Georges Canguilhem
Études d'histoire et de philosophie des sciences
La vivisection



Qui ne se réfère pas au concept de milieu intérieur ne peut pas comprendre les motifs de l'obstination de Cl. Bernard à préconiser et à promouvoir une technique expérimentale qu'il ne crée pas sans doute, mais qu'il renouvelle en lui donnant un fondement spécifique: la technique des vivisections, qu'il lui faut défendre à la fois contre les gémissements de la sensiblerie et les objections de la philosophie romantique. «La science antique n'a pu concevoir que le milieu extérieur, mais il faut, pour fonder la science biologique expérimentale, concevoir de plus un milieu intérieur. Je crois avoir le premier exprimé cette idée et avoir insisté sur elle pour faire mieux comprendre l’application de l'expérimentation aux êtres vivants.» Insistons sur ce point: c'est le concept de milieu intérieur qui est donné comme fondement théorique à la technique de l’expérimentation physiologique. Dès 1857, dans la troisième Leçon sur les propriétés physiologiques des liquides de l'organisme, Cl. Bernard affirme : «Le sang est fait pour les organes, c’est vrai; mais je ne saurais trop le répéter, il est fait aussi par les organes.» Or n'est‑ce pas le concept de sécrétion interne, formé deux ans auparavant, qui permet, à Cl. Bernard cette révision radicale de l'hématologie ? Car la différence est considérable entre le rapport du sang au poumon et le rapport du sang au foie. Dans le pre­mier cas, le sang est l'organe par lequel l'organisme est appliqué au monde inorganique, alors que, dans le second, il est l'organe par lequel |'organisme est appliqué à lui-même, tourné vers lui-même, en rapport avec lui‑même. Nous n'hésitons pas à le redire: sans l'idée de sécrétion interne, pas d'idée du milieu intérieur, et sans l'idée du milieu intérieur, pas d'autonomie de la physiologie comme science. [...].

Le concept de milieu intérieur ne suppose pas seulement l'élaboration préala­ble par Cl. Bernard du concept de sécrétion interne, mais aussi  la référence à la théorie cellulaire dont il retient l’apport essentiel: I'autonomie des éléments anatomiques des organismes complexes et leur subordination fonctionnelle à l’ensemble morphologique. C'est en acceptant résolument la théorie cellulaire que Cl. Bernard a permis à la physiologie, sur le plan expérimental de l'analyse des fonctions, de se présenter comme science fondant sa propre méthode.