Berkeley
Petite anthologie immatérialiste



Essai d'une théorie nouvelle de la vision


    46. Il s’ensuit manifestement de ce qui vient d’être établi, que les idées d’étendue et de choses placées à une certaine distance, ne sont pas, à proprement parler, les objets de la vue, et ne sont pas autrement aperçues par l’œil , que par l’oreille. Assis dans mon cabinet, j’entends un carrosse rouler dans la rue ; je regarde par la fenêtre, et vois le carrosse ; je sors, et y entre. N’est-il pas vrai, que les termes, que je viens d’employer doivent naturellement faire penser, que j’ai entendu, vu, et touché la même chose ; savoir le carrosse ? Il est certain néanmoins, que les Idées, excitées par chaque sens, sont très différentes les unes des autres ; mais, comme on a observé qu’elles étaient constamment jointes ensemble, on parle d’elles comme d’une seule et même chose. Par la variation du bruit, j’aperçois les différentes distances du carrosse, et sais qu’il approche avant que de mettre la tête à la fenêtre. C’est ainsi que par l’oreille j’aperçois la distance, précisément de la même manière que par le moyen de l’œil.

    51. Nous n’entendons pas plutôt les mots d’une langue qui nous est familière, que les idées, qui y correspondent se présentent à notre âme : le son et la signification entrent dans l’âme au même instant ; et ces choses sont si étroitement unie ensemble, qu’il n’est pas en notre pouvoir d’exclure l’une, à moins que nous n’excluions aussi l’autre. Nous agissons  même à tous égards comme si nous entendions les pensées mêmes. Pareillement, les objets qui sont seulement suggérés par la vue, nous affectent souvent plus fortement, et sont plus considérés que les objets propres de ce sens ; avec lesquels ils entrent dans l’âme, et avec lesquels ils ont une connexion bien plus intime, que les idées n’en ont avec les mots. De là vient la difficulté que nous avons à distinguer entre les objets médiats et immédiats de la vue, et notre penchant à attribuer aux derniers ce qui appartient aux autres. Ces deux sortes d’objets sont, non seulement jointes, mais comme incorporées ensemble. Et ce préjugé est confirmé en nous par un espace de temps considérable, par l’habitude du langage, et par le manque de réflexion.

Alciphron

     4ème dialogue
    Il semble que les objets propres de la vue soient la lumière et les couleurs, avec leurs diverses nuances et leurs tons ; leur variété et le nombre infini de leurs combinaisons font qu’elles constituent un langage merveilleusement apte à nous suggérer et à nous montrer les distances, les formes, les situations, les dimensions et les diverses qualités des objets tangibles : non par similitude, ni par une inférence nécessaire, mais par l’arbitraire de la providence tout comme les mots suggèrent les choses signifiées par eux.
Cahier de notes


    Vous me demandez si les livres sont dans la salle d'études maintenant où personne n'y est pour les voir ? Je réponds, oui. Vous me demandez, n'avons-nous pas tort de penser que les choses existent, quand elles ne sont pas effectivement perçues par les sens ? Je réponds, non. L'existence de ces choses consiste à être perçues, imaginées, pensées. Toutes les fois qu'elles sont imaginées ou pensées, elles existent. Toutes les fois que vous les citez ou que vous en parlez, elles sont imaginées ou pensées. Donc si vous ne pouvez en aucun moment me demander si elles existent ou non, sans que par l'effet de votre question même, elles existent nécessairement.



Principes de la connaissance humaine, 1ère partie

1. Il est évident à qui prend une vue d'ensemble des objets de la connaissance humaine, que ce sont ou des idées effectivement imprimées sur les sens, ou bien telles qu'on les perçoit quand on prête attention aux passions et aux opérations de l'esprit, ou enfin des idées formées à l'aide de la mémoire et de l'imagination en composant, divisant ou simplement en représentant celles qui ont été originairement perçues suivant les manières qu'on vient de dire. Par la vue, j'ai les idées de la lumière et des couleurs avec leurs différents degrés et variations. Par le toucher, je perçois, par exemple, le dur et le mou, la chaleur et le froid, le mouvement et la résistance et tout cela plus ou moins eu égard à la quantité ou au degré. L'odorat me fournit des odeurs, le palais des saveurs, et l'ouïe transmet des sons à l'esprit avec toute leur variété de ton et de composition. Et comme plusieurs d'entre elles sont observées s'accompagnant les unes les autres, elles arrivent à être marquées par un seul nom et ainsi à être considérées comme une seule chose. Ainsi, par exemple, une couleur, une saveur, une odeur, une figure, une consistance données qui se sont offertes ensemble à l'observation, sont tenues pour une seule chose distincte signifiée par le nom de pomme. D'autres collections d'idées constituent une pierre, un arbre, un livre et autres semblables choses sensibles; ces choses, comme elles sont plaisantes ou désagréables, provoquent les passions de l'amour, de la haine, de la joie, du chagrin et ainsi de suite.
2. Mais, outre toute cette variété sans fin d'idées ou objets de connaissance, il y a aussi quelque chose qui les connaît ou les perçoit, et exerce diverses opérations à leur sujet, telles que vouloir, imaginer, se souvenir. Cet être actif percevant est ce que j'appelle esprit, intelligence, âme ou moi. Par ces mots, je ne dénote aucune de mes idées, mais une chose entièrement distincte d'elles, dans laquelle elles existent ou ce qui est la même chose, par laquelle elles sont perçues; car l'existence d'une idée consiste à être perçue.
3. Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l'imagination n'existent hors de l'esprit, c'est ce que tout le monde accordera. Et il semble non moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur le sens, de quelque manière qu'elles soient mélangées et combinées ensemble (c'est-à-dire quels que soient les objets qu'elles composent) ne peuvent pas exister autrement que dans un esprit qui les perçoit. Je pense qu'une connaissance intuitive de cela peut être obtenue par quiconque prête attention à ce qu'on entend par le mot exister quand il s'applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j'écris, je dis qu'elle existe : c'est-à-dire je la vois, je la sens ; et si j'étais hors de mon cabinet je dirais qu'elle existe, entendant par là que si j'étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir ou que quelque autre intelligence la perçoit effectivement. Il y avait une odeur, c'est-à-dire, elle était sentie ; il y avait un son, c'est-à-dire, il était entendu ; une couleur ou une figure, elle était perçue par la vue ou le toucher. C'est tout ce que je peux comprendre par ces expressions et autres semblables. Car, quant à ce qu'on dit de l'existence absolue de choses non pensantes, sans aucune relation avec le fait qu'elles sont perçues, cela semble parfaitement inintelligible. Leur esse est percipi, et il n'est pas possible qu'elles aient quelque existence en dehors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent.
4.    Certes, c'est une opinion étrangement prédominante chez les hommes que les maisons, les montagnes, les rivières, en un mot tous les objets sensibles, ont une existence naturelle ou réelle, distincte du fait qu'ils sont perçus par l'entendement. Mais aussi grande soit l'assurance qu'on a de ce principe, aussi large soit l'assentiment qu'il puisse rencontrer dans le monde, quiconque aura le courage de le mettre en question pourra percevoir, si je ne me trompe, qu'il implique une contradiction manifeste. Que sont, en effet, les objets mentionnés ci-dessus sinon les choses que nous percevons par le sens ? et que percevons-nous hormis nos propres idées ou sensations? Ne répugne-t-il pas clairement que l'une d'entre elles ou quelqu'une de leurs combinaisons, puissent exister non perçues ?
5.    […]
6. Il y a des vérités si proches de l'esprit et si obvies qu'un homme n'a qu'à ouvrir les yeux pour les voir. Dans leur nombre je compte cette importante vérité que tout le chœur des cieux et tout le contenu de la terre, en un mot tous les corps qui composent l'ordre puissant du monde, ne subsistent pas hors d'un esprit, que leur être est d'être perçu ou connu; que, par conséquent, aussi longtemps qu'ils ne sont pas effectivement perçus par moi, ou qu'ils n'existent pas dans mon esprit, ou dans celui de quelque autre intelligence créée, il faut qu'ils n'aient aucune existence, ou bien alors qu'ils subsistent dans l'esprit de quelque intelligence éternelle : car il est parfaitement inintelligible et cela implique toute l'absurdité de l'abstraction, d'attribuer à quelqu'une de leurs parties une existence indépendante d'une intelligence. Pour en être convaincu, il suffit au lecteur de réfléchir et d'essayer de séparer dans ses pensées l'être d'une chose sensible du fait qu'elle est perçue.
7. Il s'ensuit de ce qui a été dit, qu'il n'y a pas d'autre substance que l’intelligence, ou ce qui perçoit. Mais pour donner une preuve plus complète de ce point, considérons que les qualités sensibles sont la couleur, la figure, le mouvement, l'odeur, la saveur, ci autres semblables, c'est-à-dire les idées perçues par le sens. Or, pour une idée, exister dans une chose non percevante c'est une contradiction manifeste, car avoir une idée et percevoir, c'est tout un ; donc, ce en quoi existent la couleur, la figure, et les qualités semblables, doit les percevoir. Il suit de là clairement qu'il ne peut y avoir de substance, de substratum non pensants de ces idées.

Concours du Second Degré – Rapport de jury

Trois dialogues entre Hylas et Philonous

     C’est vous en vérité qui avez dit que la réalité des choses sensibles consistait en une existence absolue hors des esprits (minds of spirits) ou distincte de leur être perçu. Et conformément à cette définition de la réalité, vous êtes obligé de refuser aux choses sensibles toute existence réelle : ce qui revient à dire que, en vertu de votre propre définition, vous vous déclarez vous-même un sceptique. Mais je n’ai dit ni pensé que la réalité des choses sensibles fût à définir de cette manière. Pour moi, il est évident pour les raisons dont vous convenez, que les choses sensibles ne peuvent exister ailleurs que dans un esprit (a mind or a spirit). D’où je conclus, non pas qu’elles n’ont pas d’existence réelle, mais que, voyant qu’elles ne dépendent pas de ma pensée, et qu’elles ont une existence distincte du fait d’être perçues par moi, il doit y avoir un autre esprit, où elles existent. Dès lors, autant il est certain que le monde sensible existe, autant l’est-il  qu’il y a un esprit infini et omniprésent qui le contient et le supporte.


    Je vois cette cerise, je la touche, je la goûte ; je suis sûr qu’un rien ne saurait être vu, ni touché, ni goûté ; la cerise est donc réelle. Enlevez les sensations de mollesse, d’humidité, de rougeur, d’acidité, et vous ôtez la cerise, puisqu’elle n’est en rien de distinct de ces sensations. La cerise, vous dis-je, n’est rien qu’un monceau d’impressions sensibles ou d’idées perçues par les différents sens ; lesquelles idées sont unies en une seule chose (ou reçoivent un seul nom) par l’esprit ; parce qu’elles se montrent à l’observation s’accompagnant les unes les autres. Ainsi quand le palais est affecté d’une saveur particulière, la vue, elle, est affectée d’une couleur rouge, le toucher de mollesse, de rondeur et ainsi de suite. De là vient que quand je vois, que je touche et que je goûte de diverses manières déterminées, je suis sûr que la cerise existe, ou qu’elle est réelle ; sa réalité, d’après moi, n’est rien d’abstrait de ces sensations. Mais si, par le mot cerise, vous voulez désigner une nature inconnue, distincte de toutes ces qualités sensibles et, par son existence, quelque chose de distinct de la perception qu’on en a, alors, je l’avoue, ni vous, ni moi, ni personne au monde, ne pourrons être sûrs qu’elle existe.