BUFFON
Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du cabinet du roi
De la dégénération des animaux





Dès que l’homme a commencé à changer de ciel, et qu’il s’est répandu de climats en climats, sa nature a subi des altérations : elles ont été légères dans les contrées tempérées, que nous supposons voisines du lieu de son origine :  mais elles ont augmenté à mesure qu’il s’en est éloigné ; et lorsqu’après des siècles écoulés, des continents traversés et des générations déjà dégénérées par l’influence des différentes terres, il a voulu s’habituer dans les climats extrêmes, et peupler les sables du Midi et les glaces du Nord ; les changements sont devenus si grands et si sensibles, qu’il y aurait lieu de croire que le Nègre, le Lapon et le Blanc forment des espèces différentes, si d’un côté l’on n’était assuré qu’il n’y a eu qu’un seul homme de créé, et de l’autre que ce Blanc, ce Lapon, ce Nègre, si dissemblants entre eux, peuvent cependant s’unir ensemble et propager en commun la grande et unique famille de notre genre humain : ainsi leurs taches ne sont point originelles ; leurs dissemblances n’étant qu’extérieures, ces altérations de la nature ne sont que superficielles ; et il est certain que tous ne sont qu’un seul homme qui s’est verni de noir sous la zone torride, et qui s’est tanné, rapetissé par le froid glacial du pôle et de la sphère. Cela seul suffirait pour nous démontrer qu'il y a plus de force, plus d' étendue, plus de flexibilité dans la nature de l'homme que dans celle de tous les autres êtres, car les végétaux et presque tous les animaux sont confinés chacun à leur terrain, à leur climat ; et cette étendue dans notre nature vient moins des propriétés du corps que de celles de l'âme ; c'est par elle que l' homme a cherché les secours qui étaient nécessaires à la délicatesse de son corps ; c'est par elle qu' il a trouvé les moyens de braver l'inclémence de l'air, et de vaincre la dureté de la terre. Il s' est pour ainsi dire soumis les éléments ; par un seul rayon de son intelligence, il a produit celui du feu qui n'existait pas sur la surface de la terre ; il a su se vêtir, s' abriter, se loger ; il a compensé par l'esprit toutes les facultés qui manquent à la matière ; et sans être ni si fort, ni si grand, ni si robuste que la plupart des animaux, il a su les vaincre, les dompter, les subjuguer, les confiner, les chasser et s'emparer des espaces que la nature semblait leur avoir exclusivement départis.

La grande division de la terre est celle des deux continents, elle est plus ancienne que tous nos monuments ; cependant l'homme est encore plus ancien, car il s'est trouvé le même dans ces deux mondes : l'Asiatique, l'Européen, le nègre, produisent également avec l'Américain ; rien ne prouve mieux qu'ils sont issus d' une seule et même souche que la facilité qu'ils ont de se réunir à la tige commune ; le sang est diffèrent, mais le germe est le même ; la peau, les cheveux, les traits, la taille, ont varié sans que la forme intérieure ait changé ; le type en est général et commun.