Augustin
Confessions


LIVRE I


I.1. Ô Seigneur, tu es grand, bien digne de louanges;
Ta Puissance, elle est grande;
Sans nombre est ta Sagesse.

    Te louer, voilà ce que veut un homme  — infime parcelle de ta création —, et un homme traînant son enveloppe de mortalité, traînant l'enveloppe qui est le signe de son péché et le signe que tu résistes aux superbes.
    Et pourtant, te louer, voilà ce que veut un homme, infime parcelle de ta création: c'est toi qui l'incites à trouver du charme à te louer.

Tu nous as faits tournés vers toi,
Et notre cœur est sans repos
Jusqu'à tant  qu'il repose en toi.

    Donne-moi, Seigneur, de savoir et de comprendre où est le début: t'invoquer ou te louer? Te connaître ou t'invoquer? Mais qui t'invoque s'il ne te connaît? Car, sans connaître, il pourrait invoquer un être pour un autre. Ou plutôt, ne t'invoque-t-on pas pour te connaître? Mais comment invoqueront-ils celui en qui ils n'ont pas cru? Et comment croiront-ils, si personne ne t'annonce ? Ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent., car en le cherchant ils le trouveront , et le trouvant, ils le loueront.
    Que je te cherche, Seigneur, en t'invoquant, et que je t'invoque en croyant en toi; car tu nous as été annoncé. Elle t'invoque, Seigneur, ma foi, que tu m'as donnée, que tu m'as insufflée par l'humanité de ton Fils, par le ministère de ton Annonciateur .

    II.2. Mais comment invoquerai-je mon Dieu, mon Dieu et mon Seigneur, puisqu'assurément l'invoquer, c'est invoquer sa venue en moi ? Or quel lieu y a-t-il en moi où puisse en moi venir mon Dieu, où Dieu puisse venir en moi, Dieu qui a fait le ciel et la terre?
    Dieu, mon Seigneur, y a-t-il en moi un lieu qui te contienne? Ou bien le ciel et la terre, que tu as faits, et où tu m'as fait, te contiennent-ils? Ou bien, puisque, sans toi, rien de ce qui est ne serait, s'ensuit-il que tout ce qui est te renferme? Mais alors, puisque moi aussi je suis, qu'ai-je à demander que tu viennes en moi, moi qui ne serais pas, si tu n'étais en moi? C'est qu'en effet, je ne suis pas encore aux enfers — et encore y es-tu: car descendrais-je même aux enfers, tu es là. Je ne serais donc pas, mon Dieu, je ne serais absolument pas, si tu n'étais en moi. Peut-être plutôt ne serais-je pas, si je n'étais en toi, de qui, par qui, en qui toute chose est.
    Oui, c'est cela, Seigneur, c'est cela. Mais alors, où va te faire venir mon invocation, puisque je suis en toi? Et d'où peux-tu venir en moi? En effet, où me retirer hors du ciel et de la terre, pour que de là advienne en moi mon Dieu qui m'a dit: Le ciel et la terre, moi, je les remplis?

III.3. Le ciel et la terre te renferment-ils donc, puisque tu les remplis ?
    Ou bien, quand ils sont remplis, y a-t-il un reste de toi, puisqu'ils ne te renferment pas? Et ce qui reste de toi, une fois remplis le ciel et la terre, où le reverses-tu?
    Ou bien tu n'as besoin d'aucune place pour y être contenu, toi qui contiens toutes choses, puisque les êtres que tu remplis, c'est en les contenant que tu les remplis? Ce ne sont pas en effet les vases pleins de toi qui te donnent consistance: même s'ils se brisent, tu ne te répands pas; et quand tu te répands sur nous, tu ne te répands pas à terre, mais tu nous relèves de terre; tu ne t'éparpilles pas, mais tu nous rassembles. Mais tous les êtres que tu remplis, les remplis-tu tous de toi?
    Ou bien alors, puisqu'à eux tous ils ne sauraient te renfermer tout entier, renferment-ils une partie de toi, et, tous à la fois, renferment-ils la même partie?
    Ou bien renferment-ils chacun une partie, les plus grands une plus grande, les plus petits une plus petite? C'est donc qu'il y a en toi une partie plus grande, une partie plus petite?
    Ou bien es-tu tout entier partout, sans que rien ne te renferme tout entier?

IV.4. Qu'est-ce donc que mon Dieu?
Qu'est-ce, je le demande, sinon le Seigneur Dieu?
Qui, sinon le Seigneur, est en effet Seigneur?
Qui, sinon Dieu, est Dieu ?

Ô Très Haut, Ô Très Bon,
Très Puissant, Tout Puissant,
Très Miséricordieux et Très plein de Justice,
Très secret, Très présent,
Plein de Beauté, de Force,
   Stable et Insaisissable ,
Immuable et muant tout,
Jamais neuf, jamais vieux,
Innovant toutes choses, menant à vétusté le Superbe, à son insu
   Tu es toujours en acte et toujours en repos,
Amassant, sans besoin,
Portant, et remplissant, et protégeant,
Créant, et nourrissant, et achevant,
Étant toujours en quête, bien que rien ne te manque.
   Tu aimes sans brûler,
Tout plein de Jalousie et de Sécurité,
Tout plein de Repentir, sans aucune Souffrance,
Et tout plein de Colère et de Tranquillité.
   Tu changes dans ton œuvre, sans changer de dessein,
Tu reprends quand tu trouves, et n'as jamais perdu.
Et jamais sans ressources, et joyeux de tes gains;
Tu n'es jamais cupide, et réclames des intérêts;
On te donne en surplus pour que tu sois en dette;
Et qui possède rien qui ne t'appartienne?
Tu acquittes les dettes sans devoir à personne;
Et tu remets les dettes, sans rien perdre du tout.

    Que venons-nous de dire, mon Dieu, ma vie, ma douceur sainte? Et que dit-on quand on dit quelque chose de toi? Oui, et pourtant, malheur à qui se tait sur toi, puisque, tout bavard qu'il est, il reste muet.


V.5. Qui donc me donnera de reposer en toi?
Qui donc me donnera que dans mon cœur tu viennes,
L'enivrant, me faisant oublier tous mes maux,
Et que je puisse étreindre mon unique bien, Toi?
Qu'est-ce que tu es pour moi?
Aie pitié, que je parle!
Qu'est-ce que je suis pour toi,
Pour que tu me commandes de t'aimer,
Que, si je ne le fais, irrité contre moi,
D'immenses misères tu me menaces?
N'est-ce donc point déjà un début de misère
Que de ne point t'aimer? Hélas!
   Au nom de tes miséricordes,
Seigneur mon Dieu, dis-moi ce que tu es pour moi;
À mon âme proclame: Moi, je suis ton salut.
À ces mots, je courrai et je te saisirai.
Non, ne me voile pas ta face:
Ah! Pour ne pas mourir, oui, mourir pour la voir!

    6. Bien trop étroite est la demeure de mon âme
Pour que tu y pénètres: agrandis-la.
Elle s'écroule en ruine: restaure-la.
Elle blesserait ton regard: je sais, je le confesse.
Mais à qui d'autre que toi irais-je proclamer:
De mes fautes cachées, purifie-moi, Seigneur,
Et de celles d'autrui, ton serviteur préserve.
Je crois et c'est pourquoi je parle aussi, Seigneur,
Tu le sais.
N'ai-je pas dénoncé devant toi mes délits,
Et cela contre moi, mon Dieu?
Ne m'as-tu pas remis l'impiété de mon cœur ?
Je ne fais pas appel contre toi, Vérité,
Et je ne veux pas, moi, m'illusionner moi-même;
Non, je ne fais donc pas appel contre toi,
Car, si tu considères, Seigneur, l'iniquité,
Seigneur, qui donc subsistera?

    VI.7. Laisse-moi toutefois parler sous le regard de ta miséricorde, moi qui ne suis que terre et cendre. Laisse-moi toutefois parler: car voici que c'est à ta miséricorde que je parle, et non à un homme qui se rirait de moi. Peut-être que toi aussi tu te ris de moi, mais tourne-toi vers moi , et tu auras pitié.

    Que veux-je dire, Seigneur, sinon que je ne sais d'où je suis venu ici — dois-je dire: dans cette vie mourante; ou: dans cette mort vivante , je ne sais —? J'y ai été accueilli par les consolations de tes miséricordes, comme je l'ai appris de mes père et mère selon la chair, de celui par qui et de celle en qui tu m'as formé dans le temps ; car pour ma part, je n'en ai nul souvenir.
    Me voilà donc accueilli par les consolations du lait humain. Mais ce n'était pas ma mère ou mes nourrices qui s'emplissaient les seins: c'est toi qui par elles me donnais l'aliment de l'enfance selon ton projet qui répartit les richesses jusqu'au fond de la création, et c'est encore toi qui nous donnais, à moi de ne pas vouloir plus que tu ne donnais, et à celles qui me nourrissaient dex vouloir me donner tout ce que tu leur donnais: de fait, elles voulaient, selon un sentiment conforme à l'Ordre , me donner ce qu'elles recevaient en abondance de toi. C'était un bien pour elles, ce bien que je recevais d'elles; il ne venait pas d'elles, mais il passait par elles. Car c'est de toi, mon Dieu, que viennent tous les biens, c'est de mon Dieu que me vient le salut en tout, comme je l'ai reconnu plus tard: tu me l'as proclamé par ces bienfaits-là mêmes que tu accordes au-dedans et au-dehors. Car en ce temps-là, je ne savais que téter, m'apaiser ou pleurer, selon que ma chair se trouvait charmée ou blessée, rien de plus.

    8. Je commençais ensuite à rire, d'abord dans mon sommeil, puis éveillé: c'est ce que l'on m'a révélé sur moi, et je l'ai cru , puisque tel est aussi, nous le voyons, le comportement d'autres enfants, car ce que j'en faisais alors, je ne me souviens pas.
    Et voici que peu à peu surgissait la conscience du lieu où j'étais, et je voulais manifester mes volontés à mon entourage, qui devait les exécuter! Mais je ne le pouvais pas: mes volontés, elles étaient dedans, et eux, ils étaient dehors, ne pouvant par aucun de leurs sens pénétrer dans mon âme.
    Aussi, je lançais en désordre gestes et cris, signes , qui se voulaient être les reflets de mes volontés. Leur nombre et leur qualité étaient proportionnés à mes faibles moyens: ils n'étaient pas des reflets fidèles, et, quand on ne me cédait pas, soit faute de comprendre, soit par crainte de me nuire, je m'indignais contre ces «grandes personnes» qui ne se soumettaient pas, et contre ces «personnes libres» qui ne se faisaient pas mes esclaves, et je me vengeais d'elles en pleurant.
    Tels sont les enfants, d'après les observations que j'ai pu faire, tel je fus moi-même: sans le savoir, les enfants m'ont bien mieux renseigné là-dessus que mes nourrices, avec leur savoir.

    9. Et voilà que ma première enfance est morte depuis longtemps, et moi , je vis.
Mais toi, Seigneur,
Et toujours tu vis, et en toi rien ne meurt:
Avant les commencements des siècles,
Et avant même tout ce qui peut s'appeler «avant»,
Tu es, et tu es Dieu et Seigneur de tout ce que tu as créé,
Et en toi subsistent les causes de tous les êtres instables,
Et demeurent, immuables, les origines de tous les êtres muables,
Et, vivantes, les raisons éternelles de tous les êtres sans raison et sujets au temps.

    Réponds-moi, Dieu miséricordieux, réponds à ma misérable supplique: mon enfance a-t-elle succédé à une quelconque période de ma vie? Ou simplement à celle que j'ai passée dans le sein de ma mère — j'en ai entendu parler, et j'ai moi-même vu des femmes enceintes —? Et avant cette période, qu'en était-il, ô ma Douceur, mon Dieu? Ai-je été quelque part, ai-je été quelqu'un ? Je n'ai personne pour me le dire: ni mon père, ni ma mère ne l'auraient pu, ni l'expérience des autres, ni ma propre mémoire.
    Sans doute ris-tu de moi quand je pose ces questions, et m'ordonnes-tu de te louer et de confesser ta gloire, simplement pour ce que je sais?

    10. Je vais donc confesser ta gloire, Seigneur du ciel et de la terre, en te louant pour mes commencements et ma première enfance dont je n'ai pas souvenance. Mais tu as donné à l'homme de les conjecturer d'après autrui, et de se reporter, pour beaucoup de détails personnels, à l'autorité du témoignage même d'humbles femmes.
    Ainsi donc j'existais, j'étais déjà un être vivant: et ces signes pour traduire mes sentiments à autrui, déjà sur la fin de ma première enfance je les cherchais.
    D'où venait, sinon de toi, Seigneur, un tel être vivant ? Quelqu'un va-t-il être l'artisan de sa propre création? Y a-t-il une source d'où s'écouleraient en nous l'être et la vie, une source autre que ton œuvre de créateur à toi, Seigneur, pour qui être et vivre ne sont pas deux modalités différentes, puisque Être au degré suprême et Vivre au degré suprême, c'est tout un ? Tu es, en effet, et cela au degré suprême, et tu ne changes pas; et en toi l'aujourd'hui ne s'écoule pas, tout en s'écoulant pourtant, parce qu'en toi sont aussi toutes ces choses qui, si tu n'étais leur contenant, n'auraient pas de voie par où s'écouler. Et puisque tes ans ne déclinent point, tes ans sont un «aujourd'hui». Et combien déjà de nos jours, de jours de nos pères sont passés par ton «aujourd'hui» qui leur a donné leur mesure  et leur mode d'exister! Et il en passera encore d'autres qui recevront leur mesure et leur mode d'exister. Mais toi, tu es toujours le même, et tous les demains et ceux qui les suivront, tous les hiers et ceux qui les ont précédés, tu les feras «aujourd'hui», tu les as faits «aujourd'hui».
    Qu'y puis-je si quelqu'un ne comprend pas? Qu'il se réjouisse au contraire, même s'il dit: Mais qu'est-ce donc ? Qu'il se réjouisse même ainsi, et qu'il préfère, en ne trouvant pas, te trouver, toi, plutôt qu'en trouvant ne pas te trouver!

    VII.11. Écoute, ô mon Dieu! Malheur aux péchés des hommes! Ainsi parle un homme, et tu le prends en pitié, puisque c'est toi qui l'as fait, sans avoir toutefois fait le péché en lui.
    Qui va me rappeler le péché de ma première enfance? Car personne n'est devant toi pur de péché, pas même l'enfant qui n'a sur terre vécu qu'un seul jour.
    Qui va me le rappeler? Peut-être n'importe lequel des tout petits enfants de maintenant chez qui je vois ce dont je ne me souviens pas pour moi?
Quel était alors mon péché? Pleurer en tendant ma bouche vers le sein? Que je le fasse à présent, en tendant — non pas vers le sein mais vers une nourriture conforme à mon âge — la bouche ouverte, on se rira de moi et on me blâmera, et on aura bien raison! C'est donc que je faisais alors des choses blâmables. Mais comme je ne pouvais comprendre le blâme, ni la coutume ni la raison ne permettaient qu'on me blâmât; et de fait, nous extirpons et rejetons ces comportements en grandissant; or je n'ai vu personne qui, sciemment, en voulant purifier quelque chose, rejetât un bien. Était-ce bien, même à cet âge, de pleurer pour demander même une chose qui, une fois donnée, eût été nuisible? De s'indigner âprement contre l'insoumission d'hommes libres, des «grandes personnes» que sont les parents? Et en outre, devant bien des personnes plus «raisonnables» qui n'obtempèrent pas au moindre signe de caprice, de frapper en s'efforçant de faire le plus de mal possible, parce qu'elles n'obéissent pas à des ordres auxquels il serait pernicieux d'obéir?
    C'est donc bien la faiblesse du corps qui est innocente chez l'enfant, mais pas son âme. J'ai moi-même vu et constaté la jalousie chez un tout-petit: il ne parlait pas encore, et il fixait, tout blême, un regard amer sur son frère de lait. Qui l'ignore? Les mères et les nourrices disent bien qu'elles cherchent à conjurer ces comportements par je ne sais quels charmes! À moins … de définir l'innocence comme l'incapacité — alors que la source de lait coule en abondance, à flots — de la partager avec un frère dénué de tout et qui ne saurait subsister que par ce seul aliment! Mais on supporte ces réactions avec complaisance, non pas que ce soit rien ou peu de chose, mais parce qu'avec les années, elles sont appelées à disparaître. La preuve? On ne saurait les supporter d'humeur égale, si on les surprend chez quelqu'un de plus âgé.

    12. C'est toi, Seigneur mon Dieu, qui as donné à l'enfant la vie et un corps; ce corps, nous le voyons, tu l'as pourvu de sens, tu l'as charpenté de membres , tu l'as embelli dans son aspect, et, par son harmonie et son intégrité, tu as introduit en lui toutes les impulsions de son être vivant .
    C'est pourquoi tu me demandes de te louer en cela, de confesser et chanter ton nom, ô Très-Haut. N'aurais-tu fait que cela, tu restes un Dieu tout puissant et bon: personne d'autre ne pourrait le faire que toi, toi seul, par qui existe toute Mesure, toi, Forme parfaite qui donnes forme à toute chose, et qui par ta Loi places dans l'Ordre toutes choses .
    Cet âge donc, Seigneur, je ne me souviens pas de l'avoir vécu; d'autres m'y ont fait croire, et c'est d'après d'autres enfants que j'en ai conjecturé le déroulement; mais malgré la sûreté de mes conjectures, j'ai peine à le faire entrer dans le décompte de ma vie, celle que je vis aujourd'hui ici-bas. Appartenant aux ténèbres de mon oubli, il va rejoindre celui que j'ai vécu dans le sein de ma mère. Et si dans l'iniquité j'ai été conçu, dans le péché ma mère m'a nourri en son sein, où donc, mon Dieu, je te le demande, où donc, Seigneur, moi, ton serviteur, où et quand ai-je été dans l'innocence?
    Mais voici que j'abandonne cette époque-là: qu'ai-je encore à faire avec elle, elle dont ma mémoire ne garde aucune trace?

    VIII.13. Au sortir de la prime enfance , je suis arrivé, n'est-il pas vrai, sur le chemin de ma vie, au jeune âge; ou plutôt, n'est-ce pas lui qui est venu en moi en succédant au précédent, lequel, sans être parti (pour aller où donc?) n'existait pourtant plus?
    C'est que je n'étais plus un bébé sans parole, j'étais déjà un enfant parleur. Cela je m'en souviens; mais comment avais-je acquis le langage? Ce n'est que plus tard que je m'en rendis compte. Rien d'un enseignement où des grandes personnes m'auraient instruit en me présentant, selon un ordre et une méthode particuliers, les mots (comme, un peu plus tard, l'alphabet). Non, j'appris tout seul, avec l'intelligence que tu m'as donnée, mon Dieu: je voulais, en geignant, criant, gesticulant à tous vents, exprimer les intentions de mon cœur, pour qu'on obéît à ma volonté; mais comme je ne pouvais ni exprimer tout ce que je voulais, ni le faire à tous ceux que je voulais, j'y suppléais par ma mémoire : quand les gens nommaient un objet en accompagnant ce son d'un geste vers une chose, je regardais, et je retenais que cette chose s'appelait du son qu'ils faisaient résonner lorsqu'ils voulaient la désigner. D'ailleurs cette intention apparaissait dans les mouvements du corps, sorte de langage naturel de tous les peuples, langage constitué par un regard, un clin d'œil, des gestes, une intonation: ce sont là autant de signes du sentiment de l'âme, quand il s'agit de demander, posséder, rejeter ou fuir des réalités. Et c'est ainsi que les mots, mis à leur place dans diverses phrases et souvent entendus, j'arrivais peu à peu à conclure de quels objets ils étaient les signes; dès lors, j'énonçais mes volontés par ces signes à l'apprentissage desquels ma bouche s'était soumise.
Voilà comment, pour énoncer mes volontés, je fis échange de signes avec mon entourage, entrant plus avant dans le commerce orageux de l'humanité, suspendu à l'autorité de mes parents et à ce que signifiaient les «grandes personnes».

    IX.14. Dieu, ô mon Dieu, quelles misères et quelles illusions ai-je alors connues, vu qu'on proposait à l'enfant que j'étais, comme règle de vie droite, d'obéir à ceux qui m'engageaient à briller en ce monde , en excellant dans les arts du bavardage, serviles voies d'accès aux honneurs des hommes et aux richesses illusoires.
    On me plaça alors à l'école pour y apprendre les lettres: ce qu'elles comportaient d'utilité, je l'ignorais encore, pauvre de moi; et pourtant, si je montrais quelque paresse à apprendre, on me battait, méthode louée par les grandes personnes: bien d'autres avant nous avaient frayé les voies de tourments par où il nous fallait passer de force, redoublant labeur et douleur pour les fils d'Adam.
    D'autre part , nous avons rencontré, Seigneur, des hommes qui t'imploraient, et nous avons appris d'eux, en le comprenant dans la mesure de nos moyens, que tu étais quelqu'un de grand, que tu pouvais, même sans apparaître à nos sens, écouter nos appels et nous secourir. De fait, tout enfant, je me suis mis à te prier, toi, mon secours et mon refuge.
    C'est pour t'invoquer que je rompais les liens de ma langue, et, petit garçon, je te priais avec une ardeur non petite, de n'être pas battu à l'école; et quand tu ne m'exauçais pas (ne voulant pas commettre une sottise pour moi), on riait: les grandes personnes, et jusqu'à mes parents eux-mêmes (qui ne voulaient pourtant pas qu'il m'arrivât le moindre mal!) se riaient des contusions qui à mes yeux constituaient alors un grand et pénible mal.

    15. Existe-t-il, Seigneur, quelque cœur assez grand, uni à toi d'affection intense, existe-t-il dis-je — car une certaine stupidité en arrive là aussi! —, existe-t-il donc quelque cœur saintement uni à toi par une affection, et qui soit toutefois capable de faire si peu cas des chevalets, ongles de fer et autres instruments variés de torture — auxquels on cherche à échapper en t'adressant de tout l'univers des supplications mêlées d'un effroi extrême —, et de rire  de ceux qui les redoutent si vivement? C'est pourtant ce que faisaient nos parents qui riaient des tourments que les maîtres nous infligeaient à nous, enfants. Et notre peur n'était pas moindre, ni moindres nos supplications pour y échapper. Et pourtant, nous péchions en mettant à écrire, lire, repasser les lettres, un soin moindre qu'on ne l'exigeait de nous. Ce n'était pas, Seigneur, faute de mémoire ou d'intelligence — par ta volonté, nous en avions suffisamment pour cet âge —, mais nous aimions le jeu, et nous étions châtiés par des gens qui en tous points agissaient comme nous. Mais on appelle «affaires» les amusements futiles des adultes, et, bien que ceux des enfants soient de même nature , les adultes les châtient. Et personne ne plaint les enfants, ni les adultes ni les uns et les autres. À moins … que quelque juge n'approuve que j'aie été battu pour avoir, dans mon enfance, joué à la balle  et m'être trouvé, par ce jeu, empêché d'apprendre rapidement les lettres qui me permettraient, à l'âge adulte, de me livrer à des jeux moins innocents! Mais faisait-il autre chose, celui-là même qui me battait? Si, dans une discussion pour une broutille avec un de ses collègues, il se trouvait vaincu, la jalousie lui tourmentait la bile plus que moi lorsque, dans un championnat de balle, un de mes compagnons de jeu l'emportait!

    X.16. Et cependant je péchais, Seigneur Dieu, modérateur  et créateur de toutes les choses de la nature, sauf des péchés que tu règles seulement, Seigneur mon Dieu; je péchais en agissant contre les préceptes de mes parents et de ces maîtres: car je pouvais, plus tard, faire un bon usage des lettres que les miens voulaient me faire apprendre, quelle que fût leur intention. Ce n'était pas en effet par désir d'un meilleur choix que je désobéissais, mais par amour du jeu: dans les compétitions, j'aimais les victoires altières, j'aimais à sentir mes oreilles chatouillées par des contes mensongers pour en éprouver des démangeaisons plus vives, tandis que, de plus en plus vive, étincelait dans mes yeux la même curiosité qui me poussait vers les spectacles: spectacles qui ne sont que jeux, mais jeux d'adultes, à qui toutefois (je parle de ceux qui les donnent) ces jeux-mêmes confèrent un si haut degré de considération que presque tous les citoyens souhaitaient cet honneur pour leurs enfants ; et pourtant, ils supportent volontiers que l'on frappe ces mêmes enfants si de tels spectacles venaient à les distraire des études qui devaient (selon le vœu même des parents!) les amener à en faire donner de semblables.
    Vois ces choses, Seigneur, avec miséricorde, et délivre-nous, nous qui t'invoquons déjà. Délivre aussi ceux qui ne t'invoquent pas encore, afin qu'ils t'invoquent et que tu les délivres!

    XI.17. C'est que j'étais encore enfant quand j'avais entendu parler de la vie éternelle, promise par l'humilité du Seigneur notre Dieu, qui s'abaisse jusqu'à notre superbe; c'est que j'étais signé du signe de sa croix déjà, et déjà imprégné de son sel  dès la sortie du sein de ma mère qui mettait tant d'espoir en toi.
    Tu l'as vu, Seigneur: j'étais encore enfant lorsqu'un jour une oppression de poitrine me rendit soudain brûlant de fièvre, aux portes de la mort. Tu l'as vu, puisque déjà tu étais mon gardien, avec quel élan de l'âme et quelle foi j'ai réclamé le baptême de ton Christ, mon Dieu et Seigneur, implorant la piété de ma mère et celle de notre mère à tous, ton Église. Troublée, la mère de ma chair, cherchant, avec encore plus d'amour, à enfanter, d'un cœur chaste dans la foi, mon salut éternel, allait se hâter de prendre des mesures pour que, te confessant toi, Seigneur Jésus, pour la rémission des péchés, je fusse initié et lavé aux sacrements du salut, lorsque soudain je repris vie. C'est ainsi que fut différée ma purification: j'allais fatalement, en continuant à vivre, continuer à me souiller, et, après ce bain sacré, rendre, selon toute apparence, plus lourde et plus périlleuse la charge due aux souillures du péché.
    Ainsi donc, j'étais déjà croyant, ma mère aussi et toute la maisonnée, à l'exception de mon père qui pourtant n'évinça pas en moi le droit de la piété maternelle, pour m'empêcher de croire au Christ, à son exemple, lui qui n'y croyait pas encore. Il faut dire qu'elle faisait tout pour que toi, mon Dieu, tu fusses mon père, plutôt que lui; et en cela, tu l'aidais à l'emporter sur son mari à qui, tout en étant meilleure que lui, elle restait soumise, parce qu'en cela c'est à toi qu'elle se soumettait, à toi qui lui enjoignais cette soumission.

    18. Je t'en prie, mon Dieu, je voudrais (supposé que toi-même tu y consentes) savoir par quel dessein fut ajourné mon baptême: a-t-on voulu, prétextant mon bien, relâcher en quelque sorte les rênes de mes péchés? Ou peut-être ne se sont-elles pas trouvées relâchées de fait?  Mais d'où vient donc que, maintenant encore, à propos de tel ou tel autre, on nous rabatte les oreilles: «Laisse-le faire; il n'est pas encore baptisé!» S'agissant pourtant de la santé du corps, nous ne disons pas: «Laisse-le se blesser davantage: il n'est pas encore guéri!»
    Combien eût-il mieux valu pour moi et d'être rapidement guéri, et d'obtenir, par mon zèle et celui des miens, qu'une fois reçu le salut de mon âme par toi donné, ce salut fût assuré sous ton assurance! Oui, il eût bien mieux valu! Mais que de flots — et quels flots! — de tentations apparaissaient, chargés de menaces, par-delà l'enfance! Ils étaient déjà connus de cette mère, et à ces flots, c'est la glèbe, d'où surgirait plus tard ma forme, qu'elle voulait exposer plutôt que l'effigie elle-même.

    XII.19. Cependant, durant cette enfance même, qui donnait, à mon sujet, de moindres sujets de crainte que l'adolescence, je n'aimais pas l'étude des lettres, et d'y être contraint m'était odieux. On m'y contraignait pourtant, et c'était bien fait pour moi. C'est moi qui ne faisais pas bien, moi qui n'aurais pas appris sans y être obligé — nul, en effet, ne fait bien, fût-ce bien en soi, ce qu'il fait à contrecœur; et ceux-là qui me contraignaient ne faisaient pas bien non plus. Mais c'était pour moi un bienfait de ta part, mon Dieu. C'est qu'eux, ils voyaient comme unique but (à quoi appliquer ce à quoi j'étais contraint) la satiété des insatiables appétits d'une opulente indigence et d'une honteuse gloire. Toi, au contraire, pour qui tous nos cheveux sont comptés, utilisant l'erreur de tous ceux qui me pressaient d'apprendre, tu la faisais servir à mon profit; quant à mon erreur à moi, qui refusais d'apprendre, tu la faisais servir à mon châtiment, et je le méritais bien, moi, si petit enfant et déjà si grand pécheur! Ainsi, de ceux qui ne faisaient pas bien tu tirais un bienfait pour moi, et de mon propre péché tu tirais une juste rétribution. Telle est en effet ta prescription: que toute âme en désordre  porte en elle-même sa sanction immanente.

    XIII.20. D'autre part, quelle raison avais-je de honnir le grec, dont on cherchait à me donner une teinture dès la première enfance ? Même aujourd'hui je ne l'ai pas bien tiré au clair. Si, en effet, j'avais pris un goût extrême aux lettres latines, ce n'était pas selon l'enseignement des «premiers maîtres», mais selon celui des «grammairiens» comme on les appelle; et, de fait, les rudiments — apprentissage de la lecture, de l'écriture, du calcul — étaient à mes yeux une punition accablante au même titre que l'ensemble des lettres grecques. Et pourtant, d'où venait-elle, cette impression aussi, sinon du péché et de la vanité de la vie, qui me faisait être chair et souffle qui erre sans revenir? Car enfin, elles étaient meilleures (étant plus sûres!), ces premières études de lettres, qui menaient à l'apprentissage, à l'acquisition, et aujourd'hui à la maîtrise des moyens de lire tous les écrits que je trouve, et d'écrire à mon tour tout ce que je veux; oui, elles étaient meilleures que celles où l'on me contraignait à retenir, oublieux de mes propres errances, les errances d'un je ne sais quel Énée , et à pleurer sur la mort de Didon, parce qu'elle se serait tuée par amour, cependant que moi-même, au cours des études, je mourais loin de toi, ô Dieu, ma Vie, et que, dans ma misère extrême, je supportais cela les yeux secs.

    21. Qu'y a-t-il, en effet, de plus misérable qu'un misérable qui, indifférent à sa propre misère, pleure sur Didon, morte par amour pour Énée, mais ne pleure pas sur lui-même, mort faute d'amour pour toi, ô Dieu, Lumière de mon cœur, Pain de la bouche intérieure de mon âme, Vertu qui fécondes mon intelligence et le sein de ma pensée?
    Ce n'est pas toi que j'aimais, et je forniquais loin de toi, et dans mes fornications j'entendais de toutes parts: «Vas-y! Vas-y!» Car aimer ce monde-ci, c'est forniquer loin de toi, et l'on dit: «Vas-y! Vas-y!» pour faire honte à l'homme qui ne se conduit pas ainsi. Et ce n'est pas sur cela que je pleurais; ce sur quoi je pleurais, c'était Didon, dont le poète a dit:
        Tu n'es plus; par le fer tu mis fin à tes jours ,
tandis que, moi-même, je plongeais au fin  fond de ta création, en te délaissant, et, terre, je m'en allais à la terre. Si l'on m'avait interdit cette lecture, j'aurais souffert de ne pouvoir la faire, alors même qu'elle me faisait souffrir. Voilà la folie  qui fait considérer les études littéraires comme plus honorables et plus fructueuses que mon apprentissage de la lecture et de l'écriture.

    22. Mais aujourd'hui, qu'en mon âme mon Dieu me crie, et que ta Vérité me dise: «Non, il n'en est pas ainsi! Non, il n'en est pas ainsi! Le meilleur enseignement, à coup sûr, c'est le premier.» Oui, voici que je suis plus disposé à oublier les errances d'un Énée et autres fables du même genre que la pratique de l'écriture et de la lecture, car assurément les tentures qui pendent au seuil des écoles de grammaire signifient moins le prestige du secret que le voile qui cache l'erreur.
    Qu'ils ne crient pas contre moi, ceux que je ne redoute plus en te confessant les désirs de mon âme, et que je trouve le repos à dénoncer les voies mauvaises, afin de pouvoir aimer tes voies bonnes! Qu'ils ne crient pas contre moi les vendeurs ou acheteurs de l'école de grammaire! Car si je leur demandais: «Est-il vrai, comme le dit le poète, qu'Énée soit jadis venu à Carthage?», les moins doctes diront qu'ils n'en savent rien, et les plus doctes diront même que ce n'est pas vrai . Si au contraire je demande l'orthographe du mot «É. N. É. E.», alors tous ceux qui ont appris à lire répondent juste, selon le contrat et la convention qui ont fixé entre les hommes la valeur de ces signes. De même, si je demandais ce qui serait le plus gênant dans la vie, d'oublier la lecture et l'écriture, ou d'oublier ces fictions poétiques, qui ne verrait la réponse de quiconque n'a pas totalement perdu conscience de soi?
    Je péchais donc, déjà tout enfant, en aimant mieux ceci que cela qui était plus utile, ou plutôt en détestant les premières pour aimer les secondes: «1 et 1 font 2; 2 et 2 font 4» m'était une odieuse rengaine, alors que m'était des plus doux le spectacle des vanités: le cheval de bois plein de soldats en armes, l'incendie de Troie, et
        Jusqu'à l'ombre de Créuse elle-même .

    XIV.23. Mais alors pourquoi avais-je de l'aversion aussi pour l'étude du grec, qui comportait de semblables rengaines? À la vérité, Homère est, lui aussi, habile à tisser de telles fictions: délicieusement creux, il était pourtant amer à l'enfant que j'étais. Tel pourrait être aussi, je crois, Virgile pour des enfants grecs contraints de l'apprendre, comme j'étais, moi, contraint d'apprendre Homère. C'était sans doute la difficulté, oui, la difficulté d'apprendre à fond une langue étrangère, qui aspergeait de son fiel tous les charmes des récits fabuleux écrits en grec: je ne connaissais en effet rien de ce vocabulaire, et c'est en me terrorisant cruellement et en me châtiant qu'on faisait vivement pression sur moi pour me le faire apprendre.
    Les mots latins, assurément, il fut un temps, dans ma première enfance, où je n'en connaissais aucun, c'est vrai; et pourtant, à force d'attention, j'ai commencé à en apprendre, sans crainte ni tourment aucun, parmi même les caresses de mes nourrices, badineries, rêves, gaietés et jeux; j'ai appris ces mots, sans le poids d'un fardeau de châtiments, sous la seule pression de mon cœur qui voulait mettre au jour ses pensées: cela n'aurait pu se faire , si je n'avais pas appris des mots, non des maîtres, mais de mes interlocuteurs, en cherchant à faire naître en eux, par l'intermédiaire de leurs oreilles, mes impressions. Cela met bien en lumière que, pour cette étude, une libre curiosité est plus efficace qu'une contrainte redoutée; mais les flots de la première sont endigués par la seconde, grâce à tes lois, ô Dieu, oui, grâce à tes lois qui, depuis les férules des maîtres jusqu'aux épreuves des martyrs, savent nous verser un mélange salutaire, pour nous ramener vers toi en nous arrachant aux pestilentielles douceurs qui nous ont écartés de toi.

    XV.24. Seigneur, écoute ma prière: que mon âme ne défaille pas sous ta discipline, et que je ne défaille pas dans la confession de tes miséricordes qui m'ont arraché à tous mes chemins de perversité. Que tu te fasses pour moi douceur plus forte que toutes les séductions que je suivais, et que je t'aime au plus fort et étreigne ta main de toutes mes entrailles, que jusqu'à la fin tu m'arraches à toute tentation.
    Voici que toi, Seigneur, tu es mon Roi et mon Dieu. Que se mette à ton service tout ce que j'ai appris d'utile dans mon enfance, à ton service ma faculté de parler, d'écrire, de lire, de compter, puisque, lors même que j'apprenais des vanités, c'est toi qui me donnais une discipline, et que, lors même que je péchais en m'y complaisant, tu m'as pardonné. Oui, j'ai en effet appris, là, beaucoup de mots utiles; mais on peut aussi bien les apprendre ailleurs que dans des vanités: voilà le chemin sûr où devraient marcher les enfants .

    XVI.25. Ah! Malheur à toi, fleuve de l'humaine coutume! Qui te résistera? Encore combien de temps avant que tu ne t'assèches? Jusques à quand rouleras-tu les fils d'Ève vers la vaste et redoutable mer  que traversent avec peine ceux qui se sont embarqués sur le bois de la Croix ? Ne m'as-tu pas fait lire  que Jupiter était à la fois «tonnant» et adultère? Impossible, bien sûr, qu'il fût les deux en même temps! Mais le résultat c'est que, un tonnerre fictif faisant office d'entremetteur, son exemple  autorise un adultère véritable . Or y a-t-il un seul de ces maîtres, drapés dans leurs manteaux, qui resterait serein s'il entendait un homme issu du même milieu que lui , se récrier et dire: «Ce sont là fictions d'Homère: il donne des dieux une image anthropomorphique. Je préférerais qu'il donnât de nous une image théomorphique!» ? Il serait en fait plus vrai de dire: «Fiction peut-être; mais, en attribuant à la corruption humaine un visage divin, elle est bien destinée à empêcher la corruption de passer pour telle, et à permettre à qui s'y adonnerait de paraître suivre l'exemple non pas de vauriens, mais des dieux du ciel.»

    26. Et cependant, ô fleuve tartaréen , se laissent ballotter en tes ondes les fils des hommes, tandis qu'on va jusqu'à payer des honoraires pour qu'ils apprennent cela! Et l'enjeu est d'importance, quand cela se déroule en public, au forum, au regard des lois qui, outre ces honoraires, attribuent des salaires officiels. Tu viens frapper tes rives rocheuses, et dans ce fracas tu proclames: «C'est d'ici que vient l'apprentissage de la parole, d'ici l'acquisition de l'éloquence absolument indispensable pour persuader et pour développer ses pensées!»
    Ainsi donc, ne pouvions-nous pas connaître ces mots «pluie d'or», «giron», «duperie», «voûtes du ciel» et les autres mots se trouvant dans ce passage de Térence, sans que l'auteur n'introduisît un jeune vaurien qui se propose Jupiter comme modèle de stupre, en contemplant une représentation figurée sur un mur, peinture représentant comment Jupiter, selon la légende, fit tomber dans le giron de Danaé une pluie d'or pour duper une femme ? Et voyez comment il s'excite à la débauche, prétextant la caution du Ciel, en disant:
Ah! Quel dieu que celui qui ébranle
Les voûtes du ciel de son fracas royal!
Et moi, petit bout d'homme, je ne le ferais pas?
Mais si! Je l'ai fait, et avec quel plaisir!
    Non, ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout l'apprentissage du vocabulaire que l'on fait à travers cette turpitude; mais ces mots permettent de perpétrer ces turpitudes avec plus d'assurance!
    Je n'accuse pas les mots: ce sont vases choisis et précieux. Mais j'accuse le vin de l'erreur que nous y déversaient des docteurs enivrés. Et si nous ne buvions pas, on nous battait, et nous n'avions pas le droit d'en appeler à un juge tempérant.
    Et pourtant, mon Dieu, sous ton regard, j'évoque, dans la sérénité, ce souvenir: c'est avec plaisir que j'ai appris ces choses-là, et même, malheureux que j'étais, j'en faisais mes délices. Aussi disait-on de moi: «Voilà un enfant prometteur!»

    XVII.27. Laisse-moi, ô mon Dieu, parler des extravagances où je gaspillais mon talent, don de toi. Ainsi, on me proposait une besogne qui n'incitait guère mon âme à la tranquillité: d'un côté, c'était la récompense que donne la gloire, de l'autre la crainte du déshonneur et des coups! Je devais prononcer le discours de Junon irritée et affligée de ne pouvoir
        Détourner d'Italie le prince des Troyens .
    Ce discours, je n'avais pas ouï dire que Junon l'eût jamais prononcé, mais force nous était de suivre, errants, les traces des fictions poétiques, et à dire en prose à peu près ce que le poète aurait dit en vers. Celui-là obtenait plus de compliments, qui, en fonction de la dignité du personnage représenté, mettait en valeur avec plus de vraisemblance les sentiments d'irritation et d'affliction, en revêtant les pensées avec des termes appropriés.
    À quoi bon tout cela, ô Vie véritable, ô mon Dieu? À quoi bon d'être applaudi, pour mon exercice de déclamation, plus que les nombreux condisciples de mon âge? Tout cela, n'était-ce pas fumée et vent? N'y avait-il pas d'autre thème pour exercer mon talent et ma langue? Tes louanges, Seigneur, tes louanges à travers les Écritures pouvaient servir de tuteurs au sarment de mon cœur qui, dès lors, pouvait ne plus être ballotté à travers le vide des futilités, honteusement en proie aux oiseaux rapaces; car il est plus d'une manière de s'offrir en sacrifice aux anges prévaricateurs.

    XVIII.28. Mais quoi d'étonnant si je me laissais ainsi emporter dans les vanités, et si je m'éloignais de toi mon Dieu, pour m'en aller au-dehors? Les modèles que l'on me proposait d'imiter? Des hommes, tantôt confus d'avoir été blâmés pour avoir lâché barbarisme ou solécisme dans l'exposé de leurs actes innocents, tantôt gonflés de gloriole d'avoir été loués pour avoir, abondamment et avec élégance, narré leurs dévergondages en des termes corrects et accordés selon les règles!
    Tu vois cela, Seigneur, et tu gardes le silence, patient, riche en pitié et en vérité. Garderas-tu toujours le silence? Mais dès aujourd'hui tu arraches de ce gouffre si sauvage l'âme qui te recherche et qui a soif de tes délices: son cœur te dit: J'ai cherché ta face; ta face, Seigneur, je la chercherai encore. Car c'est être loin de ta face que d'être dans la passion ténébreuse: ce n'est pas en effet par une marche à pied ou à travers des espaces que l'on s'en va loin de toi ou que l'on revient vers toi. Non, ce n'est pas en ayant requis chevaux, chars ou bateaux , ni en ayant pris aux regards de tous son vol à tire-d'aile, ni en ayant cheminé à la force de ses jarrets, que ton fils cadet est parti dans la région lointaine , pour y dissiper en prodigue ce que tu lui avais donné, toi qui t'étais montré tendre, lorsqu'il partit, en lui ayant fait ce don, et plus tendre, lorsqu'il revint, dans l'indigence: il vivait dans une passion luxurieuse, c'est-à-dire une passion ténébreuse, et c'est cela être loin de ta face.

    29. Vois, Seigneur Dieu, vois — comme tu le fais avec patience — avec quelle diligence les fils des hommes observent, reçues de ceux qui parlaient avant eux, les conventions concernant les lettres et les syllabes, et avec quelle négligence ils accueillent celles qu'ils ont reçues de toi, depuis toujours, concernant le salut éternel! Ainsi, quelque expert ou maître ès règles antiques sur les sons viendrait-il à violer une règle de grammaire, en n'aspirant pas le son h du mot hominem — homme, il déplairait plus aux humains que s'il violait tes préceptes en haïssant un homme, lui, un homme. Comme si assurément l'inimitié d'un homme était plus funeste à éprouver que la haine même qui suscite notre colère à son égard! Ou comme si on ravageait plus gravement autrui en le persécutant, qu'on ne ravage son propre cœur en lui vouant cette inimitié! Et en tous cas, la science des lettres n'est pas plus intérieure en nous que la conscience où il est écrit de ne pas faire  à autrui ce que l'on ne voudrait pas subir.
    Comme tu es secret, ô toi qui habites au plus haut des cieux dans le silence, ô Dieu qui seul es grand, déversant, dans ton infatigable justice, des cécités punitives sur les illicites cupidités! Ainsi, voici, par exemple, un homme briguant la réputation d'être un brillant orateur: le voilà face à un homme, le juge; tout autour, une multitude d'hommes; tout en s'acharnant, d'une haine des plus sauvages, sur son adversaire, il redouble de précautions vigilantes pour ne pas faire de lapsus en effaçant l'h dans la prononciation de l'expression inter homines — «parmi les hommes»; mais pour effacer un homme de la société humaine, son esprit en délire ne prend aucune précaution!

    XIX.30. Voilà la morale au seuil de laquelle je traînais à terre mon enfance misérable. Telle était la gymnastique dans cette arène: je craignais plus de commettre un barbarisme que je ne prenais de précautions, quand j'en faisais, pour ne point jalouser ceux qui n'en commettaient point. Je dis tout cela et je le confesse devant toi, mon Dieu: j'y gagnais des louanges de la part de personnes dont l'agrément me tenait lieu alors de règle de bonne conduite. C'est que je ne voyais pas le gouffre de turpitude dans lequel j'avais été projeté loin de tes yeux.

    Et déjà, dans tout cela qu'y avait-il de plus hideux que moi-même, lorsque j'allais jusqu'à choquer de telles personnes en trompant par d'innombrables mensonges le pédagogue, les maîtres, les parents, et cela par amour du jeu, goût des spectacles frivoles que je brûlais d'impatience de reproduire? Je commettais aussi des larcins au cellier et à la table de mes parents, soit sous l'empire de la gourmandise, soit pour avoir de quoi donner à des garçons, qui me vendaient le droit de partager un jeu où ils ne laissaient pas moins de trouver autant de plaisir que moi. Et même dans ce jeu, vaincu moi-même par un vain désir de primer, j'étais souvent aux aguets d'une victoire frauduleuse. Or qu'y avait-il d'aussi intolérable à mon gré et d'aussi exposé à mes acerbes récriminations (si je prenais quelqu'un sur le fait) que cela même que je faisais à autrui? Et si, pris moi-même sur le fait, j'étais l'objet d'une récrimination, je préférais exploser de colère plutôt que de céder.
    Et c'est cela l'innocence enfantine? Oh non, Seigneur, non, de grâce, mon Dieu. De fait, cette situation est exactement celle-là même qui évolue quand on passe des pédagogues et des maîtres aux préfets et aux rois, des noix, des balles et des passereaux, à l'or, aux vastes propriétés et aux esclaves, l'âge majeur succédant à l'enfance comme les supplices majeurs aux férules . C'est donc l'humilité signifiée par la petite taille des enfants que tu as louée, ô notre Roi, lorsque tu as dit: Le royaume des cieux appartient à ceux qui leur ressemblent.

    XX.31. Et malgré cela, grâces te soient rendues, ô toi, notre Dieu, incomparablement grand et bon, créateur et régulateur  de l'Univers, quand bien même tu n'aurais pas voulu que mon existence dépasse le stade de l'enfance.
    Dès ce temps-là aussi, j'avais l'être, la vie, la sensation, et je me souciais de l'intégrité de mon moi, trace de la très secrète unité d'où je tenais l'être. J'avais un sens intérieur grâce auquel je préservais l'intégrité de mes sens; et dans les réflexions, même modestes, sur des sujets modestes, la vérité me charmait; la duperie, je la refusais; la mémoire, elle se fortifiait; on me façonnait pour savoir parler; l'amitié m'entourait de ses charmes; je fuyais la douleur, l'abjection, l'ignorance. Qu'y avait-il dans un tel être vivant qui ne fût digne d'admiration et de louange?
    Mais tout cela, c'était un don de mon Dieu; ce n'est pas moi qui me le suis donné. Ces qualités sont bonnes, et ces qualités, c'est moi! Il est donc bon, Celui qui m'a fait, et lui-même il est mon bien, et en son honneur j'exulte de joie pour tous les biens qui, dès mon enfance, constituaient mon être. Le péché, lui, venait de moi: c'était de rechercher non en lui mais dans ses créatures, en moi et dans les autres, voluptés, grandeurs, vérités. Voilà pourquoi je sombrais dans les douleurs, les troubles, les erreurs.
Grâces te soient rendues,
Ma Douceur, mon Honneur, ma Confiance,
Mon Dieu!
Grâces te soient rendues pour tous les dons reçus!
Garde-les moi pour toi, et tu me garderas;
Ils iront grandissant et se parachevant,
Les dons que tu m'as faits.
Avec toi, je serai,
Parce que, si je suis, c'est toi qui m'en fis don.



LIVRE II


I.1. Je veux me rappeler mon passé de souillures,
Et de mon âme les charnelles corruptions;
Non pas que je les aime, mais afin que je t'aime,
Ô toi, mon Dieu.
    L'amour de ton amour me pousse à reprendre
Mes voies d'iniquité
Dans l'amertume du souvenir,
Pour ressentir en moi s'infiltrer ta douceur,
Ô Douceur qui ne trompe pas,
Ô Douceur de bonheur et de sécurité,
Ô toi qui me rassembles de la dispersion,
Où je me suis, tout en lambeaux, éparpillé,
Détourné de toi, l'Un, perdu dans le Multiple .
Car j'ai brûlé un temps, durant l'adolescence
De me rassasier des choses d'ici-bas,
Audacieux jusqu'à foisonner en forêts
D'amours changeantes et sombres.
Ma beauté s'est flétrie; j'ai pourri sous tes yeux,
Me plaisant à moi-même et désireux de plaire
Au regard des humains.

II.2. Qu'est-ce qui me charmait
Sinon d'aimer et d'être aimé?
Mais je ne me contenais pas
Dans la mesure  de l'échange
Qui va de l'âme à l'âme:
Là est le lumineux sentier de l'amitié.
Des brumes s'exhalaient du limoneux tréfonds
De la concupiscence de la chair,
Et des jaillissements de la puberté.
Elles obnubilaient et offusquaient mon cœur
Qui ne distinguait plus
L'affection transparente du brouillard du désir.
Ensemble confondus,
Bouillonnant, m'emportant dans mon âge fragile
Par les abrupts des convoitises,
Ils la précipitaient au gouffre des méfaits.
Tout au-dessus de moi avait crû ta colère.
Je ne le savais pas; j'étais devenu sourd
Du fracas de la chaîne de ma mortalité:
C'était le châtiment de l'orgueil de mon âme.
    Je m'éloignais de toi, et toi, tu laissais faire .
Et j'étais ballotté, et j'étais dispersé,
Et je m'éparpillais, et j'allais bouillonnant
Parmi mes fornications.
    Et toi, tu te taisais.
Ô ma Joie,
Tu tardais à venir.
Tu te taisais alors.
    Et moi, je m'en allais, loin, bien loin de toi,
Vers bien d'autres stériles semailles de douleurs,
Orgueilleuse abjection, inquiète lassitude.

    3. Qui donc pouvait régler ma misère, ramener à l'ordre de l'usage  les fugitives beautés des créatures les plus basses, et fixer des bornes à leur suavité, de manière qu'au rivage conjugal vinssent s'éteindre les flots bouillonnants de ma jeunesse? À défaut de s'apaiser, ces flots pouvaient se limiter à leur finalité — la procréation des enfants —, comme le prescrit ta Loi, Seigneur, toi qui façonnes même notre lignée mortelle, tout en ayant le pouvoir de poser sur elle la douceur de ta main, pour émousser les épines inconnues du paradis, car ta toute-puissance n'est pas loin de nous, même quand nous sommes loin de toi.
    Je pouvais assurément prêter une oreille plus attentive à ta voix qui tonnait à travers les nuées: Les gens mariés connaîtront la tribulation de la chair que je cherche, moi, à vous épargner, et ceci encore: Il est avantageux pour l'homme de ne pas toucher à la femme, et encore cela: Celui qui n'a pas d'épouse pense aux choses de Dieu et aux moyens de plaire à Dieu, tandis que celui qui est marié pense aux choses du monde, aux moyens de plaire à son épouse. Je pouvais donc être plus attentif à ces paroles, et, devenu eunuque pour le royaume des cieux, attendre, dans un bonheur plus grand, tes étreintes .

    4. Au lieu de cela, malheur de moi, je me suis mis à bouillonner, emporté par l'impétuosité de mon propre courant. Je t'ai abandonné, j'ai transgressé tous tes commandements, et je n'ai pas échappé à ton fouet — quel mortel, à vrai dire, le pourrait? C'est que tu étais toujours là, miséricordieusement sévère, aspergeant des plus amers désagréments toutes mes joies illicites: c'était pour m'obliger ainsi à rechercher la joie sans désagrément et, une fois cela possible, à ne trouver rien d'autre que toi, Seigneur, que toi, qui ériges la douleur en enseignement, frappes pour guérir, et nous tues pour que nous ne mourions pas loin de toi.
    Où étais-je? Que j'étais loin, dans mon exil , des délices de ta maison, en cette seizième année de ma chair, lorsque, me faisant tomber sous son empire, la folie du plaisir me prit tout entier? Folie, qui a toute licence selon l'infamie humaine, mais illicite selon tes lois! Les miens n'eurent pas le souci d'offrir à ma chute le filet du mariage; ils n'eurent de souci que de me faire apprendre à parler à la perfection et à persuader par l'éloquence.

    III.5. En cette année-là, mes études s'étaient trouvées interrompues. On m'avait rappelé de Madaure — cette ville voisine où j'avais déjà fait mon premier séjour loin de chez moi pour y apprendre la littérature et la rhétorique —, le temps de préparer des subsides pour un séjour plus long à Carthage: mon père, modeste citoyen du municipe de Thagaste, montrait, à cette tâche, plus de cœur qu'il ne disposait de ressources.
    Pour qui ce récit? Non certes pour toi, mon Dieu, mais, sous ton regard, pour ma race, la race humaine, pour petite que soit la portion qui pourrait tomber sur cet écrit. Et pourquoi le faire? Assurément pour que moi-même, ainsi que mon lecteur quel qu'il soit, nous considérions de quelle profondeur il faut crier vers toi. Mais qu'y a-t-il de plus proche pour tes oreilles qu'un cœur qui te confesse, et une vie selon la foi? Qui donc ne portait alors aux nues cet homme, mon père? C'est que, pour son fils, il voulait, au-delà des ressources de son patrimoine, payer ce qu'il fallait pour un séjour d'études, même lointain; beaucoup de ses concitoyens, bien plus aisés, ne se donnaient pas autant de mal pour leurs enfants. Et pourtant, ce même père n'avait que faire de savoir de quelle manière je devais grandir pour toi, et quelle était ma chasteté, pourvu que je fusse «disert», disons plutôt «désert», faute d'être cultivé par toi, mon Dieu, qui seul es le véritable et bon maître de ton champ  — mon cœur.

    6. En cette seizième année, mis en vacances par cet intermède de loisir imposé par la gêne familiale, à peine étais-je avec mes parents qu'au-dessus de ma tête proliférèrent les ronces du désir, et il n'y avait aucune main pour les arracher. Bien plus, dès que ce père aperçut aux bains les signes de ma puberté et mon vêtement d'inquiète adolescence, comme si déjà il mourait d'envie d'avoir des petits-enfants, tout joyeux il l'annonça à ma mère, tout joyeux de cette ivresse, où le monde t'a oublié, toi, son créateur, pour aimer ta créature au lieu de toi, effet de l'invisible vin de sa volonté perverse et inclinée vers le bas! Mais dans le cœur de ma mère, tu avais déjà commencé ton temple et ébauché ta sainte habitation, tandis que lui n'était encore que catéchumène, et même de fraîche date. Aussi sursauta-t-elle, tressaillant d'une sainte frayeur: je n'appartenais pas encore à la communauté des fidèles , mais elle n'en redoutait pas moins pour moi les voies tortueuses où cheminent ceux qui tournent vers toi non leur face, mais leur dos.

    7. Hélas! J'ose dire que tu te taisais, mon Dieu, alors que c'est moi qui m'éloignais de toi. Comment? Tu te taisais alors pour moi? Mais de qui donc étaient-elles alors, sinon de toi, les paroles que par ma mère, ta servante fidèle, tu fis résonner à mes oreilles, sans que rien n'en descendît dans le cœur pour me faire passer à l'acte? Ce qu'elle voulait — et je garde en moi le souvenir de l'immense sollicitude de son avertissement —, c'était: pas de fornication, et surtout pas d'adultère avec une femme mariée. Avertissements de femme, me semblait-il. Honte à moi si je m'y pliais! En fait, ils venaient de toi, et je ne le savais pas; et je croyais que tu te taisais et que c'était elle qui parlait, alors que par elle, pour moi, tu ne te taisais pas; et en elle, c'est toi que je méprisais, moi, moi son fils, le fils de ta servante et ton serviteur.
    Mais je ne savais pas, et je m'en allais, tête baissée, aveugle à tel point qu'au milieu des camarades de mon âge, j'avais honte d'être moins vil qu'eux, en les entendant se vanter de leurs méfaits, et se pavaner à la mesure de leurs turpitudes: le plaisir de l'action venait non seulement du plaisir de l'acte, mais aussi de celui d'être complimenté. Qu'est-ce qui mérite le blâme sinon le vice? Or moi, pour ne pas être blâmé, je me rendais plus vicieux. Et lorsque manquait la matière d'un acte dont l'accomplissement pouvait m'égaler à ces libertins, je feignais d'avoir fait ce que je n'avais pas fait, de peur d'avoir, plus innocent, l'air plus méprisable, et, plus chaste, d'être jugé plus nul.

    8. Voilà en quelle compagnie je battais le pavé des avenues de Babylone, me roulant dans sa fange, comme en des nards ou des parfums précieux. Et, pour me tenir plus fortement collé au ventre de cette Babylone, l'Ennemi invisible m'écrasait de son talon  et me séduisait, tout prêt que j'étais à me laisser séduire.
    Et la mère de ma chair — elle qui, tout en s'étant déjà échappée du cœur de Babylone, traînait encore dans les faubourgs —, oui, elle m'avait bien recommandé la pudeur. Mais elle n'avait toutefois pas eu le souci de contenir cet instinct (dont son mari lui avait fait part) d'ores et déjà pestilentiel et dangereux pour l'avenir (elle le savait), de le contenir donc dans les bornes de l'affection conjugale — à défaut de pouvoir le couper jusqu'au vif. Non, ce souci, elle ne l'eut point: l'espérance que l'on fondait sur moi pouvait, craignait-on, être entravée par l'entrave d'une épouse. Il ne s'agissait pas de cette espérance de la vie future que ma mère mettait en toi, mais de ces espérances que plaçaient mes parents dans les lettres, tant ils voulaient, l'un comme l'autre, me les faire apprendre : lui, parce qu'il ne se faisait de toi à peu près aucune idée et de moi que des idées pleines de vanité, et elle, parce que, pensait-elle, loin de me nuire, cette culture traditionnelle me serait de quelque utilité pour t'atteindre. Voilà ce que je conjecture, en cherchant à me rappeler, comme je peux, le caractère de mes parents.
    De surcroît, on lâchait la bride à mes divertissements, au-delà de ce qu'eût exigé une sévérité même modérée, si bien que je me dissolvais dans des passions variées: partout, ce n'était que brouillard, obstacle surgissant devant moi, ô mon Dieu, obstacle à la transparence de ta Vérité: on eût dit que ma graisse suait l'iniquité.


    IV.9. Le vol, en tous cas, est puni par ta loi  et par ta loi, qui est écrite dans le cœur des hommes, et que leur iniquité n'abolit pas: car existe-t-il un voleur qui supporte avec sérénité de se faire voler? Non, fût-il dans l'opulence, et son voleur traqué par l'indigence!
    Eh bien, Moi, j'ai consenti  à commettre un vol, et je l'ai commis sans y être poussé par la misère, mais tout simplement par pénurie et dégoût de justice, gavé que j'étais d'iniquité. Car ce que j'ai volé, je l'avais en abondance, et de bien meilleure qualité; et ce dont je voulais jouir, ce n'était pas l'objet visé par le vol, mais le vol lui-même et la transgression.
    Il y avait, proche de nos vignes, un poirier , chargé de fruits qui n'étaient alléchants ni par leur apparence ni par leur saveur. Entre jeunes vauriens, nous allâmes secouer et dépouiller cet arbre, par une nuit profonde — après avoir, selon une malsaine habitude, prolongé nos jeux sur les places —, et nous en retirâmes d'énormes charges de fruits. Ce n'était pas pour nous en régaler, mais pour le jeter plutôt aux porcs: même si nous y avons goûté, l'important pour nous, c'était le plaisir dû à un acte interdit .
    Voilà mon cœur, ô Dieu, voilà mon cœur que tu as pris en pitié au fond de l'abîme. Qu'il te dise maintenant, mon cœur que voilà, ce qu'il y cherchait: pratiquer une malice gratuite, sans d'autre mobile à ma malice que la malice même! Elle était honteuse, et pourtant je l'ai aimée. J'ai aimé ma dégradation, non ce pour quoi je me dégradais, mais ma dégradation elle-même: turpitude d'une âme désertant ta forteresse pour s'écrouler en ruine, en quête, non d'un objet au prix de l'infamie, mais de l'infamie elle-même!

    V.10. De fait, ils sont gracieux à voir, les beaux objets corporels , l'or, l'argent et tout le reste: dans le toucher charnel, ce qui compte le plus, c'est l'accord avec l'objet; les autres sens impliquent une réaction des corps appropriée à chacun d'eux. De même, les honneurs du monde et le pouvoir de commander et de dominer ont chacun leur charme, ce qui fait naître aussi le désir avide de la vengeance. Et pourtant, pour acquérir tout cela, on ne doit pas pour autant s'écarter loin de toi, Seigneur, ni dévier de ta loi. Et la vie que nous vivons dans ce monde possède aussi ses délices, que lui donnent une certaine mesure de charme propre et une certaine harmonie avec toutes ces beautés d'en-bas. L'amitié humaine , elle aussi, est douce par le nœud bien cher fait de l'union entre plusieurs âmes.
    C'est pour tous ces objets et d'autres semblables que l'on commet le péché lorsque, par une inclination sans mesure vers ces biens d'ici-bas qui sont pourtant de l'ordre inférieur, on abandonne des biens meilleurs et de l'ordre supérieur : toi, Seigneur notre Dieu, et ta Vérité, et ta Loi. Ces biens inférieurs, en effet, comportent, eux aussi, leurs délices, mais non pas comme mon Dieu qui les a tous créés; car c'est en lui que le juste se délecte, et il fait les délices des cœurs droits.
    Ainsi donc, quand on fait une enquête sur un crime, sur le mobile pour lequel il a été perpétré, on n'arrive habituellement à une conviction que si le désir d'acquérir (ou la peur de perdre) un de ces biens que nous avons appelés «inférieurs» apparaît comme plausible. Le fait est qu'ils sont beaux et charmeurs, encore qu'au regard des biens supérieurs et béatifiques ils soient vils et terre à terre. Un tel  a commis un homicide. Pourquoi? C'est qu'il a convoité la femme ou la propriété de campagne de la victime; ou bien, il a voulu lui dérober de quoi vivre; ou bien, il a craint de perdre, par le fait de l'autre, quelque bien analogue; ou bien encore, étant offensé, il a voulu se venger. Mais pouvait-il commettre un homicide sans mobile, pour le seul délice d'un homicide? Est-ce croyable? Il exista [dans l'histoire de Rome] un certain individu complètement dément dont on a dit qu'«il était plutôt méchant et cruel sans motif »; mais en fait, [l'historien] en avait auparavant précisé la raison: «Il craignait que l'inaction n'engourdît sa main ou son courage.» Mais encore, pourquoi? Pourquoi cela? Il désirait de toute évidence, ainsi entraîné au crime, pouvoir, après la prise de Rome, s'emparer des honneurs, du pouvoir, des richesses, et n'avoir plus à redouter les lois et les difficultés de la vie, inhérentes à l'indigence de son patrimoine et à la conscience de ses crimes. Ainsi donc, même un Catilina a aimé, non pas ses crimes, mais autre chose, en fait, qui était le mobile de ses actes.

    VI.12. Mais moi, dans ma misère, qu'ai-je donc aimé en toi, ô larcin qui fut le mien, ô crime nocturne de ma seizième année? C'est que tu n'étais même pas beau, puisque tu étais un vol (au fait, es-tu même quelque chose , pour que je puisse te parler?). Ils étaient beaux les fruits, objets de notre vol, beaux parce que c'était là ta création, ô toi, de tous les êtres le plus beau, de tous les êtres le Créateur, ô Dieu bon, Souverain Bien, et mon Bien véritable. Oui, ils étaient beaux ces fruits-là, mais ce n'était pas pour eux-mêmes que les convoita mon âme misérable: j'en avais de meilleurs, et en abondance. Si je les ai cueillis, c'était uniquement pour voler, puisqu'à peine cueillis je les ai jetés, n'en ayant tiré que le seul régal de l'iniquité dont je jouissais gaiement: même si j'en ai goûté une bouchée, c'est mon crime qui leur donnait de la saveur.
    Je vais donc, Seigneur mon Dieu, continuer mon enquête sur ce qui a pu me charmer dans ce vol: il n'y avait là vraiment rien de beau, et je ne parle ni de la beauté comme on la trouve dans les vertus d'équité et de prudence , ou encore dans l'intelligence humaine ou la mémoire, ou les sens ou la vie végétative, ni de la beauté des astres, ornements des espaces qui leur sont fixés, ou de celle de la terre et de la mer emplies de vivants qui, en naissant, succèdent à ceux qui décèdent, ni même de cette sorte d'ombre défectueuse de beauté que possèdent les vices trompeurs.

    13. En fait, dans l'orgueil, il y a une parodie d'élévation, alors que c'est toi et toi seul qui es élevé au-dessus de tout.
    Et l'ambition? Que cherche-t-elle, sinon les honneurs et la gloire, alors que toi seul mérites honneurs et gloire pour l'éternité?
    Et la cruauté chez les puissants? Elle vise à inspirer la crainte. Or, qui est à craindre sinon Dieu seul? À sa puissance qu'est-ce qui pourrait donc s'échapper ou se soustraire? À quel moment, en quel lieu, vers quel lieu, avec quelle aide?
    Et les tendresses des voluptueux? Elles veulent se faire aimer. Mais rien n'est plus tendre que ta charité, rien n'est aimé plus salutairement que celle qui est plus belle et plus lumineuse que tout, ta Vérité.
    Et la curiosité? Elle semble rechercher avec passion la science, alors que c'est toi qui possèdes la science souveraine de tout.
    À leur tour, l'ignorance et la sottise cherchent à s'abriter derrière les noms de simplicité et d'innocence, parce que l'on ne trouve rien de plus simple que toi. Or, qu'y a-t-il de plus innocent que toi, puisque les méchants voient leurs œuvres se retourner contre eux?
    Et la paresse? Elle vise en quelque sorte le repos. Or, quel repos assuré en dehors du Seigneur?
    Et le luxe? Il veut usurper les noms de satiété et d'abondance. Or, c'est toi la plénitude et l'abondance.
    Et la prodigalité? Elle se couvre du voile de la générosité, alors que le plus débordant de largesses de toute sorte, c'est toi.
    L'avarice? Elle possède beaucoup de biens, alors que tu possèdes tout.
    Et l'envie? Elle lutte pour le prix d'excellence. Mais qu'y a-t-il de plus excellent que toi?
    Et la colère? Elle cherche la vengeance. Or, qui se montre plus juste que toi dans la vengeance?
    Et la crainte? Elle se hérisse aux coups insolites et soudains contre les objets aimés, sur la sécurité desquels elle veille jalousement. Or, pour toi qu'y a-t-il d'insolite, de soudain? Qui peut séparer de toi ce que tu aimes? Et où trouver, sinon près de toi, la sécurité, inébranlable?
    Et la tristesse? Elle se consume de la perte  des biens qui charmaient le désir, parce qu'elle voudrait qu'à elle, comme à toi, rien ne pût être ôté.

    14. Ainsi donc, l'âme fornique en se détournant de toi, et en recherchant hors de toi ce qu'elle ne trouve dans sa pureté et sa transparence qu'en revenant à toi. Ils t'imitent, mais de manière perverse, tous ceux qui s'éloignent de toi et se dressent contre toi; et pourtant, même en t'imitant ainsi, ils manifestent que tu es le créateur de toute substance, et, du même coup, qu'il n'y a aucun lieu où se retirer loin de toi.
    Qu'ai-je donc aimé, moi, dans ce vol, et en quoi ai-je imité mon Dieu, de manière défectueuse et perverse? Peut-être était-ce le plaisir de transgresser ta loi? Et peut-être ai-je voulu, par ruse du moins, faute de pouvoir réel, imiter, tel un captif, un acte libre — liberté de manchot! —, en posant impunément, par une ténébreuse parodie de toute-puissance, un acte interdit? Et voilà: c'est l'esclave qui échappe à son maître, en quête d'un petit coin d'ombre!
    Ô pourriture! Ô vie monstrueuse! Ô abîme de mort! Était-ce possible de prendre plaisir à l'interdit, pour la seule raison que c'était interdit ?

    VII.15. Que rendrai-je au Seigneur, que ma mémoire ait pu retrouver ce souvenir sans que mon âme en conçoive de la crainte? Je t'aimerai, Seigneur, et je te rendrai grâces, et je confesserai à la gloire de ton nom, si lourdes sont les fautes et actions sacrilèges que tu m'as pardonnées! C'est à ta grâce et à ta miséricorde que j'attribue que tu aies fait fondre mes péchés comme de la glace; à ta grâce aussi j'attribue tout le mal que je n'ai pas fait. En effet, devant quelle faute n'aurais-je pas reculé, moi qui suis allé jusqu'à aimer un acte gratuit?
    Tous les péchés m'ont été remis, je le reconnais, et les fautes que j'ai commises — quand j'agissais de ma propre initiative —, et celles que je n'ai pas commises — quand tu te faisais mon guide. Qui donc, parmi les humains, conscient de sa faiblesse, oserait  mettre au compte de ses propres forces sa chasteté et son innocence, au point de moins t'aimer, comme s'il n'avait guère ressenti le besoin de cette miséricorde qui est la tienne et qui te fait remettre les péchés à qui se tourne vers toi? Quiconque a répondu à l'appel que tu lui as adressé, et évité ces fautes-là (qu'il découvre à la lecture de mes propres souvenirs et aveux), qu'il ne rie pas de me voir guéri d'un mal, par ce médecin-là même qui lui a permis, à lui, de n'être point malade, ou, du moins d'être moins malade que moi. Et qu'il t'aime donc autant, et même encore plus que moi: car celui qui m'a délivré — comme il le voit — des péchés où si péniblement j'ai langui, c'est celui-là même qui — il le voit — l'a exempté des péchés où si péniblement il languirait.

    VIII.16. Ah! misère! Quel fruit ai-je jamais retiré de ces actes dont le souvenir aujourd'hui me fait rougir, et tout particulièrement de ce larcin, dans lequel je n'ai aimé que le larcin pour lui-même, et rien d'autre, alors qu'il n'est que néant , ce qui augmentait ma misère?
    En tous cas, seul, je ne l'aurais pas commis; telle était alors, dans mon souvenir, ma disposition à ce moment-là. Non, seul, je ne l'aurais pas commis. C'est donc que ce que j'y ai aussi aimé, c'était la compagnie de ceux avec qui je l'ai commis . Il n'est donc pas exact que je n'aie rien aimé d'autre que le larcin, ou plutôt si! J'ai aimé un autre rien , car cette autre chose aussi est du rien. Or, quelle était-elle en réalité? Qui donc pourrait m'en instruire, sinon celui qui illumine mon cœur et en démêle les ombres?
    Pourquoi cette idée de mener une enquête, de chercher à éclaircir et envisager le problème ? Pour cette raison ci: si, à ce moment-là, je désirais ces fruits-là que j'avais volés, et si je désirais en jouir , je pouvais bien, tout seul (à supposer que j'y aie suffi!), commettre cette iniquité et parvenir à me faire plaisir, sans avoir à me frotter à des âmes complices pour attiser une convoitise qui m'aurait démangé; mais, puisque ce n'était pas dans les fruits que résidait le plaisir, c'est donc qu'il résidait dans le crime lui-même accompli dans une communauté de pécheurs.

    IX.17. Qu'était-il alors, ce sentiment de mon âme? Bien honteux assurément! Malheur à moi qui l'éprouvais! Mais encore, qu'était-il? Le péché, qui le comprend? C'était un rire, comme un chatouillement du cœur: nous faisions une farce à des gens qui ne s'y attendaient pas, et qui ne tenaient pas du tout à ce que nous la leur fissions! Mais pourquoi donc mon plaisir venait-il de ce que je ne l'avais pas faite tout seul? Serait-ce encore parce que personne ne rit facilement tout seul? C'est vrai, cela n'arrive à personne, encore que des gens, même seuls et sans témoins, se laissent parfois gagner par le rire, devant un objet sensible ou une idée par trop ridicule. Mais pour ma part, ce geste-là, tout seul je ne l'aurais pas fait; non, je ne l'aurais pas fait, si j'avais été vraiment seul.
    Voilà devant toi, ô mon Dieu, le souvenir de mon âme, à vif. Seul, je n'aurais pas commis ce larcin où le plaisir venait non de l'objet du larcin, mais du larcin lui-même: seul, je n'aurais pas du tout éprouvé du plaisir, et je ne l'aurais pas fait.
    Ô amitié trop ennemie, inscrutable tentation de l'esprit, soif ludique de nuire par manière de plaisanterie, envie de nuire à autrui sans désir de profit ni de vengeance! Dit-on: «Allons-y! Faisons-le!», et voilà que l'on a honte d'avoir honte!

    X.18. Qui donc peut démêler cette nodosité
Tellement tortueuse et tellement complexe?
Horreur! Je ne veux pas y fixer mon regard,
Je ne veux pas le voir.
Car c'est toi que je veux, Justice et Innocence,
Toute belle et parée de beautés lumineuses,
Ô toi qui rassasies de manière insatiable!
    On trouve auprès de toi
Repos en plénitude, vie exempte de trouble.
Celui qui entre en toi,
Celui-là entre dans la joie de son Seigneur,
Et il ne craindra point,
Et il se trouvera très bien dans le Très-Bon.
    Moi, loin de toi, à la dérive,
J'ai erré, ô mon Dieu, dans mon adolescence,
Bien trop loin du chemin de ta stabilité,
Et je devins pour moi région d'indigence.




LIVRE VIII


    I.1. En action de grâces envers toi, ô mon Dieu,
Je veux me rappeler et je veux confesser
Tes miséricordes sur moi.
Et que mes os ruissellent de ton amour, disant:
Seigneur, qui te ressemble?
Tu as rompu mes liens
Je t'offrirai en sacrifice
Un sacrifice de louange.
Comment tu les rompis, je veux le raconter,
Et tous ceux qui t'adorent diront, en l'apprenant:
Béni soit le Seigneur au ciel et sur la terre;
Comme il est grand, son nom, comme il est admirable !

    Elles étaient fixées dans mes entrailles, tes paroles, et de toutes parts tu m'encerclais. De ta vie éternelle, j'étais certain  — encore que je ne l'aie perçue qu'en énigme et comme dans un miroir. Il existe une substance incorruptible , et c'est d'elle que procède toute substance: plus aucun doute là-dessus. Ce n'était pas une plus grande certitude sur toi, mais une plus grande stabilité en toi, que je cherchais.
    S'agissait-il, au contraire, de ma vie temporelle, tout branlait. Il fallait purifier mon cœur du vieux levain: j'étais attiré par la Voie — le Sauveur lui-même —, mais j'étais encore rebuté par ses étroits défilés.
    Et voici que tu m'insufflas l'idée, qui parut bonne à mes yeux de me rendre auprès de Simplicianus . Il me semblait être un de tes bons serviteurs, et ta grâce brillait en lui; j'avais de surcroît appris que, depuis l'âge adulte, il t'avait entièrement dévoué sa vie. C'était alors un vieillard, et cette longue existence passée à suivre ta voie avec une si sainte ardeur devait, me semblait-il, lui avoir conféré une expérience riche, un savoir riche; et c'est ce qui s'avéra. Je désirais donc m'entretenir avec lui des remous de mon âme, qu'il m'indiquât l'état de vie  adapté à mon état d'âme, pour marcher dans ta voie.
   
    2. Je voyais, en effet, l'Église remplie de fidèles, et chacun marcher, qui d'un pas, qui d'un autre . Pour moi, mon genre de vie dans le siècle me déplaisait et me pesait terriblement, maintenant que mes convoitises de naguère — l'espoir de l'honneur et du gain — ne m'incitaient plus à supporter une servitude si pesante. Oui, tout cela ne me charmait plus, en regard de ta douceur et de la beauté de ta maison que j'ai aimée. Mais j'étais encore étroitement ligoté par la question du mariage. L'apôtre ne m'interdisait pas le mariage, tout en m'exhortant à un meilleur choix, en souhaitant notamment voir tous les hommes faire le même choix que lui. Mais moi, trop faible encore, je choisissais la position la plus douillette; ce n'était que pour cela que, par ailleurs, je me laissais rouler dans la langueur et la déliquescence d'énervants soucis: il y avait, en effet, d'autres obligations auxquelles je ne voulais pas me soumettre, mais, par force, elles étaient bien liées au mariage qui, une fois contracté, allait m'enchaîner totalement. La bouche de la Vérité m'avait bien appris qu'il y a des eunuques qui se sont mutilés eux-mêmes à cause du royaume des cieux, mais, a-t-elle ajouté, comprenne qui peut. Assurément, ils sont vains tous ces hommes qui ne possèdent pas la connaissance de Dieu: dans l'évidence même du Bien, ils n'ont pas été capables de trouver Celui qui Est. Pour moi, je n'en étais plus à ce point de vanité: je l'avais dépassé et, sur le témoignage de l'universelle création, je t'avais trouvé, toi, notre Créateur et ton Verbe, Dieu auprès de toi, et Dieu unique avec toi, lui par qui tu as créé toutes choses.
    Mais il est aussi une autre race d'impies, qui, tout en connaissant Dieu, ne lui ont pas, comme à un Dieu, rendu gloire et action de grâces. Telle était l'erreur dans laquelle moi aussi j'étais tombé. Ta dextre m'a ressaisi, tu m'as retiré de là, et mis en situation de reprendre force. Car tu as dit à l'homme: Voici, c'est la piété qui est la sagesse et: Garde-toi de vouloir paraître sage, puisque ceux qui se disaient sages sont devenus sots. J'avais déjà trouvé la perle précieuse; j'aurais dû, pour l'acheter, vendre tout mon avoir, mais j'hésitais.

    II.3. Je me rendis donc chez Simplicianus. L'évêque d'alors, Ambroise, l'avait eu pour père, quand il naquit à la grâce, et il l'aimait vraiment, comme on aime un père. Je lui contai tous les détours de mon errance, et j'en vins à lui apprendre que j'avais lu certains livres des platoniciens, naguère traduits en latin par Victorinus , rhéteur de la ville de Rome, mort chrétien, à ce que j'avais ouï dire. Aussitôt, il me félicita de n'être pas tombé sur les écrits d'autres philosophes, pleins de faussetés et de duperies conformes aux éléments de ce monde; dans ceux-là, au contraire, se glissait de tous côtés l'idée de Dieu et de son Verbe .
    Voulant ensuite m'exhorter à l'humilité du Christ, cachée aux sages et révélée aux petits, il évoqua le souvenir de Victorinus lui-même qu'il avait bien connu, à Rome. Je ne passerai pas sous silence ce qu'il me raconta de lui: il y a là, pour ta grâce, une grande louange à confesser en ton honneur. C'est que ce vieillard possédait une culture immense et une maîtrise consommée dans tous les arts libéraux. Il avait tant lu et tant discuté les opinions des philosophes! Il avait instruit tant de nobles sénateurs! Et même, l'éclat insigne de son enseignement exceptionnel lui avait valu — et fait accepter — un honneur sans égal aux yeux des citoyens de notre monde: l'érection de sa propre statue sur un forum de Rome . Or, jusqu'à cet âge avancé, il avait adoré les idoles et participé aux rites sacrilèges, objet de la ferveur de presque toute la noblesse d'alors, au cœur tout plein de petits Harpocrates ,
            De monstres de tout genre, d'Anubis l'Aboyeur,
dieux qui, un jour,
            Contre Neptune et contre Vénus, contre Minerve ,
avaient livré combat: Rome les avait vaincus, et voilà que maintenant elle les implorait. Voilà ce dont le vieux Victorinus, avec des accents farouches, s'était fait le champion. Et pourtant, il n'a pas rougi d'être un esclave de ton Christ, un petit enfant de tes fonts baptismaux, la nuque soumise au joug de l'humilité, et le front dompté sous l'opprobre de la Croix .

    4. Ô Seigneur, Seigneur, toi qui as courbé les cieux, toi qui es descendu, toi qui, touchant les cimes, les as réduites en vapeur, par quelles voies t'es-tu glissé dans ce grand cœur?
    Il lisait, comme me le rapporta Simplicianus, l'Écriture sainte, et, avec le plus grand soin, recherchait et scrutait toutes sortes d'ouvrages chrétiens. Et il disait à Simplicianus, non pas en public, mais plutôt dans le secret de l'intimité: «Sache que je suis déjà chrétien. — Non, répondait Simplicianus, je ne te croirai et je ne te compterai au nombre des chrétiens que lorsque je t'aurai vu dans l'Église du Christ.» Et Victorinus de rétorquer: «Ce sont donc les murs qui font les chrétiens ?» Et souvent il répétait: «Je suis déjà chrétien»; et Simplicianus lui faisait souvent la même réponse; et Victorinus en revenait souvent à la plaisanterie sur les murs. Il craignait, en effet, de heurter ses amis, orgueilleux adorateurs des démons : du sommet de leur fierté babylonienne, comme du sommet des cèdres du Liban que n'avait pas encore frappés le Seigneur, allaient fondre sur lui, pensait-il, leurs lourdes inimitiés.
    Mais quand, à force de lectures et de désirs, il eut puisé de la fermeté, il craignit d'être renié par le Christ devant la face des saints anges si lui-même craignait de le confesser devant la face des hommes. Il se vit passible d'une grave accusation, s'il rougissait des mystères sacrés de l'humilité de ton verbe, alors qu'il ne rougissait pas du culte sacrilège des orgueilleux démons auxquels, se faisant leur orgueilleux imitateur, il avait consenti. Sa vanité lui fit honte, la Vérité le fit rougir, et, tout d'un coup, à l'improviste, il dit à Simplicianus — comme celui-ci le raconta: «Allons à l'église; je veux me faire chrétien.» Ne se tenant plus de joie, Simplicianus s'y rendit avec lui.
    Une fois pénétré des premiers mystères de l'initiation, sans plus tarder, Victorinus se fit inscrire en vue du baptême qui régénère, et cela à la stupéfaction de Rome et à la joie de l'Église. Les orgueilleux le voyaient et s'irritaient, ils grinçaient des dents et se desséchaient de rage. Mais ton serviteur, mettant dans le Seigneur Dieu son espérance, ne se retournait pas pour regarder vanités et folies mensongères.

    5. Enfin arriva l'heure de la profession de foi: c'est une formule consacrée, apprise par cœur, et, depuis un lieu élevé et en présence du peuple des croyants, récitée de mémoire par les aspirants à ta grâce: telle est la coutume, à Rome. Les prêtres, rapporta Simplicianus, proposèrent à Victorinus de la réciter plutôt dans l'intimité — offre couramment proposée aux personnes timides qui pourraient avoir l'air gêné; mais lui, il préféra confesser sa foi salutaire en présence de l'assemblée sainte. En effet, ce n'était pas le salut qu'il enseignait dans sa profession de rhéteur, pourtant exercée publiquement: si donc, parlant en son nom, il ne s'était pas laissé intimider par les foules insensées, combien, prononçant ta parole, devait-il moins se laisser intimider par le paisible troupeau de tes croyants! Aussi bien, quand il monta pour réciter la profession, tous ceux qui le connaissaient (et qui donc sur place ne le connaissait?) se chuchotèrent son nom qui circula dans un chuchotis de félicitations. Puis, dans la liesse générale, en un son contenu, son nom résonna dans toutes les bouches: «Victorinus! Victorinus!» Très vite, à sa vue, ce fut une acclamation de joie. Très vite aussi ce fut le silence: on était tendu pour l'écouter. Il proclama la foi véritable avec une splendide assurance. Tous voulaient l'emporter au-dedans de leur cœur; et c'est ce qu'ils faisaient, de fait: l'amour et la joie étaient les mains qui l'emportaient en eux.

    III.6. Ô Dieu bon! Que se passe t-il dans l'homme, que le salut d'une âme en un état désespéré et la délivrance d'un plus grand péril lui causent plus de joie que s'il y avait eu espérance constante en un péril moindre? C'est que, pour toi aussi, Père miséricordieux, il y a plus de joie pour un seul pénitent que pour quatre-vingt dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. Pour nous aussi, c'est un bonheur d'entendre l'histoire du pasteur qui, sur ses épaules qui en tressaillent de joie, ramène la brebis égarée, et celle de la drachme replacée dans tes trésors, à la joie commune des voisines et de la femme qui l'a trouvée. Et ce sont des larmes de bonheur que fait jaillir des yeux la fête solennelle de ta maison, quand on y lit, au sujet de ton plus jeune fils: Il était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il a été retrouvé. Bien sûr, quand on parle de ta joie, c'est de ta joie en nous et dans tes anges, saints par ta charité sainte. Car pour toi, tu es toujours le même, et tu connais selon un seul mode identique les réalités qui n'existent ni éternellement ni selon le même mode.

    7. Que se passe t-il donc dans l'âme, qu'elle éprouve plus de charme à trouver ou recouvrer des objets aimés, qu'à les avoir toujours possédés? Car même les preuves venues d'ailleurs concordent; tout est plein de preuves qui clament: «Il en est bien ainsi.»
    Un général vainqueur se voit attribuer l'honneur du triomphe; or il n'aurait point vaincu sans combat et, plus grand a été le danger dans le combat, plus grande est la joie dans le triomphe. Une tempête ballotte les navigateurs et les menace de naufrage; tous blêmissent à l'approche de la mort; ciel et mer s'apaisent, et l'excès d'allégresse fait écho à l'excès de la crainte. Un être cher est malade, son pouls révèle son mal, tous ceux qui souhaitent sa guérison sont également malades, dans leur âme; cela s'arrange pour lui, et il n'a pas encore recouvré dans sa démarche ses forces d'antan, que déjà c'est une joie, comme jamais auparavant au temps où il marchait, en pleine santé, en pleine vigueur. Et les plaisirs mêmes de la vie humaine ne s'acquièrent qu'au prix de désagréments, non seulement imprévus et surgis sans qu'on le veuille, mais aussi calculés, volontaires: manger et boire ne font plaisir qu'après le désagrément de la faim et de la soif; les ivrognes consomment des gourmandises salées, d'où une brûlure désagréable, et la rasade qui l'éteint fait surgir le plaisir. La règle veut aussi que les fiancées ne soient pas livrées de suite après l'engagement conclu: le mari mépriserait le don, si le fiancé n'avait pas soupiré, attendu.

    8. Il en va ainsi d'une joie honteuse et exécrable, ainsi d'une joie permise et licite, ainsi d'une très pure et vertueuse amitié, ainsi de celui qui était mort et qui est revenu à la vie, qui était perdu et qui a été retrouvé: partout, à désagrément plus grand succède une plus grande joie.
    Pourquoi donc cela, Seigneur mon Dieu, alors que toi, pour toi, tu es toi-même éternelle joie, et que certains êtres qui t'entourent tirent de toi une joie sans fin? Pourquoi, pour les êtres de ce monde-ci, ces alternances de régressions et de progressions, de discordances et d'harmonies? Peut-être est-ce là leur «mesure » d'être? Peut-être ne leur as-tu pas donné davantage lorsque, du sommet des cieux jusqu'aux profondeurs de la terre, depuis le commencement jusqu'à la fin des siècles, depuis l'ange jusqu'au vermisseau, depuis le premier jusqu'au dernier mouvement, tous les genres de biens et tes ouvrages conformes à l'«ordre » juste ont reçu de toi chacun sa place respective, et sont venus par toi, chacun à son temps ?
    Ah! Misère de moi! Dans les hauteurs, que tu es haut! Dans les profondeurs, que tu es profond! Tu ne te retires nulle part, et pourtant c'est à grand-peine que nous revenons vers toi!

    IV.9. Allons, Seigneur, agis, réveille-nous, rappelle-nous! Enflamme-nous! Ravis-nous! Sois feu et douceur! Et nous, aimons! accourons! Beaucoup, n'est-ce pas, reviennent d'un enfer d'aveuglement encore plus profond que celui de Victorinus, pour revenir vers toi, s'approcher et être illuminés en recevant la lumière; et ceux qui la reçoivent reçoivent de toi le pouvoir de devenir tes fils. Mais moins ils sont connus du peuple, moins grande est la joie qu'ils suscitent même chez ceux qui les connaissent. En effet, la joie d'une multitude se diffuse plus abondamment en chacun: on s'échauffe, on s'enflamme mutuellement; et puis les personnages très connus font autorité  dans la voie du salut, et ils seront très suivis. Voilà pourquoi ils causent une fort grande joie, même à ceux qui les ont précédés: ce n'est pas d'eux seuls qu'ils tirent leur joie.
    Loin de moi, en effet, l'idée que dans ton tabernacle, les riches aient le pas sur les pauvres, les nobles sur les roturiers, puisque tu as préféré choisir les faibles selon le monde pour confondre les forts, et choisir les vils selon ce monde, les méprisables, les êtres de rien comme s'ils étaient quelque chose, pour réduire à rien les êtres qui sont quelque chose. Cependant, celui-là même, le moindre des apôtres, qui énonça cette parole qui vient de toi, c'est lui qui changea son premier nom de Saül en Paul, pour marquer l'éclat d'une victoire superbe: il avait, en effet, par sa stratégie, combattu l'Orgueil, et mis sous le joug suave de ton Christ le proconsul Paulus, qui se fit gouverneur au service du Roi suprême. La défaite de l'ennemi, en effet, est plus éclatante dans le cas d'un homme qu'il tient plus fort en son pouvoir et qu'il utilise pour en tenir d'autres, plus nombreux: c'est qu'il tient plus fort les orgueilleux par le prestige de la notoriété, et, par eux, un plus grand nombre encore, par le prestige de l'autorité.
    Ainsi, plus on prenait du plaisir à considérer le cœur de Victorinus — que le diable avait tenu en son pouvoir, comme un refuge inexpugnable —, et sa langue — trait puissant et acéré qui avait souvent donné la mort —, et plus l'allégresse devait abonder en tes fils: notre Roi avait mis sous ses liens le Fort, et ils voyaient les vases de ce Roi, arrachés à l'ennemi, devenir purs, tout prêts à t'honorer , utiles au Seigneur pour toute œuvre bonne.

    V.10. À peine achevé ce récit de ton serviteur Simplicianus, je brûlais d'imiter. [Victorinus]: c'était d'ailleurs dans ce dessein qu'il me l'avait fait. Il ajouta également qu'à l'époque de l'Empereur Julien, une loi interdit aux chrétiens d'enseigner la littérature et l'éloquence; Victorinus s'y soumit, préférant déserter l'école et ses bavardages plutôt que ton Verbe, par qui tu rends disertes les langues des enfants. Aussi Victorinus me parut-il avoir moins de courage que de chance, puisqu'il avait là une occasion toute trouvée de se rendre disponible pour toi.
    C'est après cette disponibilité que je soupirais, enchaîné que j'étais dans les fers, non d'un étranger, mais de ma propre volonté, de fer elle aussi. L'Ennemi tenait mon vouloir; il m'en avait fait une chaîne, et il m'avait effectivement enserré. Oui, de la volonté perverse naît la passion, de l'esclavage de la passion naît l'épaisseur de l'habitude, et de l'absence de résistance à l'épaisseur de l'habitude, naît la nécessité . Par cet entrelacs d'anneaux — qui m'a fait parler de «chaîne» —, une dure servitude me tenait étroitement lié.
    Or une volonté nouvelle était éclose en moi, celle de te rendre un culte désintéressé et vouloir jouir de toi, ô Dieu, seul charme véritable; mais elle n'était pas encore à même de surmonter ma volonté antérieure, forte de son ancienneté. C'est ainsi que de deux volontés en moi, l'une ancienne, l'autre nouvelle, l'une de chair, l'autre spirituelle, se livraient bataille; et leur discorde disloquait mon âme.

    11. Et ainsi ma propre expérience me faisait comprendre ce verset que j'avais lu: «La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair». C'était le même Moi dans les deux, mais il était plus présent dans les actes que j'approuvais que dans ceux que je désapprouvais; dans ce dernier cas, en effet, ce n'était déjà plus moi, car je subissais contre mon gré plus que je n'agissais de mon plein gré. Cependant l'épaisseur de l'habitude était devenue plus pugnace contre moi, et cela grâce à moi, puisque c'était ma volonté qui m'avait fait arriver jusque là où je n'aurais pas voulu. Et de quel droit protester si une juste peine s'attache au péché?
    Je n'avais plus l'excuse de naguère, au temps où, me semblait-il, si je tardais à mépriser le siècle pour te servir, c'était parce que je n'étais pas sûr de percevoir la vérité. Or dorénavant, j'en étais sûr. Mais encore enchaîné à la terre, je refusai d'entrer dans ta milice : je craignais autant de me désencombrer d'encombrants objets de toutes sortes qu'il eût fallu craindre d'en être encombré.

    12. Et ainsi, au fardeau du siècle je me laissais doucement écraser — sensation courante dans le sommeil! —: les réflexions et méditations sur toi ressemblaient aux efforts de dormeurs voulant s'éveiller, et replongeant quand même, terrassés, dans les profondeurs du sommeil. Personne ne voudrait dormir en permanence, et tout homme sain et sensé préfère l'état de veille; et pourtant, il tarde bien souvent à secouer le sommeil, quand la torpeur alourdit les membres, et même, il en tire plus de plaisir, mal gré qu'il en ait et même si l'heure de se lever est arrivée. Il en était de même pour moi: j'étais certain qu'il valait mieux m'abandonner à ton amour que de céder à ma convoitise, mais, d'un côté, c'était le charme et la fascination, et de l'autre, la complaisance et l'entrave. C'est que je n'avais rien à répondre à ta parole: «Lève-toi, ô toi qui dors, lève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera»; alors que de tous côtés tu montrais que tu disais vrai, je n'avais rien à répondre, subjugué par la Vérité; rien, sinon des paroles d'apathique et de somnolent: «Voilà!», «Oui, voilà!», (Un petit instant!); mais ces «Voilà! voilà!» étaient sans suite , et le «petit instant» traînait en longueur. C'est en vain que je faisais mes délices de ta loi selon l'homme intérieur, quand l'autre loi dans mes membres luttait contre la loi de mon esprit et me tenait captif sous la loi du péché qui était dans mes membres. La loi du péché, c'est la violence de l'épaisseur de l'habitude qui entraîne et tient l'âme, même malgré elle; juste sanction, puisque c'est de bon gré qu'elle s'y laisse aller! Malheur de moi! Qui donc pourrait me délivrer de ce corps de mort sinon ta grâce par Jésus-Christ Notre Seigneur ?

    VI.13. Le désir de l'union charnelle me tenait étroitement dans ses liens, et les affaires du siècle m'asservissaient. Comment tu m'as délivré, je vais le raconter et confesser ton nom, Seigneur, mon secours et mon rédempteur.
    Je poursuivais ma vie ordinaire, mais, au cœur d'une anxiété croissante, je soupirais chaque jour après toi; je fréquentais ton Église autant que me le permettaient les affaires qui m'écrasaient et me faisaient gémir. Alypius vivait auprès de moi, en congé de ses fonctions judiciaires — après avoir été assesseur pour la troisième fois  —: il attendait à qui vendre de nouveau ses consultations, comme moi je cherchais à vendre l'art de la parole, si tant est que l'enseignement pût en fournir un! De son côté, Nebridius, par amitié pour nous, avait accepté de seconder Verecundus dans son enseignement. En effet, Verecundus, notre ami intime commun, était citoyen et grammairien de la ville de Milan; il désirait — et le réclamait vivement de notre amitié — qu'un membre de notre groupe lui apportât l'aide dont il avait tant besoin. Ce n'était donc pas le désir des avantages qui attira là Nebridius: il aurait pu, s'il l'avait voulu, en retirer de bien plus grands de sa culture littéraire, mais il se fit un devoir de bienveillance de ne pas repousser notre requête; aimable et doux ami! Il s'acquittait d'ailleurs de cette tâche avec la plus grande réserve, veillant soigneusement à ne pas se faire valoir auprès des grands de ce monde et à éviter, de ce côté-là, toute humeur inquiète: il voulait garder l'esprit libre avec le plus de loisir possible pour la recherche, la lecture et les entretiens sur la Sagesse.

    14. Un jour donc — Nebridius était absent, je ne me rappelle pas pourquoi —, voici que, dans je ne sais quel dessein, se présente chez nous un certain Ponticianus, un de nos compatriotes d'Afrique, haut fonctionnaire de la cour impériale; nous nous assîmes pour converser.
    Il y avait par hasard un livre sur une table de jeu, là devant nous. Il le remarqua, le prit, l'ouvrit et découvrit l'apôtre Paul. Il ne s'y attendait pas du tout, s'imaginant que c'était là un des traités relatifs à mon épuisant métier! Alors il sourit, me regarda et me félicita: c'était merveilleux de trouver là, à l'improviste, cet ouvrage-là sous mes yeux, cet ouvrage-là seul! C'est qu'il était chrétien, fidèle de ton Église, mon Dieu, et souvent devant toi, il se prosternait à l'église, en de fréquentes et longues prières. Je lui appris que ces Écritures étaient l'objet de mon étude la plus attentive.

    La conversation s'engagea et Ponticianus se mit à raconter l'histoire d'Antoine, moine d'Égypte : un nom à l'éclat sublime auprès de tes serviteurs, mais un nom, pour nous, inconnu jusque-là. Il s'en aperçoit, prolonge l'entretien et, tout étonné, fait pénétrer dans nos cœurs l'image de ce si grand homme. Nous étions tout émerveillés devant ce récit touchant à une époque récente et presque contemporaine, récit de merveilles, parfaitement attestées, que tu avais accomplies au sein de la vraie foi et de l'Église catholique. Nous étions tous émerveillés: nous devant de si hauts faits, et lui, devant notre manque d'information.

    15. De fil en aiguille il en était venu à parler des foules qui peuplent les monastères, des vertus où l'on respire ta suave odeur, des solitudes fécondes du désert. Nous ne savions rien de tout cela; à Milan même, à l'extérieur des remparts, il y avait un monastère plein de bons frères, entretenu par Ambroise, et nous l'ignorions. Et lui de continuer et de parler, et nous, de suivre, tout oreilles, en silence.
    Il en vint incidemment à faire le récit que voici. Un jour — je ne sais quand; en tous cas cela se passait à Trèves —, un après midi que l'Empereur était retenu par les spectacles du cirque, avec trois autres camarades, il était allé se promener dans les jardins attenant aux remparts. S'étant au hasard groupés deux à deux, ils se promenaient séparément, l'un avec Ponticianus, les deux autres de leur côté . Mais voici que ces derniers, en flânant, tombèrent sur une cabane tenue par certains de tes serviteurs , dans l'esprit de pauvreté de ceux-là à qui le royaume des cieux appartient. Là, ils trouvèrent un livre qui retraçait la vie d'Antoine. L'un des deux compagnons se met à lire; il s'émerveille, il s'enflamme, et, au fil de la lecture, ourdit le dessein d'embrasser ce mode de vie et de quitter la milice du siècle — ils faisaient partie de ceux que l'on appelait les «chargés de mission » — pour servir dans la tienne. Et soudain, rempli d'un saint amour, pris d'une sage honte et irrité contre lui-même, il lève son regard vers son ami: «Dis-moi, je te prie, avec tout ce mal que nous nous donnons, à quoi prétendons-nous? Que cherchons-nous? Pourquoi servons-nous en cette milice? Que pouvons-nous espérer de plus au palais que le titre d'“amis de l'empereur ”? Et dans cette situation-là, quelle fragilité et quel risque! Et tant de risques pour parvenir à un risque plus grand? Et puis, quand y parviendrons-nous? Au contraire, le titre d'ami de Dieu, si je le désire, je l'obtiens sur-le-champ.» Telles furent ses paroles. Bouleversé par l'enfantement d'une vie nouvelle, il replongea ses regards sur le livre et lisait; sa demeure intérieure se métamorphosait, et toi, tu la voyais; son âme se dépouillait du monde, et bientôt on allait s'en apercevoir. Pendant qu'il lisait et qu'il déployait les flots de son cœur, à un moment donné il se mit à frémir, comprit quel était le meilleur parti, et il le prit. Et il t'appartenait déjà quand il s'adressa à son ami: «Pour moi, j'ai maintenant rompu avec nos espérances de naguère; je suis au service de Dieu, c'est décidé, et dès cette heure-ci, en ce lieu, je veux commencer. Pour toi, s'il t'en coûte de m'imiter, au moins ne sois pas contre moi.» Et l'autre de répondre qu'il s'associait, pour une si belle solde, pour une si belle milice. Tous deux déjà t'appartenaient, et commençaient à édifier leur tour, en y mettant le prix : renoncer à tous leurs biens et te suivre. Sur ces entrefaites, Ponticianus et son compagnon, qui se promenaient dans d'autres parties du jardin, les cherchaient; cheminant vers le même point, ils les retrouvent et les invitent à rentrer car le jour déclinait. Mais ceux-ci de leur exposer leur résolution et leur projet, la manière dont cette volonté était née et s'était affermie en eux, et ils les prient de ne pas les contrarier, à défaut de se joindre à eux. Les autres ne changèrent pas leur mode de vie, mais ils n'en pleurèrent pas moins, selon les dires de Ponticianus lui-même; ils félicitèrent affectueusement leurs amis et se recommandèrent à leurs prières; puis, traînant leur cœur à terre, ils s'en allèrent vers le palais. Leurs amis, au contraire, fixant leur cœur au ciel, demeurèrent dans la cabane; tous deux avaient des fiancées qui, aussitôt la nouvelle apprise, te consacrèrent, elles aussi leur virginité.

    VII.16. Tel fut le récit de Ponticianus. Mais toi, Seigneur, durant qu'il parlait, tu me faisais faire violemment volte-face: je me tournais le dos, ne voulant pas me regarder, et toi, tu me plaçais bien en face de moi, pour bien me faire voir combien j'étais vilain, difforme, sale, plein de taches et d'ulcères. Je me voyais, et j'étais horrifié. Mais où fuir loin de moi? Si j'essayais de me détourner de moi, le récit se poursuivait encore, et toi, de nouveau, tu m'opposais mon image, l'enfonçant dans mes yeux pour me faire découvrir et haïr mon iniquité ; je la connaissais, certes, mais je me la dissimulais, la repoussais, l'oubliais.

    17. Dès lors toutefois, plus je mettais d'ardeur à aimer ces jeunes gens, en apprenant leurs salutaires dispositions — qui les avaient fait se livrer à toi tout entiers pour guérir —, plus je m'exécrais et me haïssais en me comparant à eux: bien des années, douze peut-être , s'étaient écoulées, et moi avec elles, depuis que, vers mes dix-huit ans, la lecture de l'Hortensius de Cicéron  avait éveillé mon ardeur pour la Sagesse; et je différais de mépriser la félicité terrestre et de me rendre disponible pour la rechercher, elle dont la simple quête — sans même parler de sa découverte — doit être préférée à la découverte des trésors et des royautés sur les nations, et à la découverte des voluptés du corps qui, sur un simple signe, afflueraient de toutes parts. Et pourtant, pitoyable jeune homme, pitoyable dès le seuil de la jeunesse, j'étais allé jusqu'à te demander la chasteté, et je t'avais dit: «Donne-moi la chasteté et la continence; mais pas tout de suite.» C'est que je craignais d'être trop vite exaucé et trop vite guéri du mal de la concupiscence, que j'aimais mieux voir assouvie qu'éteinte. Et je m'en étais allé par les voies dépravées d'une sacrilège superstition, non que j'y eusse trouvé de certitude, mais par manière de préférence: le reste était, à mes yeux, l'objet non pas d'une quête pieuse, mais d'une hostilité agressive.

    18. Si j'avais différé de jour en jour de te suivre toi seul en renonçant à l'espoir du siècle, c'était, du moins le croyais-je, faute de voir apparaître une certitude vers laquelle diriger ma course. Or le jour était venu où je me voyais désarmé devant les récriminations de ma conscience: «Où est ta parole? Tu disais bien, n'est-ce pas, que l'incertitude de la vérité t'empêchait de rejeter le fardeau de la vanité. Voici maintenant du certain, et le fardeau t'écrase encore, cependant que des ailes poussent sur les épaules plus libérées d'autres âmes, qui ne se sont pas usées comme toi dans des recherches méditatives, durant dix ans, voire davantage!» Telles étaient les pensées qui me rongeaient intérieurement. J'étais couvert d'une honte affreuse, violente, tandis que Ponticianus parlait. Une fois achevé son récit, et traitée l'affaire qui l'avait amené, il se retira; et moi, je me retirai en moi-même.

    Contre moi-même que n'ai-je pas dit? De quels coups de fouet mes pensées n'ont-elles pas flagellé mon âme pour l'obliger à me suivre dans mes efforts pour marcher à ta suite? Elle se cabrait, se récusait, sans parvenir à s'excuser. Tous ses arguments étaient usés et réfutés; il ne lui restait qu'un tremblement muet. Elle redoutait comme la mort d'être arrachée à l'épaisseur de l'habitude, avec son flux et son reflux qui l'épuisaient à mort.

    VIII.19. Alors, au milieu de ce grand combat intérieur que je menais vaillamment contre mon âme, dans l'intime de notre chambre — mon cœur —, je me jette sur Alypius, le visage aussi défait que l'esprit, en lui criant: «Et nous acceptons cela? Eh quoi? Tu as entendu? Des ignorants se dressent, ils prennent de force le ciel, et nous, avec notre science sans cœur, voilà où nous nous roulons dans la chair et le sang! Serait-ce une honte de les suivre sous prétexte qu'ils nous ont devancés? N'en serait-ce pas plutôt une de ne pas au moins essayer de les suivre?» Cela dit — en quels termes, je ne sais au juste —, mon bouillonnement intérieur m'arracha d'auprès de lui. Il se taisait, me fixant, l'air atterré: ma voix résonnait étrangement. Mon âme se dévoilait par mon front, mes joues, mes yeux, le teint de mon visage, l'accent de ma voix, plus que par les mots que je proférais.
    Il y avait, là où nous étions hébergés, un petit jardin; il était à notre disposition au même titre que toute la maison: le propriétaire, notre hôte, n'y résidait pas. C'est là que l'orage de mon cœur avait entraîné mes pas: personne ne devait entraver la lutte farouche que j'engageais contre moi-même, et cela jusqu'à son issue. Par quelles voies, toi, tu le savais, moi, non: j'en étais seulement à délirer pour guérir, à mourir pour vivre, conscient de l'Être de Mal que j'étais, inconscient de l'Être de Bien que j'allais devenir avant peu.
    Je me retire donc au jardin, suivi pas à pas par Alypius: du moment que c'était lui, ma solitude n'était pas entravée; et puis, pouvait-il m'abandonner dans un tel émoi? Nous allons nous asseoir le plus loin possible de la maison. Indigné, mon esprit frémissait d'une violente houle d'indignation, à l'idée de ne pas me décider à conclure un accord avec toi, ô mon Dieu. C'était là le but à atteindre, tous mes os le criaient, et c'était là le but qu'ils exaltaient jusques aux nues. On n'y allait pas en bateau, ni en quadrige, ni à pied , même en aussi peu de pas que j'en avais fait, depuis la maison jusqu'au lieu où nous étions assis.

    En réalité, pour s'y diriger, et surtout y parvenir, il n'était que de vouloir s'y rendre, mais de vouloir fortement, totalement, et non pas jeter de-ci de-là, en la ballottant, une volonté à demi blessée et qui se débat, une moitié se redressant contre une moitié s'affaissant.

    20. Mais enfin, j'avais beau être en plein bouillonnement d'hésitations, je faisais mille gestes, de ces gestes que des hommes voudraient pouvoir accomplir sans le pouvoir, soit qu'ils n'aient plus même de membres, soit que ces membres soient ou liés de chaînes, ou brisés par la maladie, ou entravés de manière ou d'une autre: m'arracher les cheveux, me frapper le front, étreindre mes genoux de mes doigts enlacés, si je l'ai fait, c'est parce que je l'ai voulu. Mais j'aurais pu le vouloir et ne pas le faire, si la mobilité de mes membres n'avait pas suivi. J'ai donc accompli mille actions où le «vouloir» n'impliquait pas forcément le «pouvoir».
    Et pourtant! Je n'accomplissais pas ce qui charmait incomparablement plus mon désir, et où, par la suite, le «pouvoir» allait suivre aussitôt le «vouloir», parce que, par la suite, le «vouloir» allait être un «vouloir plénier ». Dans le cas présent, en effet, la possibilité de faire équivalait à la possibilité de vouloir, et le vouloir impliquait de lui-même le faire; et pourtant cela ne se faisait pas; et il était plus facile pour le corps d'obéir à la plus légère volonté de mon âme — pour mouvoir les membres à son gré — qu'à l'âme de s'obéir à elle-même — pour accomplir, en s'appuyant sur sa volonté seule, ce grand projet qu'elle nourrissait.

    IX.21. D'où vient ce fait prodigieux? Pourquoi cela? Fais luire ta miséricorde! Que j'interroge, si tant est que j'y puisse y trouver une réponse, les obscurs châtiments infligés aux humains et les ténébreuses tribulations des fils d'Adam!
    D'où vient ce fait prodigieux? Pourquoi cela? L'esprit commande au corps: on lui obéit aussitôt. L'esprit commande à lui-même: on lui résiste. L'esprit commande à la main de se mouvoir, et c'est si facile qu'à peine distingue t-on entre l'ordre et l'exécution. Pourtant l'esprit est esprit, alors que la main est corps. L'esprit commande à l'esprit de vouloir; c'est bien le même esprit, et cependant il ne le fait pas.
    D'où vient ce fait prodigieux? Pourquoi cela? L'esprit commande, dis-je, de vouloir, lui qui ne commanderait pas s'il ne voulait pas; et ce qu'il commande ne se produit pas ! Mais c'est qu'il ne veut pas d'un vouloir plénier; donc il ne commande pas d'une manière plénière. C'est qu'il ne commande que dans la mesure où il veut; et ce qu'il commande ne s'accomplit pas, dans la mesure où il ne veut pas: en effet, c'est à elle-même que la volonté commande d'exister et non à une autre volonté. C'est donc qu'elle ne commande pas d'une manière plénière, ce qui fait que son ordre reste sans effet. Car, si elle voulait d'une manière plénière, elle n'aurait pas à se commander d'exister, puisqu'elle existerait déjà.
    Il n'y a donc rien de prodigieux dans ce vouloir qui partiellement veut et partiellement ne veut pas. C'est là une maladie de l'esprit que de ne pas se dresser tout entier, même lorsque la volonté le soulève: c'est que l'épaisseur de l'habitude l'alourdit. Il y a donc dualité dans la volonté; elle n'est pas totalement une, et ce qui est présent dans l'une est absent dans l'autre .

    X.22. Qu'ils disparaissent de ta face, ô mon Dieu, comme disparaissent les vains parleurs et séducteurs de l'esprit, ceux qui, remarquant la dualité du vouloir dans la délibération, affirment une dualité de nature correspondant à deux âmes: l'une bonne, l'autre mauvaise. En vérité, ce sont eux qui sont mauvais quand ils conçoivent de mauvaises pensées; ils ne seront bons que s'ils reçoivent en eux la Vérité et s'accordent avec elle, en sorte que ton apôtre puisse leur dire: Vous étiez autrefois ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. C'est qu'ils voulaient bien être lumière, mais en eux-mêmes, et non pas dans le Seigneur: il estimaient, en effet, que la nature de l'âme se confondait avec celle de Dieu, et sont ainsi devenus ténèbres plus épaisses, puisque, dans leur abominable arrogance, ils se sont encore plus éloignés de toi, de toi, vraie Lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Prenez garde à vos paroles et rougissez; approchez-vous de lui, recevez l'illumination et vos visages ne rougiront plus.
    Pour moi, lorsque je délibérais, selon un projet déjà ancien, pour servir enfin mon Seigneur, c'était bien moi qui voulais, c'était bien moi qui ne voulais pas; c'était bien moi, mais ni mon vouloir ni mon refus n'étaient pléniers. Voilà pourquoi j'étais entré en lutte contre moi-même, et m'étais dissocié de moi-même; et cette dissociation même se faisait contre mon gré, et ce qu'elle laissait entrevoir, ce n'était pas l'existence d'une âme étrangère, mais le châtiment qui pesait sur la mienne propre. Ce n'était donc pas moi qui l'avais provoquée, mais le péché qui habitait en moi, en punition, puisque j'étais fils d'Adam, d'un péché commis plus librement.

    23. Au demeurant, s'il y a autant de natures opposées que de volontés  en conflit, dès lors ce n'est pas au nombre de deux qu'elles seront, mais bien davantage. Qu'un homme se demande s'il ira à leur assemblée ou au théâtre, les voilà qui s'écrient: «Voilà bien les deux natures: la bonne qui le mène chez nous, la mauvaise qui le mène là-bas! Car enfin d'où procède cette hésitation entre deux volontés adverses?» Moi, je les dis toutes les deux mauvaises, et la volonté qui l'envoie chez eux, et celle qui l'envoie au théâtre, alors qu'eux s'imaginent que celle qui l'envoie chez eux ne peut être que bonne! Supposons maintenant que l'un des nôtres, ballotté entre deux volontés adverses, délibère pour savoir s'il va aller au théâtre ou bien à notre église. Ne seront-ils pas, eux aussi, ballottés pour répondre? Ou bien ils conviendront — en fait, ils s'y refuseraient! — que c'est la volonté bonne qui le fait venir à notre église — au même titre qu'elle fait venir à la leur ceux qui sont imprégnés et empêtrés de leurs mystères. Ou bien ils considéreront qu'il y a là deux natures mauvaises en conflit dans le même homme, et donc sera fausse leur assertion habituelle selon laquelle il y en a une bonne et une autre mauvaise. Ou bien encore, convertis à la vérité, ils ne nieront pas que, dans la délibération, il y a, dans une âme unique, flux et reflux de volontés divergentes.

    24. Qu'ils ne disent donc plus, quand ils voient dans un même homme s'affronter deux volontés, que deux âmes contraires, provenant de deux substances et principes contraires, se livrent une lutte, l'une étant bonne, l'autre mauvaise! Car c'est toi, Dieu véridique, qui les blâmes, qui les réfutes, qui les confonds.
    Prenons le cas, par exemple, de deux volontés, mauvaises l'une et l'autre: ainsi, pour tel individu, délibérer pour savoir s'il va commettre un homicide par le poison ou par le fer; s'il va envahir tel domaine d'autrui ou tel autre — faute de pouvoir s'emparer des deux!; s'il va gaspiller son argent en plaisirs, ou le garder pour lui par avarice; s'il ira au cirque ou au théâtre — en cas de représentations simultanées; ou encore — troisième hypothèse que j'ajoute — à telle maison, l'occasion étant propice au cambriolage, ou encore — quatrième hypothèse — dans la même maison, l'occasion étant propice à un adultère; supposé que toutes ces éventualités se présentent simultanément, suscitant toutes un égal désir, sans pouvoir se réaliser toutes à la fois, l'âme sera, de fait, déchirée par les oppositions entre ces volontés — quatre ou davantage —, tant abondent les objets de convoitises. Et pourtant ces gens-là n'admettent pas d'ordinaire un aussi grand nombre de substances opposées.
    Prenons le cas également des volontés bonnes. Je leur demande: «Est-ce bien de se délecter à la lecture de l'apôtre?», et: «Est-ce bien de se délecter de la sobre  mélodie d'un psaume?», et encore: «Est-ce bien de disserter sur l'Évangile?»; «Bien», répondront-ils à chacune des questions. Si toutes ces délices se présentent simultanément, n'y a t-il pas là des volontés opposées tiraillant le cœur de l'homme qui délibère sur le meilleur parti à prendre? Toutes sont bonnes, et pourtant elles se livrent une lutte jusqu'au choix d'un objet unique sur lequel se porte la volonté devenue totale et unifiée, alors qu'elle était morcelée.
    Or c'est bien aussi ce qui se passe quand les délices de l'éternité l'attirent en haut, et que la volupté d'un bien temporel la retient vers le bas: c'est la même âme qui ne veut d'une volonté plénière ni ceci ni cela, d'où un déchirement pénible et douloureux: poussée par la Vérité, elle préfère cela, mais, prisonnière de l'accoutumance, elle ne peut se défaire  de ceci.

    XI.25. Ainsi j'étais malade, et je me torturais,
M'accusant âprement bien plus que d'ordinaire.
    Je me roulais, me débattais dans ce lien,
Jusqu'à tant qu'il se brise totalement.
Ce lien me retenait; il était bien ténu,
Mais il retenait bien.
Et toi, tu me pressais, en mes replis, Seigneur,
Miséricordieusement sévère,
Me fouettant doublement, et de crainte et de honte:
Pas de nouveaux retards!
Il pourrait ne pas être totalement rompu
Ce lien mince et ténu qui subsistait encore;
Il reprendrait vigueur et me lierait plus fort.
    Je disais en moi-même, intérieurement:
«Là, tout de suite! Oui, tout de suite!»
Et sur ce mot, déjà, j'allais me décider.
J'allais le faire!
Mais non, je ne le faisais pas.
Ce n'était pourtant pas la chute d'autrefois:
Je m'arrêtais tout près, je reprenais mon souffle.
Je m'efforçais encore,
Encore moins que rien, j'allais y arriver!
Encore moins que rien, et déjà, et déjà,
Oui, j'allais le toucher! Oui, j'allais le tenir!
Non, je n'y étais pas!
Je ne le touchais pas, je ne le tenais pas,
Car j'hésitais encore
À mourir à la mort et à vivre à la vie.
Plus forte était l'emprise du mal qui m'habitait
Que celle d'un bien inhabituel.
Et cet instant-là même qui allait me voir autre,
Plus il se faisait proche, plus il jetait d'effroi,
Ne me refoulant pas, ne me détournant pas,
Me tenant en suspens.

    26. Elles me retenaient,
Bagatelles de bagatelles,
Vanités de vanités,
Mes amies de toujours .
Elles me tiraillaient par ma robe de chair
Elles me susurraient:
Tu nous donnes congé? Mais dès cet instant-ci,
Nous ne serons plus tes compagnes,
Plus jamais, pour toujours!
Et dès cet instant-ci, interdit çà! et çà!
Pour jamais, pour toujours!
Ce qu'elles suggéraient, quand je dis: çà! et çà!
Ce qu'elles suggéraient, mon Dieu!
Que ta miséricorde le détourne de l'âme
De ton serviteur!
Suggestions ordurières! Quelles ignominies!

    Lors, je les entendais beaucoup moins qu'à demi:
Non plus comme, de face, des contradictions franches,
Mais des chuchotements surgis derrière mon dos,
Et des tiraillements, tout à la dérobée
Au moment du départ, pour me faire retourner.
    Pourtant elles me retardaient:
J'hésitais à m'en détacher,
M'arracher et bondir où j'étais appelé,
Tandis que l'Habitude me disait, tyrannique:
Tu le crois vraiment? Tu pourras, sans elles?

    27. Mais déjà il manquait de chaleur, son discours:
De ce côté-là même
Où je tendais ma face, tout tremblant d'y passer,
Elle se dévoilait,
La chaste dignité de Dame Continence,
Sereine et souriante, sans se laisser aller,
Avec grâce et noblesse,
M'engageant à venir, à ne pas hésiter,
Tendant vers moi, pour m'accueillir et m'embrasser,
Ses saintes mains remplies, peuplées de bons exemples.
Là, tant de jeunes gens! Et tant de jeunes filles!
Une foule d'adultes et des gens de tout âge,
Des veuves vénérables, des vierges chargées d'ans!
Et, au milieu de tous, se tenait Continence,
Nullement stérile, mais par toi, son Époux,
Seigneur, mère féconde, en la joie, de ses fils!
Elle, riant de moi, d'un rire encourageant,
Avait l'air de me dire:
«Toi, tu ne pourras pas
Ce que peuvent ces hommes, ce que peuvent ces femmes?
Mais crois-tu que ces hommes, que ces femmes le puissent,
En eux-mêmes, et non dans le Seigneur, leur Dieu?
C'est le Seigneur, leur Dieu, qui m'a donnée à eux.
Mais pourquoi en toi-même te tiens-tu sans tenir?
Jette donc toi en Lui, et bannis toute crainte:
Il ne s'en ira pas pour que chute s'ensuive.
Jette-toi, rassuré:
Et il te recevra et il te guérira.
Et je rougissais fort, car j'entendais encore
Ces bagatelles-là avec tous leurs murmures,
Et, plein d'hésitations, je restais en suspens.
Mais elle, de nouveau, avait l'air de me dire:
Bouche donc tes oreilles à ces êtres immondes,
Tes membres sur la terre, pour qu'ils se mortifient.
Ils te font le récit de leurs délectations;
Mais rien de comparable à la loi du Seigneur,
Ton Dieu.»

    Tel était le combat , au fond de mon cœur, qui n'opposait que moi à moi-même. Alypius, immobile à mes côtés, guettait, en silence, l'issue de cette agitation sans précédent.

    XII.28. Quand enfin, de l'abîme mystérieux de mon âme, une méditation profonde eût ramené toute ma misère pour l'entasser sous le regard de mon cœur, il se leva une folle tempête porteuse d'une averse de larmes; pour la laisser se déverser avec tout son fracas, je me levais d'auprès d'Alypius: pleurer était une affaire à laquelle la solitude me paraissait mieux s'accorder. Je m'éloignai assez loin pour ne pas être gêné, fût-ce par sa présence.
    Tel était mon état. Il le comprit: j'avais dit, je crois, je ne sais trop quoi, qui laissait transparaître un ton de voix déjà gonflé de pleurs, lorsque je m'étais levé. Lui, il resta, absolument stupéfait, là où nous étions assis. Quant à moi, j'allais m'étaler, je ne sais plus comment, au pied d'un figuier. Je lâchais les rênes à mes larmes, les flots de mes yeux débordèrent, sacrifice agréable devant toi.
    Et je t'ai dit bien des paroles, non pas certes en ces termes, mais en ce sens: Et toi, Seigneur, jusques à quand? Jusques à quand, Seigneur, iras-tu au bout de ton courroux? Ne garde pas mémoire de nos vieilles  iniquités. Je sentais bien que c'étaient elles qui me retenaient. Je proférais des cris pitoyables: «Encore combien de temps? Encore combien de temps? Demain! Demain ! Pourquoi pas tout de suite? Pourquoi ne pas en finir sur l'heure avec ma turpitude?»

    29. Ce disant, je pleurais dans les plus amers brisements de mon cœur . Et voilà bien que j'entends, de la maison voisine  une voix — jeune garçon ou jeune fille, je ne sais — chantonner à plusieurs reprises: «Prends et lis! Prends et lis !». Changeant aussitôt de visage, l'esprit tendu, je me mets à chercher dans mes souvenirs si quelque refrain de ce genre appartient au répertoire habituel des jeux d'enfants. Il ne me revient absolument pas de l'avoir ouï quelque part.
Refoulant l'assaut de mes larmes, je me redressai, interprétant cela comme une injonction divine: tout ce que j'avais à faire, c'était d'ouvrir le livre et de lire le premier chapitre sur lequel mon regard tomberait. Antoine — je venais de l'apprendre —, survenant par hasard lors d'une lecture de l'Évangile, en avait retiré un avertissement comme si c'était pour lui qu'était énoncé ce verset: Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux; et viens, suis-moi; un tel oracle l'avait aussitôt converti à toi.
    Je revins donc précipitamment vers l'endroit où étais assis Alypius, là où j'avais posé le livre de l'Apôtre en m'en étant allé tout-à-l'heure. Je le saisis, je l'ouvris, et lus en silence le premier chapitre sur lequel tombèrent mes yeux: Plus de ripailles ni de beuveries; plus de luxures ni d'impudicités; plus de disputes ni de jalousies. Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises. Je ne voulais pas en lire davantage, ce n'était pas la peine. Aussitôt la phrase terminée, ce fut comme une lumière de sécurité infuse en mon cœur, dissipant toutes les ténèbres du doute.

    30. Intercalant alors le doigt ou je ne sais quelle autre marque, je fermai le livre; et, le visage maintenant apaisé, j'informai Alypius. Quant à lui, voici comment il m'informa de ce qui s'était passé en lui à mon insu: il demanda à voir ce que j'avais lu; je le lui montrai; il regarda le texte plus loin; j'ignorais la suite qui disait: Celui qui est faible dans la foi, accueillez-le. Cette injonction, il la prit pour lui, et m'en informa. Un tel avertissement l'affermit, et comme ce dessein et ce bon propos s'accordaient parfaitement à son genre de vie — point sur lequel, dans la voie du mieux, il m'avait distancé de loin depuis longtemps —, il se joignit à moi, sans aucun trouble ni hésitation.
    De là, nous allons chez ma mère, nous entrons, nous l'informons: elle se réjouit. Nous lui en racontons le déroulement: elle exulte et triomphe. Et elle te bénissait, toi qui as le pouvoir de réaliser bien au-delà de ce que nous demandons et comprenons: elle voyait qu'à mon sujet tu lui avais accordé infiniment plus que ce qu'elle te demandait habituellement dans des gémissements «à fendre l'âme et à faire pleurer ».
    Tu me convertis, en effet, à toi, de manière que je ne cherche plus ni épouse, ni rien de ce qu'on attend dans ce siècle. J'étais debout sur la règle de foi, où tu m'avais montré à ma mère tant d'années auparavant. Tu convertis son deuil en joie, une joie bien plus abondante qu'elle ne l'avait souhaitée, une joie bien plus chère et bien plus chaste que celle qu'elle attendait de petits-enfants nés de ma chair.






LIVRE X


    I.1. Puissé-je te connaître, ô toi qui me connais,
Puissé-je te connaître, comme je suis connu!
Ô Force de mon âme,
Viens pénétrer en elle, et l'adapter à toi,
Afin de la tenir et de la posséder,
Sans souillure et sans ride.
Telle est mon espérance; voilà pourquoi je parle.
Et dans cette espérance,
Je mets toute ma joie, lorsque ma joie est saine.
C'est que pour tous les autres faits de cette existence,
Moins ils sont à pleurer, plus on pleure sur eux;
Plus ils sont à pleurer, moins on pleure sur eux.
Et voici que tu as chéri la vérité,
Car celui qui la fait parvient à la lumière.
Je veux donc faire la vérité,
Dans mon cœur, devant toi, par ma confession,
Mais aussi dans mon livre, pour de nombreux témoins.

    II.2. Seigneur, pour toi, sans doute,
Pour toi qui vois à nu l'abîme de la conscience humaine,
Qu'y aurait-il en moi qui te serait caché,
Quand bien même je ne voudrais
T'en faire confession?
Car c'est toi qu'à moi-même je cacherais d'un voile,
Non pas moi-même à toi.
    Mais mon gémissement témoigne qu'à présent
Je me déplais à moi-même;
Mais toi, tu plais et brilles, mon amour, mon désir,
Pour que de moi j'aie honte,
Et que je me rejette,
Et que je te choisisse,
Que seulement par toi, je plaise, à toi, à moi.
    Tu m'as percé à jour, Seigneur, quel que je sois;
Le fruit de ma confession? Je te l'ai dit,
Nullement par les mots, par les cris de la chair,
Mais par les mots de l'âme, clameur de la pensée,
Que connaît ton oreille.
Lorsque je suis mauvais,
Te faire confession, c'est me déplaire à moi.
Et lorsque je suis bon,
Te faire confession, c'est ne pas me l'attribuer,
Puisque c'est toi, Seigneur, qui bénis le juste,
Car, d'impie qu'il était, tu en as fait un juste.
Et ma confession, devant toi, ô mon Dieu,
Se fait, et en silence, et non pas en silence:
Silence, loin du bruit; clameur sortie du cœur.
Je ne dis, en effet, rien de vrai aux humains,
Que de moi, toi d'abord, tu ne l'aies entendu;
Et même, tu n'entends de moi rien de tel
Qu'auparavant à moi, toi, tu ne l'aies dit.

    III.3. Mais qu'ai-je donc affaire aux hommes, qu'ils entendent mes confessions, comme si c'était eux qui allaient guérir toutes mes langueurs? Gent curieuse de connaître la vie d'autrui, paresseuse pour amender la sienne! Pourquoi vouloir entendre de moi ce que je suis, et ne pas vouloir entendre de toi ce qu'ils sont? Et comment savent-ils, à m'entendre moi-même parler de moi, si je dis vrai, puisqu'aussi bien aucun humain ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui? Au contraire, s'ils t'écoutent parler d'eux-mêmes, ils ne pourront pas dire: «Le Seigneur est un menteur.» Et, en effet, t'entendre parler sur soi-même, n'est-ce pas là se connaître soi-même? Qui donc, en se connaissant ainsi, pourrait dire: «C'est faux!», sans être lui-même un menteur?
    Mais parce que la charité croit tout— du moins entre ceux qu'elle lie en une étroite unité —, moi aussi, Seigneur, je te fais ma confession, pour que les autres m'entendent. Je ne saurais leur prouver que je dis vrai; mais ceux-là me croient, qui tendent vers moi des oreilles ouvertes par la charité.

    4. Toutefois, ô toi, mon médecin  intérieur, dis-moi clairement quel fruit il en revient. Mes fautes passées, tu les as remises, tu les as ensevelies, pour me rendre heureux en toi, transformant mon âme par la foi et par ton sacrement. D'en lire ou d'en entendre les confessions éveille le cœur, l'empêchant de s'endormir dans la désespérance en criant à l'impossible, le tenant éveillé dans l'amour de ta miséricorde et dans la douceur de ta grâce — ta grâce qui à tous les faibles donne la force, comme aussi la conscience de leur faiblesse. Et pour les justes, c'est une joie d'entendre le récit des fautes passées de ceux qui en sont désormais délivrés; et ils trouvent de la joie, non parce que ce furent des fautes, mais parce qu'elles ont existé et qu'elles ne sont plus.
    Quel fruit donc, mon Seigneur — toi à qui chaque jour se confesse ma conscience, mettant sa sécurité, plus dans l'espoir de ta miséricorde que dans son innocence —, oui, je le demande, quel fruit en revient-il, si je poursuis ces écrits pour confesser aux hommes, devant toi, non plus ce que je fus, mais ce que je suis? Le fruit de mes confessions du passé, je l'ai vu, j'en ai fait mention. Mais ce que je suis en ce temps-même où j'écris mes confessions, nombreux sont ceux qui désirent le savoir; les uns me connaissent, les autres, non, qu'ils aient entendu une parole de moi ou sur moi. Mais leur oreille n'est pas appliquée contre mon cœur, là où je suis, dans la vérité nue de mon être. Aussi veulent-ils m'entendre confesser ce que je suis au-dedans de moi, là où ils ne peuvent tendre ni le regard ni l'ouïe ni l'esprit. Et pourtant, ils le veulent; mais ils n'arriveront qu'à me croire; car, pour ce qui est de me connaître…! C'est en effet, la charité, source de leur bonté, qui leur dit que ma confession sur moi n'est pas mensongère; et c'est elle qui, en eux, me croit.

    IV.5. Mais quel fruit veulent-ils en retirer? Associer leurs actions de grâces aux miennes, en découvrant combien tes bienfaits m'ont aidé à marcher vers toi? Et prier pour moi, en découvrant combien ma pesanteur m'a freiné?
    Oui, c'est pour de telles âmes que je vais me dévoiler. De fait, ce n'est pas un mince avantage, ô Seigneur mon Dieu, qu'une multitude te rende grâces pour nous, et qu'une multitude t'implore pour nous. Qu'un cœur fraternel aime en moi ce que tu apprends à aimer, et déplore en moi ce que tu apprends à déplorer! Mais ce ne saurait être là que l'attitude d'une âme fraternelle — non de l'étrangère, des fils de l'étranger, dont la bouche a proféré la vanité, dont la droite est une droite d'iniquité—, d'une âme fraternelle, qui se réjouit lorsqu'elle m'approuve, et s'attriste sur moi lorsqu'elle me désapprouve: car, dans les deux cas, elle m'aime.
    Oui, c'est pour de telles âmes que je vais me dévoiler. Qu'elles respirent à la vue du bien qui est en moi, et soupirent à la vue du mal qui est en moi. Le bien, ce sont tes ordonnances et tes dons; le mal, ce sont mes fautes, objet de tes jugements. Qu'elles respirent au premier, qu'elles soupirent au second. Que des hymnes et des larmes s'élèvent en ta présence, de l'encensoir de ces cœurs fraternels!
    Mais toi, Seigneur, qu'enchante l'odeur de ton saint temple, en ta grande pitié, prends pitié de moi à cause de ton nom! Toi qui n'abandonnes jamais ce que tu as commencé, achève en moi ce qui est imparfait.

    6. Tel est le fruit que j'attends de mes confessions: non plus tel que je fus mais tel que je suis, je les fais non seulement devant toi, avec une joie secrète mêlée de tremblement, et une secrète amertume mêlée d'espérance, mais aussi à l'oreille des croyants, ces fils des hommes, associés à ma joie, partageant ma condition mortelle, mes concitoyens et compagnons de pèlerinage, qui me précèdent ou me suivent ou m'accompagnent sur le chemin de la vie. Ce sont tes serviteurs, mes frères; et tu as voulu qu'eux-mêmes, tes fils, fussent mes maîtres; tu m'as ordonné de les servir, si je veux vivre de toi avec toi. Que ton Verbe, par sa parole, me l'eût commandé, c'eût été trop peu, si, par ses actes mêmes, il ne m'eût précédé. Je le fais, et par mes actes et par mes paroles; et je le fais à l'ombre de tes ailes: trop grand serait le danger, si, à l'ombre de tes ailes, mon âme n'était soumise à toi, et ma faiblesse connue de toi. Je ne suis qu'un petit enfant, mais mon Père vit à jamais; j'ai le tuteur qu'il me faut. Car c'est le même qui m'a engendré et qui me garde sous sa tutelle: c'est toi-même, toi qui es tout mon Bien, toi, le Tout-Puissant, toi qui es avec moi avant que je ne sois avec toi.
    C'est donc à ceux que tu m'as ordonné de servir que je vais me dévoiler, non pas tel que je fus, mais tel que je suis maintenant, tel que je suis maintenant encore; mais je ne me juge pas moi-même. Voilà comment j'aimerais être entendu.

    V.7. En vérité, c'est toi, Seigneur, qui me juges. Certes, nul parmi les hommes ne sait ce qui est au cœur de l'homme, si ce n'est l'esprit même de l'homme qui est en lui; il est pourtant quelque chose au cœur de l'homme, qui échappe à l'esprit même qui est en lui. Mais toi, Seigneur, tu sais tout de lui, toi qui l'as créé.
    Et moi, bien que sous ton regard je me méprise, me tenant pour cendre et poussière, je sais de toi quelque chose que je ne sais pas de moi. Sans doute, voyons-nous à présent dans un miroir et en énigme, et pas encore face à face, et donc, tout le temps de mon pèlerinage loin de toi, suis-je plus présent à moi-même qu'à toi. Et pourtant, sur toi, je sais que l'on ne peut exercer aucune forme de violence , tandis que, s'agissant de moi, je ne sais à quelles tentations je ne puis résister ou pas. Mais j'espère: tu es fidèle, et tu ne permets pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces, et avec la tentation, tu nous donnes aussi le moyen d'en sortir, pour pouvoir tenir bon.
    Je confesserai donc ce que je sais de moi; je confesserai aussi ce que j'ignore de moi; car, ce que je sais de moi, je le sais lorsque tu te fais ma lumière; ce que j'ignore de moi, je l'ignore jusqu'à tant que mes ténèbres deviennent comme un plein midi devant ta face.

    VI.8. Dans ma conscience, plus de doute,
Mais une certitude: Seigneur, c'est toi que j'aime.
Tu as percé mon cœur de ta parole,
Et je t'ai aimé.
    Mais aussi ciel et terre, et tout ce qu'ils contiennent,
Les voici me disant, de partout, de t'aimer,
Ne cessant de le dire à tous,
Les rendant sans excuse.
    Mais tu iras plus loin:
Et tu auras pitié de qui tu auras eu pitié,
Et tu feras miséricorde à qui tu auras fait miséricorde;
Sinon c'est à des sourds
Que le ciel et la terre expriment tes louanges.

Mais qu'est-ce donc que j'aime quand je t'aime?
Non la beauté d'un corps, ni le charme d'un temps,
Ni la brillance de la lumière, cette amie de mes yeux d'ici-bas,
Ni les douces mélodies des cantilènes de tout mode,
Ni des fleurs, des parfums, des aromates la suave odeur,
Ni la manne et le miel,
Ni des membres ouverts aux charnelles étreintes.
    Non,
Ce n'est pas ce que j'aime, lorsque j'aime mon Dieu.
    Et pourtant, j'aime
Une certaine lumière,
Une certaine voix et un certain parfum,
Un certain aliment, une certaine étreinte,
    Lorsque j'aime mon Dieu:
Lumière, voix, parfum, aliment, étreinte
De l'homme intérieur  qui en moi est présent,
Où brille pour mon âme ce que le lieu n'enferme,
Où résonne pour elle ce que le temps ne vole,
Où s'exhale un parfum que le vent ne dissipe,
Où se savoure un mets que la voracité ne réduit,
Où se noue une étreinte que la satiété ne desserre.
    Oui, voilà ce que j'aime,
Lorsque j'aime mon Dieu.

    9. Or, cela, qu'est-ce que c'est?
    J'ai interrogé la terre; et elle m'a répondu: «Ton Dieu, ce n'est pas moi.» Et tout ce qui est en elle m'a fait la même réponse.
    J'ai interrogé la mer et ses abysses, et les formes rampantes de la vie; et ils m'ont répondu: «Ton Dieu, ce n'est pas nous. Cherche au-dessus de nous!»
    J'ai interrogé les souffles de la brise; et l'espace de l'air avec ses habitants m'a dit: «Anaximène se trompe; je ne suis pas Dieu.»
    J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles; et ils m'ont dit: «Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches.»
    Et j'ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de ma chair: «Dites-moi de mon Dieu — puisque vous ne l'êtes pas —, dites-moi quelque chose de lui.» Et d'une voix forte, ils me clamèrent: «C'est lui qui nous a faits.» En fait, les interroger, c'était les regarder de tous mes yeux; écouter leur réponse, c'était voir leur beauté .
    Alors, je me suis tourné vers moi, et je me suis demandé: «Et toi, qui es-tu?» Et j'ai répondu: «Un homme.» Et voici à ma disposition un corps, et une âme en moi, l'un à l'extérieur, l'autre à l'intérieur. Auquel des deux aurais-je dû demander mon Dieu, ce Dieu que j'avais recherché par mes sens corporels, depuis la terre jusques au ciel, aussi loin que je pouvais envoyer comme messagers les rayons de mes regards? Le meilleur, c'est l'intérieur. C'est à lui, en effet, qu'en référaient tous les messagers de mes sens, comme à un président de tribunal devant juger des réponses que me font le ciel, la terre, et tous leurs habitants: «Nous ne sommes pas Dieu», et: «C'est lui qui nous a faits.» L'homme intérieur connaît toutes ces réalités par le ministère de l'homme extérieur. Moi, l'homme intérieur, moi, l'esprit, c'est par les sens corporels que je les connais. J'ai interrogé sur mon Dieu la masse de l'univers; et elle m'a répondu: «Ton Dieu, ce n'est pas moi; c'est lui qui m'a faite.»

    10. Mais cette même beauté n'apparaît-elle pas à tous ceux qui jouissent de l'intégrité de leurs sens? Pourquoi ne leur tient-elle pas à tous le même langage?
    C'est que les animaux, petits et grands, la voient, mais sans pouvoir l'interroger: chez eux, point de raison pour juger des messages transmis par les sens. Les hommes, au contraire, ont la faculté de les interroger, si bien que par le créé l'invisible de Dieu se fait voir à l'esprit ; mais, à aimer les créatures, ils s'en rendent dépendants, et, une fois dépendants, ils perdent la faculté de les juger. Or, elles ne répondent qu'à une interrogation suivie d'un jugement. Sans doute ne changent-elles pas de langage — je veux parler de leur beauté —, si l'un se contente de le percevoir, tandis que l'autre le perçoit et l'interroge; il ne change pas d'apparence, mais pour le premier, il est silence, et, pour le second, parole; ou, plus exactement, pour tous, il est parole, mais ceux-là seuls le comprennent, qui confrontent cette parole venue du dehors avec la Vérité intérieure. Et cette Vérité me dit: «Ton Dieu n'est ni le ciel, ni la terre, ni aucun autre corps. Voilà bien ce qu'affirme leur nature. Il suffit de regarder: toute masse est moindre dans une de ses parties que dans sa totalité. Dès lors — c'est à toi, âme, que je m'adresse —, tu es d'un ordre supérieur, puisque tu vivifies, en lui prêtant vie, la masse de ton corps, ce qu'aucun corps ne fait pour un autre. Quant à Dieu, il est lui-même la Vie de ta vie .»

    VII.11. Qu'est-ce donc que j'aime lorsque j'aime mon Dieu? Qui donc est celui qui est au-dessus de la cime de mon âme ? C'est en passant par mon âme elle-même, que je m'élèverai jusqu'à lui.
    J'irai au-delà de cette puissance qui me permet d'adhérer à mon corps et d'en remplir de sa vitalité tout l'assemblage. Ce n'est pas cette puissance qui va me faire découvrir mon Dieu; sinon, le cheval et le mulet, tout privés d'intelligence, le trouveraient aussi, car c'est bien cette même puissance qui fait vivre leur corps.
    Il est une autre puissance, qui me fait donner à ma chair non seulement la vie, mais aussi la sensibilité: elle est l'ouvrage du Seigneur, qui a prescrit à l'œil non pas d'entendre, à l'oreille non pas de voir, mais à celui-là de voir et à celle-ci d'entendre, et à chacun des autres sens, des fonctions propres, selon son siège et son office. C'est par leur ministère que je m'acquitte de ces différentes fonctions, tout en maintenant l'unité de mon esprit. Mais j'irai au-delà de cette puissance, elle aussi, puisqu'elle m'est commune avec le cheval et le mulet: leur corps est, lui aussi, doué de sensibilité.

    VIII.12. J'irai donc encore au-delà de cette puissance naturelle, et je m'élèverai par degrés jusqu'à celui qui m'a fait.
    Me voici arrivé aux grands espaces, aux vastes palais  de la mémoire, là où sont les trésors des innombrables  images apportées par les perceptions d'objets de toute sorte. Là se trouve également remisé le produit de nos pensées  — amplifiant, réduisant, ou modifiant de quelque manière les objets perçus par les sens  —, ainsi que d'autres dépôts et réserves, pour autant que l'oubli ne les a pas encore engloutis et ensevelis.
    Quand je suis là, j'appelle à se présenter tous les souvenirs que je désire. Certains s'avancent aussitôt. Certains se laissent rechercher assez longtemps, et comme arracher à des entrepôts tout en recoins. Certains se ruent pêle-mêle, et alors que l'on souhaite en quérir un autre, ils bondissent au premier plan, avec l'air de dire: «C'est nous, peut-être…?» De la main de mon cœur, je les chasse du visage de ma réminiscence, jusqu'à tant que sorte de la brume le souvenir désiré, surgissant à mes yeux, du fond de sa cachette. D'autres enfin, arrivent, sur demande, impeccablement rangés: les premiers laissent la place aux suivants, et s'en vont regagner leurs dépôts, pour resurgir à mon gré: c'est exactement ce qui se produit, lorsque je fais un récit de mémoire .

    13. C'est dans cet espace que sont archivées, classées par genres, les perceptions, introduites chacune par son entrée propre: ainsi, la lumière, et toutes variétés de couleurs et de formes corporelles, par les yeux; de sons, par les oreilles; d'odeurs, par les narines; de saveurs, par la bouche; et enfin, par un sens diffus dans tout le corps, le dur et le mou, le chaud et le froid, le lisse et le rugueux, le lourd et le léger, en sensation externe ou interne. Toutes ces perceptions, la mémoire les recueille dans ses vastes abris — mystérieux replis sans nom —, pour les rappeler et les reprendre , au besoin; elles y entrent toutes, chacune par sa porte réservée, et s'y déposent.
    Mais elles n'y pénètrent pas de fait; ce sont seulement des images des réalités perçues qui s'y trouvent, prêtes à répondre à la pensée, si elle les rappelle. Comment ces images se sont formées, qui pourrait le dire  — encore que l'on voie clairement par quels sens elles ont été captées puis remisées au-dedans de nous? Même dans l'obscurité et le silence, je fais, si je le désire, surgir dans ma mémoire des couleurs, et je fais bien la différence entre le blanc et le noir, ou entre d'autres couleurs, au choix; aucune interférence des sons ne vient troubler la saisie des représentations visuelles. Et pourtant, ils sont bien là, eux aussi, tapis dans des réserves séparées: si cela me plaît, je les appelle à leur tour, et les voilà aussitôt. La langue au repos et la gorge muette, je chante autant que je veux, sans que les images des couleurs, pourtant présentes elles aussi, s'interposent pour interrompre la reprise de ce trésor, insinué en moi par les oreilles. Il en va de même des autres sensations ramassées et amassées par les autres sens: je les rappelle à mon gré. Je distingue le parfum des lys de celui des violettes, sans rien flairer; je préfère le miel au raisiné, le poli au rugueux, sans rien goûter ni toucher — simplement par le souvenir.

    14. Tout cela, je l'accomplis au-dedans de moi, dans l'immense palais  de ma mémoire. C'est là que je trouve, à ma disposition, le ciel, la terre, la mer, et toutes les sensations que j'en ai reçues, à l'exception de celles que j'ai oubliées.

    C'est là aussi que je me rencontre moi-même: je me ressouviens de moi, de tel acte, du moment, du lieu, des impressions alors ressenties. C'est là que se trouvent tous mes souvenirs, données de l'expérience ou de la créance . De la même réserve, je tire d'autres et encore d'autres répliques de ces données de l'expérience ou de la créance (déduites elles-mêmes de l'expérience); je les relie à la trame du passé, et même, de là, je tisse celle de l'avenir — actes, événements, attentes —, et tout cela, je le compose comme du présent. «Je ferai ceci ou cela», me dis-je en moi-même, dans les vastes replis de mon esprit, qu'emplissent les images de tant et de si grandes réalités; «Et il va s'ensuivre ceci ou cela»; «Oh! s'il pouvait arriver ceci ou cela!»; «Oh! que Dieu écarte ceci ou cela!» Voilà ce que je me dis en moi-même, et, ce disant, j'ai sous la main les images de tout ce que je dis, sorties du même trésor de la mémoire; sans elles, je ne pourrais rien en dire.

    15. Grande puissance que celle de la mémoire, grande à l'excès, ô mon Dieu! Quel sanctuaire immense et infini! Qui en a touché le fond? Ce n'est qu'une puissance de mon esprit, et qui tient à ma nature; et pourtant, je ne puis saisir tout ce que je suis. L'esprit serait-il donc trop étroit pour se posséder lui-même? Mais où donc peut se trouver ce qui de son être lui échappe? En dehors de lui, et non en lui? Mais comment ne le saisit-il pas? Voilà bien un sujet de grand étonnement pour moi; la stupeur s'empare de moi.
    Et dire que les hommes s'en vont admirer les cimes des montagnes, les vagues géantes de la mer, les larges cours des fleuves, l'Océan entourant la terre, les révolutions sidérales, alors qu'ils se délaissent eux-mêmes! Et ils ne s'étonnent pas que je puisse parler de tout cela sans l'avoir sous les yeux; ni que je ne saurais en parler, si ces montagnes, ces vagues, ces fleuves, ces astres (que j'ai vus), cet Océan (à l'existence duquel je crois), je ne les voyais en moi, dans ma mémoire, aussi étendus que si je les regardais au-dehors. Or, en les voyant, je ne les ai pas absorbés; ce ne sont pas eux qui sont en moi tels quels, mais seulement leurs images; et pour chacun d'eux, je sais ce qui s'est imprimé en moi, et par quel sens corporel.

    IX.16. Mais ce n'est pas seulement cela que contient l'immense capacité de ma mémoire.
    Là se trouvent aussi toutes les connaissances (pour autant que je ne les ai pas encore oubliées) relevant des disciplines libérales; elles sont comme reléguées plus loin à l'intérieur, en un lieu qui, à vrai dire, n'est pas un lieu.
    Mais ce ne sont plus là des images; ce sont des réalités que je porte en moi. «Qu'est-ce que la littérature?», «Qu'est-ce que l'art du débat?», «Combien y a-t-il de genres de questions?», tout ce que j'en sais est bien dans ma mémoire. Mais là, rien d'une image que je retiendrais, en laissant la réalité à l'extérieur. Rien non plus d'un son qui résonne et passe, comme la voix, qui laisse dans l'oreille une trace, permettant de la rappeler, comme si elle résonnait, alors qu'elle s'est tue. Rien non plus d'une odeur, qui passe et se dissipe, affectant l'odorat, et, transportée en image dans la mémoire, y est reprise par le souvenir. Rien non plus d'un mets, qui, sans avoir, pour sûr, aucune saveur dans l'estomac, en garde pourtant une, dans la mémoire. Rien enfin d'un objet perçu par le toucher, qui, même à distance, est imaginé par la mémoire. Dans tous ces exemples, ce ne sont pas des réalités qui sont introduites; seules, leurs images sont captées avec une merveilleuse célérité, et mises en réserve comme dans d'étonnants casiers, d'où le souvenir les fait admirablement resurgir.

    X.17. Au contraire, lorsque j'entends dire qu'il y a trois genres de questions: «l'existence», «l'essence», «la qualité», ces mots sont composés de sons; j'en retiens les images, et, je le sais bien, une fois traversé l'air en une vibration, ils ont déjà cessé d'être. Mais les réalités signifiées par ces sons, je ne les ai atteintes par aucun sens corporel, ni vues ailleurs que dans mon esprit; et ce que j'ai remisé dans ma mémoire, ce ne sont pas leurs images, mais elles-mêmes.
D'où sont-elles ainsi entrées en moi? À elles de le dire, si elles le peuvent! J'ai beau faire la revue des portes de ma chair, je n'en vois aucune par où elles soient entrées. Les yeux me disent: «Sont-elles colorées? les messagers, c'est nous!»; les oreilles me disent: «Sont-elles sonores? les relais, c'est nous!»; les narines me disent: «Sont-elles odorantes? la voie de passage, c'est nous!»; le goût dit encore: «La saveur manque t-elle? inutile de m'interroger!»; le toucher déclare: «Sont-elles sans volume corporel? alors, je ne les ai point palpées; et si je ne les ai point palpées, je n'ai transmis aucun signal.»
    D'où et par où donc sont-elles entrées dans ma mémoire? Je n'en sais rien. Lorsque je les ai apprises, ce n'était pas un acte de confiance dans le cœur d'autrui. C'est dans le mien que je les ai reconnues et que j'ai trouvé le critère de leur vérité ; c'est auprès de lui que je les ai laissées en dépôt, comme une réserve, d'où je pourrais les faire surgir, à volonté. C'est donc qu'elles y étaient, avant même que je les eusse apprises, mais sans être encore dans ma mémoire. Où donc, et pourquoi, à leur énoncé, ai-je reconnu, et avoué: «Oui, cela est vrai»? Ne serait-ce pas parce qu'elles étaient bien déjà dans ma mémoire, mais reléguées et reculées si loin, comme en des cavernes plus secrètes, que, faute d'un avertissement  à les exhumer, peut-être n'aurais-je pas pu les penser?

    XI.18. Nous venons donc de découvrir ceci: acquérir de telles notions — celles dont les organes sensoriels ne nous donnent aucune image, celles que nous percevons en nous, dans leur réalité, sans le secours d'images —, cela revient à rassembler [colligere]  par la pensée [cogitando] des éléments épars et désordonnés contenus dans la mémoire; puis à veiller attentivement à les tenir à portée de main dans cette dite mémoire (où ils étaient, auparavant, tapis, éparpillés et à l'abandon): ils tombent ainsi facilement sous un regard désormais familiarisé. Que de notions de ce genre porte en elle ma mémoire, déjà découvertes et à portée de main (pour reprendre la même expression)! C'est cela que l'on appelle «apprendre» et «savoir». Que je cesse de les rappeler à de courts intervalles de temps, et les voilà qui plongent de nouveau, glissant en des sanctuaires encore plus écartés; une fois encore, comme si c'était la première fois, la pensée doit les retirer [excogitanda] de là (elles n'ont pas d'autre lieu de séjour), et les regrouper [cogenda], pour en faire des objets de savoir. Autrement dit, elle doit les rassembler [colligenda] d'un état de dispersion, et c'est cela que l'on appelle «penser» [cogitare]. En effet, cogito [«penser»] est la forme fréquentative de cogo [«grouper»], comme agito l'est de ago, ou factito de facio, mais l'esprit s'est approprié ce terme-là à son usage personnel; et ainsi, ce qui est rassemblé [colligitur], c'est-à-dire groupé [cogitur] exclusivement dans l'esprit, est désormais appelé proprement «objet de pensée» [cogitari].

    XII.19. La mémoire renferme aussi les rapports et les lois innombrables des nombres et des mesures. Rien de cela n'a été imprimé en nous par les sens corporels: là, aucune couleur, ni sonorité, ni odeur, ni saveur, ni impression tactile. Quand on parle, j'entends bien le son des mots qui les désignent; mais autres sont les sons, autres sont ces notions. Les mots ont des sons différents, en grec, et en latin; mais les notions, elles, n'appartiennent ni au grec, ni au latin, ni à quelque autre langue.
    J'ai vu des lignes, tracées par des ciseleurs, d'une finesse extrême, tels des fils d'araignée. Mais rien à voir avec les notions de lignes, qui, elles, ne sont pas des images des lignes transmises par mes yeux. Ces notions, tout homme les connaît, qui les reconnaît en lui, sans avoir à penser à un objet réel quelconque.
    De même, j'ai perçu, par les sens corporels, les nombres que nous nombrons; mais autres sont les nombres par lesquels nous nombrons ; ceux-ci ne sont pas les images de ceux-là, ce sont des réalités à part entière. Celui qui ne les voit pas peut bien rire de mes propos; moi, je le plaindrais de ses rires!

    XIII.20. Toutes ces notions, c'est par la mémoire que je les retiens, de même que, par la mémoire aussi, je retiens la manière dont je les ai acquises. De nombreuses objections à cela, totalement fausses, j'en ai entendu et je les retiens par la mémoire; en dépit de leur fausseté, je m'en souviens, et cela, ce n'est pas faux. J'ai bien distingué ces vérités-là des faussetés de ces objections, et je m'en souviens; mais une chose est de voir maintenant que je fais cette distinction, autre chose est de me souvenir que je l'ai souvent faite, lors de fréquentes réflexions sur ce sujet. Je me souviens donc de les avoir comprises plus d'une fois; et l'acte présent que je pose, en faisant cette distinction et en les comprenant, je vais le remiser dans ma mémoire, pour me souvenir ultérieurement qu'aujourd'hui je les ai comprises. Je me souviens donc de m'être souvenu; comme aussi, plus tard, si je me rappelle qu'aujourd'hui j'ai pu me souvenir, ce sera à la puissance de ma mémoire que je le devrai.

    XIV.21. Cette même mémoire contient aussi les affects de l'âme, non pas sur le même mode qu'au moment où elle les a reçus, mais d'une manière fort différente, et conforme à la nature et à la puissance de la mémoire. Ainsi, d'une joie passée je me souviens sans joie; d'une tristesse passée, sans tristesse; d'une peur d'un jour, sans peur; d'un désir d'autrefois, sans désir. Et inversement, d'une tristesse passée, avec joie; et d'une joie passée, avec tristesse. S'agissant du corps, rien d'étonnant à cela — autre est l'esprit, autre le corps —: que je me rappelle avec plaisir une douleur physique passée, rien d'étonnant à cela.
    Mais ici, l'esprit et la mémoire sont un. À preuve, ces expressions, lors d'une recommandation confiée à la mémoire: «Attention! mets-toi cela dans l'esprit!», ou, lors d'un oubli: «Je ne l'ai plus dans l'esprit», et: «Cela m'est sorti de l'esprit.» C'est bien la mémoire que nous désignons par le mot «esprit». Mais alors, s'il en est bien ainsi, comment se fait-il que, dans le souvenir joyeux d'une tristesse passée, la joie soit dans mon esprit et la tristesse dans ma mémoire, et qu'en même temps, mon esprit soit joyeux de voir la joie en lui, alors que ma mémoire n'est pas triste de voir en elle la tristesse? La mémoire serait-elle sans rapport avec l'esprit? Qui oserait le soutenir?
    Sans doute la mémoire est-elle comme l'estomac de l'esprit, et la joie ou la tristesse comme un aliment, doux ou amer: mises en dépôt auprès de la mémoire, elles ressemblent à des aliments passant dans l'estomac pour y être remisés, privés de toute saveur. La mise en parallèle des deux activités pourrait faire sourire; mais elles ne sont pas sans présenter quelque analogie.

    22. Et voyez! c'est de ma mémoire que je fais surgir l'idée qu'il existe quatre «passions de l'âme »: le désir, la joie, la crainte, la tristesse. Et, pour toute discussion sur le sujet — divisions en genres spécifiques, et définitions —, c'est en elle que je le trouve et d'elle que je le fais surgir, sans pour autant me laisser troubler par aucune de ces passions, lors de mon acte de mémoire. Avant même que je les reprenne par le souvenir, elles y étaient; c'est ce qui a rendu possible leur extraction.
    Peut-être bien donc que ces impressions surgissent de la mémoire, comme la nourriture de l'estomac, par la rumination. Mais alors, pourquoi l'esprit pensant ne ressent-il pas dans sa bouche la douceur de la joie ou l'amertume de la tristesse, lors de la discussion (qui est ressouvenir)? Serait-ce donc là que s'arrête l'analogie avec l'image de l'estomac? Qui, en effet, consentirait à traiter de tels sujets, si chaque fois que nous prononçons les mots «crainte» ou «tristesse», il fallait éprouver ces sentiments-là? Et pourtant nous n'en parlerions pas, si, en plus des sons — perçus selon les impressions sensorielles —, nous ne trouvions dans notre mémoire les notions des objets. Celles-ci ne sont entrées par aucune des portes de la chair; c'est l'esprit qui, les ayant ressenties, les a mises en dépôt auprès de la mémoire, à moins que la mémoire les ait enregistrées d'elle-même sans qu'il y ait dépôt volontaire.

    XV.23. Ces opérations se font-elles au moyen d'images, ou non? Ce n'est guère facile à dire. Je dis «pierre», «soleil», alors que ces objets ne sont pas des données immédiates de mes sens; c'est donc que ma mémoire en a des images à sa disposition. Je dis «douleur physique», sans qu'elle soit présente, puisque je ne souffre pas; et pourtant, si je n'en avais pas une image présente dans la mémoire, je ne saurais pas de quoi je parle, et, dans la discussion, je ne pourrais pas la distinguer du plaisir. Je dis «bonne santé», alors que je suis moi-même en bonne santé; cet état m'est donc bien présent. Et pourtant, si je n'en avais pas une image au cœur de la mémoire, je ne me souviendrais absolument pas de ce que signifient les sons de ce mot. Les malades, entendant le mot «bonne santé» n'en reconnaîtraient pas le sens, si la puissance de leur mémoire n'en conservait pareillement l'image, bien que leur corps n'en connaisse pas la réalité. Je nomme les nombres nombrants; et voilà que se présentent dans ma mémoire, non pas leurs images, mais eux-mêmes. Je nomme l'image du soleil, et voilà qu'elle se présente dans ma mémoire, non pas comme image d'une image, mais image elle-même.
    Je nomme la mémoire, et je reconnais ce que je nomme; mais où le reconnaître, sinon dans la mémoire elle-même? Serait-ce donc par sa propre image qu'elle se présente à elle-même, et non par sa réalité même?

    XVI.24. Mais quoi? Quand je dis «oubli» et que je reconnais pareillement ce que je nomme, comment le reconnaîtrais-je, si je ne m'en souvenais? Je ne parle pas du son de ce mot, mais de la réalité signifiée: si j'en avais oublié le sens, impossible de reconnaître même le son. Ainsi donc, quand je me souviens de la mémoire, c'est bien par elle-même qu'elle est présente à elle-même. Mais quand je me souviens de l'oubli, sont présents à la fois la mémoire — par laquelle je me souviens — et l'oubli — dont je me souviens. Mais qu'est-ce que l'oubli, sinon une privation de mémoire? Comment donc l'oubli est-il présent (pour que je puisse me souvenir de lui), alors que sa présence m'empêche précisément de me souvenir? Ce dont nous nous souvenons, c'est par la mémoire que nous le retenons; or, faute de nous souvenir de l'oubli, nous ne saurions, en entendant ce mot, le reconnaître; c'est donc bien la mémoire qui retient l'oubli. Il est présent, sans quoi nous oublierions; mais quand il est là, nous oublions. Sans doute faut-il comprendre que, lorsque nous nous souvenons de l'oubli, ce n'est pas sa réalité qui est dans la mémoire, mais son image. Si, en effet, c'était sa réalité qui était présente, il nous ferait oublier et non nous souvenir. Qui donc enfin enquêtera sur ce mystère pour savoir ce qu'il en est?

    25. En tout cas, Seigneur, je peine sur le sujet, et je peine sur moi-même. Je suis devenu pour moi terre de complexité, d'accablantes sueurs. Car enfin, il ne s'agit pas de scruter les espaces du ciel, ou de mesurer les mouvements périodiques des astres, ni les principes d'équilibre de la terre. Il s'agit de moi, de moi qui me souviens, de mon esprit. Que ce qui n'est pas moi soit loin de moi, rien d'étonnant à cela. Mais qu'y a-t-il de plus proche de moi que moi-même? Et voilà que je ne comprends pas la nature de ma propre mémoire, alors que, sans elle, je ne pourrais même pas dire «moi»!
    Que vais-je dire, puisque je suis sûr que je me souviens de l'oubli? Vais-je dire que mon souvenir n'est pas dans ma mémoire? Ou bien que l'oubli est dans ma mémoire pour que je n'oublie pas? Deux hypothèses absurdes! Ou bien encore — troisième hypothèse? —, que, dans ma mémoire de l'oubli, c'est l'image et non la réalité de l'oubli que garde la mémoire? Mais comment le soutenir, puisqu'obligatoirement, l'image d'une réalité ne s'imprime dans la mémoire que si est présente la dite réalité, d'où se détache l'image susceptible d'être imprimée? C'est bien selon ce mode que je me souviens de Carthage, de tous les lieux où j'ai vécu, des visages perçus, des messages des autres sens, de mon état physique, bien-être ou maladie. Autant de réalités dont la mémoire, lorsqu'elle les eut à portée, a recueilli des images que je pourrais rendre présentes à ma contemplation, et reprendre dans mon esprit, lorsque je me souviendrai des réalités absentes. Si donc l'oubli est conservé dans la mémoire, par son image, et non dans sa réalité, c'est qu'il a été réellement présent, pour qu'une image pût en être captée. Mais s'il était présent, comment inscrivait-il son image dans la mémoire, puisque, par sa seule présence, il efface même ce qu'il y trouve d'enregistré? Néanmoins, j'en suis sûr, tout incompréhensible et inexplicable que ce soit, je me souviens aussi de l'oubli, ce tombeau de nos souvenirs.

    XVII.26. Grande puissance que celle de la mémoire! C'est un je ne sais quoi, ô mon Dieu, mystère effroyable, profondeur aux infinis replis! Et cela, c'est l'esprit; et cela, c'est moi-même! Que suis-je donc, ô mon Dieu? Quelle est ma nature? Une vie variée, multiforme, furieusement démesurée.
    Voici ma mémoire, et ses larges espaces, ses antres et ses cavernes, innombrables, le tout peuplé à l'infini d'innombrables espèces d'objets, soit en images — comme pour les corps —, soit réellement présents — comme pour les arts libéraux —, soit par je ne sais quelles notions ou notations — comme pour les passions, que retient la mémoire, alors que l'âme ne les ressent plus. À travers tout cet univers, je cours et voltige de ci de là, je m'enfonce, aussi loin que je peux; de limites, nulle part. Si grande est la puissance de la mémoire! Si grande est la puissance de la vie, chez l'homme, ce vivant voué à la mort!
    Que puis-je donc faire, ô toi, ma vraie Vie, ô toi, mon Dieu?
    J'irai au-delà de cette puissance qui est mienne, appelée «mémoire», j'irai au-delà, pour m'élancer vers toi, douce Lumière.
    Que me dis-tu? Voici qu'au travers de mon âme, en m'élevant jusqu'à toi, qui demeures tout au-dessus de moi, j'irai au-delà de cette puissance, appelée «mémoire»: je veux t'atteindre là où l'on peut t'atteindre, m'attacher à toi là où l'on peut s'attacher à toi.
    La mémoire? Le bétail et les oiseaux l'ont, eux aussi, sans quoi ils ne retrouveraient pas leurs gîtes, leurs nids, et autres multiples habitudes — et, de fait, habitude implique bien mémoire.
    J'irai donc au-delà de la mémoire pour atteindre celui qui m'a séparé des quadrupèdes et m'a créé plus sage que les oiseaux du ciel. J'irai au-delà de la mémoire, pour te trouver — mais pour te trouver où? —, ô toi, Bonté véritable et Douceur pleine de sécurité — mais pour te trouver où? Si je te trouve en dehors de ma mémoire, c'est donc que je t'ai oublié; dès lors, comment te trouver si je ne me souviens pas de toi?

    XVIII.27. Une femme avait perdu une drachme, et la cherchait, une lampe à la main. N'en eût-elle gardé le souvenir, elle ne l'aurait pas retrouvée; l'eût-elle trouvée, d'où saurait-elle que c'était bien celle-là, si elle n'en avait gardé le souvenir? Je me souviens d'avoir souvent recherché et retrouvé des objets perdus. Et je sais très bien, qu'en cours de recherche, si l'on me demandait: «Est-ce ceci?», ou: «Est-ce cela?», je répondais par la négative jusqu'à ce que se présentât l'objet de ma quête; qu'il me fût sorti de la mémoire, s'il s'était présenté à moi, quel qu'il fût, je ne l'aurais pas retrouvé, faute de le reconnaître. Et il en va toujours ainsi quand on recherche et quand on retrouve un objet perdu. Un objet disparaît-il de la vue mais non de la mémoire — un objet matériel visible quelconque —, c'est sous la forme de son image qu'il est gardé en nous et recherché, jusqu'à ce qu'il soit rendu à notre regard; une fois retrouvé, c'est par cette image intérieure qu'il est reconnu. Nous ne disons pas avoir retrouvé un objet égaré, sans l'avoir reconnu; et il est impossible de le reconnaître, sans en avoir gardé le souvenir. L'objet n'était perdu que pour les yeux; dans la mémoire, il était conservé.
   
    XIX.28. Mais quoi! Si c'est la mémoire elle-même qui a perdu quelque chose — c'est le cas quand on a oublié quelque chose et que l'on cherche à se ressouvenir —, où cherchons-nous en dernier recours, si ce n'est dans la mémoire elle-même? Qu'elle nous présente une chose pour une autre, nous l'écartons, jusqu'à la rencontre de ce que nous cherchons; et alors, nous disons: «La voilà!» Nous ne le dirions pas sans l'avoir reconnue, ni ne l'aurions reconnue sans en avoir gardé le souvenir. Nous l'avions pourtant bien oubliée.
    Serait-ce que cette chose n'était pas totalement sortie de notre mémoire? À partir du fragment conservé, on chercherait le reste: et, consciente de ne pas dérouler la totalité du souvenir qui lui était familier, la mémoire, comme amputée de ses habitudes, réclamerait, en claudicant, le membre manquant? C'est le cas, lorsque nous rencontrons une personne connue, ou que nous pensons à elle: nous avons oublié son nom; nous le cherchons. Il peut bien s'en présenter d'autres; la connexion ne se fait pas, car elle contrarierait notre représentation habituelle; et nous la rejetons jusqu'à ce que se présente le vrai nom; alors, l'image totale habituelle retrouve une harmonie sans faille. Mais d'où sort-il, ce nom, sinon de la mémoire elle-même? Quand nous le reconnaissons, sur les suggestions d'autrui , c'est bien d'elle qu'il sort. Il ne s'agit pas d'un acte de foi à quelque chose qui serait une sorte de nouveauté, mais d'une reconnaissance consécutive à un souvenir: «Oui, ce nom, c'est bien celui qui vient d'être dit.» S'il était totalement effacé de notre esprit, aucun rappel  n'éveillerait de souvenir. Si nous nous souvenons un tant soit peu que nous avons oublié quelque chose, c'est que nous ne l'avons pas totalement oubliée. Fût-il égaré, nous ne partirions pas en quête d'un objet totalement oublié.

    XX.29. Comment te chercher, Seigneur?
    En vérité, lorsque je te cherche, toi, ô mon Dieu, c'est le bonheur que je cherche. Puissé-je te chercher pour que vive mon âme! Car mon corps vit de mon âme, et mon âme vit de toi.
    Comment, dès lors, chercher le bonheur? Je ne le possède pas, jusqu'à tant que je puisse dire: «Halte-là! Il est là!» Mais alors, il me faut expliquer comment le rechercher. Est-ce par le souvenir, comme si, après l'avoir oublié, je conservais la mémoire de cet oubli? Est-ce par le désir de l'apprendre, tel un objet ignoré, soit que je l'aie jamais connu, soit que je l'aie complètement oublié, sans même avoir gardé la mémoire de cet oubli?
    Mais le bonheur, n'est-ce pas ce que tous recherchent , et que personne au monde ne refuserait? Où l'ont-ils connu, pour le vouloir de la sorte? Où l'ont-ils vu, pour le désirer? Nous le portons en nous, c'est sûr, mais comment? Voilà ce que je ne sais pas. Il y a bien une manière d'être heureux: c'est de posséder effectivement le bonheur. Et il y en a une autre: c'est d'espérer le bonheur. Cette manière-ci ne vaut pas celle-là — où l'on connaît un bonheur effectif —, mais elle vaut mieux que de vivre sans connaître ni espérer le bonheur. Et encore, même dans ce dernier cas, les hommes possèdent le bonheur d'une certaine manière, sans quoi ils ne le chercheraient pas; or, ils le veulent, c'est sûr. Oui, ils le connaissent; mais comment? je ne sais. Oui, ils en ont quelque notion; mais laquelle? je ne sais.
    Je vais donc m'appliquer à chercher si cette notion réside dans la mémoire. Car, si elle s'y trouve, c'est que nous avons déjà connu le bonheur, dans le passé. Était-ce à titre individuel, ou en cet homme, le premier pécheur, en qui nous sommes tous morts, et de qui nous sommes tous nés marqués par la misère? Ce n'est pas l'objet de mon interrogation présente, qui ne vise qu'à savoir si la notion de bonheur réside au fond de la mémoire.
    Si nous ne le connaissions pas, nous ne saurions l'aimer. Nous connaissons le mot pour l'avoir entendu; mais, de l'aveu général, c'est bien vers la chose signifiée que nous tendons. Ce n'est pas le son de ce mot qui est séduisant. Un Grec n'y trouve aucun plaisir: il ne comprend pas ce qui est dit. Mais nous, nous y trouvons le plaisir qu'il éprouverait à l'entendre dans sa langue. C'est que la chose n'est ni grecque, ni latine , et Grecs, Latins, hommes de toutes langues brûlent de l'atteindre. C'est donc que tous les hommes la connaissent: si l'on pouvait leur poser la question: «Voulez-vous être heureux?», ils répondraient d'une seule voix, et sans hésiter: «Que oui!», ce qui supposerait que la réalité correspondant à ce mot est retenue au fond de leur mémoire.

    XXI.30. Mais à quoi ressemble ce souvenir?
    À l'image de Carthage, pour qui l'a vue? Non: le bonheur ne se voit pas avec les yeux, car ce n'est pas un corps.
    À la mémoire des nombres? Non: celui qui connaît les nombres ne cherche pas à les posséder. Au contraire, on a beau avoir du bonheur une notion qui nous incite à l'aimer, on ne se lasse pas de vouloir le posséder, pour être heureux.
    À la mémoire des règles de l'éloquence? Non. Sans doute, à simplement entendre ce mot, ceux qui ne possèdent pas cet art pensent-ils à la chose signifiée, et nombreux sont-ils à désirer l'acquérir: signe évident qu'ils en possèdent la notion. Mais ce sont les sens corporels qui leur ont permis de remarquer chez autrui cet art, qui leur donne du plaisir et l'envie de le posséder à leur tour. Sans doute aussi, sans connaissance intérieure, pas de plaisir ni de désir d'appropriation. Mais dans le cas présent, aucun sens extérieur ne peut nous faire expérimenter le bonheur d'autrui.
    Au souvenir de la joie? Oui, peut-être. Même dans la tristesse, je me souviens de la joie, comme je me souviens du bonheur, dans ma misère. Or, cette joie, nul sens corporel — vue, ouïe, odorat, goût, toucher — ne l'a perçue; je ne l'ai éprouvée que dans mon âme, lorsque je me suis réjoui; et la notion en est restée fichée dans la mémoire. Je peux ainsi la rappeler, parfois avec mépris, parfois avec regret, selon la variété des motifs de joie dont je me souviens. Turpitudes déversant à flots quelque jouissance, et aujourd'hui souvenirs exécrés et maudits! Ou joies légitimes et honnêtes, aujourd'hui souvenirs nostalgiques d'objets parfois absents, souvenirs assombris des joies d'antan!

    31. En quels lieu et temps ai-je donc fait l'expérience de mon bonheur, pour en avoir gardé le souvenir, le désir et la nostalgie? Il ne s'agit pas de moi, ni même d'une minorité: «Tous, nous voulons être heureux .» Une volonté de bonheur aussi déterminée suppose que nous en ayons une notion non moins déterminée.
    Mais que signifie ceci: demandez à deux hommes s'ils veulent être soldats ; il est possible que l'un dise oui, et l'autre non. Mais demandez-leur s'ils veulent être heureux; tous deux répondront immédiatement, sans hésiter, que tel est bien leur désir: que l'un accepte, que l'autre refuse de servir sous les armes, leur seul but commun, c'est le bonheur. Serait-ce que l'un tire sa joie d'ici, l'autre de là? Il y a donc unanimité à vouloir le bonheur, comme aussi — si on posait la question — à vouloir la joie; cette joie-même, c'est cela que l'on appelle le bonheur; on le recherche par des chemins différents, mais il n'est qu'un seul but où tous s'efforcent de parvenir: la joie.
    Et, puisque voilà quelque chose dont personne ne peut prétendre n'avoir jamais eu l'expérience, c'est elle que l'on retrouve dans la mémoire, c'est elle que l'on reconnaît, quand on entend prononcer le mot «bonheur».

    XXII.32. Loin de moi, Seigneur, loin du cœur de ton serviteur qui te fait sa confession, loin de moi la pensée que n'importe quelle joie puisse me rendre heureux!
En vérité, il est une joie qui se donne non aux impies, mais à qui te sert pour l'amour de toi seul: cette joie, c'est toi-même. Et c'est cela, le bonheur: une joie qui trouve en toi son terme, sa source, son mobile. C'est cela, et rien d'autre. Ceux qui en ont une autre idée, courent après une autre forme de joie, qui n'est pas la vraie; et pourtant, c'est bien une certaine image de joie qui sert de guide à leur vouloir.

    XXIII.33. N'est-il donc pas sûr que tous veuillent être heureux, puisque ceux qui ne cherchent pas leur joie en toi — ce qui est le seul bonheur —, ne veulent pas, par le fait même, le bonheur? Ou peut-être le veulent-ils tous, mais, comme le désir de la chair s'oppose à celui de l'esprit, et celui de l'esprit à celui de la chair, ils ne font pas ce qu'ils veulent, retombent à ce qu'ils peuvent et s'en accommodent, vu que ce qu'ils ne peuvent pas, ils ne le veulent pas avec assez de force pour le pouvoir .
    À la question: «Préférez-vous mettre votre joie dans la vérité ou dans la tromperie?», tous répondent: «Dans la vérité!», avec aussi peu d'hésitation qu'en affirmant: «Nous voulons le bonheur.» Eh bien! la joie née de la vérité, voilà le bonheur: c'est la joie qui vient de toi, qui es Vérité, ô mon Dieu, ma lumière et le salut de ma face, ô mon Dieu. Voilà le bonheur, tout le monde le veut; le seul bonheur, tout le monde le veut; la joie née de la vérité, tout le monde la veut.
    J'en ai connu qui voulaient tromper, mais se tromper, personne. Où donc ont-ils acquis cette notion de bonheur, sinon là même où ils ont acquis celle de vérité? C'est bien la vérité qu'ils aiment, puisqu'ils ne veulent pas être trompés; et, lorsqu'ils aiment le bonheur — joie née de la vérité —, par le fait même, c'est la vérité qu'ils aiment; et ils ne l'aimeraient pas, s'ils n'en avaient pas quelque notion au creux de la mémoire.
    Pourquoi donc n'y trouvent-ils pas leur joie? Pourquoi ne sont-ils pas heureux? C'est que d'autres objets les accaparent plus fortement, porteurs d'une misère plus grande que le bonheur que laisse dans leur mémoire la faible trace de la vérité. Il reste encore une faible lumière dans le cœur des hommes. Mais qu'ils avancent donc, qu'ils avancent, de peur que les ténèbres ne les saisissent.

    34. Mais d'où vient que,
                Vérité fait haïr ?
    D'où vient que leur apparaît comme un ennemi celui qui vient l'annoncer en ton nom, alors qu'ils aiment le bonheur — joie née de la vérité —? C'est que l'on aime tant la vérité que, s'ils aiment autre chose qu'elle, ils veulent que la vérité, ce soit précisément l'objet de leur amour; et, comme ils ne sauraient accepter de se tromper, ils n'admettent pas qu'on leur démontre leur erreur. Voilà pourquoi ce qu'ils aiment à la place de la vérité leur fait haïr la vérité. Ils en aiment la lumière, mais en détestent les reproches. Acceptant de tromper, mais non de se tromper, ils l'aiment quand elle manifeste ce qu'elle est, mais la haïssent quand elle manifeste ce qu'ils sont. Telle sera sa sanction: ils ne veulent pas qu'elle les démasque, mais elle les démasquera malgré eux, mais gardera pour eux le visage masqué.
    Voilà, voilà, oui, voilà ce qu'est le cœur humain, aveugle et languissant, plein de turpitudes et de laideur, désireux de se cacher, désireux que rien ne lui soit caché! Ce qu'il en récolte? Tout le contraire: il ne se dérobe pas à la vérité, mais la vérité se dérobe à lui. Et pourtant, tel qu'il est, dans sa misère, il préfère trouver sa joie dans la vérité que dans la fausseté. Il trouvera donc le bonheur, lorsque, tout embarras cessant, il trouvera sa joie de la seule Vérité, par qui tout est vrai.

    XXIV.35. Voilà donc tout l'espace parcouru dans ma mémoire, en quête de toi, Seigneur; je ne t'ai pas trouvé en dehors d'elle.
Je n'ai rien trouvé de toi qui ne fût dans mon souvenir, du jour où je te connus. Car, de ce jour-là, je ne t'ai plus oublié. Là où j'ai trouvé la vérité, là j'ai trouvé mon Dieu qui est la vérité, que je n'ai plus oubliée, du jour où je la connus.
    Voilà pourquoi, du jour où je te connus, tu demeures dans ma mémoire; et c'est là que je te trouve, quand je me souviens de toi et qu'en toi je me réjouis, saintes réjouissances, don de ta miséricorde qui a jeté sur ma pauvreté un regard de compassion.

    XXV.36. Mais dans quel lieu de ma mémoire demeures-tu, Seigneur? Où y demeures-tu? Quelle chambre t'y es-tu fabriquée? Quel sanctuaire t'y es-tu édifié? Tu as fait honneur à ma mémoire en demeurant en elle; mais où? c'est ce que je vais considérer.
    En évoquant ton souvenir, je suis, en effet, monté au-delà des éléments de la mémoire que j'ai en commun avec les bêtes: je ne t'y ai pas trouvé, parmi les images des objets corporels. Parvenu là où j'avais mis en dépôt les affects de mon âme, je ne t'y ai pas trouvé non plus. J'entrai dans la résidence même que possède mon esprit dans la mémoire — car l'esprit se souvient aussi de lui-même —, et tu n'y étais pas. Pas plus que tu n'es ni une image d'un corps, ni affect d'être vivant — joie, tristesse, désir, crainte, souvenir, oubli, etc. —, tu n'es l'esprit lui-même, car tu es le Seigneur et Dieu de l'esprit. Tout est muable, toi seul tu demeures, immuable au-dessus de tout. Et tu as daigné habiter en ma mémoire, du jour où je te connus.
    Pourquoi chercher quel lieu de ma mémoire tu habites, comme s'il y avait là des lieux distincts? Tu habites en elle, c'est certain, puisque, du jour où je te connus, je me souviens de toi, et que c'est en elle que je te trouve, quand j'évoque ton souvenir.

    XXVI.37. Mais où donc t'ai-je trouvé pour te connaître? Avant que je te connaisse, tu n'étais pas encore dans ma mémoire. Où donc t'ai-je trouvé pour te connaître, sinon en toi-même, au-dessus de moi? Mais entre toi et nous, nulle part il n'y a d'espace; que nous nous éloignions ou rapprochions de toi, nulle part il n'y a d'espace. Ô Vérité, tu sièges en tous lieux, attentive à tous ceux qui te consultent, répondant simultanément à toutes sortes de consultations variées. Tes réponses sont claires, mais tous ne t'entendent pas clairement. Leurs consultations portent toujours sur ce qu'ils veulent, mais les réponses ne sont pas toujours celles qu'ils veulent. Ton meilleur serviteur, c'est celui qui vise moins à entendre de toi ce qu'il veut, qu'à vouloir ce qu'il entend de toi.

    XXVII.38. Bien tard, je t'ai aimée ,
Ô Beauté si ancienne et si neuve!
Bien tard je t'ai aimée!
Tu étais au-dedans, moi j'étais au-dehors,
Et là, je te cherchais:
Sur tes gracieuses créatures,
Tout disgracieux, je me ruais!
Tu étais avec moi; je n'étais pas avec toi,
Loin de toi, elles me retenaient,
Elles qui ne seraient, si elles n'étaient en toi.
Tu appelas, crias, rompis ma surdité;
Tu brillas, éclatante, chassant ma cécité;
Tu embaumas, je respirai, je soupirai;
Je t'ai goûtée, j'eus faim et soif;
Tu m'as touché, et je pris feu pour la paix que tu donnes.

    XXVIII.39. Quand j'aurai adhéré à toi de tout mon être,
Alors, plus de douleur, plus de fatigue, nulle part;
Toute pleine de toi, ma vie sera vraie vie.
Mais, puisque tu allèges celui que tu emplis,
N'étant pas plein de toi, je suis un poids pour moi.
Mes joies dignes de larmes, mes pleurs dignes de joies,
Tout cela est en lutte.
De quel côté se tient la victoire, je ne sais.

    Hélas! dans ma misère, pitié pour moi, Seigneur! Mes mauvaises tristesses, mes saines joies, tout cela est en lutte; de quel côté se tient la victoire, je ne sais.
    Hélas! dans ma misère, pitié pour moi, Seigneur! Vois! je ne cherche pas à te cacher mes plaies. Tu es le Médecin ; moi, je suis le malade. Tu es miséricordieux; moi, je suis misérable. La vie humaine sur terre ne serait-elle qu'épreuve? Qui pourrait souhaiter tracas et difficultés? Tu nous demandes de les supporter, non de les aimer. Quand bien même il aimerait les supporter, aucun homme n'aime ce qu'il supporte, quand bien même il trouverait de la joie à les supporter, il préférerait qu'il n'y eût rien à supporter.
    Dans l'adversité, j'aspire au bonheur; dans le bonheur, je redoute l'adversité. En quel lieu intermédiaire se tenir où la vie humaine ne serait pas qu'épreuve?
    Deux fois malheur aux prospérités de ce siècle! Et pour l'adversité qu'on y redoute. Et parce que la joie se laisse corrompre.
    Trois fois malheur aux adversités de ce siècle! Et pour la prospérité que l'on y recherche. Et pour les peines qu'elles comportent. Et pour le risque de voir se briser la vertu de patience.
    La vie humaine sur terre ne serait-elle qu'épreuve, et cela sans répit?

    XXIX.40. Et je n'espère, d'une espérance totale, que dans la grandeur de ta miséricorde. Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux.
Tu nous commandes la continence, mais, ainsi qu'il a été dit, comme je sais que personne ne peut l'observer, si ce n'est par un don de Dieu, c'est déjà sagesse de savoir d'où vient ce don. La continence nous ramasse, nous ramène à cette Unité que nous avions perdue en glissant dans le Multiple. C'est, en effet, t'aimer trop peu que d'aimer en même temps que toi quelque autre chose sans l'aimer à cause de toi.

    Ô Amour, qui toujours brûles,
Qui n'es jamais éteint,
Ô Charité, mon Dieu,
Embrase-moi!
    Tu me demandes la continence:
Donne ce que tu commandes, et commande ce que tu veux!

    XXX.41. Ce que tu me commandes assurément, c'est la continence devant la triple concupiscence, celle de la chair, celle des yeux, et l'ambition du siècle.

    Tu m'as ordonné la continence vis-à-vis du concubinat ; quant au mariage même, tout en le tolérant, tu m'as montré qu'il existait un état supérieur. Et par la grâce de ton don, je l'ai embrassé, avant même de devenir le dispensateur de ton sacrement.
    Mais au fond de cette mémoire même — dont je viens de parler si longuement —, siègent encore les images de ces plaisirs: c'est là que l'habitude les a ancrées en strates. Quand je suis en état de veille, elles se présentent à moi, tout affaiblies; mais pendant le sommeil, elles vont jusqu'à provoquer non seulement le plaisir, mais le consentement au plaisir, et comme une réplique de l'acte lui-même. Telle est la puissance trompeuse de l'image sur mon âme et sur ma chair: des visions mensongères m'invitent, quand je dors, là où des visions véritables ne sauraient le faire, quand je suis éveillé. Mais ne suis-je donc plus moi-même à ce moment-là, ô Seigneur, mon Dieu? Et pourtant, entre le moment où je glisse vers le sommeil et celui où je glisse vers le réveil, il y a une telle différence entre ces deux «moi»! Où est alors cette raison qui résiste, quand je suis en état de veille, à de telles suggestions, demeurant inébranlable à l'attaque des réalités mêmes? Se ferme-t-elle avec les yeux? S'assoupit-elle avec les sens? Mais d'où vient que souvent aussi, nous résistions, dans notre sommeil, fermes dans le souvenir de notre propos, refusant notre assentiment à de telles délectations? Et pourtant donc, il y a une telle différence entre ces deux «moi»! Avons-nous cédé dans le sommeil, nous nous réveillons la conscience tranquille: la distance entre ces deux états nous fait sentir que, si nous déplorons ce qui s'est fait en nous, ce n'est pas nous qui l'avons fait.

    42. Ta main n'aurait-elle pas le pouvoir, ô Dieu tout-puissant, de guérir toutes les langueurs de mon âme, et, par un surcroît de grâce, éteindre les mouvements lascifs de mon sommeil? Tu multiplieras tes dons, Seigneur, afin que mon âme me suive, tendue vers toi, libérée de la glu de la concupiscence; qu'elle ne se révolte plus contre elle-même; que, dans le sommeil, loin de consommer jusqu'à l'écoulement charnel ces turpitudes dégradantes suscitées par un défilé d'images animées, elle refuse même d'y consentir. Que dans ma vie — et surtout à mon âge — rien de tel ne m'agrée, fût-il si infime que d'un simple mouvement de volonté on puisse le réprimer, pour peu que l'on s'endorme le cœur chaste! Oui, cela est une tâche aisée pour ta toute-puissance, qui as le pouvoir d'aller au-delà de ce que nous demandons et concevons.
    Mais qu'y a-t-il encore de ce mal en moi, je l'ai dit à la bienveillance de mon Seigneur; j'exulte dans la crainte pour les bienfaits que tu m'as accordés, et je pleure pour ce qui reste inachevé en moi. J'espère que tu achèveras en moi l'ouvrage de tes miséricordes, jusqu'à la plénitude de la paix, de cette paix que trouveront auprès de toi mon être intérieur comme aussi mon être extérieur, lorsque la mort aura été engloutie dans la victoire.

    XXXI.43. La journée m'apporte un autre lot de misère, et plaise à Dieu qu'il suffise. C'est, en effet, par la nourriture et la boisson que nous réparons l'usure quotidienne de notre corps, en attendant que tu détruises la nourriture et le ventre, lorsque, par une merveilleuse satiété, tu auras détruit en moi le besoin, et revêtu ce corps corruptible d'une éternelle incorruptibilité.
    Mais à présent, je trouve du plaisir à cette nécessité. Et contre ce plaisir, je lutte pour ne pas me laisser prendre: guerre quotidienne, menée en des jeûnes où, assez souvent, je réduis mon corps en servitude. Et pourtant, c'est par le plaisir que je chasse mes douleurs, car la faim et la soif sont des formes de douleurs: elles brûlent et, comme les fièvres, elles tuent, si les aliments n'y portent secours et remède. Nous pouvons en disposer, car tu nous consoles par tes bienfaits, mettant terre, eau et ciel au service de notre infirmité. Mais, par le fait même, notre infortune se trouve appelée «délices».

    44. Voici ce que tu m'as appris: arriver à ne prendre les aliments qu'à titre de remèdes. Mais, sur le chemin du malaise de la faim au calme de la satiété, la concupiscence me tend des pièges au passage. C'est précisément là qu'est le plaisir, et la nécessité me contraint à ne pas emprunter une autre voie. Même si la santé est le seul but du manger et du boire, il s'y adjoint — dangereux compagnonnage! — le plaisir qui, la plupart du temps, cherche à passer avant la santé, pour me contraindre à faire pour lui ce que je déclare faire pour elle. Or, la mesure  n'est pas la même dans les deux cas, car ce qui suffit pour la santé ne suffit pas pour le plaisir. Et bien souvent, on peut se poser la question: est-ce bien encore le besoin de soigner le corps qui réclame tel subside, ou plutôt la convoitise qui propose hypocritement ses bons offices? Malheureuse âme, enchantée de cette équivoque, ravie de s'abriter derrière une excuse toute prête — sait-on clairement ce qui est suffisant pour l'équilibre de la santé? —, pour recouvrir du voile de l'hygiène le commerce de la volupté! À ces tentations, je m'efforce, chaque jour, de résister; j'invoque ton secours; je te soumets mes embarras, encore incertain du parti à prendre à ce sujet.

    45. Et j'entends la voix de mon Dieu qui me prescrit: Ne laissez pas vos cœurs s'appesantir par l'intempérance et l'ivrognerie! L'ivrognerie est loin de moi; ta miséricorde l'empêchera de me gagner. L'intempérance, en revanche, se glisse quelquefois en ton serviteur; ta miséricorde l'éloignera de moi, car nul ne peut se contenir, sinon par un don de toi. En réponse à nos prières, tu accordes beaucoup de dons; et tout ce que nous recevons avant même de te prier, c'est de toi que nous le recevons; et de le reconnaître après coup, c'est de toi que nous le recevons. Ivrogne, je ne l'ai jamais été, mais des ivrognes que tu as rendus sobres, j'en connais. Que les uns ne devinrent pas ce que jamais ils ne furent, c'est toi qui l'as fait; que d'autres ne sont plus ce qu'ils furent, c'est toi qui l'as fait; que les uns et les autres reconnaissent qu'ils te le doivent, c'est encore toi qui l'as fait.
    Et j'ai entendu une autre parole de toi: Ne suis pas tes convoitises et écarte-toi de ce qui est plaisir pour toi !
Par ta grâce, j'en ai entendu une autre, que j'ai beaucoup aimée: Si nous mangeons, nous n'aurons rien de plus; si nous ne mangeons pas, nous n'aurons rien de moins, ce qui revient à dire que je n'en tirerai ni abondance, ni misère.
    J'ai encore entendu cette parole: Pour moi, en effet, j'ai appris à me suffire de mon état; je sais vivre dans l'abondance et supporter la pénurie; je puis tout en celui qui me fortifie. Voilà bien le soldat de la milice céleste, bien éloigné de la poussière que nous sommes! Car souviens-toi, Seigneur, que nous sommes poussière, que c'est de la poussière que tu as fait l'homme, qu'il était perdu et qu'il a été retrouvé. L'apôtre, lui non plus, ne tirait pas son pouvoir de lui-même, poussière lui aussi. Mais j'ai aimé l'entendre dire, sous le souffle de ton inspiration: Je puis tout en celui qui me fortifie. Fortifie-moi, que je puisse! Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux! Lui aussi, il confesse avoir tout reçu de toi, et lorsqu'il se glorifie, c'est dans le Seigneur qu'il se glorifie.
    J'en ai entendu un autre te faire cette demande: Ôte-moi les concupiscences du ventre. Ainsi est-il clair, ô Dieu saint, mon Dieu, que c'est toi qui donnes de faire ce que tu enjoins de faire.

    46. Tu me l'as enseigné, ô Père de Bonté: pour les purs, tout est pur, mais il est mauvais pour un homme de causer du scandale par son mode de nourriture.; toute ta création est bonne, et rien n'est à rejeter si on le prend en action de grâces; et ce n'est pas tel aliment qui va nous faire valoir auprès de Dieu; que nul ne nous critique sur des questions de nourriture ou de boisson, et que celui qui mange ne méprise pas l'abstinent, et que l'abstinent ne juge pas celui qui mange. Voilà ce que j'ai appris.
    Grâces te soient rendues, ô mon Dieu, mon Maître, ô toi qui frappes aux oreilles de mon cœur, et qui l'illumines! Arrache-moi à toute tentation! Ce n'est pas l'impureté de l'aliment que je redoute, mais l'impureté de la convoitise. Je sais que Noé fut autorisé à manger toute chair comestible; qu'Élie reprit des forces en mangeant de la viande.; que, dans son admirable abstinence, Jean ne contracta aucune souillure des sauterelles qui lui servaient de nourriture. Mais je sais aussi qu'Ésaü se laissa duper, sous le coup d'une envie déréglée d'un plat de lentilles; que David se reprocha d'avoir désiré de l'eau; que notre Roi fut tenté, non par de la viande, mais par du pain. Voilà pourquoi, dans le désert, le peuple mérita le blâme: ce n'était pas pour avoir désiré de la viande, mais pour avoir, dans sa faim de nourriture, murmuré contre le Seigneur.
    47. En proie à ces tentations, chaque jour je lutte contre la concupiscence du manger et du boire; ici, en effet, impossible de trancher dans le vif une fois pour toutes, sans y revenir — comme je l'ai fait pour l'union charnelle. Il me faut donc tenir, en une juste mesure, les rênes de mon palais: tantôt relâcher, tantôt resserrer. Mais qui donc, Seigneur, ne se laisse quelquefois entraîner au-delà des bornes de la nécessité? S'il en est un, quel grand cœur! Qu'il chante la grandeur de ton nom! Pour moi, ce n'est pas mon cas, moi qui suis un pécheur. Mais moi aussi, je chante la grandeur de ton nom, et pour mes péchés, il intercède auprès de toi, celui qui a vaincu le monde: il me compte parmi les membres infirmes de son corps, car tes yeux ont vu en lui ce qui est imparfait, et tous seront inscrits dans ton livre.

    XXXII.48. La séduction des parfums ne me touche guère. Absents, je ne les recherche pas; présents, je ne les dédaigne pas, mais je suis prêt à m'en passer même pour toujours. Du moins c'est ainsi que je me vois; je me trompe peut-être. Déplorables ténèbres qui masquent à mes yeux ce dont je suis capable! Mon esprit s'interroge-t-il sur ses propres forces, il sait qu'il ne doit pas se fier à lui-même: ce qui est en lui reste le plus souvent mystérieux, à moins que l'expérience ne le dévoile. Aussi bien, dans cette vie qui tout entière a pour nom «épreuve», personne ne doit être assuré, pour avoir pu de pire devenir meilleur, de ne pouvoir aussi de meilleur devenir pire. Il n'est qu'une seule espérance, une seule assurance, une seule ferme promesse: ta miséricorde.

    XXXIII.49. Les voluptés de l'ouïe m'avaient captivé et subjugué de manière plus tenace, mais tu as dénoué leurs liens et tu m'as libéré. Aujourd'hui encore, à écouter les mélodies vivifiées par tes paroles — lorsqu'elles sont chantées d'une voix agréable et exercée —, je trouve quelque complaisance, je l'avoue, sans toutefois me laisser enchaîner: je me lève quand je veux. Toutefois, pour s'insinuer en moi accompagnées des pensées qui les animent, elles réclament dans mon cœur une place assez honorable. Mais j'ai peine à ne leur réserver que celle qui leur revient. Parfois, en effet, je leur accorde, me semble-t-il, plus d'honneur qu'il ne conviendrait: je sens bien que ces paroles saintes bouleversent nos cœurs au feu d'une piété plus profonde et plus ardente, quand elles sont ainsi chantées, que si elles l'étaient autrement. Chacun de nos états d'âme, en fonction de sa particularité, trouve dans la voix et le chant un mode d'expression propre qui, par je ne sais mystérieuse correspondance, va l'attiser. Mais le plaisir des sens — auquel il ne faut pas livrer l'esprit qui y perdrait toute énergie — m'abuse souvent: le sens ne se contente pas d'accompagner la raison en se tenant tranquillement derrière elle, mais, profitant de ce qu'il lui doit sa place, il prétend même la précéder et la diriger. Et c'est bien là qu'est ma faute, inconsciente, mais consciente après coup.

    50. Parfois, au contraire, je me méfie plus que de raison de cette ruse, et je pèche par un excès de sévérité. Excès qui me pousse quelquefois à vouloir écarter de mes oreilles, voire de l'Église elle-même, toute mélodie et suave cantilène accompagnant le Psautier de David. Je trouve plus sûre la méthode couramment pratiquée — on me l'a rapporté, je m'en souviens — par Athanase, l'évêque d'Alexandrie: il demandait au lecteur d'infléchir légèrement la voix, si bien que cela tenait plus du récitatif que du chant .
    Toutefois, le souvenir des larmes versées aux chants d'Église, au temps de ma foi recouvrée , comme aussi l'émotion que je ressens aujourd'hui, moins au chant qu'aux paroles — quand elles sont chantées d'une voix pure, et en une musique harmonieuse —, tout cela me fait de nouveau reconnaître la grande utilité de cette institution. Ainsi, ballotté entre le péril du plaisir et l'expérience d'un effet salutaire, et sans porter de jugement définitif là-dessus, j'incline plutôt à approuver cette coutume dans l'Église: l'oreille charmée peut aider une âme encore faible à s'élever jusqu'au sentiment de piété. Mais quand il m'arrive d'être plus ému au chant qu'aux paroles chantées, c'est, je le confesse, une faute qui mérite pénitence, et j'aimerais mieux encore ne pas entendre chanter.
    Voilà où j'en suis! Pleurez avec moi, pleurez pour moi, vous qui portez en vous un certain sens du bien qui vous fait agir. Quant à vous qui y êtes étrangers, cela ne vous touche guère. Mais toi, ô Seigneur, mon Dieu, écoute-moi, jette un regard sur moi, vois, prends pitié de moi et guéris-moi: sous tes yeux, je suis devenu pour moi-même une énigme. Et voilà bien ma faiblesse!

    XXXIV.51. Reste la volupté des yeux, de ces yeux de ma chair. Par mes confessions, je veux en parler aux «oreilles de ton temple », à des oreilles pieuses et fraternelles. J'en aurai alors terminé avec les tentations de la «concupiscence de la chair» qui m'assaillent encore, tout gémissant et ardemment désireux de revêtir par-dessus l'autre, mon habitation céleste.
    Oui, les formes belles et variées, les couleurs brillantes et riantes, voilà ce que mes yeux aiment. Mais qu'elles ne retiennent pas mon âme! Qu'elle ne se laisse retenir que par Dieu, qui a créé ces choses toutes bonnes ; mais c'est lui qui est mon bien, et non pas elles. Tout le jour, tant que je veille, elles m'atteignent, ne me laissant aucun repos, et cela contrairement aux voix — celles qui chantent, et parfois, au temps du silence, toutes les voix. La reine des couleurs elle-même, cette lumière qui baigne l'univers visible, où que je sois le jour durant, glisse sur moi en mille formes de caresses, alors que je suis tout occupé ailleurs et que je n'y prends même pas garde. Et elle s'insinue si fort que, soudain soustraite, on la désire, on la réclame; et, son absence prolongée plonge l'âme dans la tristesse.

    52. Ô Lumière que voyait Tobie,
Lorsque, privé des yeux de la chair,
Il montrait à son fils le chemin de la vie,
Et marchait devant lui, du pas de la charité, sans jamais s'égarer!
    Ô Lumière que voyait Isaac,
Lorsque, les yeux de la chair appesantis et voilés de vieillesse,
Il mérita, non de bénir ses fils en les reconnaissant,
Mais de les reconnaître en les bénissant!
    Ô Lumière que voyait Jacob,
Lorsque, la vieillesse le privant de la vue,
Son cœur illuminé projeta ses rayons sur les générations des peuples à venir, préfigurées par ses fils;
Lorsque, sur ses petits-enfants, les fils de Joseph, il posa ses mains en les croisant, pour signifier un mystère: il ne suivait pas l'ordre corrigé par leur père, qui ne voyait que l'extérieur, mais celui qu'il voyait, lui, à l'intérieur.
    Telle est la vraie Lumière, elle est l'unique; et ils ne font plus qu'Un, ceux qui la voient et qui l'aiment.

    Quant à cette lumière corporelle d'ici-bas dont je parlais, pour les aveugles amants de ce siècle, elle assaisonne la vie d'une douceur charmeuse et dangereuse. Mais pour ceux qui savent te rendre gloire pour elle, Dieu créateur de toutes choses , ils la captent en te chantant, sans se laisser captiver en sommeillant. Voilà comment je veux être. Je résiste aux séductions de la vue, de peur de voir s'entraver mes pieds, qui me font marcher dans ta voie. Et j'élève vers toi des yeux invisibles, pour que tu délivres mes pieds des filets. Souvent tu les délivres, car ils s'y laissent prendre. Tu ne cesses de les en arracher, cependant que moi, je m'accroche dans ces pièges disséminés partout. Car tu ne dormiras ni ne sommeilleras jamais, ô toi, le Gardien d'Israël.

    53. Vêtements, chaussures, vases, articles de tous genres, tableaux et sculptures variées, tous objets n'ayant plus rien à voir avec la nécessité, la juste mesure ou une quelconque signification religieuse, voilà les innombrables séductions dont les hommes, par les divers arts et métiers, ont surchargé nos regards! Ils s'attachent, dehors, à l'ouvrage de leurs mains; ils oublient, au-dedans, celui dont ils sont l'ouvrage, et détruisent en eux son ouvrage.
    Pour moi, ô mon Dieu et ma gloire, j'y trouve aussi un hymne à te chanter, un sacrifice de louanges à offrir à celui qui s'est offert en sacrifice pour moi. Car ces beautés formelles qui passent de l'âme de l'artiste dans ses mains ingénieuses, elles ont leur origine dans cette Beauté qui est au-dessus des âmes, cette beauté vers laquelle soupire mon âme jour et nuit. Et c'est encore de là, que créateurs et amateurs de beautés du dehors tirent une règle pour les juger. Mais ils n'en tirent pas une pour en user ; et pourtant, elle y est, mais ils ne la voient pas, sans quoi ils ne s'égareraient pas au loin, et mettraient leur force sous ta garde, au lieu de l'éparpiller en de délicieuses lassitudes.
    Moi-même, tout en disant et voyant clairement cela, je laisse mes pas se prendre aux rets de ces beautés, mais toi, Seigneur, tu m'en arraches, oui, tu m'en arraches, car ta miséricorde est toujours devant mes yeux. Je m'y laisse prendre misérablement, et tu m'en arraches miséricordieusement; parfois à mon insu, en cas de chute un peu retenue; parfois dans la douleur, en cas d'attachement déjà fort.

    XXXV.54. À cela s'ajoute une seconde forme de tentation, aux replis encore plus dangereux. Outre la concupiscence de la chair, présente dans les délectations voluptueuses de tous les sens, sources d'esclavage mortel pour qui s'éloigne de toi , il existe, dans l'âme, une autre forme de convoitise. Tout en utilisant les mêmes sens corporels, cette creuse et avide curiosité vise, non pas à charmer la chair, mais à en faire un instrument d'expérience : connaissance, science, voilà les noms dont elle s'affuble. Comme elle vise au savoir, et que les yeux sont des agents sensoriels essentiels pour la connaissance, l'oracle divin a nommé cette convoitise concupiscence des yeux. De fait, si, au sens propre, les yeux correspondent au sens de la vue, nous utilisons aussi ce mot pour d'autres sens, appliqués à la connaissance. Nous ne disons pas: «Écoute comme c'est rutilant», ni: «Hume comme cela brille», ni: «Goûte cet éclat», ni: «Touche comme c'est resplendissant.» C'est bien le mot «voir» qui convient pour tous ces cas; nous disons, non seulement: «Vois cette lumière» (ce qui est l'apanage des yeux), mais encore: «Vois quel son», «Vois quelle odeur», «Vois quelle saveur», «Vois quelle dureté.» Aussi bien, s'agissant des expériences sensorielles, parle-t-on, en généralisant, de «concupiscence des yeux»: cette fonction de vision est accomplie, de manière prioritaire, par les yeux, mais s'applique aussi, par analogie, aux autres sens explorant un objet de savoir.

    55. Voici qui va permettre de distinguer plus clairement la part du plaisir et celle de la curiosité, dans l'activité des sens.
    Le plaisir recherche le beau, l'harmonieux, le suave, le savoureux, le moelleux; la curiosité recherche aussi leurs contraires, pour en faire l'essai, non qu'elle veuille s'exposer à des désagréments, mais par passion d'expérimenter et de connaître. Quel plaisir à contempler un cadavre déchiqueté, qui fait horreur? Et pourtant, s'en trouve-t-il un, étendu à terre, les gens accourent, quitte à en blêmir d'affliction; ils ont même peur de le revoir en songe. Comme si, éveillés, ils avaient été contraints à le regarder, ou séduits par une prétendue beauté! De même pour les autres sens; le détail en serait trop long. C'est ce désir malsain qui fait exhiber en spectacle toutes sortes de phénomènes étonnants; qui fait scruter les secrets d'une nature qui nous dépasse , objets inutiles d'un savoir uniquement en quête de lui-même; qui recourt aux techniques magiques, à la recherche, ici encore, d'un objet de savoir perverti; qui, dans la religion elle-même, va jusqu'à tenter Dieu, en lui réclamant des signes et prodiges, ayant en vue non quelque salut, mais une simple expérimentation.

    56. Dans cette immense forêt, si pleine d'embûches et de périls, voici que j'ai opéré bien des coupes, et, dans mon cœur, beaucoup élagué; c'est toi qui me l'as accordé, ô Dieu de mon salut. Et pourtant, comment oser dire, au cœur d'une vie quotidienne assaillie de partout par le bourdonnement de ces milliers d'objets, oui, comment oser dire que rien de cela ne capte l'attention de mon regard, proie d'une vaine curiosité? J'ai déjà perdu, c'est vrai la passion du théâtre ; je n'ai cure de connaître le cours des astres ; jamais mon âme n'a demandé d'oracles aux ombres; j'exècre tous les rites sacrilèges . Mais un signe de toi, ô Seigneur, mon Dieu — toi que je dois servir dans l'humilité et la simplicité —, que de machinations n'ourdit pas en moi l'Ennemi, pour me suggérer de te le demander! Mais si aujourd'hui je suis loin d'y consentir, je t'en conjure, par notre Roi, par notre pure et chaste patrie, Jérusalem, fais que j'en reste toujours loin, de plus en plus loin! Lorsque je te prie pour le salut d'un autre, je vise une fin tout autre: et, tandis que tu accomplis ta propre volonté, tu m'accordes et toujours m'accorderas de m'y ranger de mon plein gré.

    57. Et cependant, que de méprisables bagatelles viennent chaque jour tenter notre curiosité! Et nos chutes — ô combien nombreuses! — qui les compterait? Que de fois, écoutant des inepties, faisons-nous mine, au début, de les supporter, pour ne pas heurter la faiblesse d'autrui, puis insensiblement, nous y prêtons une oreille complaisante! Je ne vais plus au cirque regarder un chien courir après un lièvre; mais dans un champ traversé au hasard, ce spectacle de chasse va peut-être me détourner de quelque méditation profonde et m'accaparer; je ne vais pour autant en dévier la route de mon cheval, mais le mouvement de mon cœur, oui. Et si, devant cette preuve flagrante de faiblesse, tu ne m'avertis pas au plus vite de retirer de ce spectacle quelque pensée qui m'élève jusqu'à toi, ou bien de tout mépriser et de passer outre, je reste là, tout bêtement hébété. Eh quoi! Je suis assis chez moi; un caméléon cherche à attraper des mouches, ou une araignée à les entortiller dans ses fils, et ne voilà-t-il pas mon attention souvent captée! Qu'il s'agisse là de bestioles ne change rien à l'affaire. Je pars de là pour te louer, Créateur admirable, Ordonnateur de l'univers; mais, au départ, ce n'était pas cela qui captait mon attention. Autre chose est de se lever rapidement, autre chose de ne jamais tomber .
De semblables faiblesses, ma vie est remplie; tout mon espoir est dans ton immense miséricorde. Notre cœur se fait le creuset de telles expériences et le siège de bataillons d'abondantes vanités. De là, de fréquentes interruptions et perturbations dans nos prières; et, tandis que, sous ton regard, nous haussons vers tes oreilles la voix de notre cœur, de frivoles considérations, tombées je ne sais d'où, viennent couper court à une si haute activité.

    XXXVI.58. Et cela, faudra-t-il délibérément le dédaigner?

    Pour nous ramener à l'espérance, qu'y a-t-il d'autre que ta miséricorde? Je la connais bien, puisque tu as déjà entrepris de me changer. La mesure de ce changement, tu la connais, toi qui m'as, dès l'abord, guéri du désir de me venger, afin de te faire aussi indulgent pour toutes mes autres iniquités, guérir toutes mes langueurs, racheter ma vie de la corruption, me couronner dans la pitié et la miséricorde, et rassasier de biens mon désir ; toi qui as réprimé ma superbe par la crainte; toi qui as apprivoisé ma nuque à ton joug. Ce joug, je le porte aujourd'hui, et il m'est bien doux, selon ta promesse, que tu as tenue; en vérité, il l'était de tout temps, mais je ne le savais pas, au temps où je redoutais de m'y soumettre.

    59. Mais Seigneur, toi qui seul exerces le pouvoir sans la bouffissure de la superbe, car toi seul es le vrai Seigneur, puisque tu n'as pas de maître, dis-moi, suis-je quitte — mais peut-on l'être jamais en cette vie? — de cette troisième forme de tentation, qui est de désirer être craint et aimé des hommes, à seule fin d'y trouver une joie, une illusion de joie? Quelle vie de misère! Honteuse vanité! Voilà bien qui explique qu'on n'éprouve pas à ton égard amour et pieuse crainte: voilà pourquoi tu résistes aux superbes, accordant ta grâce aux humbles, et tu tonnes contre les ambitions du siècle, faisant frémir les assises des montagnes.
    Il est, dans la société humaine, des fonctions qui imposent de se faire aimer et craindre; aussi bien l'Ennemi de notre bonheur véritable nous harcèle-t-il, parsemant ses filets de «Bravo! Bravo!»: et ainsi, dans notre avidité à les recevoir, nous ne prenons pas garde et nous laissons piéger; et nous dissocions notre joie de ta vérité pour l'associer au mensonge des hommes; et nous prenons goût à nous faire aimer et craindre, non pas à cause de toi, mais au lieu de toi; et de la sorte, ce même Ennemi nous rend semblables à lui-même — non pas pour une communion de charité, mais pour une communauté de supplice, car il a décidé de placer son trône sur les vents du grand Nord  —, lui, ton imitateur pervers  et tortueux, pour faire de nous ses serviteurs ténébreux et glacés.
    Mais Seigneur, nous voici, nous t'appartenons, nous, ton petit troupeau. À toi, de nous posséder! Déploie l'ombre de tes ailes, que nous y trouvions refuge! À toi d'être notre gloire! Que nous soyons aimés à cause de toi, et qu'en nous on craigne ta Parole! Quelqu'un veut-il être loué par les hommes, alors que tu le blâmes? Au jour du Jugement, les hommes ne le défendront pas, ni ne le sauveront de ta condamnation. Même sans être un pécheur applaudi pour les passions de son âme, ou un artisan d'iniquités chargé de bénédictions, quelqu'un est-il loué pour un don reçu de toi, s'il trouve plus de joie à recevoir la louange que le don lui-même qui la lui vaut, cette louange n'empêchera pas ton blâme. Dès lors, meilleur est celui qui prodigue la louange que celui qui la reçoit: celui-là a aimé le don de Dieu, celui-ci a préféré au don de Dieu celui de l'homme.

    XXXVII.60. Voilà, Seigneur, les tentations quotidiennes qui nous assaillent sans relâche. Chaque jour, la langue des hommes est comme la fournaise qui nous éprouve.
Pour cette forme de concupiscence aussi, tu nous commandes la continence: donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux. Tu sais à ce propos les gémissements de mon cœur vers toi, et mes torrents de larmes. Je ne sais guère à quel point je suis suffisamment purifié de cette peste, et je redoute fort mes profondeurs cachées, cachées à mes regards, pas aux tiens. Pour les autres formes de tentations, je puis sonder mon cœur un tant soit peu; ici, pratiquement pas. Vis-à-vis, en effet, des voluptés charnelles et de la vaine curiosité d'apprendre, je sais jusqu'où je peux me maîtriser: en suis-je privé — du fait de mon vouloir ou simplement de leur absence —, alors je mesure le désagrément plus ou moins grand que j'en éprouve. Quant à l'argent — que l'on ne recherche que pour satisfaire l'une de ces concupiscences, ou deux, ou les trois à la fois —, à supposer que l'on ne perçoive pas bien si on parvient à le tenir pour négligeable tout en le possédant, on peut toujours s'en défaire: c'est là un bon test. Mais la louange? Faut-il, pour s'en priver et éprouver ses forces, mener une vie de rien, dépravée et monstrueuse, au point que nul ne nous connaisse sans nous exécrer? Peut-on imaginer parole ou pensée plus folle? Mais si la louange est la compagne habituelle et obligée d'une vie vertueuse et des bonnes œuvres, il n'y a pas lieu d'y renoncer, pas plus qu'à une vie vertueuse. Or, seule l'absence d'un objet me permet de savoir si j'en ressens la privation avec indifférence ou désagrément.

    61. Que vais-je donc te confesser, Seigneur, pour ce genre de concupiscence, sinon que j'aime les louanges, mais plus encore que les louanges, la vérité? Aussi bien, si on me laissait le choix: ou bien être universellement loué, dans un état de folie et d'erreur complètes; ou bien être universellement blâmé, dans un état d'équilibre et de certitude absolue dans la vérité; oui, je sais très bien où irait ma préférence. Au surplus, je ne souhaiterais pas qu'un suffrage, venu d'une bouche étrangère, vînt accroître ma satisfaction pour quelque bien accompli; et pourtant, il l'accroît, je le reconnais, de même qu'un blâme la diminue.
Telle est ma misère. Et lorsqu'elle me tourmente, il se glisse en moi une excuse; ce qu'elle vaut, Seigneur, toi tu le sais, moi, elle me rend perplexe. C'est que tu ne nous as pas seulement ordonné la continence — qui écarte certains objets de notre amour —, mais aussi la justice  — qui lui propose un objet: tu n'as pas voulu seulement que nous t'aimions, toi, mais aussi notre prochain. Aussi bien, me semble-t-il, le plaisir d'être loué par quelqu'un qui a un jugement droit, accompagne souvent chez moi celui de voir le prochain faire des progrès prometteurs; et inversement, le mal qui est en lui m'attriste, quand je l'entends blâmer ce qu'il ignore ou ce qui est bien. Parfois aussi certains éloges m'affligent, quand on vante en moi précisément ce que je n'aime pas, ou que l'on exagère des qualités mineures ou futiles. Mais là encore, comment savoir d'où provient un tel sentiment? De mon désaccord, avec celui qui me loue, sur l'image que j'ai de moi-même? De ce qu'au lieu d'être sensible à son profit, je trouve un plaisir plus grand à voir ce qui me plaît en moi plaire aussi à un autre? De fait, en quelque façon, une louange ne me touche pas, si elle ne porte pas sur l'image que j'ai de moi, si elle s'attache à ce qui me déplaît, ou exagère ce qui justement me plaît le moins. N'y a-t-il pas là de quoi être perplexe sur moi?

    62. Mais voici qu'en toi, ô Vérité, je viens de comprendre ceci: seul l'intérêt du prochain, et non le mien, doit me rendre sensible aux louanges que je reçois. En suis-je déjà là, je ne sais. Je me connais moins là-dessus que je ne te connais. Je t'en supplie, ô mon Dieu, révèle-moi à moi-même, que je puisse confesser à mes frères, afin qu'ils prient pour moi, mes blessures mises à nu!

    Allons! encore une enquête, et plus sérieuse! Si c'est vraiment l'intérêt du prochain qui me rend sensible aux louanges, pourquoi suis-je moins touché par un blâme injustement adressé à autrui, que si j'en suis l'objet? Pourquoi la morsure d'un outrage est-elle plus vive, si je suis visé, que s'il vise un autre, tout aussi injustement, sous mes yeux? Cela m'échapperait-il? La seule réponse qui reste n'est-elle pas que je me leurre moi-même, et que je ne fais pas la vérité devant toi, dans mon cœur et mon langage? Garde-moi, Seigneur, d'une telle folie, de peur que mes paroles ne me soient une huile de péché pour parfumer ma tête.

    XXXVIII.63. Pauvre et dénué de tout, voilà ce que je suis. Et je ne progresse que lorsqu'en un secret gémissement, je me déplais à moi-même et recherche ta miséricorde, jusqu'à tant que ce qui est défait en moi soit refait et parfait, pour parvenir à cette paix qu'ignore l'œil du présomptueux! Mais nos paroles et nos actions publiques comportent une tentation bien périlleuse: pour nous faire valoir à nos propres yeux, l'amour de la louange nous fait mendier et collectionner les éloges. Tentation persistante, au cœur même — et du fait même — de ma critique. Par un raffinement de vanité, on se fait souvent une gloire de mépriser la vaine gloire: mais, en fait, on ne peut plus se glorifier de mépriser la gloire, puisqu'on ne la méprise plus, dès lors que l'on s'en fait une gloire!

    XXXIX.64. Au fond de nous, oui, au fond de nous, il existe, de ce même genre de tentation, une autre forme malfaisante, faisant de nous des êtres creux: se complaire en soi, alors que l'on ne plaît pas — ou que l'on déplaît franchement — aux autres, et ne rien faire pour leur plaire. Mais, en se complaisant en eux, ils te déplaisent souverainement, non seulement à prendre pour des biens ce qui n'en est pas, mais aussi à s'approprier les biens véritables qui sont tiens; ou, tout en les reconnaissant tiens, à les attribuer à leurs propres mérites; ou, tout en les attribuant à ta grâce, à ne pas la partager dans la joie avec d'autres, voire à en jalouser la présence chez autrui.
    Au milieu de tous ces périls et labeurs et autres de même genre, tu vois que tremble mon cœur; et, je le sens bien, tu as choisi de guérir mes blessures, à chaque fois, plutôt que de me les épargner.

    XL.65. Ô Vérité, quand as-tu cessé de cheminer à mes côtés, m'enseignant ce que je devais éviter ou désirer, lorsque je soumettais, comme je pouvais, à ton conseil mes vues sur des sujets, fussent-ils modestes?

    Aidé de mes sens, j'ai parcouru, jusqu'où j'ai pu, le monde extérieur.
    Puis, faisant retour sur moi, j'ai observé la vie de mon corps et mes sens eux-mêmes.
    De là, j'ai pénétré dans les retraites cachées de ma mémoire, vastes espaces aux multiples replis, étonnamment pleines d'innombrables réserves: j'ai vu, et j'ai été frappé de stupeur; sans toi, je n'en aurais rien pu voir, et j'ai vu que rien de tout cela n'était toi.
    Moi non plus, je ne l'étais pas. Et pourtant, c'était moi qui avais découvert et passé en revue tous ces objets, cherchant à les distinguer et à les estimer chacun à sa propre valeur. Je percevais les uns par le canal des sens et les interrogeais. J'en ressentais d'autres intimement mêlés à moi: examinant et dénombrant les sens qui me les transmettaient, je les ai sondés dans les larges ressources de la mémoire, remisant les uns, en ressortant d'autres. Non, en dépit de cette activité, ni moi, ni cette force — source de mon activité — nous n'étions toi. Car toi, tu es la Lumière permanente, que je consultais sur l'être, la qualité, la valeur de toutes les choses; et je t'entendais prodiguer enseignements et prescriptions.
    Voilà ce que je fais souvent; voilà ce qui m'enchante; autant que je le peux, je me libère des astreintes de mon activité, pour trouver refuge dans ce plaisir.
    Mais, en parcourant et en soumettant tout cela à ton conseil, je ne trouve qu'en toi seul un lieu sûr pour mon âme, où se trouvent unifiés mes lambeaux épars, sans que rien de moi ne s'éloigne de toi.
    Tu me fais quelquefois, tout au-dedans de moi,
Pénétrer en un sentiment tout insolite,
Mystérieuse douceur,
Qui, si elle vient en moi à se parachever,
Sera je ne sais quoi,
Que ne sera jamais cette vie ici-bas.
    Mais je retombe dans ces pesantes douleurs,
Rendu à l'ordinaire, qui m'engloutit, me tient;
Je verse bien des larmes, mais je suis bien tenu,
Tellement le fardeau de l'habitude pèse!
Être ici, je le peux, mais je ne le veux pas!
Être là, je le veux, mais je ne le peux pas!
Souffrance, ici et là!
      XLI.66. Voilà pourquoi j'ai considéré mes langueurs de pécheur, du point de vue de la triple concupiscence, et j'ai invoqué ta droite pour mon salut.
    Car, même de mon cœur blessé, j'ai vu ta splendeur, et, frappé [dans ma faiblesse ], j'ai dit: «Qui peut y atteindre? Me voici projeté loin du regard de tes yeux.» Toi, tu es la Vérité qui présides au-dessus de toutes choses; et moi, dans ma cupidité, j'ai voulu ne pas te perdre, et posséder en même temps le mensonge — personne ne consentirait à mentir, sans savoir lui-même où est la vérité. Aussi t'ai-je perdu, car tu ne condescends pas à être possédé en même temps que le mensonge.

    XLII.67. Qui pouvais-je trouver pour me réconcilier avec toi?
    Aurais-je dû solliciter les anges? Mais par quelle prière? Par quels rites?
    Cherchant à revenir vers toi, et manquant de forces propres, beaucoup, à ce que je sais, ont choisi cette voie; succombant à un goût très vif pour des visions bizarres , ils n'y ont, à juste titre, gagné que des illusions . C'est que, bouffis d'un savoir présomptueux, ils te cherchaient en s'enflant au lieu de se frapper la poitrine. Ils ont attiré à eux, par une affinité de cœur, ces complices et associés de leur superbe que sont les puissances de l'air, et ils ont fini par se laisser duper par leurs pouvoirs magiques. Ils cherchaient pourtant le médiateur qui les purifierait, mais ce n'était pas lui qui était là, mais le diable qui s'était transfiguré en ange de lumière. Et ce qui fascinait l'orgueil de leur chair, c'était qu'il ne s'était pas revêtu d'un corps de chair .
    Ils étaient, eux, mortels et pécheurs; mais toi Seigneur, avec qui ils cherchaient orgueilleusement à se réconcilier, tu es immortel et sans péché. Or, un médiateur entre Dieu et les hommes devait avoir quelque chose qui ressemblât à Dieu, quelque chose qui ressemblât aux hommes: uniquement semblable  à l'homme, il eût été trop loin de Dieu; uniquement semblable à Dieu, il eût été trop loin des hommes, au lieu d'être médiateur. Mais ce faux médiateur-là — que tes secrets jugements utilisèrent pour mystifier, comme elle le mérite, leur superbe —, n'a que le péché comme point commun avec l'homme; désireux d'en avoir un avec Dieu, profitant de ce qu'il n'est pas revêtu d'une chair mortelle, il fait parade d'immortalité. Mais comme le salaire du péché, c'est la mort, il a en commun avec les hommes cela qui lui vaut, comme à eux, d'être voué à la mort.

    XLIII.68. Le médiateur véritable — que dans ta secrète miséricorde tu as révélé et envoyé aux hommes, pour leur apprendre l'humilité, par son exemple même —, oui, il est apparu, médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme, entre les mortels pécheurs et le Juste immortel, mortel avec les hommes, juste avec Dieu. Et ainsi, puisque le salaire de la justice, c'est la vie et la paix, par la justice qui l'unit à Dieu, il a chassé, loin des impies ainsi justifiés la mort qu'il a voulu avoir en commun avec eux. C'est lui qui fut révélé aux saints des anciens jours, pour qu'ils trouvent le salut par la foi dans sa passion à venir, comme nous, nous le trouvons par la foi en sa passion accomplie. Mais c'est en tant qu'homme, qu'il est médiateur; en tant que Verbe, il n'est pas un intermédiaire, puisqu'il est égal à Dieu, Dieu auprès de Dieu, un seul Dieu avec Dieu .

    69. Combien tu nous aimas, ô Père de Bonté!
Tu n'as pas épargné ton Fils unique,
Tu l'as livré pour nous sauver, nous les impies!
Combien tu nous aimas! Car c'est pour nous sauver
Que, sans usurpation se tenant ton égal,
Il fut obéissant jusqu'à mourir en croix,
Seul libre entre les morts.
    Il avait le pouvoir de déposer sa vie,
Il avait le pouvoir de la reprendre aussi;
S'offrant à toi, pour nous, victorieux et victime,
— Et victorieux, parce que victime;
S'offrant à toi, pour nous, grand prêtre et sacrifice,
— Et grand prêtre, parce que sacrifice;
Pour toi, de serviteurs il fit de nous des fils,
En naissant de toi, en nous servant, nous.
    En lui mon espérance, inébranlable et juste:
Toutes mes langueurs, tu les guériras par lui,
Qui, assis à ta droite, intercède pour nous;
Sans lui, c'était le désespoir.
    Elles sont si nombreuses, ces langueurs et si fortes!
Nombreuses et fortes, mais ton remède est plus grand.
En croyant que ton Verbe
Était beaucoup trop loin de s'unir à l'humain,
Nous aurions bien pu désespérer de nous,
S'il ne s'était fait chair, habitant parmi nous.

    70. Atterré par mes péchés et la masse pesante de ma misère, j'avais, en mon cœur, agité et ourdi le projet de fuir dans la solitude; mais tu m'en as empêché, et tu m'as fortifié par ces paroles: Voici pourquoi le Christ est mort pour tous: c'est pour que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux, mais pour celui qui est mort pour eux.

    Voilà, Seigneur, je jette en toi mon souci, pour vivre, et je contemplerai les merveilles de ta loi. Tu connais mon ignorance et ma faiblesse: enseigne-moi et guéris-moi. Ton Fils unique, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science, m'a racheté de son sang. Qu'ils cessent de me calomnier, les orgueilleux!

    Celui qui s'est donné en rançon pour moi,
C'est lui qui est l'objet de mes pensées,
C'est lui qui est ma nourriture et ma boisson,
C'est lui qui est la richesse que je dispense.
    C'est de lui que je veux me rassasier,
Au cœur de ma pauvreté,
En compagnie de ceux qui s'en nourrissent et s'en rassasient:
Et ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent.




LIVRE XIII



I.1. Je  t'appelle, ô mon Dieu, ô ma Miséricorde,
Car c'est toi qui m'as fait,
Tu ne m'oubliais pas, quand même je t'oubliais.
Je t'appelle en mon âme.
Par le désir que tu lui inspires,
Tu la prépares à te recevoir.
    Maintenant je t'appelle. Ne m'abandonne pas,
Toi qui as devancé mon appel, et pressé,
Par force appels de tout mode,
De t'entendre de loin, de revenir vers toi,
Et de t'appeler, toi qui m'appelais!
    Seigneur,
Tu as effacé tout le mal, mes démérites,
Pour ne pas payer de retour l'œuvre
De mes mains qui m'ont fait m'éloigner loin de toi.
Et tu as devancé tout le bien, mes mérites,
Pour rétribuer l'œuvre de tes mains qui m'ont fait:
Avant même que je fusse, toi, déjà, tu étais;
Je ne méritais pas que tu m'accordes l'être;
Et voici que je suis: ta bonté devança
Tout ce que tu m'as fait, tout ce dont tu m'as fait.
Tu n'avais pas besoin de moi:
Je ne suis pas un bien dont tu pourrais t'aider,
Mon Seigneur et mon Dieu, ni un serviteur tel,
Qu'il eût pu t'éviter toute action fatigante,
Que l'absence d'hommage nuisît à ta puissance,
Ni que je te doive un culte, comme à une terre la culture,
Que tu sois une terre inculte, si je ne la cultive.
Non, je dois te servir, je dois te rendre un culte,
Pour que de toi me vienne tout le bien de mon être,
De toi dont me vient d'être à recevoir le bien.


    II.2. C'est la plénitude de ta bonté qui donne à chaque créature de subsister, afin qu'un bien qui ne serait ni utile ni égal à toi, n'étant pas tiré de toi, ne fût pourtant pas privé d'être, puisqu'il pouvait être fait par toi.
    Quel mérite ont eu, en effet, le ciel et la terre que tu as fait dans le Principe? Qu'elles disent quel mérite elles ont eu devant toi, la créature spirituelle et la créature corporelle. Tu les fis dans ta Sagesse, et de là les êtres allaient demeurer suspendus, encore à l'état d'ébauche et sans forme: chacun selon son genre, l'un spirituel, l'autre corporel, s'en allait vers le désordre  et vers la région lointaine où rien ne te ressemble , le spirituel informe étant d'un ordre supérieur au corporel doté de forme, et ce dernier valant plus que s'il était pur néant; et ainsi allaient-ils rester suspendus, sans forme, en ton Verbe, si, par ce même Verbe, ils n'étaient rappelés à ton Unité, dotés de forme, et être, par toi, l'Un Bien souverain, tout ensemble très bons. Qu'avaient-ils mérité devant toi pour être ne fût-ce qu'informes, eux qui n'auraient même pas été cela sinon par toi?

    3. Quel mérite a-t-elle eu devant toi, la matière corporelle, ne fût-ce que pour être invisible et inorganisée? Elle ne l'eût même pas été, si tu ne l'avais faite. Et comme elle n'était pas, elle ne pouvait pas te demander la grâce d'être.
    Quel mérite a-t-elle eu devant toi, l'ébauche de la créature spirituelle, ne fût-ce que pour flotter, semblable à l'abîme ténébreux, dissemblable de toi, si ce même Verbe ne l'eût convertie vers ce Verbe même par qui elle fut faite, et s'il ne l'eût illuminée pour devenir lumière. En la dotant de forme, il ne l'a pas rendu égale à lui, mais il lui a donné une forme égale à la sienne: de même, en effet, que pour un corps, être et être beau, ce n'est pas la même chose — sans quoi aucun corps ne serait laid —, de même, pour un esprit créé, vivre et vivre dans la sagesse, ce n'est pas la même chose — sans quoi il serait immuablement sage —; il est bon pour lui de rester toujours fixé en toi, de peur que la lumière acquise en se tournant vers toi, il ne la perde en se détournant de toi, retombant ainsi dans une existence semblable à l'abîme ténébreux. Nous aussi — qui, par notre âme, sommes une créature spirituelle —, nous nous sommes détournés de toi, notre lumière, devenus ainsi autrefois ténèbres, peinant parmi les traces de notre obscurité , jusqu'à tant que, dans ton Fils unique, nous devenions ta justice, semblables aux montagnes de Dieu, après avoir été tes jugements, semblables à un abîme profond.

    III.4. Quant à cette parole que tu as dite, dans les débuts de la Création: Que la lumière soit! Et la lumière fut, je l'entends, sans inconvenance, de la créature spirituelle: elle était déjà, en quelque sorte, une vie que tu devais illuminer. Toutefois, elle n'avait aucun mérite devant toi pour être cette vie susceptible de recevoir la lumière, pas plus, une fois devenue vie, pour recevoir la lumière. Dans cette absence de forme, cette vie ne pouvait te plaire qu'en devenant lumière — et cela, non pas simplement en existant, mais en contemplant la lumière et en s'y tenant fixée. Et ainsi, tout ce qui en elle est vie et vie dans la béatitude, elle ne le doit qu'à ta grâce, qui, en la changeant en mieux, l'a convertie vers ce qui ne peut changer, ni en pis ni en mieux. Et cela, c'est toi; car toi seul tu es l'Être, dans la simplicité de l'être, toi pour qui la vie et la vie dans la béatitude, c'est la même chose, puisque ta béatitude, c'est toi.

    IV.5. Que pouvait-il manquer au bien que tu es pour toi, quand bien même ces créatures n'auraient pas existé ou seraient restées sans forme? Si tu les as faites, ce n'est pas qu'elles t'aient fait défaut; et si tu les as retenues et converties à toi pour les doter de forme, c'est dans la plénitude de ta bonté que tu l'as fait, et non pour y trouver comme la plénitude de ta joie. À toi, l'Être parfait, leur imperfection ne peut que déplaire, et c'est pour qu'elles te plaisent que tu les parfais; tu n'as rien d'un être imparfait qui attendrait sa perfection de la leur.
    En effet, ton Esprit qui est bon, était porté au-dessus des eaux, et non porté par elles, comme s'il eût trouvé en elles son repos — et quand on dit qu'il trouve son repos dans des êtres, c'est, en fait, lui qui les fait se reposer en lui. Mais c'est ta volonté, incorruptible et immuable, se suffisant par elle-même, qui était portée au-dessus de la vie que tu avais faite. Pour cette vie, vivre et vivre dans la béatitude, ce n'est pas la même chose: car elle vit, lors même qu'elle flotte en son obscurité, et il lui reste à se tourner vers celui qui l'a faite, et à vivre de plus en plus auprès de la source de vie, et à voir la lumière dans sa lumière, en y trouvant perfection, illumination et béatitude.

    V.6. Et voici que m'apparaît en figure  la Trinité, que tu es, toi, ô mon Dieu.
    En effet, toi, Père, tu as fait le ciel et la terre dans le Principe de notre sagesse, qui est ta Sagesse, engendrée par toi, ton égale et partageant ton éternité, c'est-à-dire ton Fils. Nous avons longuement interprété le ciel du ciel et la terre invisible et inorganisée, et l'abîme ténébreux, comme signifiant les errances à la dérive de la créature spirituelle informe — à moins qu'elle ne se tournât vers celui par qui elle était vie indéterminée, devenant par son illumination vie toute belle —, et ciel de ce ciel qui allait par la suite être créé pour séparer les eaux. Et déjà, derrière le nom même de «Dieu», je voyais le Père qui a fait ces choses; derrière celui de «Principe», le Fils, en qui il les a faites; et, dans ma foi en mon Dieu, conforme à mon acte de foi, je cherchais la Trinité à travers ses paroles, et voici que ton Esprit était porté au-dessus des eaux.
    Voilà la Trinité, mon Dieu — Père, Fils et Esprit-Saint —, créateur de l'universelle création.

    VI.7. Il est encore une question. Ô Lumière véridique, je tourne vers toi mon cœur, qu'il n'aille pas m'enseigner des vanités! Dissipe ses ténèbres, et, au nom de notre mère, la charité, dis-moi, oui, dis-moi pourquoi ton Écriture n'a cité ton Esprit qu'après avoir nommé le ciel et la terre invisible et inorganisée et les ténèbres au-dessus de l'abîme?
    Serait-ce qu'il fallait l'introduire justement en précisant qu'il était porté au-dessus? De fait, on ne pouvait le dire sans avoir, au préalable, laissé entendre au-dessus de quoi il était porté. Il n'était évidemment pas porté au-dessus du Père ni au-dessus du Fils, et, d'autre part, on ne pouvait raisonnablement pas dire qu'il n'était porté au-dessus de rien. Il fallait donc commencer par préciser au-dessus de quoi il était porté, avant de désigner celui dont on ne pouvait dire que: «Il était porté au-dessus…»
    Mais pourquoi fallait-il l'introduire justement en précisant qu'il était porté «au-dessus»?

    VII.8. Qu'à présent, comprenne qui pourra ton apôtre, lorsqu'il dit que ta charité a été répandue dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné; lorsqu'il nous instruit sur les réalités spirituelles, qu'il nous découvre la voie suréminente de la charité, que pour nous il fléchit le genou devant toi, pour nous faire connaître la science suréminente de la charité du Christ. Voilà donc pourquoi, «suréminent» dès le commencement, il était porté «au-dessus» des eaux.
    Mais à qui parler, et comment parler de la convoitise qui nous entraîne par son poids vers les abrupts de l'abîme, et de la charité  qui nous élève grâce à l'Esprit-Saint porté au-dessus des eaux? À qui le dire? Et comment en parler? Il ne s'agit pas d'espaces physiques où nous nous laissons immerger ou d'où nous émergeons: c'est là une analogie, bonne et impropre, tout à la fois. Il s'agit de sentiments, d'amours: impureté de notre esprit qui nous fait glisser vers le bas par l'amour des soucis, et sainteté de ton Esprit qui nous élève vers le haut par l'amour de la sécurité , pour que nous tenions notre cœur dressé vers toi, là où ton Esprit était porté au-dessus des eaux, et que nous parvenions au repos suréminent, lorsque notre âme aura franchi ces eaux sans substance.

    VIII.9. L'ange a sombré, l'âme de l'homme a sombré ; ils ont ainsi révélé l'abîme de ténébreuse profondeur, où toute la création spirituelle allait sombrer, si tu n'avais dit, dès l'origine: Que la lumière soit!, et si elle n'était devenue lumière, tout esprit de ta cité céleste s'attachant à toi dans l'obéissance, et reposant dans ton Esprit immuablement porté au-dessus de tout être muable. Autrement, le ciel du ciel, lui-même, ne serait que ténébreux abîme, alors que maintenant il est lumière dans le Seigneur.
    Jusque dans cette misère inquiète  des esprits qui sombrent, et ne dévoilent que leurs ténèbres dépouillées du vêtement de ta lumière, tu montres assez à quelle excellence tu as élevé la créature raisonnable: pour goûter le repos dans la béatitude, tout ce qui est moindre que toi-même ne lui suffit pas, et donc elle-même n'y suffit pas. Car c'est toi, ô mon Dieu, qui illumineras nos ténèbres: de toi émane ce qui va nous revêtir, et nos ténèbres seront comme un plein midi.

Ô mon Dieu, donne-toi à moi, redonne-toi.
Car voici que je t'aime.
Si c'est encore trop peu, que je t'aime plus fort!
Je ne puis mesurer, afin de le savoir,
Ce qui manque à mon amour,
Pour qu'il soit suffisant,
Qu'ainsi ma vie accoure vers tes embrassements,
Sans qu'elle se détourne, avant d'être abritée
Au secret de ta face.
Ce que je sais, c'est que, partout ailleurs qu'en toi,
Hors de moi-même, comme en moi-même, tout est misère;
Toute opulence qui n'est pas toi n'est qu'indigence .

    IX.10. Mais alors, le Père — ou le Fils — n'était-il pas aussi porté au-dessus des eaux? Si on l'entend en un sens matériel, cela ne s'applique même pas à l'Esprit-Saint. Mais si on y voit l'éminence de l'immuable divinité au-dessus de tout être muable, le Père et le Fils et l'Esprit-Saint étaient portés au-dessus des eaux. Pourquoi donc n'est-ce dit alors que pour ton Esprit? Et pourquoi n'est-ce dit que de lui seul, en termes de lieu où il se trouverait — mais pas au sens matériel? De lui seul il est dit qu'il est un don de toi; or, c'est dans le don que tu nous fais que nous trouvons le repos et la jouissance de toi; et notre repos, voilà notre «lieu ».

    L'amour nous y élève;
Ton Esprit de Bonté élève notre bassesse
Loin des portes de la mort.
La volonté du Bien , c'est là qu'est notre paix.
    En vertu de son poids , un corps tend vers son «lieu»;
Un corps pesant ne va pas forcément en bas;
Il va vers son lieu propre:
Le feu tend vers le haut, la pierre tend vers le bas;
C'est leur poids qui les mène, les conduit à leur lieu:
L'huile versée sous l'eau monte au-dessus de l'eau;
Et l'eau versée sur l'huile va s'enfoncer sous l'huile.
C'est leur poids qui les mène, les conduit à leur lieu.
L'ordre  est-il violé, alors c'est l'inquiétude;
L'ordre est-il respecté, alors c'est le repos .
    Mon poids, c'est mon amour.
Où que je sois porté, c'est bien lui qui m'emporte.
Le don que tu nous fais nous brûle et nous transporte;
Il nous enflamme, nous met en route;
Nous montons les montées qui sont dans notre cœur;
Et nous allons chantant le Cantique des degrés.
Ton feu, feu bienfaisant, nous brûle, et nous marchons,
Nous marchons et montons
Vers la paix, Jérusalem;
Ô ma joie, quand ils m'ont dit:
Nous partirons pour la maison du Seigneur.
Et là nous placera la volonté du Bien;
Nous ne voudrons rien d'autre qu'y rester à jamais.

    X.11. Heureuse créature, celle qui n'a pas connu d'autre état! Elle eût été bien différente si, par ce don que tu lui as fait, porté au-dessus de tout être muable, tu ne l'avais, dès l'instant immédiat de sa création, élevée en disant pour l'appeler: Que la lumière soit!, pour qu'elle devînt lumière. Pour nous, il y a deux temps distincts: celui où nous étions ténèbres, et celui où nous devenons lumière. Pour cette créature, au contraire, l'Écriture ne dit que ce qu'elle serait, si elle n'avait pas reçu la lumière: elle en parle comme d'une fluidité ténébreuse, afin de mettre en évidence la raison qui l'a rendue différente — à savoir qu'elle est devenue lumière en se tournant vers la lumière indéfectible.
    Comprenne qui peut! Qu'il t'en demande la grâce! À quoi bon m'importuner, comme si j'allais illuminer tout homme venant en ce monde!

    XI.12. La Trinité toute-puissante, qui la comprendra? Et pourtant, qui ne parle d'elle — à supposer toutefois que ce soit bien d'elle que l'on parle ? Rare est l'âme qui sait de quoi elle parle quand elle parle d'elle. On conteste, on se dispute , mais sans la paix intérieure, personne ne contemple cette vision.
    Je voudrais concentrer la réflexion des hommes sur trois propriétés qu'ils ont en eux-mêmes; trois propriétés bien éloignées de ce qu'est la Trinité, mais que je vais énoncer pour qu'ils y trouvent de quoi s'exercer, s'éprouver, et sentir combien ils en sont loin. Ces trois propriétés, les voici: être, connaître, vouloir. Et en effet, je suis, je connais, je veux; je suis un sujet connaissant et voulant; je sais que je suis et que je veux; et je veux être et connaître. Dans ces trois propriétés, il y a vie indivisible, vie qui est une, intelligence qui est une, essence qui est une — distinction sans divisibilité, mais distinction tout de même: comprenne qui pourra! Assurément, il est en face de lui-même: qu'il regarde en lui, qu'il voie, et me réponde. Et lorsqu'il y aura trouvé et reconnu quelque analogie, qu'il ne considère pas pour autant avoir découvert l'Être immuable qui, au-dessus de ces propriétés, est immuablement, connaît immuablement, et veut immuablement. Ces trois propriétés impliquent-elles qu'il y ait là aussi trinité? Ou existent-elles dans chacune en particulier, en sorte qu'elles se retrouvent toutes trois dans chacune? Ou bien encore, cette double combinaison se réalise-t-elle merveilleusement, lorsqu'en une simplicité qui est en même temps multiplicité, l'Infini trouve sa fin en lui-même , grâce à quoi l'Être même  est, se connaît, se suffit à lui-même immuablement dans une opulente grandeur d'unité? Qui pourrait le concevoir facilement? Qui trouverait un moyen de le dire? Qui se prononcerait là-dessus à la légère?

    XII.13. Poursuis ta confession, ô ma foi! Dis au Seigneur ton Dieu:
«Saint, saint, saint, Seigneur mon Dieu;
C'est dans ton nom que nous avons été baptisés,
Ô Père, Fils, et Esprit Saint;
C'est en ton nom que nous baptisons,
Ô Père, Fils, et Esprit Saint.»
    Car, chez nous aussi, dans son Christ, Dieu fit le ciel et la terre — les spirituels et les charnels de son Église. Et la terre que nous étions, avant qu'elle ne prît forme en ta doctrine, était invisible et inorganisée; les ténèbres de l'ignorance nous recouvraient. Car, en reprenant ses torts, tu as corrigé l'homme, et tes jugements sont semblables à un abîme profond. Mais parce que ton Esprit était porté au-dessus des eaux, ta miséricorde n'a pas abandonné notre misère. Et tu as dit: Que la lumière soit faite! Faites pénitence, car le Royaume de Dieu est proche! Faites pénitence! Que la lumière soit faite! Et dans le trouble intime de notre âme, nous nous sommes souvenus de toi, Seigneur, au pays du Jourdain et sur la montagne, cette montagne élevée à ta hauteur, et qui s'est abaissée  par amour pour nous. Nos ténèbres nous ont déplu, et nous nous sommes tournés vers toi, et la lumière fut faite. Et voici que nous fûmes autrefois ténèbres, mais maintenant lumière dans le Seigneur.

    XIII.14. Jusqu'ici pourtant, nous ne le sommes que par la foi, et pas encore par la vision; car notre salut est objet d'espérance. Mais voir ce que l'on espère, ce n'est plus espérer.
    Jusqu'ici, l'abîme appelle l'abîme, mais c'est déjà par la voix de tes cataractes .
    Jusqu'ici, celui-là même qui dit: Je n'ai pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels, ne pense pas avoir encore atteint le but; et, oubliant le passé, tendu vers l'avenir, il gémit sous le fardeau; son âme aspire au Dieu vivant, comme des cerfs aux sources des eaux; et il dit: Quand donc arriverai-je? Et il aspire à revêtir sa demeure céleste, et il appelle l'abîme d'en-bas, en lui disant: Ne vous conformez pas au siècle, mais réformez-vous, faites-vous une âme neuve, et: Imitez les enfants, non pour ce qui est de l'intelligence, mais pour ce qui est de la malice; ainsi votre intelligence sera parfaite, et encore: Ô stupides Galates, qui donc vous a fascinés?
    Mais déjà ce n'est plus sa voix, c'est la tienne: d'en haut, tu as envoyé ton Esprit, par celui qui, monté vers les hauteurs, ouvrit les cataractes de ses dons, pour qu'un fleuve de joie se déverse sur ta cité sainte.
    C'est vers elle qu'il soupire, lui, l'ami de l'Époux, tenant déjà près de lui les prémices de l'esprit , mais gémissant encore en son cœur, dans l'attente de l'adoption et de la rédemption de son corps.
    C'est vers elle qu'il soupire, car il est un membre de l'Épouse . C'est sur elle qu'il veille d'un soin jaloux, car il est l'ami de l'Époux. Oui, sur elle, d'un soin jaloux, et non sur lui-même, car c'est par la voix de tes cataractes, et non par la sienne, qu'il appelle l'autre abîme, sur qui il veille jalousement, redoutant qu'à l'exemple d'Ève séduite par la ruse du serpent, les pensées aillent se corrompre et s'écarter de la pureté qui est dans notre Époux, ton Fils unique.
    Merveilleuse lumière que celle de la contemplation, lorsque nous le verrons tel qu'il est, et qu'elles seront passées ces larmes, pain de mes jours et de mes nuits, tandis que l'on me demande chaque jour: Où est-il ton Dieu?

    XIV.15. Moi aussi je m'écrie:
«Ô mon Dieu, où es-tu?
Voici que tu es là!
En toi, je respire un peu,
Quand j'épanche sur moi mon âme
En un cri d'allégresse et de confession
Où résonnent des airs de fête célébrée.
    Mon âme est triste encore:
Elle retombe, devient abîme;
Ou plutôt elle sent qu'elle est encore abîme.
    Ma foi lui dit,
Elle que tu allumas, la nuit, devant mes pas:
Pourquoi es-tu triste, ô mon âme?
Pourquoi me troubles-tu? Espère dans le Seigneur:
Sa Parole est la lampe qui éclaire tes pas.
Espère et persévère,
Jusqu'à tant qu'elle passe, la nuit, mère des méchants,
Jusqu'à tant qu'elle passe, la colère du Seigneur,
Nuit dont nous fûmes, nous, les fils, autrefois,
Quand nous étions ténèbres,
Dont nous traînons les traces,
Dans un corps qui est mort en raison du péché,
Jusqu'à tant que souffle le jour
Et reculent les ombres.
Espère dans le Seigneur:
Au matin, tout debout, je le contemplerai;
Et pour l'éternité, je le confesserai;
Au matin, tout debout, je le verrai, mon Dieu,
Le salut de ma face,
Celui qui rendra vie même à nos corps mortels
    À cause de l'Esprit qui habite en nos cœurs;
Car sur notre intérieur de fluentes ténèbres,
Miséricordieusement, il planait.
    C'est de lui que dans notre pèlerinage ici,
Nous reçûmes le gage, pour être déjà lumière,
Maintenant que sauvés, encore qu'en espérance,
Nous sommes devenus
Fils de lumière et fils du jour,
Non plus fils de la nuit, ni fils des ténèbres,
Ce que pourtant nous fûmes.»
    Entre ceux-ci et nous, dans cette incertitude,
Où, maintenant encore, est le savoir humain,
Toi seul fais le partage, toi qui éprouves nos cœurs,
Nommes «jour» la lumière et les ténèbres «nuit».
    Qui donc nous distingue, si ce n'est toi?
Mais qu'avons-nous que nous n'ayons reçu de toi,
Pris à la même masse et faits vases d'honneur,
Quand d'autres y sont faits vases d'ignominie?

    XV.16. Qui donc encore, si ce n'est toi, notre Dieu, a fait au-dessus de nous, en ta divine Écriture, un firmament d'autorité? Oui, le ciel se repliera comme un livre, et aujourd'hui, il est tendu au-dessus de nous, comme une peau. Et ta divine Écriture jouit d'une autorité encore plus haute, maintenant que les mortels qui nous l'ont dispensée, ont, par la mort, quitté cette terre — et tu sais, toi, Seigneur, comment tu as revêtu les hommes de tuniques de peau, après que le péché les eut rendus mortels. Aussi as-tu étendu, comme une peau, le firmament, figure de ton Livre , je veux dire tes paroles concordantes que, par le ministère d'êtres mortels, tu as établies au-dessus de nous. En effet, par leur mort même, la ferme autorité de tes oracles qu'ils ont proférés s'étend sur tout ce qui est au-dessous, en une sublimité qu'elle n'avait pas de leur vivant: tu n'avais pas encore tendu le ciel comme une peau, tu n'avais pas encore déployé de toute part le bruit glorieux de leur mort .

    17. Puissions-nous, Seigneur, voir les cieux, ouvrage de tes doigts! Dissipe à nos yeux le nuage dont tu les as recouverts. Là se trouve ton témoignage qui donne la sagesse aux tout-petits. Parachève, ô mon Dieu, la louange sortie de la bouche des enfants, des petits encore à la mamelle; car nous ne connaissons pas d'autres livres qui à ce point anéantissent la superbe, à ce point anéantissent l'ennemi et l'avocat, qui résiste à ta réconciliation en plaidant pour ses péchés . Non, Seigneur, je ne connais pas, non, je ne connais pas d'autres oracles assez purs pour m'inciter ainsi à la confession, plier ma nuque à ton joug, et m'inviter à te rendre un culte gratuit. Puissé-je les comprendre, ô Père de bonté! Accorde cette grâce à ma soumission, puisque tu les as solidement établis pour quiconque se soumet.

    18. Il est, je crois, d'autres eaux au-dessus de ce firmament, des eaux immortelles et soustraites à la corruption terrestre. Qu'ils louent ton nom, oui, que les anges louent ton nom, habitants de ces lieux supracélestes! Ils n'ont pas besoin de lever les yeux pour contempler ce firmament, ni d'y lire pour connaître ton Verbe. Sans cesse ils voient ta face; ils y lisent, sans la succession temporelle des syllabes, ce que veut ton éternelle volonté: c'est à la fois lecture, élection et dilection . Ils lisent sans cesse, et jamais ne passe ce qu'ils lisent: car c'est par élection et avec dilection qu'ils lisent l'immutabilité même de ton dessein. Jamais ne se clôt leur manuscrit, jamais ne se replie leur livre; car c'est toi qui es leur livre, et tu demeures éternellement; car, dans ton ordre , tu les as placés au-dessus du firmament, que tu as affermi au-dessus de l'infirmité des peuples d'en-bas, pour que ceux-ci lèvent les yeux vers lui et reconnaissent ta miséricorde — elle qui t'annonce dans le temps, toi qui as fait les temps  —; car ta miséricorde, Seigneur, est dans le ciel, et ta vérité va jusques aux nues. Les nues, elles passent, mais le ciel demeure: les prédicateurs de ton Verbe  passent de cette vie dans une autre vie, mais ton Écriture s'étend au-dessus des nations jusqu'à la consommation des siècles. Et même le ciel et la terre passeront, mais tes paroles ne passeront pas; car cette peau se repliera, et l'herbe au-dessus de laquelle elle était étendue passera ainsi que tout son éclat, mais ta parole demeure éternellement.
    Maintenant, c'est dans la figure des nuées et comme dans le miroir du ciel — et non pas tel qu'il est — que ton Verbe nous apparaît; car, tout enfants chéris de ton Fils que nous soyons, ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Il nous a regardés à travers les mailles de la chair, il nous a caressés, il nous a enflammés, et nous courons dans le sillage de son parfum. Mais lorsque cela sera manifesté, nous serons semblables à lui, puisque nous le verrons tel qu'il est: le voir tel qu'il est, voilà notre privilège, mais nous n'en jouissons pas encore.

    XVI.19. Oui, l'Être absolu que tu es, toi seul tu connais , toi qui es Être immuable, toi qui es en ton Être Connaissance et Vouloir immuables, en ta Connaissance Être et Vouloir immuables, en ton Vouloir Être et Connaissance immuables. Et il ne semble pas juste, à tes yeux, que la lumière immuable soit connue de l'être muable qu'elle a illuminé, au même degré qu'elle se connaît elle-même. Voilà pourquoi mon âme ressemble à une terre aride devant toi : ne pouvant de son propre fond s'illuminer, elle ne peut de son propre fond se désaltérer. Car auprès de toi est la source de vie, comme dans ta lumière nous verrons la lumière.

    XVII.20. Qui donc a rassemblé tout ensemble les amers ? Ils visent tous la même fin: une félicité temporelle, terrestre, unique but de leurs actions, quelles que soient les fluctuations variées de leurs innombrables soucis. Qui l'a fait, Seigneur, sinon toi, qui as dit aux eaux de se rassembler tout ensemble, et à la terre sèche d'apparaître, terre altérée de toi? À toi est la mer, c'est toi qui l'as faite; la terre sèche, tes mains l'ont façonnée.
    Mais ce qui est ici appelé «mer», ce n'est que l'assemblage des eaux. Ce n'est pas l'amertume des volontés; car tu tiens en bride les mauvaises convoitises des âmes, et tu fixes les limites jusqu'où peuvent s'avancer les eaux, afin que leurs flots se brisent sur eux-mêmes; telle est la mer, ton ouvrage, conforme à l'ordre  de ton empire souverain.

    21. Voici que les âmes altérées de toi apparaissent à ton regard, séparées, par la différence des buts visés, de la masse marine. Tu les arroses d'une source mystérieuse et douce, pour que la terre produise son fruit; et elle donne son fruit. Sur ton ordre, à toi son Seigneur Dieu, notre âme fait germer selon leur espèce des œuvres de miséricorde. En subvenant aux besoins corporels de son prochain, elle lui témoigne un amour dont elle porte en elle-même un germe apparié: car notre propre infirmité nous fait, par compassion, secourir et aider les indigents, comme nous le voudrions pour nous-mêmes, dans une détresse semblable. Il s'agit non seulement de secours faciles — cela, c'est l'herbe légère —, mais aussi de protection solide et vigoureuse — cela, c'est l'arbre à fruits, c'est-à-dire à bienfaits —, afin d'arracher à la main du puissant la victime d'une injustice, en lui offrant l'ombrage protecteur, solide et robuste, d'une équitable justice.


    XVIII.22. Seigneur, tu fais naître et tu donnes joie et force; qu'ainsi, je t'en prie, qu'ainsi naisse de la terre la Vérité, et que des hauteurs du ciel la Justice abaisse ses regards! Et qu'au firmament soient faits des luminaires!
    Rompons notre pain avec l'affamé! Le pauvre qui est sans toit, menons-le en notre logis! Habillons qui est nu! Et les familiers de notre semence humaine, ne les méprisons pas!
    Si de tels fruits naissent de notre terre, alors, vois que cela est bon! Et que notre lumière jaillisse en son temps! Et que les fruits de l'action d'ici-bas nous obtiennent un bien de là-haut: la contemplation du Verbe de Vie! Et qu'ainsi nous apparaissions tels des luminaires dans le monde, fermement attachés au firmament de ton Écriture!
    C'est là, en effet, que ton enseignement nous invite à séparer l'intelligible et le sensible, comme entre le jour et la nuit, ou plutôt entre les âmes, les unes adonnées à l'intelligible, les autres au sensible. Et ainsi, tu n'es plus le seul, dans le secret de ton jugement — comme avant l'existence du firmament —, à établir une séparation entre la lumière et les ténèbres; mais tes spirituels, eux aussi, établis sur des plans distincts dans ce même firmament, par la manifestation de ta grâce par tout l'univers, luisent au-dessus de la terre, séparent le jour de la nuit, et marquent les temps. Car l'ancien est passé, et voici que tout est renouvelé; notre salut est plus proche qu'au temps de notre adhésion à la foi; la nuit est avancée et le jour est proche; tu couronnes l'année de ta bénédiction, et tu envoies des ouvriers dans la moisson, ensemencée par d'autres mains; tu en envoies même semer encore pour une moisson à la fin des temps.
    Ainsi tu combles les vœux de qui t'en adresse, et tu bénis les années du juste, mais toi tu es toujours le même, et, dans tes années qui ne déclinent pas, tu prépares un grenier pour les années qui s'écoulent.

    23. Car assurément, selon ton dessein éternel, aux temps voulus, tu dispenses les biens célestes au-dessus de la terre. Ainsi, à l'un, l'Esprit accorde le don de la parole de sagesse, tel le luminaire majeur, pour ceux qui se plaisent à la lumière de la vérité, transparente comme l'aurore; à un autre, le même Esprit accorde la parole de science, tel le luminaire mineur; à un autre, la foi; à un autre, le don de guérir; à un autre, le pouvoir d'accomplir des miracles; à un autre, le don de prophétie; à un autre, le discernement des esprits; à un dernier, la diversité des langues: dons, telles les étoiles. Et de fait, partout, c'est le même Esprit qui est à l'œuvre, distribuant à chacun son bien propre, comme il le veut, et faisant apparaître les astres, les manifestant pour le bien de tous.
    Mais cette parole de science — lieu des signes mystiques  qui varient selon les temps comme la lune —, ainsi que ces autres connaissances telles les étoiles, diffèrent de cette blanche clarté de sagesse, signe joyeux du jour qui s'annonce; elles ne sont que lueur crépusculaire. Mais elles étaient nécessaires, de fait, pour ceux à qui ton serviteur avisé n'a pu parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels, ne parlant de la sagesse que parmi les parfaits. L'homme psychique ressemble à un petit enfant dans le Christ, et ne boit que du lait jusqu'à tant que sa force lui permette une nourriture solide, et que son regard soutienne l'éclat du soleil; mais qu'il n'aille pas pour autant considérer sa nuit comme un désert, et qu'il se contente de la clarté lunaire et stellaire!
    Voilà par quels enseignements de suprême sagesse tu nous invites, ô notre Dieu, dans ton Écriture — ton firmament —, à faire, en une merveilleuse contemplation, toutes ces distinctions pourtant encore selon les signes et les temps, les jours et les années.

    XIX.24. Mais d'abord, lavez-vous, purifiez-vous, rejetez la malice loin de vos âmes et loin de mon regard, pour qu'apparaisse la terre sèche; apprenez à faire le bien, soyez justes pour l'orphelin, rendez justice à la veuve, pour que la terre fasse germer l'herbe nourricière et l'arbre chargé de fruits. Venez et discutons, dit le Seigneur, afin qu'il y ait des luminaires au firmament du ciel, et qu'ils brillent au-dessus de la terre.
    «Que dois-je faire pour acquérir la vie éternelle?» demandait ce riche au bon Maître, qu'il prenait pour un homme comme les autres — en fait, il est bon parce qu'il est Dieu. Et le bon Maître lui recommande, s'il veut parvenir à la vie, d'observer les commandements: repousser loin de lui les eaux amères de la malice et de l'iniquité, ne pas tuer, ne pas commettre d'adultère, ne pas voler, ne pas rendre de faux témoignages, pour qu'apparaisse la terre sèche, faisant germer le respect de la mère et du père et l'amour du prochain. «Tout cela, je l'ai fait», répondit le riche. «D'où viennent donc tant d'épines, si la terre est fertile? Va, extirpe les buissons broussailleux de la cupidité, vends tout ce que tu possèdes, fais-toi une ample moisson en donnant aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; et, si tu veux être parfait, viens, suis le Seigneur, rejoins ceux à qui il proclame les paroles de la sagesse, lui qui sait ce qu'il faut accorder au jour et à la nuit; et ainsi, toi aussi, tu le sauras, et pour toi aussi, il y aura des luminaires au firmament du ciel. Mais cela ne se fera pas, si ton cœur n'est pas ; cela ne se fera pas non plus si ton trésor n'est pas »: c'est cela que t'a dit le bon Maître. Mais la tristesse envahit la terre stérile, et les épines étouffèrent la parole.

    25. Mais vous, race choisie, portion chétive du monde,
Qui avez tout laissé pour suivre le Seigneur,
Allez donc à sa suite pour confondre les forts,
Allez donc à sa suite, vous dont les pieds sont beaux,
Et resplendissez dans le firmament,
Afin que les cieux racontent sa gloire,
Séparant la lumière des parfaits
— Mais qui n'est pas encore la lumière des anges —,
Et les ténèbres des tout-petits
— Qui ne sont pas encore celles du désespoir!
Brillez au-dessus de toute la terre!
Que le jour étincelant de soleil
Au jour proclame la parole de sagesse!
Qu'aux rayons de la lune,
La nuit à la nuit dise la parole de science!
C'est pour la nuit que brillent la lune et les étoiles,
Sans qu'elle les obscurcisse;
Elle en reçoit l'éclat, à sa propre mesure.
Comme si Dieu eût dit:
Que soient des luminaires au firmament du ciel,
Alors se fit soudain un bruit venu du ciel,
Comme un souffle violent,
Et l'on vit apparaître des langues divisées,
Comme un feu se posant au-dessus de chacun;
Il y eut des luminaires au firmament du ciel,
Qui possédaient la parole de vie.
Courez de tous côtés,
Saintes flammes, belles flammes,
Car vous êtes
La lumière du monde, et non sous le boisseau.
Et celui à qui vous vous êtes attachées
Tout élevé, vous éleva.
Courez de tous côtés,
Et faites-vous connaître à toutes les nations!

    XX.26. Et que la mer aussi conçoive et enfante vos œuvres! Que les eaux produisent des reptiles à l'âme vivante! En séparant le précieux de ce qui est vil, vous êtes devenus la bouche de Dieu pour dire: Que les eaux produisent non pas l'âme vivante — c'est la terre qui la produira —, mais des reptiles à l'âme vivante et des volatiles volant au-dessus de la terre! Car, par les œuvres de tes saints, ô mon Dieu, tes sacrements ont serpenté à travers les flots des tentations du siècle, pour répandre sur les nations l'eau baptismale, en ton nom.

    Et dans tout cela, s'accomplirent des miracles grandioses comparables aux monstres marins; et les voix de tes messagers ont volé au-dessus de la terre, fidèles au firmament de ton Livre, dont l'autorité devait les protéger dans leur vol, où qu'elles aillent. Car il n'y a ni langues ni discours où l'on n'entende leur voix: le son de leur voix s'en est allé par toute la terre, et leurs paroles jusques aux confins de l'univers; c'est que, par ta bénédiction, Seigneur, tu les as multipliées.

    27. Serait-ce donc que je mens? Ou que je mêle et confonds sans les distinguer, les lumineuses idées de ces réalités au cœur de ce firmament du ciel, d'une part, et d'autre part, les œuvres corporelles qui s'accomplissent dans la houle marine, au-dessous de ce même firmament du ciel? Point du tout! Car il est des réalités — telles les lumières de la sagesse et de la science — qui impliquent, d'une part, des notions fixes et déterminées qui ne s'accroissent pas de génération en génération, et, d'autre part, des opérations d'ordre matériel, multiples et variées, s'accroissant l'une de l'autre et se multipliant sous ta bénédiction, ô mon Dieu: tu as compensé le dégoût que nous causent nos sens mortels, en faisant que des formes physiques puissent de mille manières exprimer de manière figurée une réalité intelligible unique.
    Voilà donc ce qu'ont produit les eaux, mais seulement en ton Verbe: productions requises par les peuples, devenus étrangers à ton éternelle vérité. Mais c'est dans ton Évangile qu'elles ont été accomplies: car ces eaux qui ont produit ces œuvres sont celles-là mêmes dont l'amère langueur a fait que ces œuvres ne pouvaient se manifester qu'en ton Verbe.

    28. Toutes les œuvres surgies de tes mains sont belles; et voici que tu es, d'une manière indicible, plus beau, toi qui les as toutes faites. Sans la chute d'Adam loin de toi, il ne se serait pas épandu de son sein le saumâtre océan de l'humanité, gouffre de curiosité, tempête d'orgueil, mobilité fugitive. Les dispensateurs de ta parole n'auraient pas eu, au sein de ces ondes multiples, à transposer tes actes et paroles mystiques en signes matérielles et sensibles: car c'est ainsi que m'apparaissent les reptiles et les oiseaux. Mais même après cette consécration et cette initiation, les hommes, assujettis à ces signes matériels, ne sauraient progresser au-delà, si l'âme ne recherchait une vie spirituelle d'un autre ordre, et, après la parole d'initiation, ne portait son regard vers un accomplissement total.

    XXI.29. Voilà pourquoi, en ton Verbe, ce n'est pas la profondeur de la mer, mais la terre, séparée de l'amertume des eaux, qui a produit, non plus des reptiles à l'âme vivante et des volatiles, mais l'âme vivante. Celle-ci n'a plus besoin du baptême; les païens en ont besoin, comme elle-même du temps où elle était encore couverte par les eaux — car on n'accède pas autrement au Royaume des cieux, depuis que tu as institué ce rite d'entrée. Elle ne réclame pas non plus des miracles grandioses, pour que surgisse la foi: terre fidèle, désormais séparée des eaux de la mer, amères d'infidélité, elle n'en est plus à ne croire qu'à la vue des signes et des prodiges; ainsi, les langues servent de signe pour les infidèles, non pour les fidèles. Voilà pourquoi la terre que tu as fondée au-dessus des eaux n'a pas besoin non plus de ces volatiles qu'en ton Verbe les eaux produisirent. Par tes messagers, envoie-lui ton Verbe.
    En vérité, nous ne pouvons que raconter leurs œuvres; c'est toi qui accomplis en eux l'œuvre qu'ils opèrent: l'âme vivante. Elle est un produit de la terre, qui provoque cette opération des messagers en elle-même, comme la mer les provoquait à faire des reptiles à l'âme vivante et des volatiles sous le firmament du ciel; mais de ces êtres la terre n'a plus besoin, encore qu'elle mange le poisson , arraché aux profondeurs, sur cette table que tu as dressée sous le regard des croyants; oui, s'il est arraché aux profondeurs, c'est pour nourrir la terre sèche. Et ces oiseaux, ils sont bien les enfants de la mer, mais c'est pourtant sur la terre qu'ils se multiplient. Car, si l'infidélité humaine fut à l'origine de la prédication évangélique, les fidèles aussi en reçoivent, multipliées de jour en jour, exhortations et bénédictions. L'âme vivante, elle, prend son origine de la terre, car seuls ceux qui sont déjà fidèles trouvent un avantage à se retenir loin de l'amour de ce siècle, afin que leur âme vive pour toi, cette âme qui était morte tant qu'elle vivait dans les délices, mortelles délices, ô Seigneur, toi, vivifiantes délices d'un cœur pur.

    30. Que tes ministres œuvrent donc sur la terre, non point, comme dans les eaux d'infidélité, par prédications et paroles accompagnées de miracles, de signes sacrés et de voix mystérieuses, attirant l'attention, mère de l'étonnement craintif devant des signes obscurs — car telle est bien la voie d'accès à la foi pour les fils d'Adam, qui t'oublient tant qu'ils se cachent de ta face et se font abîme! Oui, qu'ils œuvrent donc, mais comme sur la terre sèche, séparée des gouffres de l'abîme! Que pour tes fidèles ils soient des figures exemplaires, par le spectacle de leur vie, et en les incitant à t'imiter! Et ainsi, ce n'est pas seulement pour écouter mais aussi pour agir que ceux-ci entendent cette parole: Cherchez Dieu et votre âme vivra, afin que la terre produise une âme vivante. Ne prenez pas exemple sur ce siècle, retenez-vous loin de lui.

    L'âme ne reste vivante qu'en évitant ce dont la quête lui est mortelle. Retenez-vous loin de la sauvage dureté de l'orgueil, de l'indolente volupté de la luxure, du renom trompeur de la science! Que les fauves soient apprivoisés, que le bétail soit dressé, que les serpents soient rendus inoffensifs! Autant d'allégories qui figurent les mouvements de l'âme — fastes de l'arrogance, jouissance du plaisir, venin de la curiosité —, mais les mouvements d'une âme morte. Pour l'âme, en effet, mourir, ce n'est pas être privé de mouvement, c'est partir loin de la source de vie, et se laisser ainsi recueillir par ce siècle qui passe et lui imprime sa forme.

    31. Au contraire, ton Verbe, ô Dieu, est la source de la vie éternelle, et il ne passe pas. Et ainsi, il nous empêche de nous éloigner, lorsqu'il nous dit: Ne prenez pas exemple sur ce siècle, afin que, dans la source de vie, la terre produise une âme vivante en ton Verbe, une âme qui, à l'écoute de tes évangélistes, se retienne, imitant les imitateurs de ton Christ. Tel est bien le sens de l'expression: selon son espèce, car il est encourageant de s'entendre dire par un ami: Soyez comme moi, puisque moi aussi je suis comme vous. À ce prix, dans l'âme vivante on ne trouvera que des fauves pleins de bonté et de douceur, car tel est ton commandement: Accomplis tes œuvres dans la douceur, et tout homme t'aimera; on ne trouvera que du bétail plein de bonté, n'ayant à souffrir ni d'intempérance en mangeant, ni d'indigence en ne mangeant pasf.; on ne trouvera que des serpents pleins de bonté, sans pernicieuse nocivité, mais à la précautionneuse habileté, explorant ce monde temporel uniquement pour voir l'éternité — perçue par l'esprit à travers le créé. Tous ces animaux sont au service de la raison, lorsque, détournés de leur route mortelle, ils vivent, dans la bonté.

    XXII.32. Et ainsi, ô Seigneur notre Dieu, notre Créateur, lorsque nous aurons affranchi de l'amour du siècle les affections qui nous faisaient mourir de mal vivre; lorsqu'à bien vivre, notre âme sera devenue vivante; lorsque sera accomplie la parole que tu as proférée par ton Apôtre: Ne vous conformez pas à ce siècle; c'est alors que se réalisera le précepte que tu as aussitôt ajouté: Mais réformez-vous en renouvelant votre esprit, mais non pas selon l'espèce — comme si nous devions imiter quelqu'un qui marcherait devant nous, ou vivre selon le modèle exemplaire d'un homme plus parfait. Non, tu n'as pas dit: Que l'homme soit fait selon son espèce. Tu as dit: Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, nous donnant ainsi une preuve de ton dessein.
    Voilà pourquoi le dispensateur de ta parole — qui t'engendrait des fils par l'Évangile, et ne voulait pas avoir toujours des tout-petits à nourrir de lait et à dorloter comme une nourrice — disait: Mais réformez-vous en renouvelant votre esprit, pour éprouver vous-mêmes quel est le dessein de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. Voilà pourquoi tu ne dis pas: Que l'homme soit fait; mais: Faisons; tu ne dis pas non plus: selon l'espèce; mais: à notre image et à notre ressemblance.
    De fait, celui qui s'est renouvelé dans son esprit, et contemple ta vérité intelligible, n'a que faire d'un homme qui lui montrerait comment imiter son espèce. Mais c'est toi qui lui montres et lui prouves quel est ton dessein, ce qui est bon, ce qui te plaît, ce qui est parfait; c'est toi qui lui apprends à voir — car il en est maintenant capable — la Trinité de l'Unité et l'Unité de la Trinité.
    Voilà pourquoi, après avoir dit, au pluriel: Faisons l'homme, on ajoute, au singulier: Et Dieu fit l'homme. Et après avoir dit, au pluriel: à notre image et à notre ressemblance, on ajoute, au singulier: à l'image de Dieu.

    Et ainsi, l'homme est renouvelé dans la connaissance de Dieu, selon l'image de celui qui l'a créé, et, devenu spirituel, il juge de toutes choses — celles, bien sûr, qui doivent être jugées —, mais lui-même n'est jugé par personne.

    XXIII.33. Mais dire qu'il juge de toutes choses, cela signifie qu'il a tout pouvoir sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, sur tout le bétail, sur tous les fauves, sur toute la terre, et tous les êtres rampants qui rampent sur la terre. Ce pouvoir, il l'exerce par l'intelligence de son esprit qui lui fait percevoir ce qui est de l'Esprit de Dieu; faute de cette condition, l'homme établi à une place d'honneur n'a pas compris: il s'est mis au rang des bêtes dénuées d'intelligence et il s'est fait leur semblable.
    Dans ton Église — où, créés parmi les œuvres bonnes, nous sommes ton ouvrage—, il y a donc, ô notre Dieu, en vertu de la grâce que tu lui as dispensée, non seulement ceux qui président selon l'Esprit, mais aussi ceux qui obéissent selon l'Esprit à ceux qui président. C'est ainsi que tu as fait l'homme mâle et femelle, dans la grâce de l'Esprit, où ne compte plus la différence sexuelle entre mâle et femelle, puisqu'il n'y a plus ni Juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre.
    Or donc, les spirituels, soit ceux qui président, soit ceux qui obéissent, jugent selon l'Esprit. Mais ils ne jugent pas des connaissances spirituelles qui brillent au firmament — il n'est pas de leur devoir de juger une si sublime autorité —; ni non plus de ton Livre lui-même, quand bien même tout n'y serait pas lumineux: nous lui soumettons notre intelligence, et nous tenons fermement pour exact et vrai même ce qui à notre regard reste lettre close. C'est que l'homme, fût-il spirituel, renouvelé dans la connaissance de Dieu, selon l'image de celui qui l'a créé, doit observer la Loi et non la juger.
    L'homme spirituel ne juge pas non plus, bien évidemment, de la répartition des hommes entre spirituels et charnels; toi seul, ô notre Dieu, les reconnais. Leurs œuvres, en les manifestant, ne nous permet pas de les reconnaître à leurs fruits; mais toi, Seigneur, tu les connais, tu les as répartis, tu les as appelés, dans ton secret, avant même la création du firmament.
    Tout spirituel qu'il est, il ne juge pas non plus les foules plongées dans les tourbillons de ce siècle. Qu'a-t-il, en effet, à juger ceux du dehors ? Il ne sait pas qui parmi eux viendra goûter la douceur de ta grâce, ni qui restera dans l'éternelle amertume de l'impiété.

    34. Ainsi donc, l'homme que tu fis à ton image n'a pas reçu de pouvoir sur les luminaires du ciel, ni sur le ciel en son mystère, ni sur le jour et la nuit que tu as appelés à l'être avant même la constitution du ciel, ni sur le rassemblement des eaux qui est la mer.
    Il a reçu tout pouvoir sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, sur tout le bétail, sur tous les fauves, sur toute la terre, et tous les êtres rampants qui rampent sur la terre.
    Il juge, en effet, et il approuve ce qu'il trouve droit, et réprouve ce qu'il trouve de travers, soit dans la célébration solennelle des sacrements, voies d'initiation pour qui est poursuivi par ta miséricorde, au cœur de l'océan des eaux; soit dans celles où est servi ce poisson pêché dans les abîmes, et nourriture de la terre fidèle; soit dans les signes  verbaux et les paroles soumises à l'autorité de ton Livre, comme des oiseaux  au-dessous du firmament, interprétations, expositions, discussions, controverses, louanges et bénédictions, tous signes sonores jaillissant des lèvres, afin que le peuple réponde: Amen! Et si toutes ces paroles doivent être énoncées corporellement, la cause en est l'abîme du siècle et l'aveuglement de la chair, qui, faute de voir la pensée pure, demande que l'on vienne frapper à ses oreilles. Ainsi, les oiseaux ont beau se multiplier sur la terre, c'est bien de la mer qu'ils tirent leur origine.
    L'homme spirituel juge encore, en approuvant ce qu'il trouve droit, et en réprouvant ce qu'il trouve de travers, dans les œuvres, dans la conduite des fidèles, dans leurs aumônes qui sont comme les fruits de la terre; il juge de l'âme vivante dont les affections sont apprivoisées dans la chasteté, les jeûnes et les réflexions que suggèrent à la piété les objets perçus par les sens corporels: car tout ce qu'il a le pouvoir d'amender, il est dit qu'il a aussi le pouvoir de le juger.

    XXIV.35. Mais qu'est ceci? Et quel est donc ce mystère? Voici que tu bénis les hommes, ô Seigneur: qu'ils croissent et se multiplient et qu'ils remplissent la terre! Ne veux-tu pas par là nous donner à entendre quelque vérité? Pourquoi n'as-tu pas, de la même manière, béni la lumière que tu as appelée «jour», ni le firmament du ciel, ni les luminaires, ni les astres, ni la terre, ni la mer? Je dirais bien que toi, ô notre Dieu, qui nous a créés à ton image, oui, je dirais bien que tu as voulu réserver en propre à l'homme ce don de ta bénédiction, si tu n'avais donné la même bénédiction aux poissons et aux monstres marins — qu'ils croissent et se multiplient et qu'ils remplissent les eaux de la mer! —, et aux oiseaux — qu'ils se multiplient au-dessus de la terre! Je dirais bien encore que cette bénédiction était réservée à toutes les espèces qui se propagent d'elles-mêmes par la génération, si je la trouvais pour les arbres, les plantes, les animaux terrestres. Mais en fait, ni aux herbes, ni aux arbres, il n'a été dit, pas plus qu'aux fauves et aux serpents: Croissez et multipliez-vous! Et pourtant, c'est bien par la génération, au même titre que les oiseaux, les poissons et les hommes, qu'ils s'accroissent et perpétuent leur espèce.

    36. Alors que dire, ô ma Lumière, ô ma Vérité? Que c'est là une parole creuse et vaine? Certes non, ô Père de toute piété! Loin de moi que le serviteur de ta parole puisse ainsi parler! Et si, moi, je n'en comprends pas le sens, que d'autres en fassent un meilleur usage, d'autres meilleurs que moi — je veux dire: plus intelligents —, chacun avec ce que tu lui as donné de sagesse, ô mon Dieu!
    Mais que ma confession soit agréable à tes yeux! Oui, je te confesse que je crois, Seigneur, que cette parole n'est pas vaine. Et je ne tairai pas les pensées que me suggère la lecture de ce texte. Mes pensées sont vraies, et je ne vois pas ce qui pourrait m'interdire d'interpréter ainsi les expressions figuratives contenues dans tes Livres.
    Ce que je sais, c'est que, tantôt à une pensée unique correspondent des expressions matérielles multiples, tantôt à une expression matérielle unique des pensées multiples.
    Ainsi, l'amour de Dieu et du prochain: voilà bien une notion simple. Or, dans les formes matérielles qui l'expriment, que de multiples symboles et d'innombrables langues, et, dans chaque langue, que d'innombrables tours! C'est en ce sens qu'il est dit que croissent et se multiplient les rejetons des espèces marines.
    Attention aussi à ceci, lecteur, qui que tu sois! Voici ce que présente l'Écriture, en un énoncé unique: Dans le Principe, Dieu fit le ciel et la terre. Ne peut-on l'entendre en des sens multiples, sans se laisser abuser par l'erreur, mais selon des genres d'interprétations vraies? C'est en ce sens qu'il est dit que croissent et se multiplient les rejetons de l'espèce humaine.

    37. Ainsi donc, à prendre les réalités mêmes au sens propre et non au sens allégorique, la parole: Croissez et multipliez-vous! s'applique à tous les êtres nés d'une semence. Mais à les prendre au sens allégorique — ce qui, à mon sens, est plutôt l'intention de l'Écriture, qui a évidemment des raisons pour attribuer cette bénédiction aux seuls rejetons des eaux et des hommes —, alors assurément, nous trouvons des «multitudes», et dans les créatures spirituelles et corporelles (figurées par le ciel et la terre); et dans les âmes de justes et celles des méchants (figurées par la lumière et les ténèbres); et dans les pieux écrivains, ministres de la Loi (figurés par le firmament établi entre l'eau et l'eau); dans le rassemblement des amers  (figurés par la mer); et dans le zèle des âmes pieuses (figurées par la terre sèche); et dans les œuvres de miséricorde pratiquées en cette vie (figurées par les herbes à graine et les arbres fruitiers); et dans les dons spirituels octroyés à des fins utiles (figurés par les luminaires du ciel); et dans les passions réglées par la tempérance (et figurées par l'âme vivante). Dans tout cela nous rencontrons «multitudes», «fécondité», «accroissements».
    Mais les «accroissements» et «multitudes» appliqués, soit à une énonciation à contenus multiples, soit à une réalité à énonciations multiples, nous ne les rencontrons que dans les signes  produits matériellement et les notions conçues intellectuellement. Les signes produits matériellement sont figurés par les générations enfantées par les eaux, œuvres nécessitées par les bas-fonds de la chair; les notions conçues intellectuellement sont figurées par les générations enfantées par les hommes, œuvres de la féconde raison. Telle est notre interprétation.
    Voilà donc, croyons-nous, Seigneur, pourquoi tu as dit à ces deux sortes d'espèces: Croissez et multipliez-vous! Dans cette bénédiction, je crois voir que tu nous as accordé la faculté et le pouvoir de formuler des énoncés multiples d'un concept intelligible unique, et des interprétations multiples d'un énoncé unique mais obscur. C'est ainsi que se remplissent les eaux de la mer: son agitation, c'est la variété des interprétations. C'est ainsi aussi que la terre se remplit des rejetons des hommes: son aridité se traduit par sa passion de comprendre et par sa soumission à la raison.

    XXV.38. Je veux dire aussi, Seigneur mon Dieu, ce que me suggère la suite de ton Écriture. Je le dirai sans crainte: oui, je vais dire la vérité, puisque c'est toi qui m'inspires l'interprétation que tu veux que je donne de ce texte. Car, sans ton inspiration, je ne crois pas pouvoir dire la vérité, puisque c'est toi qui es la Vérité, tandis que tout homme est menteur; celui-là est un menteur, qui tire ses paroles de lui-même. Voulant dire la vérité, c'est de toi que je tirerai mes paroles.
    Voici que tu nous as donné pour nourriture toute herbe semée semant sa semence, à la surface de toute la terre, et tout arbre portant en lui un fruit de semence à semer; et cela, non pas pour nous seuls, mais aussi pour tous les oiseaux du ciel, les bêtes de la terre et les serpents — mais non point aux poissons ni aux monstres marins.
    Nous disions donc que ces fruits de la terre figurent par manière d'allégorie les œuvres de miséricorde, offertes, pour les nécessités vitales, par la terre porteuse de fruit. C'est une terre de ce genre qu'était le pieux Onésiphore: sur sa maison tu as répandu la miséricorde, parce qu'il avait souvent réconforté Paul, dont les chaînes ne lui avaient pas fait honte. Il en fut de même des frères de Macédoine qui portèrent le même fruit, pour avoir pourvu à ce qui lui manquait. Mais combien il déplore que certains arbres n'aient pas porté le fruit qu'ils lui devaient: Lors de ma première défense, personne ne m'a secouru; tous m'ont abandonné; puisse cela ne pas leur être imputé!
    Ces fruits, en effet, on les doit à ceux qui, grâce à leur intelligence des mystères divins, dispensent un enseignement fondé en raison . Cela leur est dû, en tant qu'hommes; mais aussi cela leur est dû, en tant que figurés par l'âme vivante, puisqu'ils s'offrent à nous comme modèles exemplaires de la maîtrise de soi sous toutes ses formes; cela leur est dû, en tant que figurés par les oiseaux du ciel, en raison de leurs bénédictions qu'ils multiplient sur la terre, puisque par toute la terre leur voix s'est fait entendre.

    XXVI.39. Se nourrir de ces aliments-là, c'est y trouver la joie, cette joie refusée à ceux qui se font de leur ventre un dieu. Car, pour ceux-là mêmes qui les portent, le fruit n'est pas dans l'objet donné, mais dans l'intention du donateur. Aussi, pour Paul, serviteur de Dieu, non de son ventre, je vois bien d'où vient sa joie, oui, je le vois, et je m'en félicite vivement avec lui: il venait de recevoir, par l'intermédiaire d'Épaphrodite, les dons des Philippiens. Mais en fait, je vois bien d'où vient sa joie: c'est du motif même de sa joie qu'il se nourrit, car il dit, en toute vérité: Je me suis grandement réjoui dans le Seigneur de vous voir enfin resurgir en nouvelles pousses de sympathie pour moi; vous en aviez autrefois, mais vous vous en étiez lassés. Ses correspondants s'étaient donc, longtemps lassés, flétris et comme desséchés, sans goût pour le fruit des bonnes œuvres; l'objet de sa joie, c'est donc bien eux, qu'il voit surgir en nouvelles pousses, et non pas lui, qu'ils ont secouru dans le besoin. Car il ajoute: Ce n'est pas mon indigence qui me fait ainsi parler; j'ai appris à me suffire de ce que j'ai; je sais régler ma vie dans les privations comme dans l'abondance. En tout et partout, j'ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l'abondance et la pénurie. Je puis tout en celui qui me fortifie.

    40. D'où vient donc ta joie, ô grand Paul? D'où vient ta joie, d'où vient ta nourriture, ô toi qui as été renouvelé dans la connaissance de Dieu, selon l'image de celui qui t'a créé, âme vivante par une telle maîtrise de soi, langue s'envolant proclamer les mystères? C'est bien à telles âmes qu'est due cette nourriture. Qu'est-ce donc qui te nourrit? La joie! Je veux écouter la suite: Mais vous m'avez fait du bien en prenant part à ma tribulation. Voilà d'où vient sa joie, voilà d'où vient sa nourriture: de ce qu'ils ont bien agi à son égard, et non de ce qu'ils ont soulagé sa détresse. Ne t'a-t-il pas dit: Dans la tribulation, tu as dilaté mon cœur, puisqu'il sait être dans l'abondance comme dans la pénurie, en toi qui le fortifies? Car, ajoute-t-il, vous aussi, Philippiens, vous le savez: dans les débuts de mon évangélisation, à mon départ de Macédoine, aucune Église, hormis vous seuls, n'eut avec moi des rapports d'échange véritable, donnant comme elle recevait. Mais vous, vous m'avez envoyé, à Thessalonique, une première puis une seconde fois, de quoi subsister. Ils ont maintenant repris leurs bonnes œuvres: voilà sa joie. Et il se félicite de les voir resurgir en nouvelles pousses, tel un champ à la fertilité renaissante.

    41. Et même, songe-t-il vraiment à son intérêt, lorsqu'il dit: Vous m'avez envoyé de quoi subsister? Est-ce là le motif de sa joie? Nullement. Et d'où le savons-nous? De ce qu'il dit ensuite: Ce n'est pas le don que je recherche, mais le fruit.
    C'est de toi, mon Dieu, que j'ai appris à distinguer le don et le fruit. Le don, c'est l'objet offert au nécessiteux: argent, nourriture, boisson, vêtement, toit, secours. Le fruit, c'est la volonté bonne et droite du donateur. Le bon Maître ne dit pas seulement: celui qui accueillera un prophète, mais il ajoute: en qualité de prophète; il ne dit pas seulement: celui qui accueillera un juste, mais il ajoute: en qualité de juste; ce n'est qu'à cette condition que le premier recevra la récompense du prophète, et le second celle du juste. Il ne dit pas seulement: celui qui donne un verre d'eau fraîche à l'un des plus petits d'entre les miens, mais il ajoute: mais seulement en qualité de disciple; et il poursuit: En vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense.
    Accueillir un prophète, un juste, tendre un verre d'eau à un disciple, voilà le don. Agir en ayant égard à leur qualité de prophète, de juste, de disciple, voilà le fruit. Élie nourri par cette veuve qui savait qu'elle nourrissait un homme de Dieu, et le faisait pour cette raison, voilà le fruit; Élie nourri par un corbeau, voilà le don, nourriture non pas de l'homme intérieur, mais du corps extérieur qui aurait pu périr faute d'une telle nourriture.

    XXVII.42. Aussi bien, Seigneur, dirai-je en ta présence toute la vérité. Parlons des profanes, des infidèles, qui ont besoin, pour être introduits et gagnés à la foi, des sacrements d'initiation ou de la splendeur des miracles — figurés, selon nous, par les poissons et les monstres marins; lorsqu'ils accueillent tes serviteurs pour leur donner réconfort physique ou aide dans quelque besoin de cette vie, ils ne connaissent ni la raison ni la visée d'une telle action; aussi bien n'y a-t-il là pas vraiment nourriture, ni donnée par les uns, ni reçue par les autres: les premiers n'agissent pas selon une volonté sainte et droite, et les seconds ne tirent pas de joie de ce qui n'est qu'un don, et où ils ne perçoivent pas encore de fruit. Or, l'âme ne se nourrit que de ce qui fait sa joie. Voilà pourquoi les poissons et les monstres marins ne se nourrissent pas de produits que seule peut faire germer une terre déjà séparée et purifiée de l'amertume des flots marins.

    XXVIII.43. Et tu as, ô Dieu, jeté un regard sur toute ta création; et voilà que c'était très bon; nous aussi, de fait, nous la regardons, et voilà que tout est très bon.
    Pour chacune de ces œuvres, tu as dit: «Qu'elle soit», et elle fut; et tu as vu qu'elle était bonne, celle-ci comme celle-là. Il est écrit sept fois — je l'ai compté —, que tu vis que ta création était bonne, et la huitième fois, que tu vis que ta création tout entière était non seulement bonne, mais même très bonne, si on la considérait dans son ensemble. À les voir une par une, elles étaient seulement bonnes; à les voir dans leur ensemble, elle étaient bonnes, et même très bonnes. C'est ce que manifeste aussi chaque beau corps: dans l'assemblage de tous ses beaux membres, par l'harmonie parfaitement ordonnée  qui donne à l'ensemble sa plénitude, il est bien plus beau que ses membres pris un à un, chacun fût-il beau séparément .

    XXIX.44. Et alors, je me suis attaché à découvrir si tu avais vu à sept ou huit reprises différentes que tes œuvres étaient bonnes, quand elles te plurent. Mais dans ton regard je n'ai pas trouvé de durées successives, ce qui m'aurait permis de comprendre que tu aies contemplé tes œuvres à tant de reprises.
    Alors je me suis écrié: «Ô Seigneur, ton Écriture n'est-elle pas véridique, quand c'est toi, véridique et Vérité, qui l'as promulguée? Pourquoi me dis-tu que ton regard échappe au temps, alors que ce passage de ton Écriture me dit que, jour par jour, tu vis que ton œuvre était bonne — et moi, en comptant, j'ai même trouvé le nombre de fois?»
    À cela tu m'as répondu, toi, mon Dieu qui parles d'une voix forte à ton serviteur, à son oreille intérieure; et, brisant ma surdité, tu proclames: «Ô homme, ce que dit mon Écriture, oui, c'est moi qui le dis. Seulement, elle parle dans le temps, tandis que mon Verbe échappe au temps, parce qu'il demeure à mes côtés, en une éternité semblable. Et ainsi, ce que vous voyez par mon Esprit, moi aussi je le vois; comme ce que vous dites par mon Esprit, moi aussi je le dis. Mais, alors que vous le voyez dans le temps, moi, je ne le vois pas dans le temps; comme ce que vous dites dans le temps, moi, je ne le dis pas dans le temps.»

   
   XXX.45. J'ai entendu, Seigneur mon Dieu, et de ta vérité, ma langue a recueilli une goutte de douceur.
    Et j'ai compris qu'il en est à qui tes œuvres déplaisent .
    Pour beaucoup d'entre elles, disent-ils, tu as agi sous l'empire de la nécessité — ainsi en est-il de l'aménagement du ciel et de l'ordonnance des astres.
    Tu ne les as pas tirées de ta fabrique, mais elles se trouvaient déjà créées quelque part; tu n'as fait que les y prendre pour les rassembler, ajuster, coordonner, et, à partir du corps de tes ennemis vaincus , édifier les remparts de ce monde, vaste geôle massive empêchant toute nouvelle révolte; quant au reste — corps de chair, petits êtres vivants, tout ce qui a racine en terre —, ce n'est pas toi qui l'as créé ni ajusté; non, c'est l'œuvre formée par une intelligence ennemie, une autre nature que tu n'as pas créée et qui t'est hostile, résidant dans les parties inférieures de l'univers.
    Insensés qui disent cela, faute de voir tes œuvres en ton Esprit, et de te reconnaître en elles!

    XXXI.46. Mais pour ceux qui les voient en ton Esprit, c'est toi qui les vois en eux.
    Et donc, lorsqu'ils voient qu'elles sont bonnes, c'est en fait toi qui vois qu'elles sont bonnes. Et lorsqu'une chose plaît, à cause de toi, c'est en fait toi qui plais. Et tout ce qui nous plaît par ton Esprit, c'est ce qui, en fait, te plaît en nous. Qui, en effet, parmi les hommes connaît ce qui est de l'homme, hormis l'esprit de l'homme qui est en lui? Et de même, ce qui est de Dieu, personne ne le connaît, hormis l'esprit de Dieu. Or, dit Paul, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin de reconnaître les dons de Dieu.
    Me voici donc invité à dire: «Assurément, personne ne connaît ce qui est de Dieu, hormis l'esprit de Dieu. Comment donc connaissons-nous, nous aussi, les dons de Dieu? Et voici la réponse: Ce que nous savons par l'Esprit de Dieu, même cela, personne ne le connaît, hormis l'esprit de Dieu. À ceux qui parleraient dans l'Esprit de Dieu il a été dit, à juste titre: Ce n'est pas vous qui parlez. Semblablement, à ceux qui connaissent dans l'Esprit de Dieu, il est dit, à juste titre: Ce n'est pas vous qui savez. Et tout autant, à ceux qui voient dans l'Esprit de Dieu: Ce n'est pas vous qui voyez. Ainsi donc, chaque fois qu'ils voient dans l'Esprit de Dieu qu'une chose est bonne, c'est Dieu qui voit qu'elle est bonne.»
    Il y a donc des regards différents. Tenir pour mauvais ce qui est bon — c'est l'opinion ci-dessus rappelée. Ou encore, voir que ce qui est bon est bon — à bien des gens ta création plaît, parce qu'elle est bonne, mais sans que toi tu leur plaises, d'où leur désir de jouir d'elle plus que de toi. Ou encore, voir qu'une chose est bonne; mais en l'homme qui voit, c'est Dieu qui voit qu'elle est bonne; c'est donc Dieu qui est aimé en sa créature, amour impossible sans le don de son Esprit, car l'amour de Dieu a été répandu en nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné: c'est cet Esprit qui nous fait voir que toute chose qui a quelque existence est bonne, puisqu'elle tient son être non d'un être qui a quelque existence, mais qui est Celui qui est.

    XXXII.47. Grâces te soient rendues, Seigneur!
    Voilà, sous nos yeux, le ciel et la terre, c'est-à-dire: soit le monde matériel en ses parties, supérieure et inférieure; soit le monde spirituel et le monde matériel.
    Voilà, sous nos yeux, créée et séparée des ténèbres, la lumière, ornement de ces parties qui constituent, soit la masse totale de ce monde-ci, soit l'universelle création.
    Voilà, sous nos yeux, le firmament du ciel, c'est-à-dire: soit ce corps primordial du monde, situé entre les eaux spirituelles supérieures et les eaux corporelles inférieures; soit cet espace aérien — que l'on dénomme également: «ciel», où vont et viennent les oiseaux du ciel —, situé entre les vapeurs qui flottent tout là-haut avant de s'épandre en rosée par les nuits claires, et les flots s'écoulant sur le sol, de toute leur densité.
    Voilà, sous nos yeux, dans leur beauté, les eaux rassemblées dans les plaines marines, et, dans son aridité, la terre, tantôt dénudée, tantôt formée pour devenir, une fois visible et organisée, la mère des herbes et des arbres.
    Voilà, sous nos yeux, les luminaires, resplendissant tout au-dessus de nous: le soleil, qui suffit pour pourvoir le jour; la lune et les étoiles comblant le désert de la nuit; et tous ces astres servant de repères et de signes aux temps.
    Voilà, sous nos yeux, la substance humide de toutes parts, peuplée de poissons, de monstres et d'êtres ailés — car c'est bien de la densité des eaux évaporées que tire sa consistance l'air qui soutient le vol des oiseaux.
    Voilà, sous nos yeux, la face de la terre, toute parée des animaux terrestres; et l'homme, fait à ton image et ressemblance, exerçant son pouvoir sur tous les animaux sans raison, justement par ton image et ressemblance, c'est-à-dire par la vertu de la raison et de l'intelligence. Et, de même que, dans l'âme humaine, il y a une partie qui domine — c'est la réflexion —, et une partie soumise à obéissance; de même, voyons-nous que la femme, dans son corps, a été créée pour l'homme; car, si, dans son esprit, elle possède, tout comme lui, une intelligence raisonnable, selon son sexe corporel, elle est soumise au sexe masculin — tout comme l'envie de l'action est soumise à l'esprit pour enfanter de lui la règle fine du bien agir.
    Voilà, sous nos yeux, toutes ces créatures, bonnes une à unes, très bonnes toutes ensemble.

    XXXIII.48. Que tes œuvres chantent  tes louanges, pour que nous t'aimions! Et puissions-nous t'aimer, pour que tes œuvres te louent!
    Elles comportent, dans la successivité du temps, commencement et fin, lever et coucher, progression et régression, beauté et imperfection: elles ont donc leur matin et leur soir, en une succession, en partie mystérieuse, en partie évidente. Car c'est du néant que tu les as créées, et non de toi, ni non plus d'une matière extérieure ou antérieure à toi, mais d'une matière créée simultanément: sans aucun intervalle de temps, tu l'as fait passer de l'informité à la forme.
    Autre est, en effet, la matière du ciel et de la terre, autre est leur apparence — car c'est du pur néant qu'est tirée la matière, et c'est de la matière informe que tu as tiré leur forme; et pourtant, ces deux opérations furent simultanées: la forme suivit la matière sans le moindre délai.

    XXXIV.49. Nous avons aussi considéré la signification figurée de l'ordre que tu as souhaité pour la création ou le récit qui en est fait.
    Et nous avons vu ces créatures, bonnes une à unes, très bonnes toutes ensemble.
    Et, dans ton Verbe, ton Fils unique, nous avons vu le ciel et la terre, tête et corps de l'Église, et en leur prédestination antérieure à tout temps, avant qu'il y eût un matin et un soir.
    Puis tu as commencé à accomplir dans le temps ce que tu avais prédestiné, afin de manifester tes desseins cachés et mettre de l'ordre dans notre désordre. Car nos péchés étaient sur nous, et nous étions partis loin de toi, dans une profondeur ténébreuse; et, tout au-dessus était porté ton Esprit de bonté, prêt à nous secourir en temps opportun. D'hommes sans piété tu as fait alors des justes, les séparant des méchants; tu as affermi l'autorité de ton Livre, entre ceux d'en-haut — dociles à toi — et ceux d'en bas — soumis aux précédents; tu as rassemblé la société des infidèles pour qu'apparût l'ardeur des fidèles, féconde en œuvres de miséricorde et distribuant aux pauvres les biens terrestres pour gagner le ciel.
    Et alors, tu as allumé certains luminaires dans le firmament: ce sont tes saints qui possèdent le verbe de vie, et que l'éclat des dons de l'Esprit fait resplendir en leur sublime autorité.
    Et puis, pour insinuer la foi dans les nations infidèles, tu as utilisé la matière corporelle, pour nous donner à voir sacrements et miracles, et donner à entendre des paroles conformes au firmament de ton Livre — sources de bénédictions pour tes fidèles également.
    Et puis, tu as formé l'âme vivante de tes fidèles: la force de la continence ramène les passions à l'ordre ; et cet esprit — soumis à toi seul, sans avoir à imiter quelque autorité humaine —, tu l'as renouvelé à ton image et à ta ressemblance; tu as soumis, comme la femme à l'homme, l'activité de la raison à l'autorité de l'intelligence. Et tes fidèles ont besoin de tes ministres en cette vie pour atteindre la perfection; aussi, selon ton dessein, doivent-ils leur offrir, à la mesure de leurs besoins temporels, le secours de leurs œuvres portant des fruits pour l'éternité.

    XXXV.50. Seigneur Dieu,
Donne-nous la paix
— Ne nous as-tu pas tout donné? —
La paix du repos, la paix du sabbat,
La paix qui n'a point de soir.
Tout cet ordre  très beau, de ce qui est très bon,
Tout cela passera, ses modes  achevés:
En eux ont été faits un matin et un soir.

    XXXVI.51. Mais le septième jour
Ne connaît pas de soir et n'a pas de couchant:
Tu l'as sanctifié pour qu'il dure à jamais.
     Au terme de tes œuvres, très bonnes
— Pourtant accomplies dans le repos —,
Tu t'es reposé le septième jour.
La parole de ton Livre nous annonçait ainsi
Qu'au terme de nos œuvres, qui sont aussi très bonnes,
Puisque c'est toi qui nous en fis le don,
Nous aussi, au sabbat de la vie éternelle,
Nous nous reposerions en toi.

    XXXVII.52. Alors aussi tu te reposeras en nous,
Comme aujourd'hui tu œuvres en nous:
Ainsi, à travers nous, ce repos sera tien,
Tout comme ces ouvrages, à travers nous, sont tiens.
Mais toi Seigneur,
Toujours en action et toujours en repos,
Tu n'as ni vision pour un temps,
Ni mouvement pour un temps,
Ni repos pour un temps.
    Et cependant tu fais
Et les visions du temps,
Et ce que sont les temps,
Et ce qu'est le repos tout à la fin des temps.

    XXXVIII.53. Et pour nous,
    Les choses que tu as faites, nous les voyons, parce qu'elles sont.
     Mais pour toi,
Elles ne sont que parce que tu les vois.
    Et pour nous,
Nous voyons, par les yeux, qu'elles sont;
Et par le cœur , qu'elles sont bonnes.
    Mais pour toi,
Tu les as vues faites, là même où tu les voyais à faire.
    Et pour nous,
En un temps, nous avons été mus à faire bien,
Après que notre cœur l'eut conçu de ton Esprit,
Tandis qu'avant ce temps, c'est à mal faire que nous étions poussés,
Quand nous t'abandonnions.
    Mais toi, Dieu unique et bon,
Jamais tu n'as cessé de faire le bien.
    Quelques-unes de nos œuvres sont bonnes
— Par un don de ta grâce, il est vrai —,
Mais non pas éternelles;
À leur achèvement, nous espérons trouver
Le repos dans ton infini de sanctification.
    Mais toi,
Bien qui n'a besoin d'aucun bien,
Tu es toujours dans le repos,
Parce que ton repos, c'est toi même.

    Et comprendre cela, qui donc l'accordera?
Quel homme à l'homme?
Quel ange à l'ange?
Quel ange à l'homme?

    Qu'on te demande à toi!
Que l'on recherche en toi!
Que l'on frappe à ta porte!

    Oui, oui, l'on recevra;
Oui, l'on découvrira;
Oui, l'on vous ouvrira.