BOSSUET

TROISIÈME SERMON

POUR LE  DIMANCHE DES RAMEAUX,

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

Prêché en 1662, dans le Carême du Louvre, en présence de Louis XIV et de toute la Cour






    […]   
    PREMIER POINT.
 
    « Les rois règnent par moi, » dit la Sagesse éternelle : Per me reges regnant ; et de là nous devons conclure non-seulement que les droits de la royauté sont établis par ses lois, mais que le choix des personnes est un effet de sa providence. Et certes il ne faut pas croire que le Monarque du monde, si persuadé de sa puissance et si jaloux de son autorité, endure dans son empire qu'aucun y ait le commandement sans sa commission particulière. Par lui, tous les rois règnent : et ceux que la naissance établit , parce qu'il est le maître de la nature ; et ceux qui viennent par choix , parce qu'il préside à tous les conseils; « et il n'y a sur la terre aucune puissance qu'il n'ait ordonnée : » Non est potestas nisi a Deo, dit l'oracle de l'Écriture.
    […]
    Pour établir cette puissance qui représente la sienne, Dieu met sur le front des souverains et sur leur visage une marque de divinité. C'est pourquoi le patriarche Joseph ne craint point de jurer par la tête et par le salut de Pharaon comme par une chose sacrée ; et il ne croit pas outrager celui qui a dit : « Vous jurerez seulement au nom du Seigneur, » parce qu'il a fait dans le prince une image mortelle de son immortelle autorité. « Vous êtes des dieux, dit David, et vous êtes tous enfants du Très-Haut ; » mais, ô dieux de chair et de sang ! ô dieux de terre et de poussière ! vous mourrez comme des hommes. N'importe, vous êtes des dieux, encore que vous mouriez, et votre autorité ne meurt pas; cet esprit de royauté passe tout entier à vos successeurs et imprime partout la même crainte, le même respect, la même vénération. L'homme meurt, il est vrai ; mais le roi, disons-nous, ne meurt jamais. L'image de Dieu est immortelle.
    Il est donc aisé de comprendre que de tous les hommes vivants, aucuns ne doivent avoir dans l'esprit la majesté de Dieu plus imprimée que les rois. Car comment pourraient-ils oublier Celui dont ils portent toujours en eux-mêmes une image si vive, si expresse, si présente? Le prince sent en son cœur cette vigueur, cette fermeté, cette noble confiance de commander; il voit qu'il ne fait que mouvoir les lèvres, et aussitôt que tout se remue d'une extrémité du royaume à l'autre ; et combien donc doit-il penser que la puissance de Dieu est active! Il pénètre les intrigues, les trames les plus secrètes ; « les oiseaux du ciel lui rapportent tout ; il a même reçu de Dieu par l'usage des affaires une expérience , une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine : Divinatio in labiis regis. Et quand il a pénétré les trames les plus secrètes, avec ses mains longues et étendues il va prendre ses ennemis aux extrémités du monde et les déterre pour ainsi dire du fond des abîmes, où ils cherchaient un vain asile. Combien donc lui est-il facile de s'imaginer que les mains et les regards de Dieu sont inévitables ! Mais quand il voit les peuples soumis, « obligés, dit l'Apôtre, à lui obéir non-seulement pour la crainte, mais encore pour la conscience, » peut-il jamais oublier ce qui est dû au Dieu vivant et éternel, à qui tous les cœurs parlent, pour qui toutes les consciences n'ont plus de secret? C'est là , c'est là sans doute que tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la fidélité , tout ce que feint la flatterie, tout ce que le prince exige lui-même de l'amour, de l'obéissance, de la gratitude de ses sujets, lui est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à son Dieu, à son Souverain. C'est pourquoi saint Grégoire de Naizanze prêchant à Constantinople, en présence des empereurs, les invite par ces beaux mots à réfléchir sur eux-mêmes pour contempler la grandeur de la Majesté divine : « O monarques, respectez votre pourpre, révérez votre propre autorité qui est un rayon de celle de Dieu; connaissez le grand mystère de Dieu en vos personnes ; les choses hautes sont à lui seul; il partage avec vous les inférieures; soyez donc les sujets de Dieu, comme vous en êtes les images.»
    Tant de fortes considérations doivent presser vivement les rois de mettre l'Évangile sur leurs têtes, d'avoir toujours les yeux attachés à cette loi supérieure, de ne se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas, de ne souffrir jamais que leur puissance s'égare hors des bornes de la justice chrétienne. Certes ils donneraient au Dieu vivant un trop juste sujet de reproche, si parmi tant de biens qu'il leur fait, ils en allaient encore chercher dans les plaisirs qu'il leur défend, s'ils employaient contre lui la puissance qu'il leur accorde, s'ils violaient eux-mêmes les lois dont ils sont établis les exécuteurs, les protecteurs. C'est ici le grand péril des grands de la terre. Comme les autres hommes ils ont à combattre leurs passions ; par-dessus les autres hommes ils ont à combattre leur propre puissance. Car comme il est absolument nécessaire à l'homme d'avoir quelque chose qui le retienne, les puissances, sous qui tout fléchit, doivent elles-mêmes se servir de bornes. […]


    SECOND POINT.
    […]
    L'Église a tant travaillé pour l'autorité des rois, qu'elle a sans doute bien mérité qu'ils se rendent les protecteurs de la sienne. Ils régnaient sur les corps par la crainte, et tout au plus sur les cœurs par l'inclination; l'Église leur a ouvert une place plus vénérable ; elle les a fait régner dans la conscience, c'est là qu'elle les a fait asseoir dans un trône, en présence et sous les yeux de Dieu même : quelle merveilleuse dignité ! Elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leur personne sacrée, un devoir de sa religion de l'obéissance qui leur est due. C'est elle qui va arracher jusqu'au fond du cœur, non-seulement les premières pensées de rébellion, mais encore et les plaintes et les murmures; et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes , elle a enseigné constamment et par sa doctrine et par son exemple qu'il en faut tout souffrir, jusqu'à l'injustice, par laquelle s'exerce invisiblement la justice même de Dieu.
    Après des services si importants, une juste reconnaissance obligeait les princes chrétiens à maintenir l'autorité de l'Église, qui est celle de Jésus-Christ même. Non, Jésus-Christ ne règne pas, si son Église n'est autorisée. Les monarques pieux l'ont bien reconnu; et leur propre autorité, je l'ose dire, ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Église. Ils ont fait quelque chose de plus : cette puissance souveraine, qui doit donner le branle dans les autres choses, n'a pas jugé indigne d'elle de ne faire que seconder dans toutes les affaires ecclésiastiques ; et un roi de France, empereur, n'a pas cru se rabaisser trop, lorsqu'il promet son assistance aux prélats, qu'à les assurer de son appui dans les fonctions de leur ministère : « afin , dit ce grand roi , que notre puissance royale servant, comme il est convenable, à ce que demande votre autorité, vous puissiez exécuter vos décrets : » Ut nostro auxilio suffulti, quod vestra auctoritas exposcit, famulante, ut decet, potestate nostrâ, perficere valeatis.
    Mais, ô sainte autorité de l'Église, frein nécessaire de la licence et unique appui de la discipline, qu'es-tu maintenant devenue? Abandonnée par les uns et usurpée par les autres, ou elle est entièrement abolie, ou elle est dans des mains étrangères. Mais il faudrait un trop long discours pour exposer ici toutes ses plaies : Sire, le temps en éclaircira Votre Majesté;  et dans la réformation générale de tous les abus de l'État que l'on attend de votre haute sagesse, l'Église et son autorité tant de fois blessées recevront leur soulagement de vos mains royales. Et comme cette autorité de l'Église n'est pas faite pour l'éclat d'une vaine pompe, mais pour l'établissement des bonnes mœurs et de la véritable piété, c'est ici principalement que les monarques chrétiens doivent faire régner Jésus-Christ sur les peuples qui leur obéissent.