Brecht. La vie de GalilŽe, LĠArche, 1990.                                                         

 

p. 40 : Sagredo, un ami de GalilŽe, le met en garde contre le danger de quitter la RŽpublique de Venise pour partir ˆ Florence.

Sagredo: GalilŽe, je te vois engagŽ sur un chemin terrible. C'est la nuit du malheur, celle o l'homme voit la vŽritŽ. Et l'heure de l'aveuglement, celle o il croit en la raison humaine. De qui dit‑on qu'il va les yeux ouverts ? De qui va ˆ sa perte. Comment les puissants pourraient‑ils laisser courir en libertŽ quelqu'un qui sait la vŽritŽ, ne serait‑ce qu'une vŽritŽ touchant les astres les plus ŽloignŽs ! Penses‑tu que le pape entendra ta vŽritŽ quand tu dis qu'il se trompe, sans pour autant entendre qu'il se trompe ? Crois‑tu qu'il inscrira tout simplement dans son journal : 10 janvier 1610, ciel aboli ? Comment peux‑tu vouloir quitter cette RŽpublique, la vŽritŽ dans la poche, pour te jeter dans les piges des princes et des moines, ta lunette ˆ la main ? Toi si mŽfiant dans ta science, tu es crŽdule comme un enfant pour tout ce qui te semble faciliter sa pratique.

 

p. 110-111 : LĠInquisiteur explique au Pape les dangers que prŽsente pour lĠƒglise la physique de GalilŽe.

L'inquisiteur : Qu'il s'agit des tables de l'arithmŽtique et non de l'esprit de rŽvolte et de doute, c'est ce que disent ces gens. Cependant il ne s'agit pas des tables de l'arithmŽtique. Mais d'une Žpouvantable inquiŽtude qui est venue au monde. L'inquiŽtude de leur propre cerveau qu'ils transmettent ˆ la terre immobile. Ils s'Žcrient: les chiffres nous y forcent ! Mais d'o viennent‑ils ces chiffres ? Tout le monde sait qu'ils viennent du doute. Ces gens doutent de tout. Devons‑nous fonder la sociŽtŽ humaine sur le doute et non plus sur la foi ? (...) Et maintenant que la peste, la guerre et la RŽforme rŽduisent la chrŽtientŽ ˆ des ”lots Žpars, le bruit court en Europe que vous tes en alliance secrte avec la Sude luthŽrienne pour affaiblir l'Empereur catholique. Et voilˆ que ces vermisseaux de mathŽmaticiens braquent leurs lunettes vers le ciel et informent le monde que Votre SaintetŽ, mme lˆ, dans le seul domaine qu'on ne vous disputait pas encore, est bien ignorante. On pourrait se demander : quel intŽrt soudain pour une science aussi lointaine que l'astronomie ! N'est‑il pas indiffŽrent de savoir comment tournent ces boules ? Toute l'Italie, jusqu'au dernier des palefreniers, par le mŽchant exemple de ce Florentin, discute des phases de VŽnus, et tous de songer du mme coup ˆ toutes ces choses qu'on dŽclare inŽbranlables dans les Žcoles et en d'autres endroits, et qui sont tellement contraignantes. Qu'adviendrait‑il si tous ceux‑lˆ, faibles dans leur chair et prompts ˆ tous les excs, ne croyaient plus qu'en leur propre raison que cet insensŽ dŽclare tre la seule instance ! (...) Depuis quĠils traversent la mer — je nĠai rien contre — ils placent leur confiance non plus en Dieu mais en une boule de cuivre quĠils appellent le compas. Ils veulent faire des miracles avec les machines. Lesquels ? De Dieu, en tout cas, ils n'ont plus besoin, alors de quels miracles s'agit‑il ? (...) Ce mauvais sujet sait ce qu'il fait quand il rŽdige ses travaux astronomiques non pas en latin, mais dans l'idiome des poissonnires et des marchands de laine.