Le rituel de tsantsa
Philippe Descola
Par delà nature et culture, p. 464-466


Par contraste avec la vendetta, la guerre intertribale a pour unique objectif de capturer des têtes dans des tribus jivaros voisines pour célébrer le rituel de tsantsa. La différence entre les têtes-trophées amazoniennes « ordinaires » et les têtes réduites jivaros est que celles-là perdent rapidement toute référence à une physionomie spécifique, tandis que celles-ci perpétuent — pendant quelque temps du moins — la représentation unique d’un visage ; l’extraction du crâne, la dessiccation des tissus et le modelage des traits à la ressemblance de la victime n’ont pas d’autre objectif. Lors de sa confection, la tsantsa joue donc le rôle d’un condensé d’identité commodément transportable. Toutefois, la tsantsa n’est pas l’effigie miniature d’une personne particulière, mais l’expression formelle d’une singularité existentielle pure, signifiable par n’importe quel faciès distinctif du moment qu’il provient d’un Jivaro non parent. Pour tous les Jivaros en effet, l’identité individuelle est moins contenue dans les caractéristiques de la figure que dans certains attributs sociaux de la persona : le nom, la parole, la mémoire des expériences partagées et les peintures faciales. Pour figurer dans le rituel, la tsantsa doit alors être débarrassée des derniers résidus référentiels qui l’empêchent encore d’incarner une identité jivaro générique : on ne l’appelle jamais par le patronyme, s’il était connu, de celui à qui elle a été soustraite ; sa face est soigneusement noircie pour oblitérer la mémoire des motifs qui s’y inscrivaient ; enfin, tous ses orifices sont suturés, condamnant ainsi les organes des sens à une éternelle amnésie phénoménale.

    La dépersonnalisation de la tsantsa la rend disponible pour un rite dont les phases discontinues s’étendent sur un peu plus d’un an ; elle fonctionne comme un opérateur logique — à la fois terme et relation — dans une suite de permutations entre des termes et des relations eux-mêmes affectés de valeurs variables. D’abord appelée « profil », puis « chose molle », la tête occupe simultanément ou consécutivement des positions différentes du point de vue du genre et de la parenté dans une série de rapports univoques ou réciproques, antagoniques ou complémentaires, avec le tuteur, ses parents et alliés des deux sexes, et plusieurs autres groupes cérémoniels. Au terme de ce ballet topologique, la tsantsa a assumé tous les rôles d’une procréation symbolique : non-parent, donneur de femme, épouse et finalement embryon. Le fruit très réel de ce simulacre d’alliance — un enfant à naitre dans la parentèle du meurtrier — est donc parfaitement consanguin sans être incestueux. Virtualité d’existence soustraite à des étrangers, il doit son engendrement à la mise en scène d’une affinité idéale, la seule véritablement satisfaisante pour les Jivaros, car détachée de toute obligation de réciprocité ; en bref, une affinité sans affins.
Peut-on ne pas être soi-même