Ce n'est pas ordinairement la perte rŽelle que l'on fait dans une bataille (c'est-ˆ-dire celle de quelques milliers d'hommes) qui est funeste ˆ un ƒtat, mais la perte imaginaire et le dŽcouragement, qui le prive des forces mmes que la fortune lui avait laissŽes.

Il y a des choses que tout le monde dit parce qu'elles ont ŽtŽ dites une fois. On croirait qu'Hannibal fit une faute insigne de n'avoir point ŽtŽ assiŽger Rome aprs la bataille de Cannes. Il est vrai que d'abord la frayeur y fut extrme ; mais il n'en est pas de la consternation d'un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours en courage, comme de celle d'une vile populace, qui ne sent que sa faiblesse. Une preuve qu'Hannibal n'aurait pas rŽussi, c'est que les Romains se trouvrent en Žtat d'envoyer partout du secours.

On dit encore qu'Hannibal fit une grande faute de mener son armŽe ˆ Capoue, o elle s'amollit. Mais l'on ne considre point que l'on ne remonte pas ˆ la vraie cause. Les soldats de cette armŽe, devenus riches aprs tant de victoires, n'auraient-ils pas trouvŽ partout Capoue ? Alexandre, qui commandait ˆ ses propres sujets, prit, dans une occasion pareille, un expŽdient qu'Hannibal qui n'avait que des troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre : il fit mettre le feu au bagage de ses soldats et bržla toutes leurs richesses et les siennes. On nous dit que Kouli-Kan, aprs la conqute des Indes, ne laissa ˆ chaque soldat que cent roupies d'argent.

 

 

 

MONTESQUIEU.

ConsidŽrations sur les causes de la grandeur des romains et de leur dŽcadence