Roger Caillois
L'homme et le sacré
Précautions contre la souillure et la sainteté





    L’image des biens naturels, la participation à la vie du groupe constituent et définissent en effet l’existence profane : le pur s’en exclut pour approcher des dieux, l’impur en est banni afin qu’il ne communique pas sa souillure à ce qui l'entoure. De fait, la communauté prend toujours un soin extrême de tenir ce dernier à l'écart. Il est d'ailleurs facilement reconnaissable et les foyers d’impureté se laissent en général aisément dénombrer. Certains varient  avec les sociétés considérées ; d’autres bénéficient  de la plus large diffusion. Parmi ces derniers, on peut  citer le cadavre et, par contagion, les parents du  défunt lors du deuil, c’est-à-dire pendant la période  où la virulence de la souillure de la mort est pleinement active en eux ; puis la femme aux instants critiques de sa vie, quand elle se présente comme un être sanglant et blessé, lors de ses règles (et surtout de son premier sang) ou lors de ses couches (et spécialement à l’occasion de son premier enfant) jusqu’à la cérémonie purificatoire des relevailles ; le sacrilège enfin, celui qui, par bravade, par imprudence ou par mégarde, a violé un interdit, et particulièrement le plus grave de tous, la règle d’exogamie.
L’impureté de ces différents êtres fait courir à la communauté un danger qui la menace dans son ensemble, car rien n’est plus contagieux que la souillure mystique. Aussi toute société a-t-elle pour premier devoir de s’en protéger, en excluant radicalement de son sein les porteurs des germes nocifs. Elle ne leur permet aucun rapport avec les membres du groupe et s’efforce de préserver des miasmes abhorrés qu’ils renferment et colportent, jusqu’aux éléments et jusqu’à la nature. Les jeunes filles, à leur puberté, les femmes pendant leurs périodes menstruelles, se voient reléguées dans une hutte spéciale à l’écart du village. Elles n’en doivent pas sortir tant que dure leur état et avant qu’une purification rituelle en ait éliminé tous les vestiges. Les plus vieilles femmes du village, immunisées par leur âge et n’ayant plus guère de part à la vie sociale, leur préparent et leur apportent leur nourriture. La vaisselle dans laquelle les recluses ont mangé est brisée et soigneusement enterrée. Leur habitation est si hermétiquement close qu’il arrive que l’une d’elles périsse par suite du manque d’air. C’est qu’il faut éviter que la lumière du soleil ne contracte leur souillure en les éclairant. Parfois on ne leur demande, à cet effet, que de se noircir le visage. Souvent le bâtiment où elles résident est construit sur une plate-forme située à bonne distance du sol, afin que la terre, elle aussi, ne soit pas contaminée. De préférence, la patiente est hissée dans un hamac le temps de son indisposition : on considère que ce procédé réalise les conditions d'un isolement quasi absolu.
    Il est remarquable que les mêmes interdits qui préservent de la souillure, isolent la sainteté et protègent de son contact. Le souverain-dieu du type Mikado, comme la femme indisposée, ne doit pas toucher le sol ou s’exposer aux rayons du soleil. C’est le cas par exemple non seulement de l’empereur du Japon, mais du souverain pontife des Zapotecs et de l’héritier du trône de Bogota, qui vit à partir de seize ans dans une chambre obscure. On brise également la vaisselle où le Mikado a mangé, de peur qu’un imprudent, en venant à s'en servir dans la suite, ne voie sa bouche et sa gorge gonfler et s'enflammer, en un mot se gangrener. Il faut, en même temps maintenir le roi divin à l’abri de toute souillure, de toute déperdition inutile de son énergie sainte, le préserver de toute occasion de la décharger brutalement : elle ne doit qu’assurer le bon fonctionnement de la nature et de l’État en rayonnant lentement et régulièrement. En tournant les yeux, avec quelque insistance dans une direction donnée  le Mikado risquait de déchaîner les pires calamité sur les régions qu’il avait trop « favorisées » des effluves puissants de son regard.
Tout ce qui touche une personne sainte est consacré du fait même et ne peut plus servir qu’à elle. II suffit à celle-ci de nommer un objet ou de porter la main sur lui, pour le soustraire à son profit au domaine public. Personne n’ose plus l’utiliser : son contact est mortel. Ainsi le divin et le maudit, la consécration et la souillure, ont exactement les mêmes effets sur les choses profanes : elles les rendent intouchables, les retirent de la circulation en leur communiquant leur redoutable vertu. Il ne faut donc pas s’étonner que les mêmes barrières protègent de l’excès d’honneur comme de l’indignité qui les déroberaient également à l’usage commun, les biens nécessaires à la subsistance du groupe, les bras indispensables au travail quotidien.