DESCARTES
ENTRETIEN AVEC BURMAN



Si et comment l’homme fut immortel avant la chute, ce n’est pas une question pour le philosophe; il faut la laisser aux théologiens. Comment aussi les hommes avant le déluge ont pu atteindre un âge aussi avancé, cela dépasse le philosophe, et peut-être que Dieu a pu faire cela par miracle, par des causes extraordinaires, sans recours aux causes naturelles; il se peut aussi que la constitution de la nature ait été différente, avant le déluge, et qu’elle soit devenue pire par suite de l’événement. Le philosophe considère la nature et l’homme tels qu’ils sont aujourd’hui et ne va pas chercher leurs causes plus loin, car cela le dépasse. Maintenant, que la vie humaine pût être prolongée si nous connaissions l’art de la médecine il n’en faut pas douter; car puisque nous pouvons développer et prolonger la vie des plantes, etc., connaissant l’art de la culture, pourquoi donc n’en serait- il pas de même pour l’homme ? Mais la meilleure manière de prolonger la vie et la méthode à suivre pour garder un bon régime c’est de vivre comme les bêtes et entre autres de manger ce qui nous plaît, flatte notre goût, et seulement tant que cela nous plaît.

Objection. Cela aurait de bons résultats dans les corps bien disposés et sains, dont l’appétit est réglé et utile au corps, mais non dans les corps malades.

Réponse. Ce n’est aucunement vrai; même si nous sommes malades, la nature reste néanmoins la même, la nature qui semble justement jeter l’homme dans les maladies pour pouvoir se tirer d’autant mieux d’affaire et qui semble se jouer des obstacles, pourvu que nous lui obéissions. Et peut-être, si les médecins permettaient aux hommes les mets et les boissons qu’ils désirent souvent quand ils sont malades, les rendraient-ils souvent bien mieux à la santé que par leurs médicaments rebutants, comme le prouve l’expérience elle-même; en effet, dans de tels cas, la nature poursuit elle-même sa restauration, et elle s’y entend bien mieux, étant parfaitement consciente d’elle-même, qu’un médecin extérieur.

Objection. Mais il y a des mets, etc. en nombre infini. Quel choix faire ? Dans       quel ordre les prendre ?

Réponse. L’expérience même nous l’apprend; car nous savons toujours si un aliment nous a été profitable ou non, et ainsi nous pouvons toujours apprendre pour l’avenir si nous devons en user de nouveau, de la même manière et dans le même ordre, ou s’il faut nous en abstenir; si bien que, d’après le mot de Tibère (à moins qu’il ne soit de Caton), l’homme, à l’âge de trente ans, ne doit plus avoir besoin de médecin, parce qu’à cet âge il peut savoir assez lui-même, par expérience, ce qui lui est utile ou nuisible, et être ainsi son propre médecin.

Amsterdam, 20 avril 1648.