Bayle
Dictionnaire historique et critique
Critique du profane et critique du sacré





       
Article Achillea, note H
    Si l'on rencontre dans cet Ouvrage le récit de plusieurs prodiges et de plusieurs traditions miraculeuses, ce ne sera pas un signe que je veuille les faire passer pour véritables ; je ne crains point les délateurs de ce côté-là : si c'était mon intention, je n'en rapporterais que très peu. Je sais bien qu'en ces sortes de matières la crédulité est la source de la multiplication et qu'il n'y a point de meilleure pépinière que celle-là ; mais, enfin, on en abuse avec tant d'excès, qu'on guérit tous ceux qui ne sont pas incurables. La crédulité est une mère, que sa propre fécondité étouffe tôt ou tard, dans les esprits qui se servent de leur Raison. Il aurait donc été de l'intérêt des Païens qui ont voulu déifier leurs Héros, de ne leur attribuer que peu de miracles : la maxime dimidium plus toto (la moitié plus que le tout) et cette autre ne quid nimis (rien de trop) étaient ici de saison. Ceux qui ont tant multiplié les saints Suaires, les images de la Sainte Vierge faites par Saint Luc, les cheveux de la même Sainte, les chefs de Saint Jean Baptiste, les morceaux de la vraie croix et cent autres choses de cette nature, devaient aussi songer à ces deux maximes ; car à force de redoubler la dose, ils ont énervé leur venin et ont fourni tout à la fois le poison et l'antidote : ipsa sibi obstat magnitudo (sa grandeur même se fait obstacle). Achille, dans l'île de Leuce, a eu la même destinée qu'en allant à Troie : les mêmes miracles qui ont pu tromper les Lecteurs, les ont pu détromper, comme la même lance dont il avait blessé Telephe, lui fournit l'emplâtre qui guérit parfaitement la blessure. […]
    Mais je ne songe pas que le nombre de ceux qui se désabusent par la multiplication des prodiges est si petit, en comparaison de ceux qui ne se désabusent pas, que ce n'est pas la peine de changer son train et de prendre pour son étoile polaire, en faisant voguer la flotte de ses marchandises, les deux maximes que j'ai rapportées.



Article Agreda, note B
        Ceux qui ont examiné attentivement tout ce qui s'est dit de la puissance de la Sainte Vierge et toute la part qu'on lui donne au gouvernement de l'Univers, ont pris garde que les derniers venus, voulant enchérir sur les Auteurs précédents. ont été cause que l'on a trouvé enfin les dernières bornes de la flatterie. Mais comme les raisons d'aller toujours plus avant n'ont jamais cessé, car lorsque la dévotion des peuples doit servir de revenu à beaucoup de gens qui veulent vivre à leur aise, il faut la réveiller et la ranimer de temps en temps par des ragoûts d'une nouvelle invention : comme dis-je, cela fait qu'il est utile de franchir les bornes, il y a lieu de s'étonner qu'on n'ait pas rompu la barrière et qu'entre plusieurs Religieux et plusieurs Nonnains, qui ont tant cherché à raffiner, il n'y ait eu encore personne qui ait dit que la Sainte Vierge gouvernait seule le monde. D'où vient que l'Espagne n'a point encore produit des Écrivains, qui se soient vantés de connaître par révélation, qu'une longue expérience ayant fait connaître à Dieu le Père la capacité infinie de la Sainte Vierge et le bon usage qu'elle avait fait de la puissance dont il l'avait revêtue, il avait résolu d'abdiquer l'Empire de l'Univers ; et que Dieu le Fils, ne croyant pas pouvoir suivre un meilleur exemple, avait suivi la même résolution : de sorte que le Saint Esprit, toujours conforme aux volontés des deux personnes dont il procède, approuvant ce beau dessein toute la Trinité avait remis le gouvernement du monde entre les mains de la Sainte Vierge, et que la cérémonie de l'abdication et celle de la translation de l'Empire, s'était faite solennellement en présence de tous les Anges ; qu'il en avait été dressé un acte dans la forme la plus authentique, que depuis ce jour là Dieu ne se mêlait de rien et se reposait tout sur la vigilance de Marie ; que les ordres avaient été expédiés à plusieurs Anges d'aller notifier sur la terre ce changement de gouvernement afin que les hommes sussent à qui et comment il fallait avoir recours à l'avenir dans les actes d'invocation ; que ce n'était plus à Dieu, […]  ni à la Sainte Vierge comme à une Médiatrice, ou à une Reine subordonnée, mais comme à l'impératrice souveraine et absolue de toutes choses ? D'où vient encore un coup qu'une telle extravagance est encore à naître ? En avez-vous jamais ouï parler, me demanda-t-on un jour ? Non, répondis-je, mais je ne voudrais pas jurer que cette pensée n'ait jamais paru, et encore moins qu'elle n'éclora jamais de quelque cerveau malade de dévotion , et peut-être que si Marie d'Agreda eût vécu encore dix ans, elle eût enfanté ce monstre, et nous eût donné une copie de l'acte de l'abdication, où nous eussions vu que la Trinité, voulant désormais vivre en repos, et reconnaître les obligations qu'elle avait à la Sainte Vierge, qui soutenait si sagement depuis tant de siècles une partie considérable des fatigues de la régence du monde, n'avait cru pouvoir rien faire de plus à propos, ni choisir une récompense plus convenable à ses mérites, que de se démettre en sa faveur de l'autorité absolue sur toutes choses. Il faut pourtant avouer, que l'idée de l'action inaliénable de Dieu est si clairement connue dans toutes les Communions Chrétiennes, qu'il n'y a point lieu d'appréhender que ce monstre d'abdication y pût vivre quelque temps, supposé qu'il y pût naître. Nous ne devons pas craindre cela de nos jours : que cela nous suffise ; ne nous tourmentons point de ce que l'on pourra voir dans cent ans d'ici : nostros maneat ea cura nepotes (que ce souci soit réservé à nos neveux).



Article Junon, note M
        Au reste je ne saurais faire attention au culte qui était rendu à cette Déesse en tant de lieux et avec tarit d'appareil ; je ne saurais. dis-je, y faire attention, sans croire qu'il ne se mêlait là-dedans je ne sais quelles impressions de la coutume qui s'observe à l'égard des femmes. Lorsqu'une femme a part au Gouvernement, elle est beaucoup plus servie, honorée, respectée, que ne l'est un homme de pareille autorité. Considérez la manière dont on fait la cour aux femmes des Gouverneurs de Province, quand on sait qu'elles ont un grand crédit. Les honneurs qui leur sont rendus surpassent Ceux que l'on rend à leurs maris. C'est l'usage de la terre et on le transporte dans le ciel. Jupiter était servi comme un Roi et Junon comme une Reine ambitieuse, fière, vindicative, qui partageait avec lui le Gouvernement du Monde et qui assistait à tous ses conseils. J'oserais dire que les excès où les Chrétiens se sont portés envers la Vierge Marie, excès qui surpassent tout ce que les Païens ont pu inventer en l'honneur de Junon, sont sortis de la même source, je veux dire de l'habitude que l'on a d'honorer les femmes et de leur faire la cour avec beaucoup plus de respect et d'attachement qu'à l'autre sexe. On ne saurait se passer de femmes ni dans la vie civile, ni dans la vie religieuse. Qui aurait ôté à la Communion de Rome ses dévotions pour les Saintes et surtout pour celle qu'on y qualifie la Reine du Ciel, la Reine des Anges, on y verrait des vides affreux ; le reste s'en irait en pièces.