Principes de la philosophie, IIIème partie
  Les éléments de la matière




52. Qu'il y a trois principaux éléments du monde visible.

Ainsi nous pouvons faire état d'avoir déjà trouvé deux diverses formes en la matière, qui peuvent être prises pour les formes des deux premiers éléments du monde visible. La première est celle de cette raclure qui a due être séparée des autres parties de la matière, lorsqu'elles se sont arrondies, et qui est mue avec tant de vitesse, que la seule force de son agitation est suffisante pour faire que, rencon­trant d'autres corps, elle soit froissée et divisée par eux en une infi­nité de petites parties, qui se font de telles figures, qu'elles remplissent toujours exactement tous les recoins qu'elles trouvent autour de ces corps. L'autre est celle de tout le reste de la matière, dont les parties sont rondes et fort petites, à comparaison des corps que nous voyons sur la terre; mais néanmoins elles ont quelque quantité déterminée, en sorte qu'elles  peuvent être divisées en d'autres beaucoup plus petites. Et nous trouverons encore ci-après une troisième forme en quelques parties de la matière : à savoir en celles qui, à cause de leur grosseur et de leurs figures, ne pourront pas être mues si aisément que les précédentes. Et je tâcherai de faire voir que tous les corps de ce monde visible sont composés de ces trois formes qui se trouvent en la matière, ainsi que de trois divers éléments : à savoir que le Soleil et les Étoiles fixes ont la forme du premier de ces éléments; les Cieux, celle du second; et la Terre avec les Planètes et les Comètes, celle du troisième. Car voyant que le Soleil et les Étoiles fixes envoient vers nous de la lumière, que les Cieux lui donnent passage, et que la Terre, les Planètes et les Comètes la rejettent et la font réfléchir, il me semble que j'ai quelque raison de me servir de ces trois différences, être lumineux, être transparent, et être opaque ou obscur, qui font les principales qu'on puisse rapporter au sens de la vue, pour distinguer les trois éléments de ce monde visible.

 

54. Comment le Soleil et les Étoiles fixes ont pu se former.

Or d'autant que les parties du second élément se sont frottées, dès le commencement, les unes contre les autres, la matière du premier, qui a du se faire de la raclure de leurs angles, s'est augmentée peu à peu, et lors qu'il s'en est trouvé en l'univers plus qu'il n'en fallait pour emplir les recoins que les parties du second, étant rondes, laissent nécessairement entre elles, le reste s'étant écoulé vers les centres S, F, f, y a composé des corps très subtils et très liquides, à savoir le Soleil dans le centre S, et les Étoiles aux autres centres. Car après que tous les angles des parties qui composent le second élément ont été émoussés, et qu'elles ont été arrondies, elles ont occupé moins d'espace qu'auparavant, et ne se sont plus étendues jusques aux centres; mais s'en éloignant également de tous côtés, elles y ont laissé des espaces ronds, lesquels ont été incontinent remplis de la matière du premier qui y arrivait de tous les endroits d'alentour, pour ce que les lois de la nature sont telles que tous les corps qui se meuvent en rond, doivent continuellement faire quelque effort pour s'éloigner des centres autour desquels ils se meuvent.

 

55. Ce que c'est que la lumière.

Je tâcherai maintenant d'expliquer, le plus exactement que je pourrai, quel est l'effort que font ainsi, non feulement les petites boules qui composent le second élément, mais aussi toute la matière du premier, pour s'éloigner des centres S, F, f et semblables, autour desquels elles tournent; car je prétends faire voir ci-après que c'est en cet effort seul que consiste la nature de la lumière, et la connaissance de cette vérité pourra servir à nous faire entendre beaucoup d'autres choses.



 



6o. Que toute la matière des Cieux tend ainsi à s’éloigner de certains centres.

Il est aisé d'appliquer aux parties du second élément ce que je viens de dire de cette pierre qui tourne dans une fronde autour du centre E, ou de la petite boule qui est dans le tuyau E Y : à savoir, que chacune de ces parties emploie une force assez considérable pour s'éloigner du centre du Ciel autour duquel elle tourne, mais qu'elle est arrêtée par les autres qui sont arrangées au dessus d'elle, de même que cette pierre est retenue par la fronde. De plus il est à remarquer que la force de ces petites boules est beaucoup aug­mentée de ce qu'elles sont continuellement poussées par celles de leurs semblables qui sont entre elles et l'astre qui occupe le centre du tourbillon qu'elles composent, et encore par la matière de cet astre. Mais afin de pouvoir expliquer ceci plus distinctement, j'examinerai séparément l'effet de ces petites boules, sans penser à celui de la matière des astres, non plus que si tous les espaces qu'elle occupe étaient vides, ou pleins d'une matière qui ne contribuait rien au mouvement des autres corps, et ne l'empêchât point aussi; car suivant ce qui a été dit ci-dessus, c'est ainsi que nous devons concevoir le vide.

 

61. Que cela est cause que les corps du Soleil et des Étoiles fixes sont ronds.

Premièrement, de ce que toutes les petites boules qui tournent autour de S dans le Ciel AEI, font effort pour s'éloigner du centre S, comme il a été déjà remarqué, nous pouvons  conclure que celles qui sont en la ligne droite SA se poussent les unes les autres vers A, et que celles qui sont en la ligne droite SE, se poussent vers E, et ainsi des autres ; en sorte que, s'il n'y en avait pas assez pour occuper tout l’espace qui est entre S et la circonférence AEI, elles laisseraient vers S tout ce qu'elles n'occuperaient point. Et d'autant que celles, par exemple, qui sont en la ligne droite SE, s'appuyant seulement les unes sur les autres, ne tournent pas conjointement comme un bâton, mais font leur tour, les unes plutôt, et les autres plus tard, ainsi que je dirai ci-après, l’espace qu'elles laissent vers S doit être rond. Pour ce qu'encore que nous imaginerions que la ligne SE fut plus longue, et contint plus de petites boules que la ligne SA ou SI, en sorte que celles qui seraient à l'extrémité de la ligne SE fussent plus proches du centre S, que celles qui font à l'extrémité de la ligne SI : néanmoins ces plus proches auraient plutôt achevé leur tour que les autres plus éloignées du même centre ; et ainsi quelques-unes d'entre elles s'iraient joindre à l'extrémité de la ligne SI, afin de s'éloigner d'autant plus du centre S. C'est pourquoi nous devons conclure qu'elles sont maintenant disposées de telle sorte, que toutes celles qui terminent ces lignes, se trouvent également distantes du point S, et par conséquent que l'espace BCD, qu'elles laissent autour de ce centre, est rond.

 

62. Que la matière céleste qui les environne, tend à s'éloigner de tous les points de leur superficie.

De plus il est à remarquer que toutes les petites boules qui sont en la ligne droite SE se poussent non seulement vers E, mais aussi que chacune d'elles est poussée par toutes les autres qui sont comprises entre les lignes droites qui, étant tirées de l'une de ces petites boules à la circonférence BCD, toucheraient cette circonfé­rence. Et que, par exemple, la petite boule F est poussée par toutes celles qui sont comprises entre les lignes BF et DF, ou bien dans le triangle BFD, et qu'elle n'est poussée par aucune de celles qui sont hors de ce triangle ; en forte, que le lieu marqué F était vide, toutes celles qui font en l'espace BFD, s'avanceraient autant qu'il se pourrait afin de le remplir, et non point les autres. D'autant que, comme nous voyons que la pesanteur d'une pierre qui la conduit en ligne droite vers le centre de la terre, lors qu'elle est en l'air, la fait rouler de travers lors qu'elle tombe par le penchant d'une montagne : de même nous devons penser que la force qui fait que les petites boules qui font en l'espace BFD, tendent à s'éloigner du centre S suivant des lignes droites tirées de ce centre, peut faire aussi. qu'elles s'éloignent du même centre par des lignes qui s'en écartent quelque peu.

 

63. Que les parties de cette matière ne s'empêchent point en cela l'une l'autre.

Et cette comparaison de la pesanteur fera connaitre ceci fort clairement, si on considère des boules de plomb arrangées comme celles qui font représentées dans le vase BFD, qui s'appuient de telle façon les unes fur les autres, qu'ayant fait une ouverture au fond de ce vase, la boule marquée I soit contrainte d'en sortir, tant par la force de sa pesanteur, que par celle des autres qui font au-dessus d'elle. Car au même instant que celle ci sortira, on pourra voir que les deux marquées 2, 2, et les trois autres marquées 3, 3o, 3, s'avanceront, et les autres en suite. On pourra voir aussi qu'au même instant que la plus basse commencera de se mouvoir, celles qui sont comprises dans le triangle BFD s'avanceront toutes, mais qu'il n'y en aura pas une de celles qui sont hors de ce triangle, qui se dispose à se mouvoir vers là. Il est bien vrai qu'en cet exemple les deux boules 2, 2, s'entretouchent, après être quelque peu descendues, ce qui les empêche de descendre plus bas ; mais il n'en est pas de même des petites boules qui composent le second élément; car encore qu'il arrive quelquefois qu'elles se trouvent disposées en même forte que celles qui font représentées en cette figure, elles ne s'y arrêtent néanmoins que ce peu de temps qu'on nomme un instant, pour ce qu'elles sont sans cesse en action pour se mouvoir, ce qui est cause qu’elles continuent leur mouvement sans interruption. De plus, il faut remarquer que la force de la lumière, pour l'explication de laquelle j'écris tout ceci, ne consiste point en la durée de quelque mouvement, mais seulement en ce que ces petites boules font pressées, et font effort pour se mouvoir vers quelque endroit, encore qu'elles ne s'y meuvent peut-être pas actuellement.




 

64. Que cela suffit pour expliquer toutes les propriétés de la lumière, et pour faire paraitre les astres lumineux, sans qu'ils y contribuent aucune chose.

Ainsi nous n'aurons pas de peine à connaitre pourquoi cette action que je prends pour la lumière, s'étend en rond de tous côtés autour du Soleil et des Étoiles fixes, et pourquoi elle passe en un instant à toute forte de distance suivant des lignes qui ne viennent pas seulement du centre du corps lumineux, mais aussi de tous les points qui font en sa superficie : ce qui contient les principales propriétés de la lumière, en suite desquelles on peut connaitre aussi les autres. Et on peut remarquer ici une vérité qui semblera peut-être fort paradoxe à plusieurs, à savoir que ces mêmes propriétés ne laisseraient pas de se trouver en la matière du Ciel, encore que le Soleil ou les autres Astres autour desquels elle tourne, n'y contribuaient en aucune façon; en forte que, si le corps du Soleil n'était autre chose qu'un espace vide, nous ne laisserions pas de le voir avec la même lumière que nous pensons venir de lui vers nos yeux, excepté feulement qu'elle serait moins forte. Toutefois ceci ne doit être entendu que de la lumière qui s'étend autour du Soleil, au sens que tourne la matière du Ciel dans lequel il est, c'est à dire, vers le cercle de l’Écliptique : car je ne considère pas encore ici l'autre dimension de la Sphère qui s'étend vers les pôles. Mais afin que je puisse aussi expliquer ce que la matière du Soleil et des Étoiles peut contribuer à la production de cette lumière, et comment elle s'étend non feulement vers l'Écliptique, mais aussi vers les pôles et en toutes les dimensions de la Sphère, il est besoin que je dise auparavant quelque chose touchant le mouvement des Cieux.