Augustin
Confessions
la concupiscence de la chair




                Livre VI

XV.25. Entre-temps se multipliaient mes péchés. L'on m'avait arraché du flanc, comme un obstacle au mariage, l'habituelle compagne de ma couche. Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d'une blessure traînante de sang. Quant à elle, elle repartit pour l'Afrique, en laissant auprès de moi le fruit de sa chair, mon fils, et te fit le vœu de ne plus connaître d'homme. Mais moi, infortuné, je n'imitai pas cette femme toute simple: incapable de supporter le délai imposé (deux ans avant d'obtenir celle que je demandais), et moins épris du mariage qu'esclave de la passion, je me procurai une autre femme; ce n'était pas, bien sûr à titre d'épouse, mais comme pour nourrir la maladie de mon âme et la faire perdurer — telle quelle, voire accrue —, sous le regard vigilant de l'habitude, et cela jusqu'à l'avènement de l'épouse. Mais, loin de se guérir, la blessure ouverte à l'arrachement de ma première compagne, passé le temps d'inflammation et de très vive douleur, se gangrenait, provoquant comme une douleur plus froide, mais plus désespérée.

[…]

XVI. 26. Pour me retenir de plonger au plus profond dans les voluptés charnelles, il ne restait que la crainte de la mort et de ton jugement à venir; en dépit des vicissitudes de mes opinions, cette crainte n'a jamais quitté mon cœur. Discutant, en effet, avec mes amis Alypius et Nebridius, sur «le Souverain Bien» et le «Souverain Mal» , j'aurais volontiers, dans mon cœur, donné la palme à Épicure , si je n'avais cru — contrairement à sa philosophie — qu'après la mort il y a une vie pour l'âme et une rétribution finale: supposé que nous soyions immortels, et que notre vie fût, sans aucune crainte de la perdre, incessante volupté pour le corps, pourquoi, demandais-je, ne serions-nous pas heureux, et pourquoi chercher ailleurs? Or précisément, c'était là, à mon insu, une grande misère: noyé et aveugle comme j'étais, je ne pouvais concevoir en leur lumière le Bien, et la Beauté à étreindre pour elle-même, Beauté invisible à l'œil de la chair, visible seulement au cœur.


                Livre X
    XXX. 41. Ce que tu me commandes assurément, c'est la continence devant la triple concupiscence, celle de la chair, celle des yeux, et l'ambition du siècle.
    Tu m'as ordonné la continence vis-à-vis du concubinat ; quant au mariage même, tout en le tolérant, tu m'as montré qu'il existait un état supérieur. Et par la grâce de ton don, je l'ai embrassé, avant même de devenir le dispensateur de ton sacrement.
    Mais au fond de cette mémoire même — dont je viens de parler si longuement —, siègent encore les images de ces plaisirs: c'est là que l'habitude les a ancrées en strates. Quand je suis en état de veille, elles se présentent à moi, tout affaiblies; mais pendant le sommeil, elles vont jusqu'à provoquer non seulement le plaisir, mais le consentement au plaisir, et comme une réplique de l'acte lui-même. Telle est la puissance trompeuse de l'image sur mon âme et sur ma chair: des visions mensongères m'invitent, quand je dors, là où des visions véritables ne sauraient le faire, quand je suis éveillé. Mais ne suis-je donc plus moi-même à ce moment-là, ô Seigneur, mon Dieu? Et pourtant, entre le moment où je glisse vers le sommeil et celui où je glisse vers le réveil, il y a une telle différence entre ces deux «moi»! Où est alors cette raison qui résiste, quand je suis en état de veille, à de telles suggestions, demeurant inébranlable à l'attaque des réalités mêmes? Se ferme-t-elle avec les yeux? S'assoupit-elle avec les sens? Mais d'où vient que souvent aussi, nous résistions, dans notre sommeil, fermes dans le souvenir de notre propos, refusant notre assentiment à de telles délectations? Et pourtant donc, il y a une telle différence entre ces deux «moi»! Avons-nous cédé dans le sommeil, nous nous réveillons la conscience tranquille: la distance entre ces deux états nous fait sentir que, si nous déplorons ce qui s'est fait en nous, ce n'est pas nous qui l'avons fait.
    42. Ta main n'aurait-elle pas le pouvoir, ô Dieu tout-puissant, de guérir toutes les langueurs de mon âme, et, par un surcroît de grâce, éteindre les mouvements lascifs de mon sommeil? Tu multiplieras tes dons, Seigneur, afin que mon âme me suive, tendue vers toi, libérée de la glu de la concupiscence; qu'elle ne se révolte plus contre elle-même; que, dans le sommeil, loin de consommer jusqu'à l'écoulement charnel ces turpitudes dégradantes suscitées par un défilé d'images animées, elle refuse même d'y consentir. Que dans ma vie — et surtout à mon âge — rien de tel ne m'agrée, fût-il si infime que d'un simple mouvement de volonté on puisse le réprimer, pour peu que l'on s'endorme le cœur chaste! Oui, cela est une tâche aisée pour ta toute-puissance, qui as le pouvoir d'aller au-delà de ce que nous demandons et concevons.
    Mais qu'y a-t-il encore de ce mal en moi, je l'ai dit à la bienveillance de mon Seigneur; j'exulte dans la crainte pour les bienfaits que tu m'as accordés, et je pleure pour ce qui reste inachevé en moi. J'espère que tu achèveras en moi l'ouvrage de tes miséricordes, jusqu'à la plénitude de la paix, de cette paix que trouveront auprès de toi mon être intérieur comme aussi mon être extérieur, lorsque la mort aura été engloutie dans la victoire.