Benjamin Constant
De l'esprit de conquête et de l'usurpation
II, 7, Des imitateurs modernes des républiques de l'Antiquité




    La liberté qu’on a présentée aux hommes à la fin du siècle dernier était empruntée des républiques anciennes. Or, plusieurs des circonstances que nous avons exposées dans la première partie de cet ouvrage, comme étant la cause de la disposition belliqueuse des anciens, concouraient aussi à les rendre capables d’un genre de liberté dont nous ne sommes plus susceptibles.
    Cette liberté se composait plutôt de la participation active au pouvoir collectif que de la jouissance paisible de l’indépendance individuelle ; et même, pour assurer cette participation, il était nécessaire que les citoyens sacrifiassent en grande partie cette jouissance ; mais ce sacrifice est absurde à demander, impossible à obtenir à l’époque à laquelle les peuples sont arrivés.
    Dans les républiques de l’antiquité, la petitesse du territoire faisait que chaque citoyen avait politiquement une grande importance personnelle. L’exercice des droits de cité constituait l’occupation, et pour ainsi dire l’amusement de tous. Le peuple entier concourait à la confection des lois, prononçait les jugements, décidait de la guerre et de la paix. La part que l’individu prenait à la souveraineté nationale n’était point, comme à présent, une supposition abstraite ; la volonté de chacun avait une influence réelle ; l’exercice de cette volonté était un plaisir vif et répété ; il en résultait que les anciens étaient disposés, pour la conservation de leur importance politique et de leur part dans l’administration de l’État, à renoncer à leur indépendance privée.
    Ce renoncement était nécessaire : car, pour faire jouir un peuple de la plus grande étendue de droits politiques, c’est-à-dire pour que chaque citoyen ait sa part de la souveraineté, il faut des institutions qui maintiennent l’égalité, qui empêchent l’accroissement des fortunes, proscrivent les distinctions, s’opposent à l’influence des richesses, des talents, des vertus mêmes. Or, toutes ces institutions limitent la liberté et compromettent la sûreté individuelle.
    Aussi ce que nous nommons liberté civile était inconnu chez la plupart des peuples anciens. Toutes les république grecques, si nous en exceptons Athènes, soumettaient les individus à une juridiction sociale presque illimitée. Le même assujettissement individuel caractérisait les beaux siècles de Rome : le citoyen s’était constitué en quelque sorte l’esclave de la nation dont il faisait partie ; il s’abandonnait en entier aux décisions du souverain, du législateur ; il lui reconnaissait le droit de surveiller toutes ses actions et de contraindre sa volonté ; mais c’est qu’il était lui-même à son tour ce législateur et ce souverain ; il sentait avec orgueil tout ce que valait son suffrage dans une nation assez peu nombreuse, pour que chaque citoyen fût une puissance ; et cette conscience de sa propre valeur était pour lui un ample dédommagement.
    Il en est tout autrement dans les États modernes : leur étendue, beaucoup plus vaste que celle des anciennes républiques, fait que la masse de leurs habitants, quelque forme de gouvernement qu’ils adoptent, n’ont point de part active à ce gouvernement. Ils ne sont appelés tout au plus à l’exercice de la souveraineté, que par la représentation, c’est-à-dire d’une manière fictive.
    L’avantage que procurait au peuple la liberté, comme les anciens la concevaient, c’était d’être de fait au nombre des gouvernants ; avantage réel, plaisir à la fois flatteur et solide. L’avantage que procure au peuple la liberté chez les modernes, c’est d’être représenté, et de concourir à cette représentation par son choix. C’est un avantage sans doute, puisque c’est une garantie ; mais le plaisir immédiat est moins vif : il ne se compose d’aucune des jouissances du pouvoir ; c’est un plaisir de réflexion : celui des anciens était un plaisir d’action. Il est clair que le premier est moins attrayant ; on ne saurait exiger des hommes autant de sacrifices pour l’obtenir et le conserver.
    En même temps ces sacrifices seraient beaucoup plus pénibles : les progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l’époque, la communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l’infini les moyens de bonheur particulier. Les hommes n’ont besoin, pour être heureux, que d’être laissés dans une indépendance parfaite sur tout ce qui a rapport à leurs occupations, à leurs entreprises, à leur sphère d’activité, à leurs fantaisies.
    Les anciens trouvaient plus de jouissances dans leur existence publique, et ils en trouvaient moins dans leur existence privée : en conséquence, lorsqu’ils sacrifiaient la liberté individuelle à la liberté politique, ils sacrifiaient moins pour obtenir plus. Presque toutes les jouissances des modernes sont dans leur existence privée : l’immense majorité, toujours exclue du pouvoir, n’attache nécessairement qu’un intérêt très passager à son existence publique. En imitant les anciens, les modernes sacrifieraient donc plus pour obtenir moins.
    Les ramifications sociales sont plus compliquées, plus étendues qu’autrefois ; les classes mêmes qui paraissent ennemies, sont liées entre elles par des liens imperceptibles, mais indissolubles. La propriété s’est identifiée plus intimement à l’existence de l’homme : toutes les secousses qu’on lui fait éprouver sont plus douloureuses.
    Nous avons perdu en imagination ce que nous avons gagné en connaissances ; nous sommes par là même incapables d’une exaltation durable : les anciens étaient dans toute la jeunesse de la vie morale ; nous sommes dans la maturité, peut-être dans la vieillesse ; nous traînons toujours après nous je ne sais quelle arrière-pensée qui naît de l’expérience, et qui défait l’enthousiasme. La première condition pour l’enthousiasme, c’est de ne pas s’observer soi-même avec finesse. Or, nous craignons tellement d’être dupes, et surtout de le paraître, que nous nous observons sans cesse dans nos impressions les plus violentes. Les anciens avaient sur toutes choses une conviction entière ; nous n’avons presque sur rien qu’une conviction molle et flottante, sur l’incomplet de laquelle nous cherchons en vain à nous étourdir.
    Le mot illusion ne se trouve dans aucune langue ancienne, parce que le mot ne se crée que lorsque la chose n’existe plus.
    Les législateurs doivent renoncer à tout bouleversement d’habitudes, à toute tentative, pour agir fortement sur l’opinion. Plus de Lycurgues, plus de Numas.
    Il serait plus possible aujourd’hui de faire d’un peuple d’esclaves un peuple de Spartiates, que de former des Spartiates par la liberté. Autrefois, là où il y avait liberté, on pouvait supporter les privations ; maintenant, partout où il y a privation, il faut l’esclavage pour qu’on s’y résigne.
    Le peuple le plus attaché à sa liberté, dans les temps modernes, est aussi le peuple le plus attaché à ses jouissances ; et il tient à sa liberté surtout, parce qu’il est assez éclairé pour y apercevoir la garantie de ses jouissances.
    In Œuvres, Pléiade, p. 1010-1014