Benjamin Constant
De l'esprit de conquête et de l'usurpation
II, 18, Causes qui rendent le despotisme particulièrement impossible à notre époque de la civilisation





    Les raisonnements qu’on vient de lire sont d’une nature générale et s’appliquent à tous les peuples civilisés, et à toutes les époques ; mais plusieurs autres causes, qui sont particulières à l’état de la civilisation moderne, mettent de nos jours de nouveaux obstacles au despotisme.
    Ces causes sont, en grande partie, les mêmes qui ont substitué la tendance pacifique à la tendance guerrière, les mêmes qui ont rendu impossible la transplantation de la liberté des anciens chez les modernes.
    L’espèce humaine étant inébranlablement attachée à son repos et à ses jouissances, réagira toujours, individuellement et collectivement, contre toute autorité qui viendra les troubler. De ce que nous sommes, comme je l’ai dit, beaucoup moins passionnés pour la liberté politique que l’étaient les anciens, il peut s’ensuivre que nous négligions les garanties qui se trouvent dans les formes ; mais de ce que nous tenons beaucoup plus à la liberté individuelle, il s’ensuit aussi que, dès que le fond sera attaqué, nous le défendrons de tous nos moyens. Or, nous avons pour le défendre des moyens que les anciens n’avaient pas.
    J’ai montré que le commerce rend l’action de l’arbitraire sur notre existence plus vexatoire qu’autrefois, parce que nos spéculations étant plus variées, l’arbitraire doit se multiplier pour les atteindre ; mais le commerce rend en même temps l’action de l’arbitraire plus facile à éluder, parce qu’il change la nature de la propriété, qui devient par ce changement presque insaisissable.
    Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle, la circulation : sans circulation, la propriété n’est qu’un usufruit ; l’autorité peut toujours influer sur l’usufruit, car elle peut enlever la jouissance ; mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette action du pouvoir social.
    Les effets du commerce s’étendent encore plus loin : nos seulement il affranchit les individus, mais, en créant le crédit, il rend l’autorité dépendante.
    L’argent dit un auteur français, est l’arme la plus dangereuse du despotisme : mais il est en même temps son frein le plus puissant ; le crédit est soumis à l’opinion ; la force est inutile ; l’argent se cache ou s’enfuit ; toutes les opérations de l’État sont suspendues ; le crédit n’avait pas la même influence chez les anciens ; leurs gouvernements étaient plus forts que les particuliers ; les particuliers sont plus forts que les pouvoirs politiques de nos jours ; la richesse est une puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie ; le pouvoir menace, la richesses récompense : on échappe au pouvoir en le trompant ; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir : celle-ci doit l’emporter.
    Par une suite des mêmes causes, l’existence individuelle est moins englobée dans l’existence politique. Les individus transplantent au loin leurs trésors ; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie privée ; le commerce a rapproché les nations, leur a donné des mœurs et des habitudes à peu près pareilles ; les chefs peuvent être ennemis ; les peuples sont compatriotes ; l’expatriation, qui, chez les anciens, était un supplice, est facile aux modernes ; et loin de leur être pénible, elle leur est souvent agréable. Reste au despotisme l’expédient de prohiber l’expatriation ; mais pour l’empêcher, il ne suffit pas de l’interdire. On n’en quitte que plus volontiers les pays d’où il est défendu de sortir : il faut donc poursuivre ceux qui se sont expatriés ; il faut obliger les États voisins et ensuite les États éloignés à les repousser. Le despotisme revient ainsi au système d’asservissement de conquête et de monarchie universelle ; c’est vouloir, comme on voit, remédier à une impossibilité par une autre.
    Ce que j’affirme ici vient de se vérifier sous nos yeux mêmes : le despotisme de France a poursuivi la liberté de climat en climat ; il a réussi pour un temps à l’étouffer dans toutes les contrées où il pénétrait ; mais la liberté se réfugiant toujours d’une région dans l’autre, il a été contraint de la suivre si loin qu’il a enfin trouvé sa propre perte. Le génie de l’espèce humaine l’attendait aux bornes du monde, pour rendre son retour plus honteux, et son châtiment plus mémorable.
In Œuvres, Pléiade, p. 1053-1055