BOSSUET

Discours sur l'histoire universelle
Partie III, chapitre 7 (dernières lignes du livre)

Mais souvenez-vous, monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulières qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants ? Il fait marcher l’épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs ? Il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine toujours courte par quelque endroit ; il l’éclaire, il étend ses vues, et puis il l’abandonne à ses ignorances : il l’aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même : elle s’enveloppe, elle s’embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C’est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier, et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L’Égypte autrefois si sage marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le seigneur a répandu l’esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sait plus ce qu’elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s’y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plait le sens égaré, et celui qui insultait à l’aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu’il faille souvent autre chose pour lui renverser le sens que ses longues prospérités. C’est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard, ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d’un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l’égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c’est à dire, dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin, et c’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du hasard, ou de l’irrégularité dans les rencontres particulières. Par là se vérifie ce que dit l’apôtre, que Dieu est heureux, et le seul puissant roi des rois, et seigneur des seigneurs . Heureux, dont le repos est inaltérable, qui voit tout changer sans changer lui-même, et qui fait tous les changements par un conseil immuable ; qui donne, et qui ôte la puissance ; qui la transporte d’un homme à un autre, d’une maison à une autre, d’un peuple à un autre, pour montrer qu’ils ne l’ont tous que par emprunt, et qu’il est le seul en qui elle réside naturellement. C’est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu’ils ne pensent, et leurs conseils n’ont jamais manqué d’avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passez ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l’avenir, loin qu’ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n’est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils. Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines, ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne songeait pas qu’il jetait dans les esprits le principe de cette licence effrénée, par laquelle la tyrannie qu’il voulait détruire devait être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquin. Quand les Césars flattaient les soldats, ils n’avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l’empire. En un mot, il n’y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté. C’est pourquoi tout est surprenant à ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s’avance avec une suite réglée. Ce discours vous le fait entendre ; et pour ne plus parler des autres empires, vous voyez par combien de conseils imprévus, mais toutefois suivis en eux-mêmes, la fortune de Rome a été menée depuis Romulus jusqu’à Charlemagne. Vous croirez peut-être, monseigneur, qu’il aurait fallu vous dire quelque chose de plus de vos François et de Charlemagne qui a fondé le nouvel empire. Mais outre que son histoire fait partie de celle de France que vous écrivez vous-même, et que vous avez déjà si fort avancée, je me réserve à vous faire un second discours où j’aurai une raison nécessaire de vous parler de la France et de ce grand conquérant, qui étant égal en valeur à ceux que l’antiquité a le plus vantez, les surpasse en piété, en sagesse et en justice. Ce même discours vous découvrira les causes des prodigieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet empire qui a commencé deux cens ans avant Charlemagne, pouvait trouver sa place dans ce discours : mais j’ai cru qu’il valait mieux vous faire voir dans une même suite ses commencements et sa décadence. Ainsi je n’ai plus rien à vous dire sur la première partie de l’histoire universelle. Vous en découvrez tous les secrets, et il ne tiendra plus qu’à vous d’y remarquer toute la suite de la religion et celle des grands empires jusqu’à Charlemagne. Pendant que vous les verrez tomber presque tous d’eux-mêmes, et que vous verrez la religion se soutenir par sa propre force, vous connaitrez aisément quelle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son espérance.