seront les derniers esclaves de l’Europe.

p. 457. « Les hommes apportent donc en naissant, ou nulle disposition, ou des dispositions à tous les vices et à toutes les vertus contraires. »

Tout ce qui précède est vrai, [« Le plus redoutable ennemi du bien public n'est point le trouble, ni la sédition, mais le despotisme. Il change le caractère d'une nation, et toujours en mal; il n'y porte que des vices. […] L'expérience prouve donc que le caractère et l'esprit des peuples changent avec la forme de leur gouvernement ; qu'un gouvernement différent donne tour à tour à la même nation un caractère élevé ou bas, constant ou léger, courageux ou timide. »] mais la conclusion pèche. Si l’homme apporte en naissant des dispositions ou nulle disposition à tous les vices et à toutes les vertus, c’est ce que j’ignore. C’est le médecin que je consulterais sur ce point, préférablement à tous les livres du monde. Si j’avais à en croire quelque témoignage, ce serait celui des pères de nombreuses familles ; rien de plus commun que de leur entendre dire, celui‑ci a toujours été doux, bon et franc ; cet autre rusé, méchant et lâche, et appuyer leurs discours de traits de caractère dès leur première enfance.

p. 458. « Les étrangers n’aperçoivent d’abord aux Français qu’un même esprit et qu’un même caractère. »

Entre les différentes raisons de ce phénomène, Helvé­tius pourrait bien avoir omis la principale. Cette physio­nomie générale et commune est une suite de leur extrême sociabilité ; ce sont des pièces dont l’empreinte s’est usée par un frottement continu. Point de nation qui ressemble plus à une seule et même famille ; un Français foisonne plus dans sa ville que dix Anglais, que cinquante Hollan­dais, que cent musulmans dans la leur. Un même homme dans le même jour, se trouve à la cour, à la ville, à la campagne, dans une académie, dans un cercle, chez un banquier, chez un notaire, chez un procureur, un avocat, un grand seigneur, un marchand, un ouvrier, à l’église, au spectacle, chez des filles, et partout également libre et familier ; on dirait qu’il n’est pas sorti de chez lui et qu’il n’a fait que changer d’appartement. Les autres capitales sont des amas de maisons dont chacune a son propriétaire. Paris semble n’être qu’une grande maison commune où tout appartient à tous, jusqu’aux femmes ; c’est ainsi qu’il n’y a aucune condition qui n’emprunte quelque chose de la condition au‑dessus d’elle, toutes se touchent par quelques points. La cour reflète sur les grands, et les grands reflètent sur les petits. De là un luxe d’imitation, le plus funeste de tous : un luxe, ostentation de l’opulence dans un petit nombre, masque de la misère dans presque tous les autres. De là une assimilation qui brouille tous les rangs : assimilation qui s’accroît par une affluence conti­nuelle d’étrangers à qui l’on s’habitue à faire politesse, ici par l’usage, là par l’intérêt. Celui qui a fait parmi nous un séjour de sept à huit mois et qui ne nous a pas trouvés tels, ou ne s’est pas soucié de nous voir, ou nous avait apporté quelque défaut rebutant qui nous éloignait de son commerce, ou bien il était entêté de quelque prévention qui l’empêchait de nous observer avec impartialité. La première connaissance est peut‑être difficile à faire, surtout pour une femme étrangère ; mais la première connaissance faite en donne promptement un grand nombre d’autres.

p. 458. « Quelle que soit notre uniformité nationale, on découvre toujours quelque différence entre les caractères et les esprits des individus ; mais il faut du temps. »

Et c’est peut‑être une des raisons pour laquelle la comédie est si difficile à faire parmi nous.

 

[Chapitre 3] p. 460. « L’homme le plus impérieux, tremble dans la caverne du lion. »

C’est‑à‑dire que l’homme le plus colère, ne l’est pas entre les bras de sa maîtresse. Qu’est‑ce que cela prouve ?

C’est‑à‑dire que l’homme le plus voluptueux, lorsque ses forces sont épuisées, sent peut‑être du dégoût pour les femmes. Qu’est‑ce que cela prouve ?

« L’arbre qu’on tiendra longtemps courbé perdra son élasticité. »

Je le crois. Je crois même qu’il n’y a aucune qualité physique dans l’animal, dans le bronze même ou le fer, qu’on ne puisse détruire ; pas une qualité morale dont une longue contrainte ne vienne à bout dans l’homme.

Toutes les qualités physiques portées à l’extrême se perdent. Faites plier un fleuret jusqu’à la garde, il ne se redressera plus. Prenez une verge de fer, exposez‑la au feu jusqu’au moment de la fusion, et jetez‑la ensuite dans l’eau fraîche ; je ne doute point que cette opération réitérée ne lui ôte la propriété de se dilater par le chaud et de se resserrer par le froid. Arc‑boutez deux ressorts l’un contre I’autre, et ils finiront par ne se plus presser.

L’auteur conseillerait‑il de mettre cette violence à I’éducation ? Les exemples de ceux qu’une longue servi­tude, contraire à leur caractère, a brisés, dont elle a ruiné la santé et abrégé la vie, sont‑ils bien rares ?

Si au lieu de faire plier ce fleuret jusqu’à la garde ; vous vous en escrimez légèrement ; loin de détruire son élasticité, vous l’augmenterez. Il en est ainsi de l’humeur, la con­trainte momentanée l’aigrira.

Les grands reviennent de la cour plus impérieux et plus insolents.

 On apprend à danser à l’ours [« Il n’est rien d’impossible à l’éducation : elle fait danser l’ours. »] ; mais l’ours qui danse est un animal bien malheureux. On ne m’apprendra jamais à danser.

Il y a des hommes qui ne prennent jamais l’esprit de leur état. [« Que de gens ne voit-on pas changer de caractère selon le rang, selon la place différente qu'ils occupent à la Cour et dans le ministère, enfin selon le changement arrivé dans leurs positions. »] Malherbe bourru dans son cabinet, était bourru dans l’antichambre du roi.

Si l’enfant qui naît, naît indifférent à tout vice, à toute vertu, à tout talent, l’éducation doit être une pour tous.

Répondez, monsieur Helvétius, faut‑il élever tous les enfants de la même manière ? — Mais à peu près. — Et pourquoi à peu près, et non pas rigoureusement ?...

Au berceau, dans l’école, dans chaque état de la société, à la cour, au palais, à l’église, à la guerre, dans son atelier, dans sa boutique, chaque individu a son caractère. — C’est que l’éducation n’a pas été la même. — Elle l’aurait été, que la même diversité subsisterait ; en dépit des circonstances, de toutes les leçons et de tous les incidents du hasard.

Un des symptômes d’une maladie mortelle est le changement de caractère.

p. 463. « Pourquoi regarder chaque caractère comme l’effet d’une organisation particulière, lorsqu’on ne peut déterminer quelle est cette organisation ? »

Ouvrez les ouvrages des médecins aux chapitres du tempérament et vous y trouverez l’organisation propre à chaque caractère.

Quand on voit une chose, pour l’admettre on n’est pas obligé de l’expliquer.

 

[Chapitre 4] p. 464. « L’amour de soi est permanent et inaltérable. »

 Mais a‑t‑il la même énergie dans tous ? Ne varie‑t‑il point ? Ne se modifie‑t‑il point ? Le seul point sur lequel je ne contesterai pas, c’est que chacun s’aime autant qu’il est possible à chacun de s’aimer. Mais deux hommes, oui, deux seuls hommes réduits par la nature, I’expérience ou l’institution à la même dose d’amour de soi, seraient le plus étonnant de tous les prodiges.

 

[Chapitre 5] p. 468. « Est‑il des hommes sans désirs, des hommes insensibles à l’amour du pouvoir ? Oui ; mais ils sont en trop petit nombre pour y avoir égard. »

 Mais leur existence que vous avouez, peut‑être un peu trop légèrement, prouve du moins la prodigieuse diversité de ce sentiment. C’est un rapport qui croît depuis zéro jusqu’à un nombre dont j’ignore la limite.

p. 470. [« On sait quelle estime on avait à Rome et dans la Grèce pour l'éloquence : elle y conduisait aux grandeurs et à la puissance. Magna vis et magnum nomen, dit à ce sujet Cicéron, sunt unum et idem. Chez ces peuples un grand nom donnait un grand pouvoir. L'orateur célèbre commandait à une multitude de clients. Or dans tout État républicain, quiconque est suivi d'une foule de clients, est toujours un citoyen puissant. L'Hercule gaulois de la bouche duquel sortait une infinité de fils d'or, était l'emblème de la force morale, de l'éloquence. Mais pourquoi cette éloquence jadis si respectée, n'est-elle plus maintenant honorée et cultivée qu'en Angleterre? C'est que partout ailleurs elle n'ouvre plus la route des honneurs. »] Si l’éloquence dégénère sous les gouvernements despotiques, c’est moins parce qu’elle reste sans récom­pense, que parce qu’elle ne s’occupe que d’objets frivoles et qu’elle est contrainte. Démosthène en Grèce parlait au peuple du salut de l’État ; de quoi parlerait‑il à Paris ? De la dissolution d’un mariage mal assorti.

 

[Chapitre 6] p. 472. [« L’homme de génie qui se dit à la lueur de sa lampe : ce soir je finis mon ouvrage : demain est le jour de la récompense : demain le public reconnaissant s’acquitte envers moi : demain enfin je reçois la couronne de l’immortalité. Cet homme oublie qu’il est des envieux. En effet demain arrive ; l’ouvrage est publié ; il est excellent, et le public n’acquitte point sa dette. L’envie détourne loin de l’auteur le parfum suave des éloges ; elle y substitue l’odeur empestée de la critique et de la calomnie. » ]

 Helvétius dénature tout. Cela est presque sans exemple, et j’ai vu plus souvent des ouvrages médiocres, ou même mauvais, applaudis, que des ouvrages excellents ou bons ignorés ou décriés.

Dans le premier moment, on parle légèrement des beautés et l’on appuie sur les petits défauts ; je le crois bien, les beautés crèvent les yeux, il faut de la sagacité pour apercevoir les défauts. L’éloge des beautés est pour I’auteur, la critique des défauts est pour soi. Ensuite il devient un sujet d’entretien et de dispute, il fait schisme, et tant mieux. Dans la chaleur du schisme, on exagère en bien et en mal. Enfin le silence se fait, l’impartialité  s’établit, et la sentence définitive se prononce. L’auteur est mécontent, parce qu’il s’est promis plus de succès qu’il n’en obtient ; parce que la petite feuille de laurier qu’on lui accorde, ne le dédommage pas de la peine qu’il s’est donnée ; que cette même récompense s’est fait attendre trop longtemps, et qu’il s’est refroidi.

p. 475. « La première jeunesse ne connaît pas l’envie. »

 Dieu soit loué ! je suis resté bien jeune. J’en atteste tous ceux qui cultivent les lettres et dont je suis connu, je m’intéresse plus fortement à la perfection de l’ouvrage d’un autre qu’à la perfection du mien ; mon succès me touche moins que le succès de mon ami ; je réponds de toute ma force à la marque d’estime que je reçois de celui qui me consulte. Pourquoi m’affligerais-je des applaudis­sements qu’on lui donne ? J’en recueille secrètement ma part. Je n’ai jamais été blessé que d’une espèce de petite fausseté, c’est d’avoir si rarement l’avantage d’indiquer à l’auteur soit un défaut, soit une beauté sur laquelle il ne vous ait pas gagné de vitesse, ce que vous lui dites, il le savait. Pour l’oubli des pages que j’ai semées dans plusieurs ouvrages, je suis accoutumé à le rencontrer et à le pardonner.

p. 478. « Qui peut se vanter d’avoir loué courageusement Ie génie ? »

 Réponse, Moi, moi.

Je crois m’être bien examiné et n’avoir jamais souffert du succès d’autrui, pas même lorsque je haïssais. J’ai dit quelquefois, c’est un maroufle, mais ce maroufle‑là a fait un beau poème, un bel éloge ; j’en suis bien aise, c’est toujours un bel ouvrage de plus.

Quelle est la chose importante ? Est‑ce que la chose sublime soit de moi ou qu’elle soit faite ? Nous avons la vue bien courte. Et qu’importe quel nom on imprimera à la tête de ton livre ou l’on gravera sur ta tombe ? Est‑ce que tu liras ton épitaphe ? Mes amis, vous êtes aussi enfants que Mme du Barry, qui toute fière d’un superbe équipage, disait : Mon Dieu, que ze voudrais bien me voir passer !

p. 478. « Qui est‑ce qui n’a pas ajouté un mais, à son éloge ? »

Mon mais est venu comme celui de l’envie, avec cette différence que le mais de l’envie tombait toujours sur un défaut, et que le mien tombait sur une beauté omise ou manquée.

 

[Chapitre 8] p. 489 [« Avant que l'intérêt public eût déclaré la loi du premier occupant une loi sacrée, quel eût été le plaidoyer d'un sauvage habitant un canton giboyeux dont un sauvage plus fort eût voulu le chasser?

Quel est ton droit, dirait le premier, pour me bannir de ce canton?

À quel titre, dirait le second, prétends-tu le posséder?

Le hasard, répondrait le faible, y a porté mes pas : il m'appartient parce que je l'habite et que la terre est au premier occupant.

Quel est ce droit de premier occupant, répondrait le puissant? Si le hasard t'a le premier conduit en ce lieu, le même hasard m'a donné la force nécessaire pour t'en chasser. Auquel des deux droits donner la préférence? Veux-tu connaître toute la supériorité du mien ? Lève les yeux au ciel ; tu vois l'aigle fondre sur la colombe ; abaisse-les sur la terre, tu vois le cerf déchiré par le lion. Porte tes regards sur la profondeur des mers, tu vois la dorade dévorée par le requin. Tout dans la nature t'annonce que le faible est la proie du puissant. La force est un don des dieux. Par elle je possède tout ce que je puis ravir. En m'armant de ces bras nerveux, le ciel t'a donc déclaré sa volonté. Fuis de ces lieux, cède à la force ou combats. »].

 Tout ce que l’auteur dit ici de l’état sauvage peut être vrai ; mais je ne le sens pas. Plus civilisé que lui, j’ai apparemment trop de peine à me mettre nu ou à reprendre la peau de bête. Moins fort qu’un autre, je ne saurais goûter ce plaidoyer de la force, et je n’y crois pas.

Il me semble qu’avant toute convention sociale, s’il  arrive à un sauvage de monter sur un arbre et d’y cueillir des fruits, et qu’il survienne un autre sauvage qui s’empare des fruits et du labeur du premier, celui‑là s’enfuira avec son vol ; que par sa fuite il décèlera la conscience d’une injustice ou d’une action qui doit exciter le ressentiment, qu’il s’avouera punissable, et qu’il se donnera à lui‑même dans la forêt le nom honteux dont nous nous servons dans la société. Il me semble que le spolié s’indignera, se hâtera de descendre de l’arbre, poursuivra le voleur, et aura  pareillement la conscience de l’injure qu’on lui a faite. Il me semble qu’ils auront l’un et l’autre quelque idée de la propriété ou possession prise par le travail ; sans s’être expliqués, il me semble qu’il y a entre ces deux sauvages une loi primitive qui caractérise les actions, et dont la loi écrite n’est que l’interprète, l’expression et la sanction. Le sauvage n’a point de mots pour désigner le juste et l’injuste ;  il crie, mais son cri est‑il vide de sens ? n’est‑ce que le cri de l’animal ? La chose se passerait, comme il la peint, entre deux bêtes féroces ; mais l’homme n’est point une bête, il ne faut pas négliger cette différence dans le juge­ment que l’on porte de ses actions. Conclure de l’homme à l’homme par comparaison d’un animal à un animal, de I’aigle à la colombe, du lion au cerf, du requin à la dorade, et même de l’aigle à l’aigle ou du cerf au cerf, serait‑ce bien conclure ? Je ne prononce pas, j’interroge. Je voudrais bien ne pas autoriser les méchants à appeler de la loi éternelle de la nature, à la loi créée et conventionnelle ; je voudrais bien qu’il ne lui fût pas permis de dire aux autres et de se dire à lui‑même, Après tout, que fais-je ? Je rentre dans mes premiers droits.

« Justice suppose lois établies. »

Mais ne suppose‑t‑elle pas quelque notion antérieure dans l’esprit du législateur ? quelque idée commune à tous ceux qui souscrivent à la loi ? Sans quoi, lorsqu’on leur a dit, tu feras cela, parce que cela est juste ; tu ne feras point cela, parce que cela est injuste, ils n’auraient entendu qu’un vain bruit, auquel ils n’auraient point attaché de sens.

 

[Chapitre 9] p. 492. « Malgré cet amour prétendu de l’homme pour la justice, point de despote asiatique qui ne commette I’injustice et qui ne la commette sans remords. »

Parmi ces despotes asiatiques, il y en a eu quelques-uns dont on a loué la bonté, l’humanité, la bienfaisance. Si les bêtes féroces qui leur ont succédé au pouvoir arbitraire entendent l’éloge de ces qualités avec mépris, je croirai qu’ils commettent l’injustice sans remords.

Mais si les tyrans sont méchants sans remords, d’où viennent leurs terreurs ? D’où viennent tant de précautions pour leur sûreté ? Il me paraît aussi difficile que l’oppresseur soit sans remords que l’opprimé sans ressentiment.

L’homme pense-t-il d’un lion qui l’attaque comme d’un tyran qui l’écrase ? Non. Quelle différence met-il donc entre ces deux malfaiteurs, si elle ne dérive pas de quelque prérogative naturelle, de quelque idée confuse d’humanité et de justice ? Mais si le persécuté a cette idée, pourquoi manquerait-elle au persécuteur ? Si celui-ci ne l’a pas, quand il égorge, pourquoi la réclamerait-il quand il est égorgé ? Je ne prononce pas, j’interroge.

p. 493 « C’est la crainte et la faiblesse qui font le respect du droit des gens. »

Je sais quelle est la conduite des nations policées entre elles, je ne suis inquiet que de l’opinion qu’elles ont d’elles-mêmes, et que du nom qu’elles se donnent au tribunal secret de leur conscience. Un brigand parle comme il lui plaît, mais il ne sent pas comme il voudrait.

 

[Chapitre 10] p. 499. « L’abus du pouvoir est lié au pouvoir, comme l’effet I’est à la cause. »

Titus, Trajan et Marc Aurèle réfutent cette fausse maxime.

Première origine de la grande idée que les hommes attachent au mot force. Lorsque l’homme eut à disputer la forêt au tigre, la force, seule nécessaire à cette conquête, fut trop utile pour n’être pas très estimée. Lorsqu’il fut question d’abattre la forêt, de défricher la plaine, de cultiver la terre, la force, presque seule nécessaire à ces travaux, fut trop utile pour n’être pas très estimée. Lorsque les sociétés furent formées, la force qui se montrait avec tant d’avantage dans les combats, dut imprimer le respect. L’estime et le respect s’accrurent lorsque la force accom­pagna le courage, deux qualités qui formèrent le caractère des Hercules, des Jasons, des Thésées, des héros dont les noms ne se prononcèrent jamais sans admiration dans les siècles mêmes où il n’y eut aucune différence entre le personnage illustre et le brigand. L’esprit de conquête serait encore en honneur aujourd’hui si le philosophe, ou I’ami de l’humanité, ne l’avait avili.

 

[Chapitre 11] p. 506. « Dans un état despotique quel respect aurait‑on pour un homme honnête ? »

Le même que l’on a pour une femme vertueuse dans un pays perdu de galanterie.

 Telle est l’autorité imposante de la vertu dans toutes les contrées de la terre, sous toutes les sortes de gouvernements, que plus elle est rare, plus on a de vénération pour elle. Elle meurt de froid et de faim, mais on la loue.

Quelles terribles vérités des hommes vertueux, dont la mémoire ne périra jamais dans la patrie du despotisme, n’ont‑ils pas eu le courage de faire entendre au despote, presque toujours au péril de leur vie, souvent impuné­ment !

Souvent il est arrivé que la voix de l’homme de bien a étonné et suspendu la férocité de ces tigres.

p. 510. [« Une des plus fortes preuves que les hommes n’aiment point la justice pour la justice même, est la bassesse avec laquelle les rois eux‑mêmes honorèrent l’injustice dans la personne de Cromwell. »] Personne alors ne s’indigna de la bassesse ave laquelle on rechercha l’amitié de Cromwell.

Vous vous trompez. Les rois qui honorèrent l’injustice dans sa personne, en rougirent les premiers ; tous les hommes honnêtes en baissèrent la vue ; tous ceux qui purent s’en expliquer librement en parlèrent comme vous.

p. 511. Le chapitre précédent me semble de toute vérité [« Du gouvernement de tous. Le pouvoir suprême est-il dans un État également réparti entre tous les ordres de citoyens? La nation est le despote. Que désire-t-elle? Le bien du plus grand nombre. […] La puissance suprême partagée dans toutes les classes des citoyens, est l'âme qui répandue également dans tous les membres d'un État, le vivifie, le rend sain et robuste.

Qu'on ne s'étonne donc point si cette forme de gouvernement a toujours été citée comme la meilleure. Les citoyens libres et heureux n'y obéissent qu'à la législation qu'eux-mêmes se sont donnée ; ils ne voient au-dessus d'eux que la justice et la loi ; ils vivent en paix, parce qu'au moral, comme au physique, c'est l'équilibre des forces qui produit le repos. »] ; mais le gouvernement démocratique supposant le concert des volontés, et le concert des volontés supposant les hommes rassemblés dans un espace assez étroit, je vois qu’il ne peut y avoir que de petites républiques, et que la sûreté de la seule espèce de société qui puisse être heureuse sera toujours précaire.

 

[Chapitre 12] p. 515. « Quelque chose qu’on dise, on ne méprise point réelle­ment celui qu’on n’ose mépriser en face. »

Cela n’est pas vrai. Irai-je me faire tuer par un spadas­sin, en lui disant qu’il est un fripon ?

p. 515. [« Si dans les siècles d’oppression la vertu a quelquefois jeté le plus grand éclat ; si lorsque Thèbes et Rome gémissaient sous la tyrannie, I’intrépide Pélopidas, le vertueux Brutus naissent et s’arment, c’est que le sceptre était encore incer­tain dans les mains du tyran ; c’est que la vertu pouvait encore ouvrir un chemin à la grandeur et à la puissance. N'y fraie-t-elle plus de route ? Le tyran s'est-il à la faveur du luxe et de la mollesse, affermi sur le trône? A-t-il plié le peuple à la servitude? Il ne naît plus alors de ces vertus sublimes, qui, par le bienfait de l'exemple, pourraient être encore si utiles à l'univers. Le germe de l'héroïsme est étouffé. »]

 En dépit de la tyrannie, de la corruption, de la bassesse et de l’inutilité de la vertu, il naît partout des hommes vertueux qui vivent et meurent dans leurs principes. II faut avouer qu’ils sont rares.

Je sens que cet ouvrage m’attriste et qu’il m’enlève mes illusions les plus douces. Avec la lanterne de ce Diogène j’ai peine à trouver un homme de bien, et je chercherais inutilement un peuple heureux.

p. 517. « Quelle estime aurait‑on à la cour d’un Phocas pour le caractère d’une Léontine ? »

Ou je me trompe fort, ou la plus grande. C’est dans I’antre du lion qu’il est beau de le braver.

J’admire au théâtre l’homme de bien, et dans les pièces tirées de l’histoire que je connais et dans les pièces où le fond est de pure invention et où les noms sont fictifs. [« Si l'Européen admire dans l'histoire, applaudit au théâtre des actions généreuses auxquelles l'Asiatique serait souvent insensible, c'est, comme je viens de le dire, l'effet de son instruction ; l'étude de l'histoire Grecque et Romaine en fait partie. […} Faute de la même instruction, l’Asiatique n’éprouve pas les mêmes sentiments et ne conçoit pas la même vénération pour les vertus mâles des grands hommes. »] Les trois quarts des auditeurs qui s’émerveillent ou qui pleurent sont ignorants et parfaitement étrangers à Brutus, à César, à Salluste, à Tite‑Live, à Tacite. J’ignore l’impression  qu’un Asiatique recevrait du spectacle de ces grandes âmes grecques ou romaines ; et c’est prononcer bien légèrement que d’assurer qu’il n’en serait point ému, tandis qu’on est assis sur la même banquette à côté du courtisan qui vient admirer Burrhus, après avoir fait à la cour le rôle de Narcisse.

C’est que le scélérat ne peut mépriser la vertu ; je ne sais même s’il peut la haïr.

 

[Chapitre 13] p. 518. « La plupart des peuples de l’Europe honorent la vertu dans la spéculation, ils la méprisent dans la pratique. »

Je n’en crois rien.

p. 520.[ « Qu’on me présente dans l’histoire ou sur le théâtre un grand homme grec, romain, breton ou scandinave, je l’admirerai. Les principes de vertu reçus dans mon enfance m’y forceront : je me livrerai d’autant plus volontiers à ce sentiment que je ne me comparerai point à ce héros. Que sa vertu soit forte et la mienne faible, je m’en déguiserai la faiblesse ; je rejetterai sur la différence des lieux, des temps et des circonstances, celle que je remarque entre lui et moi. Mais si ce grand homme est mon concitoyen, pourquoi ne l’imitai-je point dans sa conduite ? Sa présence doit humilier mon orgueil. Puis-je m’en venger ? Je me venge : je blâme en lui ce que je respecte dans les Anciens. J’insulte à ses actions généreuses : je le punis de son mérite et je méprise du moins hautement en lui son impuissance. »]

 Il me semble qu’il y a dans toute cette page beaucoup d’esprit et peu de vérité. Je me consulte sincère­ment, et il me semble que la supériorité d’un personnage antique ne m’a jamais humilié, et que jamais je n’ai ridi­culisé l’héroïsme d’un de mes concitoyens. C’est que, quand je vais au spectacle, je laisse à la porte tous mes intérêts, toutes mes passions, sauf à les reprendre en sortant. Il n’en est pas ainsi de la prédication que je vais entendre à l’église.

C’est un lieu bien respectable que celui où le méchant va oublier pendant trois heures de suite ce qu’il est. Je ne sais si le magistrat en connaît toute l’utilité.

p. 522. « Le caractère d’Énée est plus juste que celui d’Achille. Pourquoi admire‑t‑on ce dernier ? »[ « C’est qu’Achille est fort ; c’est qu’on désire encore plus d’être puissant que  juste et qu’on admire toujours ce qu’on voudrait être. »]

 C’est que le caractère d’Énée est plat et que celui d’Achille est sublime. Le peuple le croit

Impiger, iracundus, inexorabilis, acer.

Jura negat sibi nata, nihil non arrogat armis.

Celui qui le connaît d’après le poète qui l’a peint, lui trouve à peine un de ces défauts. Achille est grand, Achille est juste ; il respecte les lois ; il est brave sans ostentation ; il connaît l’amitié, il connaît la tendresse ; il n’a point l’âme dure, il n’est point inflexible. C’est lui qui dit aux ambassadeurs qui viennent lui ravir Briséis, le prix de sa victoire : Approchez, envoyés des dieux ; ce n’est point vous qui m’offensez... C’est lui qui dit à ses serviteurs : Jetez un tapis sur ce cadavre, afin que la vue de ce malheureux père n’en soit point affligée. C’est lui qui, après la mort de Patrocle, s’en va pendant la nuit se coucher sur les sables de la mer et mêler sa voix plaintive au tumulte des flots.

Je reviens à l’effet des spectacles. Les idées d’intérêt m’obsèdent et me troublent dans la société mais elles disparaissent dans la région des hypothèses ; là, je suis magnanime, équitable, compatissant, parce que je puis l’être sans conséquence.

Rien de plus commun qu’un spectateur au théâtre, qu’un lecteur le livre à la main ; rien de plus rare qu’un citoyen honnête.

 

p. 523. Chapitre 14 [« L’amour du pouvoir est dans l’homme la disposition la plus favorable à la vertu. »].

Il est un phénomène constant dans la nature auquel Helvétius n’a pas fait attention, c’est que les âmes fortes sont rares, que la nature ne fait presque que des êtres communs ; et que c’est la raison pour laquelle les causes morales subjuguent si facilement l’organisation. Quelle que soit l’éducation publique ou particulière, quels que soient le gouvernement et la législation, sauf les temps de l’enthousiasme qui n’est et ne peut être qu’un ressort passager, la multitude ne vous montrera qu’un mélange de bonté et de méchanceté.

Helvétius avait bien plus de platonisme [« Dans une excellente législation les seuls vicieux seraient les fous. C'est donc toujours à l'absurdité plus ou moins grande des lois qu'il faut en tout pays attribuer la plus ou moins grande stupidité ou méchanceté des citoyens. » ] dans sa tête qu’il ne croyait.

La folie consiste à préférer l’intérêt d’un moment au bonheur de sa vie ; la passion ne voit pas plus loin que son nez. Par quels moyens peut‑on diminuer le nombre des fous et des hommes passionnés ?

Il y avait tout autant de méchants et de fous, et tout aussi fous et méchants dans Athènes ou dans Rome que dans Paris. — Et de grands hommes ? — Je pense qu’ils y étaient moins rares, et c’est à quoi se réduit, à mon avis, toute l’excellence d’une législation. Pour le peuple, c’est‑à-­dire la multitude, elle reste la même partout.

Les fous et les méchants sont à nos côtés ; nous les voyons et le nombre nous en paraît infini. Socrate et Caton en comptaient autant de leur temps.

Toute une nation dont nous sommes séparés par un long intervalle de temps se réduit dans notre tête à un petit nombre de noms fameux qui nous ont été transmis par l’histoire. Peu s’en faut que nous ne croyions qu’on ne pouvait faire un pas dans les rues d’Athènes sans coudoyer un Aristide ; de même que nos neveux croiront qu’on ne pouvait faire un pas dans Paris, sans coudoyer un Males­herbes ou un Turgot.

p. 525. « L’homme n’aime dans la vertu que la richesse et la considération qu’elle lui procure. »

En général, cela est vrai. En détail, rien n’est plus faux.

 

[Chapitre 15] p. 526. « Les hommes finissent par croire les opinions qu’on les force de publier. »

Rien de plus contraire que cette maxime à l’effet qu’on attribue à la persécution, sanguis martyrum semen christia­norum. Combien de têtes enivrées par la vapeur du sang des martyrs !

Ibid. « Ce que ne peut le raisonnement, la violence l’exécute. »

 Je ne sache rien de plus contraire à l’expérience.

Ibid. « L’intolérance dans les monarques est toujours l’effet de leur amour pour le pouvoir. Ne pas penser comme eux, c’est mettre une borne à leur autorité. »

Cela, c’est une idée creuse qui n’a jamais passé par la tête d’aucun.

 

[Chapitre 16] p. 532. « Du moment où le fort a parlé, le faible se tait, s’abrutit et cesse de penser. »

Ce n’est point là ce qui se passe. Au moment où le fort a ordonné le silence, la fureur de parler prend au faible.

Il faut bien du temps pour abrutir une nation éclairée. Il y a longtemps qu’on y travaille ici, et il me semble que la besogne n’est pas fort avancée.

p. 535 [« Le sultan aveuglément obéi est content. Que d'ailleurs ses sujets soient sans vertus, que l'empire s'affaiblisse, qu'il périsse par la consomption, peu lui importe : il suffit que la durée de la maladie en cache la véritable cause, et qu'on ne puisse en accuser l'ignorance du médecin. La seule crainte des sultans et de leurs vizirs, c'est une convulsion subite dans l'empire. Il en est des vizirs comme des chirurgiens ; leur unique désir, c'est que l'État et le malade n'expirent point entre leurs mains. Que d'ailleurs l'un et l'autre meurent du régime qu'ils prescrivent, leur réputation est sauve ; ils s'en inquiètent peu.

Dans les gouvernements arbitraires, l’on ne s’occupe que du moment présent. […] Semblable à l’araignée qui sans cesse entoure de nouveaux fils l’insecte dont elle fait sa proie, le sultan, pour dévorer plus tranquillement ses peuples, les charge chaque jour de nouvelles chaînes. »]. Helvétius, admirateur outré du roi de Prusse, ne s’est pas douté qu’il peignait son administration trait pour trait.

 

[Chapitre 23] p. 584. « L’expérience apprend que la crainte de la férule, du fouet ou d’une punition encore plus légère suffit pour douer l’enfant de l’attention qu’exige l’étude et de la lecture et des langues. »

L’expérience apprend tout le contraire ; et j’ai vu cruellement écorcher des enfants qui n’en avançaient pas d’un pas de plus dans la lecture et l’étude des langues. 

p. 585. « « Si l’étude de leur propre langue paraît en général moins pénible aux enfants que l’étude de la géométrie ». C’est que cela n’est pas vrai. Il n’y en a presque pas un qui ne réussisse en géométrie, et tout aussi peu qui réussissent dans l’étude de la langue par principes.

p. 588. Dans le chapitre précédent l’auteur récapitule ses paradoxes avec une intrépidité qui m’étonne. [« Si l'on se rappelle maintenant ce que j'ai dit, section 2, 3 et 4 de cet ouvrage :

1°. Que tous les hommes ont une égale aptitude à l'esprit ;

2°. Que cette égale aptitude est en eux une puissance morte, si elle n'est vivifiée par les passions ;

3°. Que la passion de la gloire est celle qui met le plus communément cette puissance en action ;

4°. Que tous en sont susceptibles dans les pays où la gloire conduit au pouvoir ;

La conclusion générale que j'en tirerai, c'est que tous les hommes organisés comme le commun d'entre eux peuvent être animés de l'espèce de passion propre à les élever aux plus hautes vérités. » ]

Là, je me suis aperçu qu’on avait retenu toutes les conséquences vicieuses, aucune des preuves ; rien de ce long enchaînement de vérités neuves, piquantes, fortement exprimées, de ces observations subtiles par lesquelles on avait été conduit. De ce défaut qui me chagrine, les esprits médiocres qui font toujours le grand nombre, et l’envie, dont l’auteur prétend que personne n’est parfaitement exempt, s’en serviront avec succès pour rabaisser le prix de l’ouvrage et en arrêter l’utilité ; mais le temps le remettra à sa place.

Il y a plus de véritable substance dans un de ses cha­pitres que dans les quinze volumes de Nicole ; il est plus lié, plus suivi que Montaigne ; et Charron n’a ni sa har­diesse ni sa couleur.

C’est un véritable système de morale expérimentale dont il ne s’agit que de restreindre un peu les conclusions trop générales, ce que tout esprit ordinaire peut faire.

Et pourquoi chicaner cet auteur ? Après tout, les moyens qu’il propose ne sont‑ils pas les meilleurs qu’on puisse employer pour multiplier chez une nation les gens de bien et les grands hommes ?

 

[Chapitre 24] p. 589. « Les stupides Kamtchadales sont de la plus grande industrie à se faire des vêtements. »

Et comment cette industrie leur est‑elle venue ? Est‑ce le produit d’une année, d’un lustre, de deux ou trois siècles ? Il en est de leurs inventions comme des métiers de la manu­facture de Lyon, ces prodiges ne sont point l’ouvrage d’un homme, c’est le résultat de plusieurs générations d’hommes successivement occupés, depuis la fabrique de la toile jusqu’à celle des étoffes qui nous émerveillent, de la perfec­tion d’un même art ; c’est pendant la durée de quelques mille ans qu’une longue suite de stupides se sont tourmentés au Kamtchatka pour arriver où ils en sont. Qu’un bras nerveux soulève une énorme masse de plomb, j’en serai surpris ; mais qu’une multitude d’hommes se divise entre eux cette masse, et que chacun d’eux en porte une ou deux onces, ce ne sera plus un tour de force.

 

[note 14] p. 601. « Pourquoi l’affabilité rend‑elle Ie mérite supportable ? C’est qu’elle le rend un peu méprisable. »

Je n’entends pas cela. Il me semble au contraire qu’on discute avec rigueur le mérite arrogant, et qu’on se plaît à relever le mérite affable.

 

[note 24] p. 604. [« C’est du moment où les hommes multipliés ont été forcés de cultiver la terre, qu’ils ont senti la nécessité d’assurer au cultivateur et la récolte et la propriété du champ qu’il labourait. »] La culture a donc fondé le droit de propriété ? Et pourquoi ? C’est qu’elle est pénible. La chasse et la pêche le sont‑elles moins ? Comment la force qui ravit tout ce qui lui convient, aurait‑elle donc méconnu son injustice, lorsqu’elle s’emparait du poisson qu’un autre avait pris ou du cerf qu’il avait tué ? Sans cet aveu préliminaire de la conscience, comment les hommes auraient‑ils consenti des lois ? Le premier législateur partit sans doute d’un fait qui renfermait l’axiome fondamental de toute morale, ne fais point à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ; en sentait‑il la vérité ou ne la sentait‑il pas ? Si vous répondez le premier, donc il avait quelque notion de justice antérieure à la loi ; si vous répondez le second, vous dites une absurdité évidente. — C’est de l’intérêt commun de tous, et non d’une idée de justice que sont émanées les premières lois. — Mais comment l’intérêt aurait‑il amené le concert des volontés, si chacun en particulier n’avait pas conçu qu’il était juste de faire pour tous ce que tous s’accordaient à faire pour lui ? Je questionne toujours, je ne prononce pas.

 

[note 27] p. 606. [« Aristote met le brigandage au nombre des différentes espèces de chasses. Solon entre les diverses professions compte celle de voleur. Il observe seulement qu'il ne faut voler, ni ses concitoyens, ni les alliés de la république. Rome fut sous le premier de ses rois un repaire de brigands. Les Germains, dit César, regardent la dévastation et le pillage comme le seul exercice convenable à la jeunesse, le seul qui puisse l'arracher à la paresse et former des hommes. »] Le brigandage rangé par Aristote dans la classe des différentes espèces de chasse, me fait rire.

Je suis tenté de rayer du nombre des sages un législateur assez étranger au sentiment d’humanité, pour défendre le vol et l’injustice à trois ou quatre milles à la ronde, et le permettre au‑delà.

 

[note 29] p. 608. « L’amour tant vanté de l’équité n’est ni naturel ni commun aux hommes. »

L’amour soit ; mais la connaissance ? Car sentir, connaître et pratiquer sont des choses bien diverses. Je consens que le fort opprime le faible, lorsqu’il n’est retenu par aucune crainte. Ce que j’ai peine à concevoir, c’est qu’il n’ait ni la conscience de son injustice, ni le remords de son action ; c’est qu’il soit sincèrement persuadé qu’il use d’un droit légitime et qu’il serait un sot de n’en pas user. Pour moi, je ne saurais revenir jusqu’à cet état ancien d’abru­tissement, où l’homme n’avait ni les idées ni la langue nécessaires pour articuler ce droit. Fut‑il un temps où l’homme put être confondu avec la bête ? Je ne le pense pas ; il fut toujours un homme, c’est‑à‑dire un animal combinant des idées. Si toutefois ce temps exista, ce fut alors que toute idée de justice fut ignorée, j’en conviens ; mais ce ne fut pas celui où l’homme violent et fort s’adressa au premier occupant, avec cette éloquence énergique et pressée que vous lui prêtez ; il n’aurait pu mieux dire, quand il aurait étudié la rhétorique au collège royal pen­dant deux ans, et trois ou quatre ans la philosophie sous Hobbes. Pour éteindre en lui toute notion de justice, vous Ie supposez aussi stupide qu’un tigre ; et pour lui faire prouver son droit du plus fort, vous le rendez aussi disert que Carnéade. Cela ne s’arrange pas.

[note 32] p. 611. « Plus une nation est éclairée, plus facilement elle se prête aux justes demandes d’un gouvernement équitable. »

Il y a plus ; il faut que ces demandes soient d’une injustice révoltante, pour qu’elle s’y refuse.

La vie d’un souverain n’est exposée que chez un peuple barbare ; c’est là qu’en un instant il est étranglé ou poignardé

Que fait donc un despote en abrutissant ses sujets ? Il courbe des arbres qui finissent par lui briser la cervelle, en se relevant.

 

[note 33] p. 612. [« Voilà comme l'amour du pouvoir et de la considération engendre l'amour de la justice. Ce dernier amour, il est vrai, est étranger à l'homme ; celui du pouvoir au contraire lui est naturel : il est commun à tous, au vertueux comme au fripon, au sauvage comme à l'homme policé. L'amour du pouvoir est l’effet immédiat de la sensibilité physique ; et le désir de la justice l’effet de l’instruction. En conséquence c’est de la sagesse des lois que dépend la vertu des peuples. Que d’hommes vertueux chez un peuple où l’on respecte la justice, seraient injustes chez une nation féroce, où l’équité serait traitée de faiblesse et de lâcheté ? On n’aime donc point l’équité pour l’équité même. C’est une question de tout temps décidée par la conduite et les mœurs de tous les peuples et de tous les despotes.»] Une nation où le vice fût honoré et la vertu méprisée ne fut et ne sera jamais. Moins il y a d’honnêtes femmes, plus les femmes honnêtes sont révérées ; plus il y a de méchants, plus les gens de bien sont consi­dérés. L’horreur du crime est d’autant moindre que le crime est plus commun. Le prix de la vertu est d’autant  plus grand que la vertu est plus rare. Lorsque vous enten­drez un éloge de la probité, dites que la nation touche au dernier degré de la dépravation, puisqu’on y loue dans un particulier le devoir commun de tous. C’est alors le moment de dire à son fils, à sa fille, Veux‑tu qu’on te montre au doigt, comme un phénix ? n’aie point d’amant, ne sois pas une catin. Veux‑tu qu’on t’honore, qu’on t’appelle l’homme unique ? ne sois pas un fripon à pendre.

Le vice n’a pas toujours excité l’horreur qu’il méritait ; mais il n’a jamais obtenu du respect. L’extrême de la bassesse est de l’excuser.

Partout où l’auteur parle de religion il substitue le mot de papisme à celui de christianisme.

Grâce à cette circonspection pusillanime, la postérité ne sachant quels étaient ses véritables sentiments, elle dira, Quoi, cet homme qu’on a si cruellement persécuté pour sa liberté de penser, croyait à la Trinité, au péché d’Adam, à l’Incarnation ! car ces dogmes sont de toutes les sectes chrétiennes… C’est ainsi que la frayeur qu’on a des prêtres a gâté, gâte et gâtera tous les ouvrages philosophiques, a rendu Aristote alternativement agresseur et défenseur des causes finales, fit autrefois inventer la double doctrine, et a introduit dans les ouvrages modernes un mélange d’incrédulité et de superstition qui dégoûte.

J’aime une philosophie claire, nette et franche, telle qu’elle est dans le Système de la nature, et plus encore dans le Bon sens.

J’aurais dit à Épicure : Si tu ne crois pas aux dieux, pourquoi les reléguer dans les intervalles des mondes ?

L’auteur du Système de la nature n’est pas athée dans une page, déiste dans une autre, sa philosophie est toute d’une pièce. On ne lui dira pas, Tâchez de vous entendre ; nos neveux ne le citeront pas pour et contre, comme les sectateurs de tous les cultes s’attaquent et se défendent par des passages également précis de leurs livres prétendus révélés, où l’on trouve : Mon père et moi ne sommes qu’un, mon père est plus grand que moi ; et dont l’autorité s’emploie en faveur des opinions les plus contradictoires ; reproche fait aux auteurs sacrés dans des productions hétérodoxes où l’on remarque à chaque ligne le même défaut, avec cette différence qu’il est un peu plus permis à l’homme de biaiser qu’à l’Esprit Saint.

[Section IV, chapitre 6] Encore une observation et je ferme le premier volume. Helvétius dit quelque part, je crois page 476, « le vœu de l’homme médiocre, est de n’avoir point de supérieur. »

Helvétius, dites de tout homme, cela est dans vos principes. N’exceptez que l’homme supérieur qui peut‑être se croit l’homme unique.  Nos désirs les plus illimités se réduisent à garder les avantages de notre sort et à envahir les avantages du sort d’autrui ; c’est là toute la valeur de ce propos si commun et si ridicule, Je voudrais bien être à sa place. Mécontents du présent et du passé, il n’y a point d’avenir dont nous craignions moins que du nôtre.

Avant que de passer au volume suivant, il me prend en fantaisie de réciter à Helvétius l’histoire de quelque grande découverte, et d’entremêler ce récit de quelques questions.

Des parents qui n’étaient ni pauvres ni riches avaient plusieurs enfants ; ils faisaient cas de l’éducation, et pour assurer le succès de l’éducation de ces enfants, ils en étudiaient les dispositions naturelles… Et cela vous paraît fou ? Ils crurent apercevoir dans l’aîné de deux garçons qu’il avait du goût pour la lecture et pour l’étude. Ils I’envoyèrent au collège de la province où il se distingua ; et de là à Paris dans les classes de l’université où ses maîtres ne purent jamais vaincre son dédain pour les frivolités de la scolastique. On lui mit entre les mains des cahiers d’arithmétique, d’algèbre et de géométrie qu’il dévora. Entraîné par la suite à des études plus agréables, il se plut à la lecture d’Homère, de Virgile, du Tasse et de Milton, mais revenant toujours aux mathématiques, comme un époux infidèle, las de sa maîtresse, revient de temps en temps à sa femme. Monsieur Helvétius, qu’est‑ce qu’il y a de merveilleux et de fortuit dans tout cela ?

À la promenade, chez lui à la chute du jour, la nuit dans l’insomnie, son habitude était de rêver négligemment à quelques questions désespérées, entre lesquelles il préférait la quadrature du cercle. Les lunules d’Hippocrate de Chio lui revenaient sans cesse ; et il se disait, Il est aussi impossible qu’il y ait une vérité stérile dans la science qu’un phénomène isolé dans la nature. Pourquoi la découverte d’Hippocrate n’a‑t‑elle rien produit ? Corollaire de l’égalité du carré de l’hypoténuse aux carrés des deux autres côtés, une autre vérité doit être le sien, et une autre vérité le corollaire de celle‑ci ; et ainsi de suite à I’infini. Je n’examine pas s’il raisonnait bien ou mal ; mais il ne raisonnait pas ainsi par hasard.

Un jour, il se demande pourquoi les lunules d’Hippocrate, égales, étaient carrables ensemble et séparément ; et pourquoi, inégales, elles étaient encore carrables ensemble et ne l’étaient plus séparément.

Il appelle d la différence de deux lunules inégales, et il trouve que tout espace circulaire terminé par des arcs quelconques circulaires concaves et convexes est carrable, toutes les fois que les arcs convexes se résolvent en une somme de différences +nd, et les arcs concaves en la même somme de différences, mais négative, —nd.

Il s’aperçoit que c’est le cas des deux lunules égales carrables ensemble, et de chacune d’elles carrable séparément, I’une et l’autre donnant +nd et —nd.

Il s’aperçoit que c’est le cas tout contraire, lorsque les deux lunules sont inégales ; I’une donnant +nd et —md ; et l’autre +md et —nd.

Je ne garantis pas la certitude de sa logique ; j’expose seulement la marche de son esprit où je ne vois que le train commun de la vie.

Il se propose de former un espace terminé par des arcs déterminés concaves et convexes qui soit égal à des espaces rectilinéaires donnés + ou nd. Ce premier pas n’était pas difficile.

Il ajoute une autre condition à cet espace, c’est qu’il soit composé d’espaces partiels, transponibles, mobiles, de manière qu’il en résulte par addition, superposition, ou simple déplacement, une nouvelle valeur du tout ou d’un reste, égale à des espaces rectilinéaires donnés + ou qd, où q soit plus ou moins grand que n.

Il trouve cet espace, ou du moins il croit l’avoir trouvé, et par conséquent une valeur de d en espaces rectilinéaires donnés, et la solution du problème.

Je demande à Helvétius s’il voit ici plus de chance que dans l’exécution d’un projet de finance et la suite d’un procès au palais ou au Châtelet ? Cependant l’histoire de cette prétendue découverte est celle de toutes les décou­vertes réelles. Si Helvétius me répond opiniâtrement : Hasard, hasard... je dis, Élevons des autels au hasard ; et plaçons son nom à la tête de tous les ouvrages du génie.

S’il avoue que c’est une affaire de logique, j’insisterai et lui demanderai s’il croit tout esprit capable de cette logique ? S’il répond que oui, je lui répliquerai qu’il n’y a peut‑être pas un homme au monde capable de prononcer sur la solution de mon jeune homme, sans l’avoir examinée ; puisqu’il n’y en a certainement pas un en état de démontrer la possibilité ou l’impossibilité de la seconde condition de l’espace qu’il se flatte d’avoir trouvé.

Et puis après une histoire sérieuse un petit conte gai. Jupiter avait dîné chez les Galactophages (ces Galacto­phages n’étaient point des hommes, car certainement, il n’y avait point encore d’hommes sur la terre solitaire et muette), et le père des dieux se proposait bien de se dédommager d’un dîner frugal, par un bon souper. En attendant, on commence un whist. On joue, on se querelle ; Jupiter prend de l’humeur et crie, Est‑ce qu’on ne servira point ?... On sert. Les dieux s’asseyent en tumulte, et Jupiter se trouve placé entre sa femme et Minerve sa fille ; la déesse de la sagesse avait son père à droite et Momus à sa gauche. Son père lui donnait des conseils fort sérieux, car Jupiter est sérieux même dans le vin ; et Momus, ivre ou à jeun, toujours fou, lui serrait la main lui pressait le genou et lui débitait des sornettes. Ma fille, lui disait Jupiter entre la poire et le fromage, il y a environ cinquante‑cinq siècles et demi que j’accouchai de vous ; vous commencez à devenir grandelette ; que ne vous mariez‑vous ? Je n’aime pas le célibat ; tous les célibataires, mâles ou femelles, sont des vauriens. Plus je vous examine, plus je vous trouve propre à bien faire et à bien élever des enfants ; vous serez une bonne épouse et une excellente mère. La virginité est une vertu bien stérile. Allons, mon enfant, promets‑moi que tu t’ennuieras un jour d’être vierge... Et là‑dessus, le père de Minerve et des dieux se saisit d’un grand flacon d’ambroisie, en remplit son verre, celui de Momus et celui de sa fille et lui dit : À ta santé, à ton premier enfant, je veux en être le parrain ; et à la mienne. Et puis s’adressant à Momus : Et toi Momus, qu’en penses‑tu ? qu’une pucelle de cinq mille ans et plus est très ridicule, n’est‑il pas vrai ? Mais à qui la marierions nous bien ?... Et tout en parcourant le nombre de ceux qu’on pourrait lui donner pour époux ; à chaque dieu qu’on nommait, on buvait sa santé et Minerve en était au moins pour la moitié de sa coupe. Toutes ces santés échauffèrent la tête de Jupiter et de Momus, et Minerve au sortir de table trouva que tout vacillait un peu dans l’Olympe. Il se faisait tard ; les parties de jeu étaient finies, et chacun des Immortels regagnait son dortoir, lorsque Momus qui suivait ou qui devançait Minerve, ou qui lui donnait la main, je ne sais ­lequel des trois, lorsque Momus, dis-je, souffle le bougeoir de la déesse, se précipite sur elle, et tandis qu’elle se débattait entre ses bras, et s’écriait à voix basse : Mais Momus, est‑ce que vous êtes fou ?.. mais vous n’y pensez pas... vous me... si l’on nous voyait !... la déesse de la sagesse se laissait faire un enfant. Jusqu’à présent on avait cru que Minerve était restée pucelle ; cela n’est pas vrai : moitié de gré, moitié de force, elle fut une fois violée. Moi qui vous parle, j’ai connu très intimement son bâtard, et c’est un de mes bons amis. Lorsque la déesse pudique sentit son sein se gonfler et que sa cuirasse inflexible refusait de se prêter à sa taille qui s’arrondissait, elle devint soucieuse. La Vérité s’en aperçut, la questionna, et n’eut pas de peine à en obtenir l’aveu de son aventure. Il s’agissait de prévenir le scandale, car si cela se savait, imaginez la surprise et le qu’en dira‑t‑on des dieux. Minerve, la chaste Minerve ! une prude ! une dévote ! Pour cet effet, la Vérité lui persuada de se retirer avec elle au fond d’un puits, et d’y attendre la fin de sa grossesse. — Mais est‑ce que les dieux ne s’aperçurent point de l’absence de ces deux déesses ? — Non. Minerve leur en imposait par son main­tien, presque tous les propos de la Vérité les blessaient ; l’Olympe n’en était que plus gai. Enfin le temps des couches de Minerve arrive ; ce fut la Vérité qui lui servit de sage­-femme et qui la délivra. Momus venait de temps en temps sur le bord du puits, et leur criait, Parlez donc, belles dames, avez‑vous résolu de passer l’éternité dans votre trou ? Où en êtes‑vous de votre triste besogne ? Minerve lui répondit, Indigne ! scélérat ! elle est faite ; va nous chercher une nourrice... Momus va et revient avec une grosse joufflue, sans raison, sans souci, riant sans savoir pourquoi, parlant sans cesse sans savoir ce qu’elle dit. On lui donne l’enfant, elle l’emporte. Momus et Minerve s’en retournent au ciel, chacun de son côté ; et la Vérité resta au fond de son puits où elle est encore. — Et le bâtard ? — Je ne finirais jamais, si j’entreprenais de vous raconter ses fortunes diverses... Voyez‑vous cette énorme suite de volumes ? — Mais c’est l’histoire universelle compilée par une société de gens de lettres… et la sienne. — Hé, vous avez raison ; le bâtard de la Folie et de la Sagesse, délivrée par la Vérité, et le filleul de Jupiter, allaité par la Sottise ; c’est l’homme.

II fut toute sa vie véridique et menteur, triste et gai, sage et fou, bon et méchant, ingénieux et sot, sans qu’on ait jamais pu effacer entièrement les traits qu’il tenait de son père, de sa mère, de son parrain, de la sage‑femme et de sa nourrice. Paresseux, ignorant et criard dans son enfance, insouciant et libertin dans sa jeunesse, ambitieux et sournois à cinquante ans, philosophe et rabâcheur à soixante, il mourut la tête dans le petit béguin de sa nour­rice, jurant qu’il aimait son parrain à la folie, et ayant une peur du diable de l’aller trouver.

Comme j’achevais ce conte, j’ai reçu la visite d’un jeune Allemand appelé Leuchsenring qui m’a raconté un fait assez singulier, c’est qu’entre ses condisciples il y en avait un, la risée de tous les autres par sa profonde inaptitude pour l’étude des langues.

Leuchsenring en eut pitié et se proposa de le relever d’un mépris qui désolait cet enfant, en lui donnant quelque talent qui le mît de niveau avec le reste de la classe.

Il l’applique à la géométrie, et la première leçon fut la proposition la plus compliquée des éléments, le rapport de la sphère au cylindre.

Ce problème devint le centre de tous les théorèmes et de tous les problèmes qui conduisent à sa solution, et qu’il lui démontrait successivement à mesure qu’il en était besoin.

En sorte que cet élève possédait toute la géométrie élémentaire, persuadé qu’il ne savait qu’une seule pro­position.

En vérité, je préférerais volontiers cette méthode à la méthode ordinaire.

Toutes les vérités y sont rapportées vers un seul unique but qui leur sert de noyau.

Ce noyau, c’est la massue d’Hercule, et les autres vérités en sont comme les clous : c’est un tout que rien ne peut rompre.

La méthode ordinaire d’aller des premiers principes aux conséquences les plus immédiates, laisse les vérités isolées et presque sans aucune application déterminée.

On commence par ce qui a rapport aux lignes ; de là on passe à la mesure des surfaces ; ensuite on s’occupe des solides. Ce sont, pour ainsi dire, trois cours d’études séparés et distincts. La démonstration d’une proposition très compliquée telle que le rapport de la sphère au cylindre, les embrasse et les lie tous les trois.

Il me semble que la science s’en établit d’une manière plus compacte et plus ferme dans l’entendement, qu’elle effraie moins le disciple, et que peut‑être elle soulage la mémoire.

Si cela est vrai de la géométrie, cela le serait peut‑être également de la mécanique, de l’astronomie, et des autres parties de la mathématique, qui se réduirait ainsi à la solution d’un assez petit nombre de problèmes.

Si l’on vous eût dit à l’âge de quinze ans, toute la science mathématique se réduit à la solution de douze problèmes ; je ne doute point que vous ne fussiez mathé­maticien aujourd’hui.

La multitude des propositions nous rebute davantage que l’étendue de quelques‑unes.

 

 

Volume II

 

 

[Section V] Chapitre 1. Comment démontre‑t‑on que la lune est la cause du flux et reflux de la mer ; c’est par la correspondance rigou­reuse de la variété des marées, avec la variété des mouve­ments de la lune. Or quelle correspondance plus rigou­reuse que celle de l’état de mon corps avec l’état de mon esprit : quelle est la vicissitude, si légère qu’elle soit, qui ne passe de mon organisation à mes fonctions intellec­tuelles ? J’ai mal dormi ; je pense mal ; je digère mal, je pense mal ; je souffre et mon esprit est affaissé ; je recouvre mes forces, et mon esprit sa vigueur. Le vice et la qualité de mon esprit restent ou passent selon que le dérangement de mes organes est constant ou momentané. Il y a même des circonstances singulières où le désordre de mon écono­mie animale profite à mon esprit, et réciproquement où le désordre de mon esprit profite à mon corps. Un homme ne prend point l’embonpoint apoplectique, sans que sa tête et son esprit ne s’appesantissent. L’état sain ou malsain des organes, durable ou passager, pendant un jour et pendant tout le cours de la vie, depuis l’instant de la naissance jusqu’au moment de la mort, est le thermomètre de l’esprit.

 

[Chapitre 3] p. 16 [« Nul individu ne naît bon : nul individu ne naît méchant. Les hommes sont l’un ou l’autre, selon qu’un intérêt conforme ou contraire les réunit ou les divise. »]. L’homme est‑il bon ou méchant, en naissant ?

Si l’on ne peut donner le nom de bon qu’à celui qui a fait le bien, et le nom de méchant qu’à celui qui a fait le mal, assurément, l’homme en naissant n’est ni bon ni méchant.

J’en dis autant de l’esprit et de la sottise.

Mais l’homme apporte‑t‑il en naissant des dispositions organiques et naturelles, à dire et faire des sottises, à se nuire à lui‑même et à ses semblables, à écouter ou négliger les conseils de ses parents, à la diligence ou à la paresse, à la justice ou à la colère, au respect ou au mépris des lois ; il n’y a que celui qui n’a jamais vu deux enfants en sa vie et qui n’entendit jamais leurs cris au berceau qui puisse en douter. L’homme ne naît rien ; mais chaque homme naît avec une aptitude propre à une chose.

Monsieur Helvétius, vous êtes chasseur, je crois. — Oui, je le suis. — Voyez‑vous ce petit chien‑là ? — Qui a les jambes torses, le corps bas et long, le museau pointu, et les pattes et la peau tachetées de feu. — Oui. Qu’est‑ce ? — C’est un basset ; cette espèce a du nez, de l’ardeur, du courage ; cela se fourre dans le terrier d’un renard, au hasard d’en sortir les oreilles et les flancs déchirés.

Et cet autre ? — C’est un braque. C’est un animal infatigable ; son poil dur et hérissé lui permet de s’enfoncer dans les buissons épineux et touffus ; il arrête la perdrix ; il chasse le lièvre à voix. Il supplée lui seul à trois ou quatre chiens.

Et cet autre ? — Ce sera un des plus beaux lévriers. — Et ce troisième ? — Un chien couchant. Je ne puis rien vous en dire ; sera‑t‑il docile ? ne le sera‑t‑il pas ? aura‑t‑il du nez ou n’en aura‑t‑il point ? C’est une affaire de race.

Et ce quatrième ? — Il promet un très beau chien courant. — Ce sont tous des chiens ? — Oui. — Et dites­-moi, j’ai un excellent garde de chasse ; il fera tout ce que je voudrai. Ne pourrais-je pas lui ordonner de me faire du basset un braque, du braque un lévrier, du lévrier un chien de plaine, du chien de plaine un chien courant, et du chien courant un barbet ? — Gardez‑vous‑en bien. — Et pourquoi ? Ils ne font que de naître, ils ne sont rien ; propres à tout, l’éducation en disposera à mon gré...

Vous vous moquez de moi, monsieur Helvétius, et vous avez raison : mais si cependant il y avait dans l’espèce humaine, la même variété d’individus que dans la race des chiens ; si chacun avait son allure et son gibier.

p. 18. « Mal d’autrui n’est que songe. »

Vous interprétez mal ce proverbe [« L’expérience ne prouve donc pas que les hommes soient si bons. »]. C’est‑à‑dire que le mal qui arrive à autrui me touche moins que le même mal qui m’arrive.

 

[Chapitre 4] p. 31[« Si le cerf aux abois m’émeut, si ses larmes font couler Ies miennes, ce spectacle si touchant par sa nouveauté est agréable au sauvage que l’habitude y endurcit. »]. Pourquoi le cerf aux abois vous émeut‑il ? Quel est le motif de votre commisération pour un animal à la place duquel vous ne vous mettez pas ? — La nouveauté. — La nouveauté surprend et ne touche pas. Cette commiséra­tion est d’animal à animal, et non d’homme à animal ; ou  si l’on aime mieux, c’est une illusion rapide amenée par des symptômes de douleur communs à l’homme et à l’animal ; et qui nous montre un homme à la place d’un cerf.

p. 32 [« Celui qu’une bonne éducation n’accoutume pas à voir dans les maux d’autrui, ceux auxquels il est lui-même exposé, sera toujours dur et souvent sanguinaire. Le peuple l’est ; il n’a pas l’esprit d’être humain. C’est, dit-on, la curiosité qui l’entraîne à Tyburn, ou à la Grève# : oui, la première fois ; s’il y retourne, il est cruel. Il pleure aux exécutions, il est ému ; mais l’homme du monde pleure à la tragédie, et la représentation lui en est agréable. »].

 Si le peuple retourne aux exécutions publiques ; ce n’est point pour voir souffrir. Au contraire, il y va chercher un sentiment de pitié ; un sujet de pérorer ; à son retour, il fait un rôle ; les voisins s’assemblent autour de lui, pendentes ab ore loquentis.

p. 33 [« Qu’on se rappelle le tableau d’un champ de bataille au moment qui suit la victoire ; lorsque la plaine est encore jonchée de morts et de mourants ; lorsque l’avarice et la cupidité portent leurs regards avides sur les vêtements sanglants des victimes encore palpitantes du bien public ; lorsque sans pitié pour des malheureux dont elles redoublent les souffrances, elles s’en approchent et les dépouillent. »].

 Je comparerais volontiers un champ de bataille, à une table d’un jeu ruineux. Le soldat victorieux emporte la dépouille du soldat moribond, comme le joueur fortuné la bourse du joueur désespéré. J’en use avec autrui, comme  il en aurait usé avec moi. Pourquoi aurais-je aujourd’hui une sotte pitié que je ne trouverais pas demain ?

p. 34. « Celui qui donne des conseils de commisération à son maître, lave ses mains dans son propre sang. C’est Saadi qui le dit. »

 Mais ce poète raconte qu’un malheureux traîné au supplice chargeait le tyran d’imprécations ; que le tyran trop éloigné du malheureux pour l’entendre, ayant demandé ce qu’il disait, un courtisan lui répondit, Seigneur il dit que celui qui fera miséricorde en ce monde, l’obtiendra dans l’autre ; qu’un autre courtisan reprenant la parole, ajouta, Seigneur, on te fait un mensonge ; le malheureux que tu as condamné au supplice, pour ses forfaits, le mériterait pour les imprécations qu’il vomit contre toi. — N’importe, reprit le sultan, je lui fais grâce ; qu’on le lâche ; j’aime mieux un mensonge qui me rend miséricordieux, qu’une vérité qui me rendrait cruel.           

p. 35. « Il est des hommes bons ; mais l’humanité est en eux I’effet de l’éducation et non de la nature. »

Toujours ? Je n’en crois rien. Quelque éducation qu’on eût donnée à la bête féroce qui examinait avec une joie curieuse les convulsions du capucin qu’il avait assassiné [« La mélodie la plus agréable à l’inquisiteur sont les hurlements de la douleur. Il rit près du bûcher où l’hérétique expire. Cet inquisiteur, assassin autorisé par la loi, conserve même au sein des villes la férocité de l’homme de la nature ; c’est un homme de sang. »], j’ai peine à m’imaginer qu’elle en eût fait un homme bien tendre et bien compatissant.

On ne donne point ce que la nature a refusé ; peut-être détruit‑on ce qu’elle a donné. La culture de l’éducation améliore ses dons.

p. 36. « La sensibilité physique est le seul don que nature nous ait fait. » Mais cette sensibilité diffuse dans toutes les parties de I’homme est‑elle également partagée entre elles ? Cela n’est pas ; cela ne peut être.

Si la portion de sensibilité physique est faible au cerveau et au diaphragme, peu d’imagination, peu de pitié, peu de bienfaisance.

La sensibilité physique est‑elle égale dans tous les indi­vidus ? Cela n’est pas, cela ne peut être.

Obtiendrez‑vous donc les mêmes effets d’une machine en qui ce ressort est trop fort, et d’une machine en qui il est trop faible ?

 

[Chapitre 5] p. 39. [« Où trouve‑t‑on des héros ? Chez des peuples plus ou moins policés. »]

Il y a des héros partout. Il y en a au fond des forêts du Canada que l’éducation n’a pas faits. Il y en a dans les cahutes des esclaves que la tyrannie des maîtres n’a pas détruits.

On prend à Cayenne une troupe de sauvages marrons ; on offre la vie à celui qui pendra ses camarades. Aucun d’eux ne s’y résout. Un maître ordonne à un de ses nègres de les pendre tous, sous peine d’être pendu lui-même. Il y consent ; il va dans sa cabane ; sous prétexte de se préparer. Il prend une hache, il s’abat le poignet, revient, et dit à son maître, en lui montrant son bras mutilé et ruisselant de sang, Fais à présent de moi un bourreau, si tu peux.     

Le maître de ce nègre se conduisit bien. Il saisit d’une main le poignet sanglant de son esclave, il jette son autre bras autour de son cou ; et lui dit en l’embrassant, Tu n’es plus mon esclave ; tu es mon ami.

 

[Chapitre 7] p. 55. [« L'homme sait plus que l'adolescent; il a plus de faits dans sa mémoire: mais a-t-il plus de capacité d'apprendre, plus de force d'attention, plus d'aptitude à raisonner? Non ».] Comment, monsieur Helvétius, vous accordez à l’adolescence une plus grande capacité d’apprendre qu’à l’âge mûr ; et vous convenez qu’il n’y a guère d’autre différence sensible entre ces deux âges que celle de l’orga­nisation, plus ou moins développée ; et vous n’accordez aucun effet à l’organisation de deux enfants, bien que cette organisation de deux enfants d’un même âge n’ait d’autre différence que celle de deux hommes d’âges différents ?

p. 56. [« C'est dans la jeunesse de l'homme que se nouent pareillement en lui les pensées sublimes qui doivent un jour le rendre célèbre.

Dans l'été de sa vie ses idées se mûrissent. Dans cette saison l'homme les compare, les unit entre elles, en compose un grand ensemble. Il passe dans ce travail, de la jeunesse à l'âge mûr, et le public qui récolte alors le fruit de ses travaux, regarde les dons de son printemps comme un présent de son automne. »]

Vous accusez Rousseau de contradictions, et vous avez raison ; mais ici vous lui donnez bien sa revanche. Si je vous demande en plusieurs endroits de votre premier volume d’où naît la pensée sublime qui doit illustrer tel homme ; vous me répondez nettement ; d’une heureuse chance. Ici ce n’est plus cela, c’est une conséquence de l’âge, de la sève, des fleurs et d’un fruit qui se noue, un enchaînement de causes naturelles et connues.

p. 57. « À mesure que la vieillesse approche, I’homme est moins attaché à la terre. »

 Cela est‑il bien vrai ?

 

[Chapitre 8] p. 62. « Si les caractères étaient l’effet de l’organisation, il y aurait en tout pays un certain nombre d’hommes de caractère. »

  Aussi cela est‑il vrai.

« Pourquoi n’en voit‑on communément que dans les pays libres ? »

Pourquoi en voit‑on quelques‑uns chez les nations les plus esclaves ?

« Est‑il quelque maxime morale qui fasse fondre une loupe ? »

Toujours l’organisation de la tête comparée à celle du pied. Mon philosophe, vous aurez remarqué sans doute que l’exercice fortifiait les organes ; et vous auriez pu remarquer que l’inaction les détruit. Liez à un enfant, un de ses bras en naissant ; faites qu’il ne s’en serve point ; et vous réduirez ce membre à rien. Pareillement, une disposition naturelle à quelque vice, à quelque vertu, à quelque talent, à force d’être contrariée, peut être anéantie. L’organe reste, mais sans vigueur. Faute de marcher, nos femmes ont presque perdu l’usage de leurs jambes. Mais si la nature leur avait refusé des jambes, y aurait‑il quelque moyen artificiel de leur en donner ? L’avantage de l’édu­cation consiste à perfectionner l’aptitude naturelle, si elle est bonne ; à l’étouffer, ou à l’égarer, si elle est mauvaise ; mais jamais à suppléer l’aptitude qui manque. C’est à cette infructueuse opiniâtreté d’un travail ingrat que j’attribuerais volontiers la nuée des imitateurs en tout genre. Ils voient faire les autres, ils s’efforcent de faire comme eux. Leurs yeux ne sont jamais tournés au‑dedans d’eux­-mêmes, ils sont toujours attachés sur un modèle qui est au‑dehors. La sorte d’impulsion qu’on leur remarque, c’est le choc d’un génie étranger qui la leur communique. La nature pousse l’homme de génie ; l’homme de génie pousse l’imitateur. Il n’y a point d’intermédiaire entre la nature et le génie qui est toujours interposé entre la nature et l’imitateur. Le génie attire fortement à lui tout ce qui se trouve dans la sphère de son activité, qui s’en exalte sans mesure. L’imitateur n’attire point, il est attiré. Il s’aimante par le contact avec l’aimant ; mais il n’est pas l’aimant.

p. 67.  « La faim se renouvelle plusieurs fois par jour et devient dans le sauvage un principe très actif. »

Cela se peut. Mais ce principe si impérieux produit moins de forfaits en cent ans parmi les sauvages, qu’à la Chine, dans le plus sage des empires, il ne s’en commet en un mois de disette.

Ce que j’ose avancer de la faim est encore plus vrai de toutes les autres passions.

Vous préférez donc l’état sauvage à l’état policé ?

Non. La population de l’espèce va toujours en croissant chez les peuples policés, et en diminuant chez les nations sauvages. La durée moyenne de la vie de l’homme policé excède la durée moyenne de la vie de l’homme sauvage. Tout est dit.

La contrée la plus heureuse n’est pas celle où il s’élève le moins d’orages. [« Aussi proportionnément au nombre de ses habitants, se commet-il au nord de l'Amérique, plus de cruauté et de crimes que dans l'Europe entière. Sur quoi donc fonder l'opinion de la vertu et du bonheur des sauvages? » ] C’est celle qui produit le plus de fruits J’aimerais mieux habiter les pays fertiles où la terre tremble sans cesse sous les pieds, menace d’engloutir et engloutit quelquefois les hommes et leurs habitations, que de languir sur une plaine aride, sablonneuse et tranquille. J’aurai tort, lorsque je verrai les peuples de Saint‑Domingue ou de la Martinique, aller chercher les déserts de l’Afrique.

Oui, monsieur Rousseau, j’aime mieux le vice raffiné sous un habit de soie, que la stupidité féroce sous une peau de bête.

J’aime mieux la volupté entre les lambris dorés et sur la mollesse des coussins d’un palais, que la misère pâle, sale et hideuse, étendue sur la terre humide et malsaine, et recelée avec la frayeur dans le fond d’un antre sauvage.

 

[Chapitre 9] p. 73. [« Les hommes en général sont paresseux, par conséquent ennemis de toute étude qui les force à l’attention. Les hommes sont vains, par conséquent ennemis de tout esprit supérieur. Les hommes médiocres enfin ont une haine secrète pour les savants et pour les sciences. Que j’en persuade l’inutilité, je flatterai la vanité du stupide ; je me rendrai cher aux ignorants, je serai leur maître, eux mes disciples, et mon nom consacré par leurs éloges remplira l’univers. »] « Rousseau s’est dit à lui‑même, l’homme est paresseux etc. »

Rousseau ne s’est point dit tout cela. Vous le calomniez ; ce n’est point un méchant par système ; c’est un orateur éloquent, la première dupe de ses sophismes.

Quelle que soit la révolution qui se fasse dans les esprits, jamais Rousseau ne tombera dans la classe des auteurs méprisés. Il sera parmi les littérateurs, ce que sont parmi les peintres, les mauvais dessinateurs, grands coloristes.

 

[Chapitre 10] p. 84 [« Sous le règne d’un Frédéric ou d’un Antonin, on ose tout dire, tout penser, tout écrire et l’on se tait sous les autres règnes. »].

 Dans le même chapitre où je lis, « un reproche que les hommes de lettres ont mérité, c’est d’avoir adulé les tyrans », je lis le nom de Frédéric, accolé à celui d’Antonin.

 Frédéric a irrité tous les poètes, philosophes, orateurs et savants de l’Allemagne, par ses mépris.

 

[Chapitre 11] p. 88. « Les nations sont barbares, lorsqu’elles fondent des empires ; et c’est lorsqu’elles reviennent à la barbarie que les empires se dissolvent. » Ces deux instants de barbarie ne sont que deux dates, I’une de l’origine, l’autre de la fin. Si les peuples qui attaquèrent de tous côtés, I’empire romain, n’avaient point été barbares, sa destruction aurait été bien plus rapide. Si les Romains n’étaient pas retombés dans la barbarie, lorsqu’ils furent attaqués par les barbares, je doute qu’ils en eussent été subjugués. Je me joins ici à Helvétius contre Rousseau.

Que nous montre l’histoire ? D’abord des barbares qui subjuguent des ignorants ; ensuite des ignorants subjugués par des barbares.     

  p. 89. « En tout genre de commerce, c’est la demande qui précède l’offre. »

 Je ne pense pas que cela soit toujours vrai. Un artiste ingénieux invente un objet de luxe. Il l’exécute. Il le produit. Il plaît ; à l’instant les demandes sans nombre  s’adressent à lui ; il y satisfait, et le voilà riche. Il est vrai qu’au moment où la demande cesse, I’art disparaît.

 

[note 7] p. 95. « Ce n’est pas le sentiment du beau moral qui fait travailler l’ouvrier ; mais la pièce de vingt‑quatre sols qu’on lui donne  pour boire. »

Je ne sais si c’est le premier ; mais l’expérience m’a souvent appris que ce n’était pas toujours le second. Il y a tel ouvrier, honnête et tellement jaloux de sa réputation, qu’on lui offrirait inutilement de l’argent pour faire un mauvais ouvrage. J’en ai connu un qui excellait dans l’art de travailler les instruments de la chirurgie dont les opéra­tions lui étaient familières. Quoique sa fortune fût peu considérable, et qu’il y eût beaucoup plus à gagner à se prêter aux visions d’un mauvais chirurgien qu’à fabriquer un bon instrument, une forte somme d’argent ne l’y aurait pas déterminé : il se serait regardé comme le complice d’une opération funeste ; il ne faisait aucune différence entre un ouvrier qui aurait fabriqué un pareil instrument, contre ses lumières et sa conscience, et celui qui aurait fabriqué un poignard destiné à tuer le malade.

 

[note 10] p. 96. « N’aperçoit‑on plus dans les souffrances, celles auxquelles on est soi‑même sujet, on devient dur. »

Je ne crois pas que ce soit par cette raison que le médecin ou le chirurgien s’endurcit : c’est que la sensibilité s’affaiblit par l’habitude. Le médecin cesse de compatir, à peu près, comme dans une longue maladie, le malade, et dans la longue infortune, le malheureux cesse de se plaindre ; ou plus exactement, comme à la quatrième repré­sentation d’une tragédie, le spectateur cesse de pleurer.

 

[note 11] p. 97. « Les méchants, comme les bons sont susceptibles d’amitié. »

Cela se peut. Cependant j’ai de la peine à concevoir une véritable amitié entre les méchants. Le méchant ne voit guère dans la mort de son ami, que la perte d’un confident de ses forfaits. Deux méchants doivent se craindre et ne peuvent guère s’estimer.

Ibid. [« On voit des enfants enduire de cire chaude des hannetons, des cerfs‑volants, les habiller en soldats et prolonger ainsi leur mort pendant deux ou trois mois. En vain dira‑t‑on que ces enfants ne réfléchissent point aux douleurs qu’éprouvent ces insectes. Si le sentiment de la compassion leur était aussi naturel que celui de la crainte, il les avertirait des souffrances de l’insecte, comme la crainte les avertit du danger à la rencontre d’un animal furieux. »] La commisération ne me parait guère moins naturelle que la crainte. L’une suppose la connaissance de la douleur ; l’autre la connaissance du péril.

[note 24] p. 102. « Quelques officiers veulent des soldats automates. [Cependant jamais Turenne ni Condé ne se sont plaints du trop d'esprit des leurs. Des soldats grecs et romains citoyens au retour de la campagne étaient nécessairement plus instruits, plus éclairés que les soldats de nos jours, et les armées grecques et romaines valaient bien les nôtres. Les soins que les généraux actuels prennent pour étouffer les lumières des subalternes, n'annonceraient-ils pas la crainte qu'ils ont d'avoir des censeurs trop éclairés de leur manœuvre ? Scipion et César avaient moins de défiance.] »

 Quelle en est la cause ? Ne serait‑ce pas qu’aujourd’hui, la discipline sert plus que l’intelligence et le courage ?

Je crois que le général se soucie beaucoup d’être obéi, et craint fort peu d’être jugé.  

 

[Section VI, note 6] p. 198. [« De grandes richesses sont-elles réparties entre un grand nombre de citoyens ? Chacun d'eux vit dans un état d'aisance et de luxe par rapport aux citoyens d'une autre nation, et n'a cependant que peu d'argent à mettre en ce qu'on appelle magnificence.

Chez un tel peuple le luxe est, si j'ose le dire, national, mais peu apparent.

Au contraire dans un pays où tout l'argent est rassemblé dans un petit nombre de mains, chacun des riches a beaucoup à mettre en somptuosité.

Un tel luxe suppose un partage très inégal des richesses de l'État et ce partage est sans doute une calamité publique. En est-il ainsi de ce luxe national qui suppose tous les citoyens dans un certain état d'aisance et par conséquent un partage à peu près égal de ces mêmes richesses ? non : ce luxe loin d'être un malheur est un bien public. Le luxe par conséquent n'est point en lui-même un mal. »]

L’auteur a tellement compliqué la question du luxe, qu’après avoir lu tout ce qu’il en dit, on n’en a guère des notions plus nettes.

Je donne le nom de luxe, à tout ce qui est au‑delà des besoins nécessaires, relativement au rang que chaque citoyen occupe dans la société.

D’après cette définition, l’histoire du luxe me paraît écrite en gros caractères, au‑dessus des portes de toutes les maisons de la capitale.

Je divise relativement au luxe, les citoyens en trois classes, des riches, des aisés et des pauvres.

Il n’y a point de luxe, chez le riche, s’il n’accorde rien à ses goûts, à ses passions, à ses fantaisies, qui excède les justes limites qui lui sont prescrites par sa richesse. Il a de l’or. Quel emploi veut‑on qu’il en fasse, si ce n’est de multi­plier ses jouissances.

Il n’y a point de luxe, chez le citoyen aisé ; s’il n’a ni goûts ni passions, ni fantaisies ruineuses.

Il ne peut y avoir de luxe, chez le pauvre, puisqu’il manque du nécessaire à ses besoins.     

Le luxe naît donc d’un usage insensé de sa fortune.

Et quelle peut être la cause de cet usage insensé, je ne dis pas dans un citoyen, mais chez toute une nation ?

Cette cause ? C’est le trop d’importance attachée à la richesse, jointe à une distribution trop inégale de la fortune.

Alors la société se divise en deux classes ; une classe très étroite de citoyens qui sont riches ; et une classe très nombreuse de citoyens qui sont pauvres.

Dans la première classe, le luxe est une ostentation de la richesse. Dans la seconde, le luxe est un masque de la misère.

Cette ostentation, poussée à l’excès, amène la ruine du riche, et de là, le peu de durée des grandes fortunes.

Ce masque comble la misère du pauvre.

Cette espèce de luxe est nécessairement suivi de la corruption des mœurs, de la décadence du goût, et de la chute de tous les arts.

Par une sotte émulation, il n’y a point d’extravagances dans lesquelles le riche ne se précipite, point de bassesses, auxquelles le pauvre ne se détermine.

L’extérieur confond tous les rangs. Pour soutenir cet extérieur, hommes et femmes, grands et petits, tous se prostituent en cent manières diverses. L’indigence est la seule chose dont on rougisse.

On fait beaucoup de statues, mais on les fait mauvaises ; on fait beaucoup de tableaux, mais on n’en fait point de bons. On fait beaucoup de pendules, de montres ; mais on les fabrique mal.   

Rien n’est d’utilité ; tout est de parade.

Si l’on suppose une répartition plus égale de la richesse, et une aisance nationale, proportionnée aux différentes conditions, si l’or cesse d’être la représentation de toutes les sortes de mérite ; alors on verra naître un autre luxe.

Ce luxe que j’appelle le bon, produira des effets tout contraires au premier.

Si la femme du peuple veut acheter une robe, elle ne la demandera pas légère et voyante ; parce qu’elle aura de quoi la payer durable, solide et bien manufacturée.

Si la fantaisie lui prend de se faire peindre ; elle n’appellera point un barbouilleur.  

Si elle veut une montre ; il ne lui suffira pas que le bouton aplati la simule à répétition.

Il y aura peu de crimes, mais beaucoup de vices ; mais de ces vices qui font le bonheur dans ce monde‑ci, et dont on n’est châtié que dans l’autre.

Je pense donc qu’un souverain n’aurait rien de mieux à faire que de travailler de toute sa force à la damnation de ses sujets.        

Tout cela n’est que croqué. Mais je fais une note et non pas un traité.    

 

[Section VI, chapitre 6] p. 137. « De la formation des peuplades. » [« Quelques familles ont passé dans une île. Je veux que le sol en soit bon, mais inculte et désert. Quel est au moment du débarquement le premier soin de ces familles ? Celui de construire des huttes, de défricher l’étendue du terrain nécessaire à leur subsistance. Dans ce premier moment quelles sont les richesses de l’île ? Les récoltes et le travail qui les produit, etc. »]

 Cette île occupée par de nouveaux débarqués, et de la richesse produite au premier moment etc.

Voilà des suppositions dont j’ai peine à me contenter. Au premier moment, il n’y aura point de richesse ; chacun cultivera pour le besoin actuel ; et le paresseux risquera de mourir de faim, car manquant de tout, que pourrait‑il donner en échange des denrées qu’il n’aura pas recueillies ; et celui dont les bras auront été les plus actifs et les plus forts que fera‑t‑il du superflu de sa récolte ? Mais ne chica­nons point, et passons.

p. 140. [« Il n’est qu’un moyen de soustraire un empire au despotisme de l’armée, c’est que ses habitants soient comme à Sparte citoyens et soldats. »]

Partout où tout citoyen est soldat ; il ne faut point d’armée. Une armée subsistante, quel qu’en soit le chef, menace la liberté des autres citoyens. Quand la présence de l’ennemi ne l’exige pas, il faut que tous les habitants soient ou armés ou désarmés. Ceux qui sont en corps, ont trop d’avantage sur ceux qui sont isolés.

 

[Chapitre 8] p. 156. [« Tous les empires se sont détruits; et c'est du moment où les nations devenues nombreuses, ont été gouvernées par des représentants ; où ces représentants favorisés par la division des intérêts des commettants, ont pu s'en rendre indépendants, qu'on doit dater la décadence de ces empires. »]

 Je dirai à l’occasion d’un peuple gouverné par des représentants, et par un monarque tel que l’Angleterre, I’idée qui me vint, peut‑être vraie, peut‑être fausse. On imaginait que la loi qui défendrait de corrompre les peuples, le serment de s’être conformé strictement à cette loi, et par conséquent toute liberté conservée dans la nomination des représentants, rendraient la nation anglaise la mieux gouvernée, et la plus redoutable qu’il y eût au monde. Là‑dessus, je pensai que la représentation ne coûtant plus rien à celui qui représentait, le représentant en serait à d’autant meilleur marché, pour la cour. On répondit qu’alors il n’y aurait plus que les gens de bien qui puissent arriver à la représentation ; à quoi je répliquai que Walpole avait le tarif de toutes les probités du royaume, et que le seul effet de la loi projetée, ce serait de faire baisser ce tarif.

 

[Chapitre 10]  p. 161. Mais il est une autre source de l’inégalité des fortunes ; c’est celle qui émane de l’inégalité des industries, et de la parcimonie des pères qui doivent transmettre à leurs enfants quelquefois des richesses immenses. Ces fortunes sont légitimes ; et je ne vois pas comment avec justice, et en respectant la loi sacrée de la propriété on peut obvier à cette cause de luxe.

 Réponse. C’est qu’il n’y faut point obvier ; c’est que les fortunes seront légitimement réparties, lorsque la réparti­tion sera proportionnée à l’industrie et aux travaux de chacun. C’est que, cette inégalité n’aura point de suite fâcheuse ; c’est qu’au contraire elle sera la base de la félicité publique, si l’on trouve un moyen, je ne dis pas d’avilir, mais de diminuer l’importance de l’or ; et ce moyen, le seul que je connaisse, c’est d’abandonner toutes les dignités, toutes les places de l’État au concours.

Alors un père opulent dira à son fils, Mon fils, si tu ne veux que des châteaux, des chiens, des femmes, des che­vaux, des mets délicats, des vins exquis, tu les auras ; mais si tu as l’ambition d’être quelque chose dans la société ; c’est ton affaire ; ce n’est pas la mienne ; travaille le jour, travaille la nuit, instruis‑toi ; car avec toute ma fortune, je ne ferais pas de toi un huissier.

Alors l’éducation prendra un grand caractère ; alors I’enfant en sentira toute l’importance ; car s’il demande, Qui est‑ce qui est grand chancelier de France, il arrivera souvent qu’on lui nommera le fils du menuisier ou du tailleur de son père, peut-être celui de son cordonnier.

Si les concurrents sont jugés sur leurs mœurs et leurs lumières ; si les vices donnent aussi sûrement l’exclusion que l’ignorance, il y aura d’honnêtes gens et des gens habiles.  

Je ne prétends pas que ce moyen soit absolument sans inconvénient ni que quels que soient les juges du mérite, il n’y aura ni prédilection, ni esprit de parti, ni aucune sorte de partialité. Mais il y a une pudeur qui même de nos jours en a quelquefois imposé aux ministres ; et je ne pense pas qu’on osât préférer un fripon ou un sot, à un concurrent honnête et éclairé. Ce qui pourrait arriver de pis, c’est que peut‑être on ne nommerait pas toujours à la place vacante celui qui en serait le plus digne.  

Il n’y a que le concours du mérite aux grandes places qui puisse réduire l’or à sa juste valeur.

Dans cette supposition, je demande quel motif étrange pourrait déterminer un père à se tourmenter toute sa vie, pour n’accumuler que des biens et ne transmettre à son fils que les moyens d’être ou un avare, ou un dissipateur ou un voluptueux.

En même temps que le mérite sera plus honoré, la cupidité diminuée, le prix de l’éducation mieux senti, les fortunes seront moins inégales. Ces effets désirés s’enchaînent nécessairement les uns aux autres.

La seule richesse vraiment désirable est celle qui satisfait à tous les besoins de la vie, et qui met les pères en état de donner d’excellents maîtres à leurs enfants.   

Toutes les conséquences des principes qui précèdent sont faciles à tirer.

  Sans de bonnes mœurs publiques, point de vrai goût.

  Sans instruction et sans probité ; point d’honneurs à poursuivre.

  Un souverain peut combler son favori de richesses ; mais il ne peut lui donner ni des connaissances ni de la vertu.

 

[Chapitre 11] p. 165. [« Par quelle raison à l'exemple des Lucquois un peuple ne proportionnerait-il pas tellement les impôts à la richesse de chaque citoyen, qu'au delà de la possession d'un certain nombre d'arpents, l'impôt mis sur ces arpents excédât le prix de leur fermage? Dans ce pays il ne se ferait certainement pas de grandes acquisitions.

On peut imaginer cent lois de cette espèce. Il est donc mille moyens de s'opposer à la trop prompte réunion des richesses dans un certain nombre de mains, et de suspendre les progrès trop rapides du luxe. »]

Les moyens que l’auteur propose pour pré­venir l’inégalité des fortunes me déplaisent. Ils gênent la liberté ; ils doivent nuire à l’industrie et au commerce ; et donner aux citoyens un esprit de fausseté. Ils seront sans cesse occupés des moyens de cacher leurs richesses et d’en disposer à leur gré.

  p. 166. « Le riche fourni du nécessaire mettra toujours le superflu de son argent à l’achat des frivolités. »

  Et qu’importe qu’il ait des magots sur sa cheminée, pourvu qu’il n’y en ait point dans nos tribunaux.

 

[Chapitre 12] p. 169. « Un peuple, sans argent, s’il est éclairé, communément est sans tyran. »      

Je le crois ; mais est‑il bien facile aux nations de s’éclairer, sans un signe conventionnel de toutes les choses nécessaires à la vie. Détruisez ce principe moteur, et vous en verrez naître un état de stagnation générale ; et cet état est‑il bien favorable aux progrès des sciences, des arts, et à la perfection de l’esprit humain. Tout à l’heure, vous avez défendu les connaissances contre Jean‑Jacques ; et voilà que vous ouvrez la porte à une ignorance universelle.

 

[Chapitre 13] p. 174. « Celui qui peut donner de l’argent, n’en donne pas toujours à la personne la plus honnête. »

Et que m’importe qu’il fasse des catins ; pourvu que les catins ne fassent pas des ministres.

On peut certainement enflammer un peuple de la passion de la gloire [« Je conviens donc qu'à la tête d'une nouvelle colonie, si j'allais fonder un nouvel empire, et que je pusse à mon choix enflammer mes colons de la passion de la gloire ou de l'argent, c'est celle de la gloire que je devrais leur inspirer. »], sans l’intervention de l’or ; c’est‑à‑dire qu’on aura des sujets très belliqueux, des conquérants, des chevaliers, des paladins ; pour des savants, je vous en défie. À moins que votre petite colonie, placée comme Lacédé­mone, ne soit environnée de nations instruites ; mais alors sa durée sera bien précaire.

La résolution générale de toutes les nations, de jeter dans la mer tout leur or, est absurde à supposer. Il est donc bien plus raisonnable de réduire la richesse à ses seuls avantages naturels, par une institution qui n’exige qu’un acte pur et simple de la volonté du souverain. Il ne serait même question que de généraliser une loi qui subsiste déjà dans quelques cas particuliers où les bons effets en sont évidents. Toutes les chaires de notre faculté de droit sont abandonnées au concours, et il n’y en a pas une qui ne soit remplie par un homme de mérite.

 

[Chapitre 16] p. 187. « L’amour de l’argent est destructif des talents, du patriotisme et de la vertu. »

Oui, de l’argent représentatif de tout mérite, je l’accorde. De l’argent représentatif des seules voluptés, je le nie.

Pourquoi veut‑on avoir de l’or, et puis quoi encore de l’or ; c’est qu’avec de l’or, on a tout, de la considération, du pouvoir, des honneurs, et même de l’esprit.

Qu’avec de l’or, on n’ait que les choses qui se paient, et que l’on soit privé de toutes celles qui ne s’escomptent pas ; et l’or sera très innocent. La bienfaisance, l’humanité, la commisération en seront même plus communes. Aujourd’hui que l’argent est tout, on est et l’on doit être avare d’un écu. Un écu est trop de choses à la fois, pour en être libéral.

Je ne sais si le ministère en serait également avide ; mais il ne pourrait perdre de ses prérogatives, sans que la nation en devint moins avare.

 

[Chapitre 18] p. 194. « Qui se déclare protecteur de l’ignorance se déclare I’ennemi de l’État. » Or qui se déclare ennemi de l’or sans restriction, se déclare, ou je me trompe fort, protecteur de l’ignorance.

 

[Note 12] p. 200. « Le monarque doit être avare du bien de ses sujets. »

Cela me rappelle un mot de l’impératrice de Russie régnante. Le fils de Falconet était venu à Pétersbourg, avec un assez grand nombre de tableaux qu’il avait recueillis en Angleterre. L’impératrice les vit et n’en prit que quelques‑uns et à un prix très modéré, ajoutant à ce sujet, que Falconet père serait mécontent, mais qu’il ne considérerait pas que ce n’était pas elle qui payait.

 

[Note 13] p. 201. « À quel signe reconnaît‑on le luxe nuisible ? À l’espèce de marchandise étalée sur les boutiques. Plus ces marchandises sont riches, moins il y a de proportion dans la fortune des citoyens. »

Au lieu de dire Plus ces marchandises sont riches ; il eût peut‑être été plus juste de dire, Plus ces marchandises sont mauvaises, et plus elles affichent la richesse ; plus les for­tunes sont inégales ; plus le luxe de misère est étendu.

Les boutiques où les marchandises sont vraiment riches, sont en petit nombre, et peu fréquentées.

Celles où la richesse apparente des marchandises sert de masque à la misère sont sans nombre.

 

[Note 19] p. 205. « Diminuez la moitié des richesses d’une nation ; répartissez à peu  près également le reste ; et la nation restera aussi heureuse et aussi puissante… »

Je doute de l’un et je nie l’autre. Comment resterait‑elle aussi puissante ; si les nations circonvoisines et rivales ont conservé toute leur richesse ? Comment serait‑elle aussi heureuse, si ses jouissances sont moindres ? et elles le seront de tout ce que la modicité de la fortune ne permettra pas d’appeler à grands frais des contrées éloignées.

On ne boit guère de vins de Bourgogne et de Champagne dans la Suisse. Diminuez la richesse des Suisses de moitié, et l’on y en boira bien moins.

Il faut à une contrée, dit Helvétius, page 206, ou de I’argent, ou les lois de Sparte, ou le danger d’une invasion prochaine. Les lois de Sparte seraient la ruine de la nation, s’il était possible de les y introduire. C’est Helvétius qui le dit. Le danger de l’invasion sera donc d’autant plus grand que la somme de la richesse sera moindre. Comment a‑t‑il donc pu assurer, paragraphe précédent, que si l’on jetait dans la mer la moitié de notre or, nous n’en serions ni moins heureux ni moins puissants.

 

[Note 20]. p. 206. « Le crime le plus habituel des gouvernements de l’Europe, c’est leur avidité à s’approprier tout l’argent du peuple . »

On accroît la diligence des abeilles, en les châtrant d’une partie de leur cire et de leur miel. Prenez tout ; et les abeilles quittent la ruche. Prenez‑en trop ; les abeilles restent et meurent.

 

[Note 24]. p. 209 [« Les honneurs sont une monnaie qui hausse et baisse selon le plus ou le moins de justice avec laquelle on la distribue. »]. L’avilissement des honneurs mal décernés produit au moral, le même effet que l’altération des monnaies, au physique.

 

[Note 26]. p. 210.  « À quelle cause attribuer l’extrême puissance de l’Angleterre ? À son gouvernement. »

Mais à quelle cause attribuer la pauvreté de l’Écosse et de l’Irlande, et l’extravagance de la guerre actuelle contre les colonies ? À l’avidité des commerçants de la métropole.

On vante cette nation pour son patriotisme. Je défie qu’on me montre dans l’histoire ancienne ou moderne, un exemple de personnalité nationale, ou d’antipatriotisme, plus marqué.

Je vois ce peuple sous l’emblème d’un enfant vigoureux qui naît avec quatre bras ; mais dont un de ces bras arrache les trois autres.

Une autre observation qui tache encore à mes yeux, le caractère de cette nation ; c’est que ses nègres sont les plus malheureux des nègres. L’Anglais, ennemi de la tyrannie, chez lui, est le despote le plus féroce, quand il en est sorti.

D’où naît cette bizarrerie, si elle est réelle, comme on n’en saurait guère douter ? Se soulagerait‑il au loin de l’empire de la loi qui le tient courbé dans ses foyers ? Sa méchanceté serait‑elle aussi celle de l’esclave débarrassé de sa chaîne ? Ou ne serait‑ce que la suite du mépris qu’il a conçu pour celui qui a la bassesse de se soumettre à l’auto­rité arbitraire d’un maître ?

 

 

[Section VII, chapitre 1] p. 216 [« Rapportons-nous en au roi Jacques. Ce prince était bigot et connaisseur en ce genre. Il ne croyait point à l'humanité des prêtres. “Il est très difficile, disait-il, d'être à la fois bon théologien et bon sujet”.»]

Lorsque le roi Jacques disait qu’il était diffi­cile d’être à la fois bon théologien et bon sujet, il répétait le proverbe qui dit, qu’il est difficile de bien servir deux maîtres à la fois.

 

[Chapitre 4]. p. 237. « La doctrine des Jésuites favorisait le larcin ; cepen­dant le magistrat qui la condamna par décence ne s’était point aperçu qu’elle eût multiplié le nombre des filous. »

C’est qu’il est une multitude de filouteries domestiques qui ne viennent point à la connaissance du magistrat.

Un prédicateur du vol renfermé dans une espèce de boîte où il parle à l’oreille de mon valet, ne me semble point du tout un personnage indifférent à la sûreté de ma personne et de mes effets.

 

[Chapitre 5] p. 240 [« Du gouvernement des jésuites. »]. Une observation vraie que je n’ai lue dans aucun auteur, c’est qu’on aimait un jacobin, un capucin, un autre moine, sans aimer l’ordre ; au lieu que l’ami d’un jésuite, était I’ami des jésuites. La plus petite partie représentait le tout.

 

[Chapitre 12]. p. 272. Ici l’auteur est décousu. Ce morceau, « il n’est point de muse à laquelle on n’ait érigé un temple ; point de science qu’on n’ait cultivée dans quelque académie ; point d’académie où l’on n’ait proposé quelque prix pour la solution de certains pro­blèmes d’optique, d’agriculture, d’astronomie, de mécaniques, etc. Par quelle fatalité les sciences de la morale et de la politique, les plus importantes de toutes, celles qui contribuent le plus à la félicité nationale, sont‑elles encore sans écoles publiques ?  »  ne tient ni à ce qui précède ni à ce qui suit, et n’était pas assez saillant pour le conserver aux dépens de la liaison des idées. Cet endroit n’est pas le seul où l’on sente ce défaut. Quand on est instruit de la manière de travailler de l’au­teur, on doit être surpris de ne pas le reconnaître plus souvent dans son ouvrage.

p. 274. [« Mais, quant à l'objet qu'elles se proposent, pourquoi les lois monastiques sont-elles les moins imparfaites ? C'est que le fondateur d'un ordre religieux est dans la position du fondateur d'une colonie. C'est qu'un Ignace en traçant dans le silence et la retraite le plan de sa règle, n'a point encore à ménager les goûts et les opinions de ses sujets futurs. Sa règle faite, son ordre approuvé, il est entouré de novices d'autant plus soumis à cette règle qu'ils l'ont volontairement embrassée et qu'ils ont par conséquent approuvé les moyens par lesquels ils sont contraints à l'observer. Faut-il donc s'étonner, si dans leur genre, de telles législations sont plus parfaites que celles d'aucune nation ? »]

Les lois monastiques devraient être les plus parfaites ; j’en conviens : pour les plus durables, je le nie. Il n’y a de durable que ce qui est conforme à la nature qui ne cesse de réclamer ses droits.

Ni Helvétius ni aucun des écrivains qui l’ont précédé ou suivi n’a bien connu le caractère primitif du jésuitisme. Lorsqu’ils se présentèrent en France et qu’on leur demanda ce qu’ils étaient ? Réguliers, ils répondirent non ; Séculiers, ils répondirent non. Et ils avaient raison.

Leur fondateur était un militaire. Leur institution fut militaire. Le Christ fut le chef de la troupe ; le général en fut le colonel ; le reste fut ou capitaine, ou lieutenant, ou sergent ou soldat.

Cela fait rire ; mais cela n’en est pas moins vrai. C’était un véritable ordre de chevalerie.

Et quels étaient les ennemis qu’ils avaient à combattre ? Le diable, ou l’incrédulité, le vice et l’ignorance. Ils faisaient des missions, aux environs et au loin, contre I’incrédulité.

Ils prêchaient dans les villes, contre le vice.

Ils tenaient des écoles, contre l’ignorance.

Tous marchaient sous l’étendard de la vierge Marie, la Dulcinée de saint Ignace.

Ajoutez que l’établissement de cet ordre fut presque immédiat au temps de la chevalerie espagnole, des pala­dins, et du donquichottisme.

Il ne resta de l’esprit du fondateur que le fanatisme. Ils avaient tellement dégénéré, sous le troisième généralat, qu’un de leurs anciens écrivains dont le nom ne me revient pas, leur disait, Vous êtes devenus ambitieux, et politiques ; vous courez après l’or ; vous méprisez les études et la vertu, vous fréquentez les grands. Vous vous ache­minez si promptement au vice et à la puissance, que les souverains désireront votre extinction et ne sauront comment l’exécuter.

 

p. 277 [« Tous les Français se vantent d'être des amis tendres. Lorsque le livre de l'Esprit parut, ils crièrent beaucoup contre le chapitre de l'amitié. On eût cru Paris peuplé d'Orestes et de Pylades. C'est cependant dans cette nation que la loi militaire oblige un soldat de fusiller son compagnon et son ami déserteur. L'établissement d'une pareille loi ne prouve pas de la part du gouvernement un grand respect pour l'amitié ; et l'obéissance à cette loi une grande tendresse pour ses amis. »]

Il est vrai que la loi militaire contraint un soldat à fusiller son compagnon et son ami.

Mais c’est une loi atroce contre laquelle on s’est récrié de tout temps.

Est‑il juste de reprocher à une nation, le vice d’un état particulier ?

Est‑il juste de reprocher à un siècle policé une loi établie dans un temps barbare ?

C’est une façon de raisonner aussi singulière que celle d’un historien qui prétendrait prouver par l’exemple de Brutus que dans les premiers temps de Rome les pères ou n’aimaient pas leurs enfants, ou les aimaient moins que la patrie. Il n’y avait peut‑être parmi tous les citoyens que cet homme capable de son action héroïque ou féroce. L’étonnement général qu’elle causa, le prouve assez.

Ce serait très mal juger de l’esprit général d’un peuple, que de conclure sa force ou sa faiblesse, la pureté ou la corruption de ses mœurs, sa richesse ou sa pauvreté, des actions de quelques particuliers et de dire, Apicius se laissa mourir de faim, parce qu’il ne lui était plus possible de vivre avec huit ou neuf cent mille livres qui lui restaient ; donc un Romain alors était dans la misère, avec ce capital.

[note 2] Ibid. « Est‑il un instant où la liberté de l’homme puisse être rapportée aux différentes opérations de son âme ? »

 Cette phrase est louche.

 

[note 3] p. 278. « Il n’est presque pas un saint qui n’ait une fois dans sa vie, lavé ses mains dans le sang humain. »

J’ai un souverain mépris pour les saints ; mais je ne puis me résoudre à les calomnier ; à moins que par les austérités qu’ils ont exercées sur eux‑mêmes et auxquelles ils en ont encouragé d’autres par leur exemple et leur conseil, on ne se croie autorisé à les regarder comme des suicides ou des assassins ; et c’est peut‑être la pensée de l’auteur.

[note 9] p. 282 [« Pourquoi si peu d’hommes honnêtes ? C’est que l’infortune poursuit presque partout la probité. »]

Il n’y a point de peuple si généralement corrompu qu’on n’y puisse trouver quelques hommes vertueux ; parmi ces hommes vertueux, il n’y en a peut‑être pas un seul qui ne fût parvenu aux honneurs et à la richesse, par le sacrifice de sa vertu ? Je voudrais bien savoir par quelle bizarrerie, ils s’y sont refusés ! quel motif ils ont eu de préférer une probité indigente, et obscure, au vice opulent et décoré.

Ibid. [« Mais il est des crimes secrets auxquels la religion seule peut s'opposer. Le vol d'un dépôt confié en est un exemple. »]

Il est vrai, la religion fait restituer un écu ; mais elle fait poignarder Henri IV.

 

[note 10] p. 283. [« Aussi le premier soin du prêtre est de s'emparer de l'esprit des souverains. Point de viles flatteries auxquelles à cet effet il ne s'abaisse. Faut-il les déclarer de droit divin ? il les déclarera tels, il s'avouera lui-même leur esclave ; mais sous la condition tacite qu'ils seront réellement les siens. Les princes cessent-ils de l'être ? le clergé change de ton et si les circonstances lui sont favorables, il leur annonce que si dans Saül, Samuel déposa l'oint du Seigneur, Samuel ne put rien autrefois que le pape ne puisse aujourd'hui. »]

 Je ne puis me dispenser de rappeler ici, le discours que j’ai entendu tenir à un docteur de Sorbonne. C’était l’abbé Ladvocat, bibliothécaire de la maison. Dans ce temps, le garde des sceaux Machault avait projeté l’extinction des immunités ecclésiastiques. Voilà, disait le docteur, une querelle qui serait bientôt finie, si j’étais à la place de l’archevêque. — Que feriez‑vous ? — Ce que je ferais ; j’irais trouver Mme de Pompadour. Je lui dirais, Madame, vous vivez dans un commerce scandaleux avec le roi ; je vous avertis que si dans la huitaine, vous n’êtes pas rentrée dans la maison de votre époux, je vous excommunierai.

 

[note 16] p. 286. « Si le bourreau peut tout sur les armées, dit un grand prince, il peut tout sur les villes. »

Un grand prince, dites‑vous, Helvétius ! Dites un grand scélérat ; un César Borgia. Malheur à la nation gouvernée par un souverain, je ne dis pas qui se conduit par de pareils principes, mais dont l’âme cruelle est capable de les concevoir.

 

[note 18] p. 287. « Le despotisme du chef des Jésuites ne peut être nuisible. » À son ordre ; j’en conviens ; mais à la société ? Vous ne le pensez pas...

Et si le souverain s’avisait de gouverner son empire, d’après les principes de la politique jésuitique ; comment croyez‑vous que les autres souverains s’en trouveraient.

Une nation où tous les sujets seraient dans la main du souverain, comme le bâton dans la main du vieillard ; où le souverain commanderait à tous ses sujets, comme le Vieux de la montagne commandait à ses fanatiques, exter­minerait incessamment toutes les autres nations, ou en serait incessamment exterminée.

Que de meurtres ! que d’assassinats, je vois commis ! quelles rivières de sang, je vois couler de tous côtés ! L’idée seule m’en fait frémir. Un pareil monarque serait‑il menacé par un de ses voisins d’une guerre juste ou injuste, il n’aurait qu’à dire, qu’on aille le tuer ; et à l’instant, il y aurait des millions de bras à ses ordres.

 

[Section VIII, chapitre 2] p. 296. [« Pour le riche oisif il est mille moments d'ennui pendant lesquels l'artisan et l'ouvrier goûtent les plaisirs toujours renaissants de la prévoyance.

Le travail, lorsqu'il est modéré, est en général le plus heureux emploi que l'on puisse faire du temps où l'on ne satisfait aucun besoin, où l'on ne jouit d'aucun des plaisirs des sens, sans contredit les plus vifs et les moins durables de tous.

Que de sentiments agréables ignorés de celui qu'aucun besoin ne nécessite à penser ! Mes immenses richesses m'assurent-elles tous les plaisirs que le pauvre désire et qu'il acquiert avec tant de peine ? Je me plonge dans l'oisiveté. J'attends, comme je l'ai déjà dit, avec impatience que la nature réveille en moi quelque désir nouveau. J'attends;  je suis ennuyé et malheureux. Il n'en est pas ainsi de l'homme occupé. L'idée de travail et de l'argent dont on le paye, s'est-elle associée dans sa mémoire à l'idée de bonheur ? l'occupation en devient un. Chaque coup de hache rappelle au souvenir du charpentier les plaisirs que doit lui procurer le paiement de sa journée.

En général toute occupation nécessaire remplit de la manière la plus agréable l'intervalle qui sépare un besoin satisfait d'un besoin renaissant, c'est-à-dire, les dix ou douze heures de la journée où l'on envie le plus l'oisiveté du riche, où l'on le croit si supérieurement heureux. »]

 J’ai lu ce chapitre [« De l’emploi du temps » (section VIII, chap. 2)] avec le plus grand plaisir ; je n’ai pas la force de le contredire en forme ; mais je crains bien qu’il n’y ait un peu plus de poésie que de vérité. J’aurais un peu plus de confiance dans les délices de la journée d’un charpentier, si c’était un charpentier qui m’en parlât, et non pas un fermier général dont les bras n’ont jamais éprouvé la dureté du bois et la pesanteur de la hache. Ce bienheureux charpentier, je le vois à chaque instant essuyer la sueur de son front, porter ses mains sur ses hanches, et soulager par le repos la fatigue de ses reins, haleter, et à chaque instant mesurer avec son compas l’épaisseur de la poutre. Peut‑être est‑il fort doux d’être charpentier ou scieur de pierre ; mais franchement, je ne veux point de ce bonheur‑là, même avec l’agréable souvenir à chaque coup de cognée ou de scie, du paiement qui m’attendrait à la fin de ma journée.

Toutes les sortes de travaux soulagent également de I’ennui ; mais tous ne sont pas égaux ; je n’aime point ceux qui amènent rapidement la vieillesse ; et ce ne sont ni les moins utiles, ni les moins communs, ni les mieux récompensés.

La fatigue en est telle que l’ouvrier est bien plus sensible à la cessation de son travail qu’à l’avantage de son salaire. Ce n’est pas sa récompense, c’est la dureté et la longueur de sa tâche qui l’occupent pendant toute sa journée. Le mot qui lui échappe, lorsque la chute du jour lui ôte la bêche de la main, ce n’est pas, Je vais donc toucher mon argent ; c’est, M’en voilà donc quitte pour aujour­d’hui.

Et vous croyez que, quand il est de retour chez lui, il est bien pressé de se jeter entre les bras de sa femme ; vous croyez qu’il y est aussi ardent qu’un oisif entre les bras de sa maîtresse ? Presque tous les enfants des gens de peine ne se font que le matin d’un dimanche ou d’une fête.

J’ai pourtant fait une expérience que je vais rapporter. On en conclura tout ce qu’on voudra. Je revenais du bois de Boulogne avec un ami. Cet ami me dit, Nous allons rencontrer des carrosses qui vont à Versailles ; je gage que nous ne verrons dans aucun un visage serein. Tous en effet avaient ou la tête penchée sur la poitrine, ou le corps jeté dans un des angles de leur voiture, avec un air plus rêveur et plus soucieux que je ne saurais vous le peindre. Mais ce n’est pas tout, c’est que plusieurs de ces mal­heureux occupés à scier la pierre, le long des bords de la rivière, chantaient, en mordant avec appétit dans un morceau de pain bis. Donc, me direz‑vous, ce dernier était plus heureux que le premier. Oui, dans ce moment-­là ; ce jour‑là peut‑être. Mais nous ne parlons ni d’un moment ni d’un jour. Le scieur de pierre sciait la pierre tous les jours et ne chantait pas tous les jours. L’homme de cour n’était pas tout le jour sur le chemin de Versailles ; n’y allait pas tous les jours ; et n’était pas toujours triste, soit qu’il y allât soit qu’il en revint.

Si le scieur de pierre a ressenti moins de peine d’une veine de pierre très dure, que le courtisan, de l’inadver­tance du monarque ou du sourcil froncé de son ministre ; un regard du monarque, ou un mot favorable de son ministre a rendu le courtisan plus heureux que le scieur de pierre ne l’a été par une veine tendre de la pierre qui diminuait sa fatigue et abrégeait son travail.

Je ne crois pas d’un autre côté que ce seigneur qui est privé du souverain bonheur de souper dans les petits appartements, soit aussi satisfait à sa table ou à celle de ses amis, malgré la délicatesse des mets et la variété des vins les plus exquis, que le scieur de pierre, de retour du port dans sa chaumière, avec sa cruche d’eau, ou son pot de mauvaise bière, à côté de sa femme et de ses enfants.

Mais si l’un est malheureux, c’est qu’il a la tête mauvaise ; et que la religion, l’habitude de la misère et du travail, avec le meilleur jugement suffisent à peine à l’autre pour le réconcilier avec son état.

Enfin, Helvétius, lequel des deux aimeriez‑vous mieux être, ou courtisan ou scieur de pierre ? Scieur de pierre, me direz‑vous. Cependant, avant la fin du jour, vous seriez dégoûté de la scie qu’il faudrait reprendre le lende­main ; et vous auriez bientôt envoyé paître et le monarque et son ministre et toute la cour, si votre rôle de courtisan vous déplaisait.

Croyez‑moi, huit ou dix heures de scie, vous auraient bientôt adouci les ennuis de l’Œil‑de‑bœuf.

Je sais très bien que chaque état a ses disgrâces ; je lisais à quinze ans ; je relisais à trente dans Horace que nous ne sentons bien que les peines du nôtre, et je riais et de l’avocat qui envie le sort de l’agriculteur, et de l’agriculteur qui envie le sort du commerçant, et du commerçant qui envie le sort du soldat et du soldat qui jure et tempête contre les dangers de son métier, la modicité de sa paie et la dureté de son caporal ou de son capitaine ; avec tout cela, je m’aime mieux étendu nonchalamment dans mon fauteuil, mes rideaux tirés, mon bonnet renfoncé sur les yeux, occupé à décomposer des idées qu’à battre le ciment ; quoique je ne fasse aucune comparaison de la réprimande du piqueur, et de la satire du critique, rongé d’envie et plein de mauvaise foi. Certainement, un coup de sifflet au théâtre fait plus de mal à un auteur que dix coups de bâtons n’en font au manouvrier paresseux ou maladroit. Mais au bout de huit jours, l’auteur sifflé n’y pense plus, et le plâtre pèse toujours également sur les épaules courbées du porteur d’oiseau.

 

[Chapitre 3] p. 305. « L’ennui est un mal presque aussi insupportable que l’indigence. »

Voilà bien le propos d’un homme riche, et qui n’a jamais été en peine de son dîner.

Je vois à la préférence qu’Helvétius donne à la condition du valet, sur celle du maître [« À combien de maux, outre ceux de l’ennui, les riches ne sont-ils pas sujets ? Que d’inquiétudes et de soins pour accroître et conserver une grande fortune ? Qu’est-ce qu’un riche ? C’est l’intendant d’une grande maison chargé de nourrir et d’habiller les valets qui le déshabillent.

Si ses domestiques ont du pain assuré pour leur vieillesse et s’ils n’ont point partagé avec leur maître l’ennui de son désœuvrement, ils ont été mille fois plus heureux. »], qu’il a été bon maître ; et qu’il ignore la brutalité, la dureté, les humeurs, la bizar­rerie, le despotisme, de la plupart des autres.

Servir est la dernière des conditions ; et ce n’est jamais que la paresse ou quelque autre vice qui fasse balancer entre la livrée et des crochets. Puisque ayant des épaules fortes et des jarrets nerveux, ils ont mieux aimé vider une chaise percée que de porter un fardeau ; c’est qu’ils avaient l’âme vile. Ce n’est donc point le grand nombre des mauvais valets, c’est le très petit nombre des bons qui doit étonner.

p. 305 et 306. [« La plupart des empires ne doivent donc être peuplés que l'infortunés. Que faire pour y rappeler le bonheur? Diminuer la richesse des uns ; augmenter celle des autres ; mettre le pauvre en un tel état d'aisance qu'il puisse par un travail de sept ou huit heures abondamment subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. C'est alors qu'il devient à peu près aussi heureux qu'il le peut être.

Il goûte alors, quant aux plaisirs physiques, tous ceux de l'opulent. L'appétit du pauvre est de la nature de l'appétit du riche, et pour me servir du proverbe usité, Le riche ne dîne pas deux fois. Je sais qu'il est des plaisirs coûteux hors de la portée de la simple aisance : mais l'on peut toujours les remplacer par d'autres et remplir d'une manière également agréable l'intervalle qui sépare un besoin satisfait d'un besoin renaissant, c'est-à-dire un repas d'un autre repas, une première d'une seconde jouissance. »]

De toutes les réflexions qui se présentent sur cette page et sur la suivante, je n’en ferai qu’une. C’est qu’il y a beaucoup d’états dans la société qui excèdent de fatigue, qui épuisent promptement les forces et qui abrègent la vie ; et que, quel que soit le salaire que vous attachiez au travail, vous n’empêcherez ni la fréquence ni la justice de la plainte de l’ouvrier.

Avez‑vous jamais pensé à combien de malheureux, l’exploitation des mines, la préparation de la chaux de céruse, le transport du bois flotté, la cure des fosses, causent des infirmités effroyables et donnent la mort ?

Il n’y a que les horreurs de la misère et l’abrutissement qui puissent réduire l’homme à ces travaux. Ah, Jean­-Jacques, que vous avez mal plaidé la cause de l’état sauvage, contre l’état social !

Oui, l’appétit du riche ne diffère point de l’appétit du pauvre. Je crois même l’appétit de celui‑ci beaucoup plus vif et plus vrai. Mais pour la santé et le bonheur de l’un et de l’autre, peut‑être faudrait‑il mettre le pauvre au régime du riche et le riche au régime du pauvre. C’est l’oisif qui se gorge de mets succulents ; c’est l’homme de peine qui boit de l’eau et mange du pain ; et tous les deux périssent, avant le terme prescrit par la nature, l’un d’indigestions et l’autre d’inanition. C’est celui qui ne fait rien qui s’abreuve à longs traits du vin généreux qui réparerait les forces de celui qui travaille.

Si le pauvre et le riche étaient également laborieux et frugals ; tout ne serait pas compensé entre eux. La diffé­rence des aliments, et des travaux ; des aliments pauvres et succulents, des travaux modérés et continus, mettraient encore une grande différence entre la durée moyenne de leur vie.

Ou passez‑vous de métaux ; ou permettez aux mines d’être pestilentielles.

Les mines du Hartz recèlent dans leurs immenses pro­fondeurs des milliers d’hommes qui connaissent à peine la lumière du soleil et qui atteignent rarement l’âge de trente ans. C’est là qu’on voit des femmes qui ont eu douze maris.

Si vous fermez ces vastes tombeaux, vous ruinez l’État, et vous condamnez tous les sujets de la Saxe ou à mourir de faim ou à s’expatrier.

Combien d’ateliers dans la France même, moins nom­breux, mais presque aussi funestes.

Lorsque je repasse en revue la multitude et la variété des causes de la dépopulation, je suis toujours étonné que le nombre des naissances excède d’un dix‑neuvième, celui des morts.

Si Rousseau, au lieu de nous prêcher le retour dans la forêt, s’était occupé à imaginer une espèce de société, moitié policée et moitié sauvage, on aurait eu, je crois, bien de la peine à lui répondre.

L’homme s’est rassemblé pour lutter avec le plus d’avan­tage contre son ennemie constante, la nature ; mais il ne s’est pas contenté de la vaincre, il en a voulu triompher. Il a trouvé la cabane plus commode que l’antre ; et il s’est logé dans une cabane ; fort bien. Mais quelle énorme distance de la cabane, aux palais. Est‑il mieux dans le palais que dans la cabane ; j’en doute. Combien il s’est donné de peines pour n’ajouter à son sort que des super­fluités, et compliquer à l’infini l’ouvrage de son bonheur !

Helvétius a dit, avec raison, que le bonheur d’un opu­lent était une machine où il y avait toujours à refaire. Cela me semble bien plus vrai de nos sociétés. Je ne pense pas, comme Rousseau, qu’il fallût les détruire, quand on le pourrait ; mais je suis convaincu que l’industrie de l’homme est allée beaucoup trop loin ; et que si elle se fût arrêtée beaucoup plus tôt, et qu’il fût possible de simplifier son ouvrage, nous n’en serions pas plus mal. Le chevalier de Chastellux a très bien distingué un règne brillant d’un règne heureux ; il serait tout aussi facile d’assigner la diffé­rence d’une société brillante et d’une société heureuse. Helvétius a placé le bonheur de l’homme social dans la médiocrité ; et je crois qu’il y a pareillement un terme dans la civilisation, un terme plus conforme à la félicité de l’homme en général, et bien moins éloigné de la condi­tion sauvage qu’on ne l’imagine ; mais comment y revenir, quand on s’en est écarté ; comment y rester, quand on y serait. Je l’ignore. Hélas, I’état social s’est peut‑être acheminé à cette perfection funeste dont nous jouissons, presque aussi nécessairement que les cheveux blancs nous couronnent dans la vieillesse ; les législateurs anciens n’ont connu que l’état sauvage. Un législateur moderne plus éclairé qu’eux, qui fonderait une colonie, dans quelque recoin ignoré de la terre, trouverait peut‑être entre l’état sauvage et notre merveilleux état policé, un milieu qui retarderait les progrès de l’enfant de Prométhée, qui le garantirait du vautour, et qui fixerait l’homme civilisé entre l’enfance du sauvage et notre décrépitude.

 

[Chapitre 4] p. 308. « L’idée de vertu et l’idée de bonheur se désuniront à la longue ; mais ce sera l’œuvre du temps et même d’un long temps. »

 Il me semble qu’Helvétius dit ailleurs que cette disso­ciation d’idées sera l’ouvrage d’un instant ; que le tyran n’a qu’à parler et qu’elle sera faite.

Ibid. « Mais de meilleures lois établies, s’imagine‑t‑on que sans être également riches ou puissants, les hommes se croiront également heureux. »

L’expérience des peines de notre état et l’ignorance des peines de l’état d’autrui ne commencent‑elles pas à séparer l’idée de bonheur de notre médiocrité de fortune ; et à l’attacher à l’idée de la puissance et de la richesse dont nous sommes privés. Si cela est, vos bonnes lois auront servi à peu de choses.

Non, certes, I’idée de bonheur ne s’associe pas à l’idée de l’or et des dignités, au fond des forêts où il n’y a ni dignité ni or. [« Si le sauvage a pour l'or et les dignités le mépris le plus dédaigneux, l'idée de l'extrême richesse n'est donc pas nécessairement liée à celle de l'extrême bonheur. »] Mais en est‑il ainsi au centre d’une société où l’enfant et l’homme du peuple voient sans cesse à côté d’eux, à leur porte, autour d’eux, ces fantômes du bonheur.

Tous nos éloges de l’état humble, de l’état aisé ont‑ils persuadé à un seul citoyen que c’était celui du bonheur, et éteint dans son cœur la cupidité de l’or, I’ambition des honneurs.

 

[Chapitre 5] p. 313. « Partout où les citoyens n’ont point de part au gouvernement, où toute émulation est éteinte, quiconque est au‑dessus du besoin est sans motif pour étudier et pour s’instruire. »

 L’auteur vivait dans une contrée telle qu’il la désigne, il était au‑dessus du besoin, ou il s’est instruit sans motif, ou il y a encore des motifs de s’instruire.

Ibid. « Trop paresseux pour aller au‑devant du plaisir, il voudrait que le plaisir vint au‑devant de lui. »

Les exemples de ces paresseux‑là ne sont pas communs. L’auteur applique à une classe nombreuse d’hommes, ce qui ne convient qu’à un financier apoplectique et stupide. Les autres me paraissent poursuivre l’amusement et les plaisirs, avec la même fureur qu’ils fuient l’ennui. L’attei­gnent‑ils toujours ? Ce n’est pas ce dont il s’agit.

p. 314. « On n’échappe à l’ennui qu’avec des chevaux, des chiens, des équipages, des concerts, des musiciens, des peintres, des statuaires, des fêtes et des spectacles. »

  [« Ce n'est point au pauvre, c'est au riche oisif que se fait plus vivement sentir le besoin d'immenses richesses. Aussi que de nations ruinées et surchargées d'Impôts. Que de citoyens privés du nécessaire, uniquement pour subvenir aux dépenses de quelques ennuyés ! La richesse a-t-elle engourdi dans un homme la faculté de penser ? Il s'abandonne à la paresse; il sent à la fois de la douleur à se mouvoir et de l'ennui à n'être point mû. Il voudrait être remué sans se donner la peine de se remuer. Or que de richesses pour se procurer ce mouvement étranger !

O ! Indigents, vous n'êtes pas sans doute les seuls misérables ! Pour adoucir vos maux considérez cet opulent oisif qui passif dans presque tous ses amusements, ne peut s'arracher à l'ennui que par des sensations trop vives pour être fréquentes.

Si l'on me soupçonnait d'exagérer ici le malheur du riche oisif, que l'on examine en détail ce que la plupart des grands et des riches font pour l'éviter, l'on sera convaincu que cette maladie est du moins aussi commune que cruelle. »]

Hé bien, I’on a tout cela ; et l’on se ruine. Ou je connais mal les hommes ou tout cela me semble outré. J’ai souvent entendu parler de mal­heureux qui se sont tués ; jamais de riches qui aient terminé leur ennui par ce  moyen si sûr, et si court.

 

[Chapitres 6 et 7] p. 316. [« Des sensations faibles ne nous arrachent point à l’ennui. Dans ce nombre je place les sensations habituelles. Je m’éveille à l’aube du jour ; je suis frappé par les rayons réfléchis de tous les objets qui m’environnent ; je le suis par le chant du coq, par le murmure des eaux, par le bêlement des troupeaux, et je m’ennuie. Pourquoi ? C’est que des sensations trop habituelles ne font plus sur moi d’impressions fortes. »]

Ce n’est pas toujours l’habitude qui ôte à I’aube d’un beau jour sa fraîcheur ; au lever du soleil, son éclat ; au chant du coq, au murmure des eaux, au bêlement du troupeau, leurs sensations agréables ; c’est que l’âme du possesseur de ces biens est malade. C’est que travaillé de mille passions folles, il arrive à sa cam­pagne, comme le diable de Milton dans le jardin d’Éden. Trouvez, si vous le pouvez, I’ellébore qui purge son cerveau dérangé, et vous restituerez au spectacle de la nature des charmes dont il ne se lassera point. Tous fatigués des frivoles amusements de la ville s’écrient avec Horace : O rus, quando te aspiciam ! ô ma terre ! ô mes champs ! ô mon parc, quand te reverrai-je ! Tous les revoient, et tous y périssent d’ennui. C’est, me direz‑vous, que tous ne savent pas s’y occuper, comme Horace ; et vous me montrerez par votre réponse que les mœurs d’Horace ne vous sont pas mieux connues que le cœur humain. Le poète quittait Rome, persuadé que c’était ou dans son foyer rustique, ou sous le tilleul qui ombrageait sa fontaine que la muse et son génie l’attendaient ; on entassait dans sa malle Ménandre sur Aristophane, et celui‑ci sur Platon ; à son départ, il avait annoncé à ses amis, non pas un, mais plusieurs chefs‑d’œuvre ; il arrivait ; il jouissait du repos et de l’innocence des champs ; si Mécène le rappelait à la ville, il se courrouçait contre son bienfaiteur ; il s’indignait qu’on crût avoir acquis sa liberté, par des richesses ; il offrait de les restituer, si l’on y avait mis un si haut prix ; la saison se passait, et il reparaissait entre ses amis, sans avoir ouvert un livre, sans avoir écrit une ligne. Peut‑être que par un séjour habituel, le poète eût oublié l’art des vers à la campagne, sans y éprouver un instant d’ennui. Cependant, qui fut plus recherché des grands ; qui fut plus corrompu par leurs faveurs que ce poète ? Il est des âmes au fond desquelles il reste je ne sais quoi de sauvage ; un  goût pour l’oisiveté, la franchise et l’indépendance de la vie primitive. Ils se sentent toujours étrangers dans les villes. Ils y promènent un secret ennui qui cesse par intervalles ; mais qui ne tarde pas à renaître, et qui renaît quelquefois au milieu des distractions les plus violentes, et les plus agréables. Si c’est un poète, il attribue son malaise à des importunités qui l’empêchent d’être tout à son talent. Il s’en délivre. Il s’éloigne ; le voilà seul ? que fait‑il ? Il erre dans les champs ; il s’étend nonchalamment sur l’herbe des prés ; il passe des heures entières à regarder couler un ruisseau ; il s’arrête près du paysan qui laboure, et s’entre­tient avec lui des travaux rustiques ; il s’assied quelquefois à la table de ses valets ; il aime leurs propos ; il interroge la femme de basse‑cour sur ses oies, sur ses pigeons, sur ses canards ; il ordonne à son jardinier d’ameublir un terrain qui lui paraît épuisé ; il fouille quelquefois lui‑même le pied d’un arbre qui languit ; il projette une pompe qui élève les eaux de son puits, et qui soulage la femme de son jardinier de la fatigue de la tirer ; il rend visite à son curé, et ne s’en sépare guère, sans s’être informé des pauvres de la paroisse. Il fait tout, excepté la chose qu’il était venu faire.

 

[Chapitre 9] p. 325. [« En Angleterre l'amour n'y est point une occupation ; c'est un plaisir. […] Qu’en France même un ministre ait des femmes ; on le trouve bon. Mais qu’il perde son temps auprès d’elles, on s’en moque. On veut bien qu’il jouisse, non qu’il soupire. »]

Je rencontrai en voyage, Lady... qui passait la moitié de l’année à Paris, le reste à Londres et qui possédait également bien les langues des deux nations ; je lui demandai, si les mœurs des Français lui paraissaient plus ou moins corrompues que les mœurs des Anglais ; elle me répondit que la seule différence qu’elle y mettait, c’est que le vice de ses compatriotes lui paraissait plus grossier. Elle ajoutait encore que c’était la mauvaise com­pagnie des femmes qui nous perdait, et qu’au contraire dans sa patrie, la compagnie dangereuse pour un homme, était la mauvaise compagnie des hommes.

p. 326. « Les femmes sont donc priées de se prêter avec égard à la triste situation d’un ministre, et d’être pour lui moins difficiles. Peut‑être n’a‑t‑on rien à leur reprocher sur ce point. »

 Si cela n’est pas de mauvais goût ; on conviendra du moins que ces gaietés contrastent un peu avec la gravité de l’ouvrage.

 

[Chapitres 10 et 11] Je traiterais volontiers avec la même sévérité, tout le chapitre suivant. Quand j’ai lu au frontispice et quand je lis au haut de la page, de l’Homme et de son éducation, je suis un peu surpris de lire, chapitre dix, « de la maîtresse qui convient à l’oisif » ; je ne sais plus si l’auteur est un apôtre des bonnes ou des mauvaises mœurs. Je crois que son ton aurait été moins licencieux, s’il eût pressenti l’avantage que ses ennemis en prendraient contre lui. Il y a plus d’un endroit dans son livre dont on peut être scandalisé, sans être un bigot. Quand on attaque les préjugés religieux, on ne saurait avoir ni montrer trop de retenue.

p. 328. « Il faut des coquettes aux oisifs et de jolies filles aux occupés. La chasse des femmes, comme celle du gibier, doit être différente selon le temps qu’on y veut mettre. N’y peut‑on donner qu’une heure ou deux, on va au tiré...

La femme adroite se fait longtemps courir par le désœuvré ...

Une femme est une table bien servie qu’on voit d’un œil différent, avant ou après le repas. »

Fi, fi ; rayez‑moi toutes ces grosses polissonneries‑là. On se les permettrait à peine sur la fin d’un souper ; encore faudrait‑il qu’il n’y eût point de femmes.

J’en dis autant de la page 330. [« Dans tous les siècles les femmes ne se laissent pas prendre aux mêmes appas, et de là tant de tableaux différents de l'amour. Le sujet est cependant toujours le même ; c'est l'union d'un homme à une femme.

Le roman est fini lorsque le romancier les a couchés dans le même lit.

Si ces sortes d'ouvrages diffèrent entre eux, ce n'est que dans la variété des moyens employés par le héros pour faire agréer à sa maîtresse cette phrase un peu sauvage ; moi vouloir coucher avec toi. »]

p. 331. [« Chez une nation occupée on met peu d'importance à l'amour. Il est inconstant, aussi peu durable que la rose. Tant que l'amant en est aux petits soins, aux premières faveurs, c'est la rose en bouton. Aux premiers plaisirs le bouton s'ouvre et découvre la rose naissante. De nouveaux plaisirs l'épanouissent entièrement. A-t-elle atteint toute sa beauté ? La rose se flétrit ; ses feuilles se détachent, elle meurt pour refleurir l'année suivante, et l'amour pour renaître avec une maîtresse nouvelle. »]

Laissez toutes ces gentillesses‑là, à nos insi­pides petits poètes de ruelle ; elles siéent mal dans la bouche d’un moraliste.

L’envie de plaire à tout le monde a fait dire bien des choses frivoles, à cet auteur.

 

[Chapitre 12] p. 334. « Nos femmes atteignent‑elles un certain âge ? quittent-elles le rouge, les amants, les spectacles ? elles se font dévotes. »

Il me semble que cet usage commence à tomber ; et que nos femmes ne prennent ni si promptement ni si fréquem­ment le triste parti de la dévotion. Elles restent dans le monde ; elles ont de l’indulgence pour les amusements de la jeunesse ; elles jouent ; elles causent et causent bien, parce qu’elles parlent d’après l’expérience. Elles vont à la campagne, aux promenades, aux spectacles. Elles médisent peu. Leur occupation principale est celle de leur santé, et l’étude de toutes les petites commodités de la vie. Elles gardent le rouge ; et au lieu d’aller pleurer leurs sottises passées aux pieds d’un prêtre ; elles en rient avec quelques amis intimes. Cette révolution, si toutefois elle est réelle, est la suite du mépris général de la religion. Elles ont cessé d’y croire dans la jeunesse ; et elles ne peuvent plus y chercher leur consolation dans la vieillesse. Autrefois, on allait à la messe au sortir des bras de son amant. Aujourd’hui, ou l’on ne va point à la messe ; ou si l’on y va, c’est par égard pour ses valets ; contrainte dont on s’affranchit de jour en jour. L’incrédulité est aussi commune chez les femmes que chez les hommes ; elle est un peu moins raisonnée, mais elle y est presque aussi ferme.

 

[Chapitre 13] p. 339. « Le beau cesse à la longue de l’être pour moi. »

Je ne crois pas cela. Ce qui est vrai reste vrai ; ce qui est bon, ne cesse pas de l’être ; le beau est toujours beau. Il n’y a que ma sensation qui varie. Je passe devant la colon­nade du Louvre, sans la regarder ; en est‑elle moins belle pour moi ? Nullement.

 

[Chapitre 14] p. 352. [« Le seul moyen de se former une idée du mot sublime, c'est de se rappeler les morceaux cités comme tels par les Longins, les Despréaux et la plupart des rhéteurs. […]Tel est l'effet produit par la confiance qu'Ajax a dans sa force et son courage, lorsqu'il s'écrie: Grand Dieu, rend-nous le jour, et combats contre nous. Une telle confiance en impose aux plus intrépides. »]

Helvétius suppose ici avec Longin et Boileau, une beauté dans Homère, qui n’y est point. Homère ne dit pas,

                       Grand dieu chasse la nuit qui nous couvre les yeux

                       Et combats contre nous à la clarté des cieux.

Il dit, Grand dieu, chasse la nuit qui nous couvre les yeux, et si tu as résolu de nous perdre, perds‑nous du moins à la clarté des cieux.

Ce passage devint, il y a une vingtaine d’années et plus le sujet d’une discussion assez vive entre le jésuite Berthier et moi.

Je soutenais que l’Ajax de Longin et de Boileau n’était qu’un impie, et que l’Ajax d’Homère était pieux et touchant. Il m’arriva ce qui arrive presque toujours à ceux qui ne se possèdent pas assez ; c’est de perdre une partie de leur avantage. Je voudrais bien savoir ce que le journaliste m’eût répondu si je lui avais dit ; Hé bien, mon père, Ajax à votre avis est donc un impie, un sublime impie qui défie le maître des dieux. Cependant si dans toute l’Iliade, si parmi tous les héros grecs, il y en avait un seul qui sur le point de s’engager dans un combat périlleux, invitât l’armée à se mettre en prière, que penseriez‑vous de ce héros ? L’appelleriez‑vous un impie ? Serait‑ce là le carac­tère que le poète se serait proposé de lui donner ? Vous savez par cœur, je n’en doute pas, tous les noms des chefs de la Grèce ? Comment appelez‑vous celui‑là ? Est‑ce Achille, Agamemnon, Patrocle, Diomède, Ajax ? Certaine­ment, ce ne peut être ce dernier. Il serait trop absurde que celui qui s’adresse fièrement à Jupiter et qui lui dit, prends ton foudre et combats contre nous ; dît à l’armée, je vais combattre ; mes amis, prosternez‑vous devant les dieux, et priez pour moi. Le militaire qui de nos jours en ferait autant, montrerait plus de religion que de bravoure. C’est pourtant Ajax, lui‑même ; si conséquent dans Homère à son rôle, au pied du mont Ida ; voici comment il parle ici ; voyez le livre VII, le vers 193 et les suivants.

 

            « Allons, mes amis : tandis que j’endosse ma cuirasse, adressez‑vous au maître des dieux ; priez‑le à voix basse, afin que les Troyens ne puissent vous entendre ; ou plutôt, faites votre prière tout haut, car nous ne craignons qui que ce soit. »

Ou vous avez mal entendu le poète, ou le poète a mal soutenu le caractère de son héros. Choisissez. Mais il n’y a pas à choisir. La faute n’est pas dans Homère, mais dans ses commentateurs. Seulement, il ne faut pas con­fondre l’erreur d’un homme de génie tel que Longin ou Boileau, avec l’impertinence de son écho.

            [Chapitre 15]. p. 357. « Quand une maîtresse n’est pas nouvelle, il est agréable de se trouver au rendez‑vous qu’elle a donné et de ne l’y point trouver. »

Ce propos du président Hénault est celui d’un homme qui n’a jamais aimé que de jolies pécores.

            [Chapitre 17]. p. 366.[ « Par quelle raison en effet le même homme écrit-il bien en un genre et mal dans un autre ? Cet homme n'ignore ni les tours heureux, ni la propriété des mots de sa langue. À quoi donc attribuer la faiblesse de son style ? À la disette de ses idées. »]

Il me semble que l’auteur n’attache pas assez d’importance à plusieurs qualités rares, sans lesquelles toutefois on n’écrit jamais bien ; la pureté de la langue, le choix de l’expression propre ou figurée, sa place et l’harmonie. Un paysan, un homme du peuple, aura des idées fortes, des images frappantes ; mais il manquera des qualités précédentes, qu’on ne tient point de la nature, mais que le goût seul peut donner. L’art d’écrire s’apprend. Celui de penser et de sentir ne s’apprend guère.

            [Chapitre 20]. p. 386 « Il ne faut qu’un moment pour admirer ; et il faut un siècle pour produire des choses admirables. »

Oui, pour admirer sans jugement ; mais il y a des morceaux de sculpture qui m’ont arrêté des heures entières, ­je ne me suis jamais lassé, je ne me lasserai jamais devant le Laocoon ; j’y souffrirai toujours, en le regardant, et je m’en arracherai toujours avec peine. J’ai lu et relu vingt fois Homère ; il y a des pages de Buffon dont je n’ai peut-être pas encore senti toute la perfection ; mon Horace est usé et mon Racine est sale.

            [Chapitre 21]. p. 388[« En vain la danse, la peinture, les arts enfin les plus voluptueux et les plus spécialement consacrés à l'amour, en rappellent l'ivresse et les transports, quelle impression feront-ils sur celui qui fatigué de jouissance est blasé sur ce plaisir ? Si le riche court les bals et les spectacles, c'est pour changer d'ennui et par ce changement en adoucir le malaise. »]

Je ne pense pas qu’il en soit de la jouissance d’une belle femme, comme de la peinture de cette femme, et de la description voluptueuse des plaisirs qu’on a trouvés sur son sein. La jouissance est plus vive ; l’image dure plus longtemps. Un amateur est plus fidèle à son tableau qu’à sa maîtresse. Un homme se blase plus vite sur les objets des sens, qu’un homme de bon goût, sur les imitations de l’art.

            J’aime mieux changer d’ennuis comme le riche, que de souffrir toujours la même peine comme le journalier. J’aime mieux courir, même sans succès, après le bonheur, que rester à côté de l’infortune et de la misère.

            « Bonnier mourut d’ennui au milieu des délices. » Je n’en crois rien. Bonnier s’ennuya ; et mourut de maladie.          

            [Chapitre 22].p. 392. [« Si la félicité était toujours compagne du pouvoir, quel homme eût été plus heureux que le calife Abdoulraman ! Cependant telle fut l’inscription qu’il fit graver sur sa tombe : Honneurs, richesses, puissance souveraine ; j’ai joui de tout. Estimé et craint des princes mes contemporains, ils ont envié mon bonheur ; ils ont été jaloux de ma gloire ; ils ont recherché mon amitié. J’ai dans le cours de ma vie exactement marqué tous les jours où j’ai goûté un plaisir pur et véritable, et dans un règne de cinquante années je n’en ai compté que quatorze. »]

Ce calife avait calculé ses journées, comme tous ceux qui se plaignent de la vie ; par les grands plaisirs qui sont assez rares, et par les grandes peines qui le sont un peu moins. Si Turenne n’avait compté qu’autant de moments heureux, qu’il pouvait compter de batailles gagnées, Turenne aurait pu dire comme le calife, je n’ai eu que quatorze beaux jours.

            p. 393. « On est, dit‑on, bien nourri, bien couché à la Bastille, et l’on y meurt de chagrin. Pourquoi ?... C’est qu’on n’y vaque point à ses occupations ordinaires. »

            Ce n’est pas cela. C’est qu’on n’est pas maître d’y vaquer ou de n’y pas vaquer ; c’est qu’en quelque endroit que l’on soit, on s’y trouve mal, ne fût‑ce que pour un jour, lorsqu’on n’en saurait sortir. C’est qu’au moment où un despote, vous dit, Je veux que tu restes là, il vous ramène au caractère sauvage et primitif ; et si la parole est arrêtée, le cœur répond tout bas, Je ne veux pas rester. Et puis, ne dirait‑on pas qu’on a tout ce qui fait le bonheur d’un homme sensible, honnête, compatissant, studieux, actif, lorsqu’on est bien nourri et bien couché. L’auteur ne sait pas que celui que l’autorité tient dans une prison, innocent ou coupable, tremble pour sa vie ; et qu’il n’y a que la liberté qu’on lui accordera, qui puisse le délivrer de cette terrible inquiétude. Il ne sait pas ce que c’est que l’idée d’une détention qui n’aura point de fin ; et il n’y a pas un des malheureux renfermés à la Bastille qui n’ait cette idée.

            p. 393. « La condition de l’ouvrier qui par un travail modéré pourvoit à ses besoins et à ceux de sa famille est de toutes Ies conditions peut-être la plus heureuse. »

            Toute condition qui ne permet pas à l’homme de tomber malade, sans tomber dans la misère, est mauvaise.

            Toute condition qui n’assure pas à l’homme une res­source, dans l’âge de la vieillesse, est mauvaise.

            Si le petit peuple perd la perspective effroyable de l’hôpi­tal, ou s’il la voit, sans en être troublé ; c’est qu’il est abruti.

            Tout ce que l’auteur dit en éloge de la médiocrité [« Qui s'occupe se soustrait à l'ennui. Aussi l'ouvrier dans sa boutique, le marchand à son comptoir est souvent plus heureux que son monarque. Une fortune médiocre nous nécessite à un travail journalier. »], sera démontré pour tous ceux qui éprouvent le malaise.

            [Note 3]. p. 412. [« Dans le mariage, disait Fontenelle, la loi d'une union indissoluble est une loi barbare et cruelle. En France le peu de bons ménages prouve en ce genre la nécessité d'une réforme. »]

Ici l’auteur plaide la cause du divorce, mais un peu superficiellement.

            Il n’a pas considéré qu’après le divorce, les enfants ne peuvent guère demeurer soit à côté du père soit à côté de la mère, sans être malheureux.

            La mort exécute ici le divorce. Si le survivant passe à de nouvelles noces, que deviennent les enfants du premier lit, mêlés avec les enfants du second lit sous un beau‑père ou une belle‑mère ? On le sait.